AU HASARD
"DE LA TENSÉE
kA mon jeune ami Paul Mariéton.
'amour peut absoudre un vice ; l'amitié seule peut pardonner un ridicule.
Le génie est comme le soleil ; il emporte dans sa splendeur l'excuse de ses taches.
Dans nos actions les plus louables, il y a toujours la part du diable ; c'est incontestablement la plus grosse.
Attache un collier d'or au cou de ton chien, tu ne le reverras jamais. Laisse aller ta femme le cou nu, elle te reviendra avec un collier d'or.
Il y a des naïvetés tellement déconcertantes, qu'elles passent pour des calculs d'hypocrisie, — mais seulement aux yeux des hypocrites.
Nous reprenons souvent chez les autres des défauts qui, chez nous, passeraient pour des qualités ; affaire de mise au point en bonne lumière.
Compliquer une question est facile; l'enfant le fait qui brouille un écheveau. En dégager le simple est œuvre de labeur attentif; il s'agit de retrouver les bouts : principe et but, et de redévider sans rompre le fil.
Vieillir est la condition de vivre; rester jeune est la condition d'aimer.
Regarde bien cet homme ; est-il bon ou mauvais ? — à première vue, tu ne saurais le dire ; au premier flair, ton chien ne s'y tromperait pas.
Quand une main se tend, demandant l'aumône, c'est la main qui donne qui devrait se sentir humiliée.
Il y a plus que de l'esprit à faire ressortir, chez ceux qui n'en ont pas, l'esprit qu'ils sont toujours sur le point d'avoir.
L'honneur peut se tirer sain et sauf d'une faillite ; le moindre embarras d'argent fait sombrer l'amour.
Plus je vais, plus je me convaincs qu'en dehors de l'art, il n'y a pas de salut pour la pensée humaine. On peut exister, privé de lumière ; mais exister n'est pas vivre.
Beaucoup restent vertueux par respect humain, que le respect d'eux-mêmes ne sauverait pas d'une faute.
Il faut accepter la modestie comme une excuse timide que le mérite nous ferait de sa supériorité.
La prétention à plaire m'est odieuse; je crois entrevoir, dans les mérites qu'on me contraint de remarquer, comme un reproche muet adressé à mon discernement.
Ce qui peut venir le plus à point à qui sait attendre, c'est presque toujours le dégoût de la chose attendue.
Le mariage de convenance entre époux mal assortis ressemble fort à l'action de deux ennemis irréconci-
liables qui se concerteraient pour faire un mauvais coup.
L'aiguille est une honnête fille attachée à ses devoirs ; l'épingle est une tête folle qui ne demande qu'à se faire enlever.
Prétendre qu'un homme a poursuivi une carrière glorieuse sans soulever des haines et des jalousies, autant dire que le soleil a brillé sans faire sortir les vipères de leurs trous.
Chacun se loge selon ses tendances ; la fortune descend les étages, l'esprit les monte, l'amour les grimpe.
C'est par ses aspects extérieurs que la vie nous plaît ; elle nous attriste dès que nous la regardons en nous. — Pur besoin de complicité, auquel Dieu lui-même dut obéir lorsqu'il créa les mondes.
En payant l'amour d'une femme, on s'imagine lui enlever le droit d'être jalouse; c'est le contraire qui a lieu. La femme est alors jalouse, non seulement de son ami, mais encore de la bourse de son ami.
Si nous portions en public notre conscience visible, comme un écriteau sur la poitrine, trouverions-nous beaucoup d'accusateurs parmi nos pareils ? — C'est douteux; personne peut-être ne voudrait sortir de sa maison.
Nous éprouvons à notre insu des jalousies rétrospectives d'autant plus furieuses que leur objet s'offre à nous dans le mirage fascinateur de la légende, et paré de ces séductions d'apothéose qui font pâlir toutes les réalités à notre portée. J'apprendrais sans étonnement qu'un poète vient de se tuer tout à l'heure pour la princesse Hélène ou pour la reine de Saba.
L'enfer, a dit un homme d'église, est pavé de bonnes intentions. La conscience des scélérats, elle aussi, est bourrée de principes de loyauté — à sa manière.
S'il a été dit que la main gauche doit ignorer ce que donne la main droite, ne serait-ce point que la main gauche est toujours tentée de reprendre ce que la droite a donné ?
L'oubli pur et simple d'un bienfait reçu n'accuse
que l'obligé ; l'ingratitude qui cherche à se justifier condamne même le bienfaiteur.
Notre arrivée ici-bas n'est pas toujours la bienvenue ; mais notre départ est toujours le bien salué par quelqu'un.
Ne dédaignons jamais, dans nos premiers rapports avec un. inconnu, ce qu'on est convenu d'appeler préventions instinctives. La nature, en mécanicienne avisée, a placé des avertissements électriques dans tous les jeux de la physionomie humaine.
Défiez-vous des bouches affichant sans cause le sourire, et des yeux portant lunettes sans nécessité.
Espérer est plus doux qu'attendre ; attendre est plus sûr qu'espérer. La langue méridionale a confondu ces deux termes. On dit là-bas : f espère mon amie. Appliquée à la mort, l'expression ne manquerait pas de piquant.
Crédit d'amour est mort ; au rebours de l'autre crédit, ce sont les bons payeurs qui l'ont tué.
La femme est une providence, tout le monde en convient; et pourtant, si cette providence-là n'existait pas, combien se garderaient de l'inventer !
Il en est de certains esprits comme de certaines maisons sordides; ils ouvrent sur des basses-cours.
Les fleurs ont leur langage, les métaux leurs affinités; il n'est pas jusqu'au bois de nos meubles qui ne se caractérise en analogie passionnelle. Le sapin pleure misère ; le chêne est sérieux comme un esprit réfléchi ; le noyer respire le travail honnête ; les allures de l'acajou sont équivoques; il y a de la sottise importante dans le palissandre, et du libertinage dans le bois de rose.
Dans le drame de l'humanité, tous les événements sont des résultantes; l'individu lui-même n'est qu'une opportunité qui fait son temps.
L'abeille meurt de sa vengeance ; la femme vit de la sienne.
C'est en amour surtout que la foi est nécessaire. Le dogme de la fidélité éternelle doit être ou rejeté net ou accepté aveuglément ; il ne supporte pas l'examen.
Les porte-voix de la renommée sont très variés ; à défaut de trompettes, elle embouche des sifflets, au besoin même des mirlitons.
Dans le brouhaha de la réclame autour d'un méchant livre, souvent un chef-d'œuvre passe inaperçu. Le bruit des grelots d'un âne peut aussi couvrir la voix d'une cloche.
La fourmi prétend qu'il n'y a pas de sots métiers; le fourmi-lion qui l'assassine au passage se persuade qu'il n'y a pas de métiers malhonnêtes.
Le voleur demande la bourse ou la vie; mainte femme prend l'une et l'autre, et l'honneur pardessus.
Il en est de nos lois comme de ces fondrières où
les braconniers savent se frayer un chemin facile, où les honnêtes chasseurs perdent pied et s'abîment.
On dirait que la mère à qui nous devons l'existence a passé le recouvrement de sa créance à toutes les autres femmes. O les impitoyables mandataires !
L'homme épris doit cacher le sentiment de sa faiblesse aussi soigneusement que le soldat celui de sa peur; il s'en faut que l'humilité soit une vertu en amour.
La Pudeur est la discipline de la passion ; il importe au maintien rigoureux de cette discipline que Jeunesse ne sache pas, et que Vieillesse ne puisse plus.
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LECTU%E ^ATTACHANTE
5|||(§i;.| i risqué qu'il y fût, j'inscrirais volontiers jj^|f|i le titre d'esquisse littéraire en tête de la sin- §g§y|| gulière fantaisie que je vais me permettre. Comme il y a fagots et fagots, il y a littérature et littérature. Celle que j'analyse en ce moment n'est guère moins intéressante pour vous, ami lecteur, que votre dernière liquidation; rien surtout ne saurait avoir plus d'actualité, si ce n'est peut-être le billet d'enterrement que vous venez de recevoir tout à l'heure.
Un jour de la semaine dernière, par ce vent furieux qui renversait les cheminées, enlevait les femmes et soufflait les réverbères, comme je cherchais autour de moi quelque objet souriant qui pût détourner mon attention de la mauvaise humeur des éléments, j'avisai par hasard, à ma portée, une brochure in-46 W,
(1) Compte moral administratif des Hospices civils de Lyon pour 1867. '
sombre d'aspect, ornée d'un large titre bien respectable, imprimée avec une justification méticuleuse, et constellée à l'intérieur de signes hiéroglyphiques dont la funèbre procession eût fait honneur à une stèle du temps des Rhamsès. Machinalement j'ouvris ce livre, et bien m'en prit; au bout de cinq minutes, j'étais plongé dans cet état de stupeur béate, extase du bœuf qui vient de recevoir son coup de masse entre les Jeux cornes.
Ah ! que j'ai rencontré de choses consolantes dans ce livre, et qu'il m'a découvert du nouveau sur notre pauvre humanité ! On m'avait tant dit de me défier des statistiques à cause de leur sécheresse et de leur défaut d'émotion ; on les avait tout simplement calomniées. Cette statistique de la souffrance, que j'ai là sous les yeux, est du plus haut dramatique, je vous assure, et si j'avais pu seulement y joindre la statistique du crime, mon bonheur était sans mélange ; car je me trouvais dès lors en possession de cette vérité entrevue par le docteur Pangloss, à savoir que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible. Par exemple, je sais actuellement, à n'en pouvoir douter, que le roi de la création naît beaucoup en dehors des règles, qu'il meurt souvent dans un autre lit que le sien, et qu'il souffre avant de mourir des variétés de souffrances merveilleusement raffinées. Il
est vrai qu'à part ces petits inconvénients, il élève un front noble et regarde les deux, ce qui ne peut qu'être un grand soulagement pour le roi de la création.
C'est donc pour cela qu'en mon enfance, d'aussi loin qu'il m'en souvienne, je ne passais jamais devant cette magnifique façade de l'Hôtel-Dieu qui regarde si mélancoliquement aller le Rhône, sans être pris d'une invincible terreur pleine de doutes anxieux. Il n'y avait pas jusqu'aux statues du roi Childebert et de la reine Ultrogothe, sa femme, immobiles sentinelles du fronton, qui ne m'imposassent l'effroi- par leurs attitudes rigides et leurs noms barbares. Je démêlais confusément dans la destination de l'édifice ce je ne sais quoi qu'on pourrait définir : le solennel dans le terrible, l'inexorable dans le sacré. Telle devait être l'impression des vierges Cretoises arrivant au seuil de l'antre du Minotaure.
Mais c'était bien pis lorsque mes promenades avec mon grand-père s'aventuraient sur le coteau de Fourvières, dans le voisinage de l'Antiquaille; il m'avait dit qu'on tenait enfermés là de pauvres diables qui ri avaient plus leur tête. J'avais pris cette explication à la lettre, et forçant, avec l'intensité d'imagination naturelle aux enfants, l'onomatopée de ce nom & Antiquaille, je me représentais une sorte de vaste friperie séculaire où s'agitaient à la diable,
comme autant de loques vivantes, de grands corps maigres décapités.
Mes impressions sur l'hospice delà Charité n'étaient guère plus réjouissantes. On m'avait montré certain tour qui ne s'ouvrait qu'à la nuit close et par où l'on glissait clandestinement des enfants. Formidable mystère ! L'histoire du Petit Poucet et de la maison de l'Ogre m'obsédait comme un cauchemar. Ces enfants, d'où venaient-ils ? Comment se les procuraiton ? et qu'en faisait-on là-dedans ? Autant de questions qui ouvraient à ma jeune cervelle le champ des conjectures les plus fantastiques.
Hôtel-Dieu, Antiquaille, Charité, ma ville natale fut longtemps pour moi condensée tout entière dans ces trois merveilles. Ah ! j'en oubliais une quatrième : le petit guichet de l'ancienne prison de Roanne, cette sinistre porte basse qui ne s'ouvrait qu'aux condamnés marchant à l'échafaud.
Les réalités de la vie vécue sont souvent plus redoutables que les chimères de la vie rêvée. Je serais presque tenté aujourd'hui de regretter l'évanouissement de mes fantômes d'autrefois.
Mais hélas ! je suis homme et nul ne peut me rendre Ma grande âme d'alors et mon corps si petit.
De nos jours, la cité lyonnaise compte ses mer-
veilles par centaines, et celles que nous devons aux bienfaits de l'assistance publique ne sont ni les moins nombreuses ni les moins splendides. L'Hôtel-Dieu souffrait de plénitude, on lui a donné des annexes ; un nouvel hôpital a été élevé à la Croix-Rousse ; un hospice d'incurables installé à Oullins, dans l'ancien château du Perron; une maison pour les convalescents fondée à Saint-Genis-Laval ; en même temps, des crèches nombreuses ont été ouvertes, miniatures de républiques Spartiates, où les enfants apprennent de bonne heure le détachement des tendresses du chez-soi et s'initient à la pratique de la vie collective. Bon nombre d'établissements analogues ont été créés par la bienfaisance privée : hospices, asiles, refuges, maisons de charité,, providences, dispensaires, pullulent sur tous les points. Dans ces réseaux prévoyants de la charité, viennent se prendre toutes les misères du corps, depuis l'extrême enfance jusqu'à l'extrême vieillesse. Celle qui n'y tomberait pas y mettrait de la mauvaise volonté, mais en pure perte; l'administration des secours à domicile irait la relancer jusque sur son grabat.
Si j'ajoute qu'à côté de ces refuges du corps, et dans la même progression qu'eux, se sont multipliés ces refuges de Fâme qui ont nom maisons de retraite, congrégations et communautés religieuses, sociétés
et cercles pieux,, ordres et tiers-ordres monastiques, couvents de toute discipline et de tous habits, on comprendra que la cité lyonnaise ait, entre toutes, une manière d'être bien tranchée, une personnalité très accentuée. De fait, elle tient de l'hospice et du cloître, mais évidemment plus du cloître que de l'hospice. C'est une ruche d'abeilles dressée entre un oratoire et une infirmerie. Il serait peut-être exagéré de dire que le tiers de la population confesse les deux autres tiers, mais on peut avancer sans craindre un démenti que la moitié de la population assiste l'autre moitié. Ici, dans toute main ouverte pour soulager, il y a deux doigts levés pour absoudre ; tout pain distribué aux nécessiteux est quelque peu bénit; tout remède offert aux malades est quelque peu consacré. La population, ainsi prise, comme entre deux parallèles inflexibles, entre l'assistance et la dévotion, — protection au physique et surveillance au moral, — offre une physionomie sut generis, mélange de réserve et d'ennui, quelque chose de souffrant et de contemplatif; on dirait l'impatience gauloise mise au régime des frères moraves. On pourrait définir la ville de Lyon : une bonne ménagère active et rangée, ardente par nature, maussade par fortune, prude par éducation. Je ne critique pas en ce moment, je constate.
l6 PROMENADE
Ce luxe toujours croissant d'établissements charitables est-il un bien, est-il un mal ? Cette tendance à substituer les attentions du foyer commun aux soins du foyer domestique, le dévoûment de l'association à l'amour de la famille, est-ce une amélioration sociale, est-ce une déchéance ? De quelque façon qu'on envisage la question, on ne peut se défendre de reconnaître que nous marchons, au nom de la charité, à une sorte de féodalité bizarre, celle de l'aumône, à une oppression inouïe, celle du secours sur le besoin.
A dire vrai, l'organisation industrielle de notre ville se prête merveilleusement à cet état de choses. C'est une vaste hiérarchie de dépendances ; tous y relèvent de quelqu'un. L'ouvrier est doublé d'un client, le maître est doublé d'un protecteur, — ne l'appelle-t-on pas patron ? — L'éventualité règle le travail, la sécurité n'est qu'une confiance sur ses gardes. Aussi, quand le chômage s'abat sur cette nuée de travailleurs, il en fait une armée d'affamés à la discrétion d'un morceau de pain et d'un mot d'ordre.
Dans ce moment, les théories sont mal venues, il faut aller au plus pressé.
Hé! mon ami, tire-moi du danger, Tu feras après ta harangue.
Voilà bien longtemps, ce me semble, qu'on va au plus pressé. N'est-il pas à craindre que l'abus de l'expédient ne fasse oublier la recherche du remède, que la quiétude du patronage ne détruise l'esprit d'initiative, que l'humilité du besogneux ne finisse par tuer la fierté du travailleur ?
C'est bien vrai que la misère déprave les plus nobles instincts de l'âme et dénoue les plus fortes attaches du cœur ! Le mariage du pauvre, ce mariage de l'immense majorité, n'est plus une bénédiction, c'est un désastre. L'enfant devient une gêne dans un ménage où manque le plus souvent cette première condition du ménage : la présence des parents au logis. Et vite, on l'envoie à l'hospice de la Charité, d'où on le retirera, s'il plaît à Dieu, quand on aura fait des économies, et surtout quand il sera d'âge à essayer ses forces comme bête de somme. Si ce n'est pas chrétien, c'est humain, — oui, humain comme tout égoïsme ici-bas. — A leur tour, le père et la mère, âgés et infirmes, deviennent une charge pour l'enfant qui s'en débarrasse au plus tôt dans quelque asile de la vieillesse. Si ce n'est pas humain, c'est logique, — oui, logique comme un cercle vicieux. — Invoquez maintenant la voix du sang, ô phraseurs ! parlez-nous des droits du père et des devoirs de l'enfant, ô moralistes ! et puis étonnez-vous de la
génération indisciplinée qui vous rit au nez, graves éducateurs de la jeunesse !
Une société savante a, dernièrement, mis au concours une question formulée à peu près en ces termes : « Indiquer les moyens les plus propres à ramener et à maintenir chez l'enfant le respect dû à l'autorité paternelle. » On ne saurait trop louer les efforts tentés en vue de rétablir l'équilibre rompu de cette hiérarchie primordiale qu'on appelle la famille. Mais il me semble que les mille et un mémoires bourrés de sentences érudites, qui vont pleuvoir autour de cette question, devront tous arriver à cette conclusion prévue : « Que les pères commencent ! » Indiqueront-ils aussi les moyens à mettre en œuvre pour que les pères commencent ? C'est là qu'on va joliment patauger.
Il paraît, au surplus, que ce phénomène de la voix du sang, dont je parlais tout à l'heure, est à reléguer, comme beaucoup d'autres, dans la classe des pures abstractions de sentiment. Si l'enfant remis aux bonnes sœurs de la Charité ne fait pas, et pour cause, connaître son opinion sur son changement de nourrice et de berceau, en revanche, le vieillard, apte à. faire valoir ses droits à un lit d'asile, exprime la sienne d'une façon très énergique. Dans cette course au clocher d'un nouveau genre, c'est à qui pourra se
payer un tour de faveur; on fait des bassesses pour s'y faufiler avant le voisin. Je ne sais que deux positions aussi courues : les bureaux de tabac et les ministères. Ah ! n'en a pas qui veut de ces bonnes aubaines !
Pauvres gens ! pour en venir à se disputer jusqu'à l'intrigue ce petit coin à l'ombre, où ils finissent leurs jours entre une bonne sœur inconnue et des inconnus décrépits comme eux, qu'ils ont dû souffrir ! et que le sort a dû les frapper à coups répétés avant d'énerver en eux cette fibre si résistante de l'indépendance fière qui ne se rompt qu'après toutes les autres ! Je les plains, si leurs souvenirs se reportent quelquefois sur le mirage des jours passés, la vie à deux, l'intérieur aisé, le va-et-vient occupé de notre femme, les marmots jouant, le métier marchant, et le petit serin gazouillant dans la petite cage accrochée à la fenêtre près du pot de réséda. Ce serait alors l'irrémédiable s'acharnant sur l'impuissance.
Je vais au hasard et sans suite, on le voit, du reste, dans l'étude que j'effleure. Qu'ai-je besoin d'un sergeani de bande à ranger mes pièces, comme aurait dit le bon Michel Montaigne ? Toutefois, j'ai à peine parlé de l'enfant; j'aime ce petit être et j'y reviens. Je n'ai plus, Dieu merci, pour l'hospice de la Charité la même répulsion qu'autrefois. Je sais aujourd'hui ce
qui s'y passe; on n'y mange pas les enfants, on les y recueille, et je bénis au fond de l'âme les hommes de grand cœur qui les premiers ont organisé ce sauvetage d'épaves humaines, et les hommes de bonne volonté qui continuent leur œuvre. Cependant, le chapitre des enfants assistés me donne à réfléchir. On a essayé plusieurs digues impuissantes contre ce débordement toujours croissant de la vie hors du lit régulier que la société lui a creusé. Saint Vincent de Paul, le grand écumeur de cette marée montante (que son nom soit éternellement en honneur!), avait imaginé les tours, sauvant ainsi du même coup la vie à l'enfant et la honte à la mère. C'était chrétien, c'était surtout philanthropique; mais était-ce trop ou trop peu ? Je ne sais. Toujours est-il que de nos jours on a pensé faire mieux que lui. On se sera dit : les enfants coûtent cher à élever, et les économies bien entendues sont la première richesse des cités comme des familles. Puis il faut nous rendre cette justice que nous sommes de petits saints en comparaison de nos ancêtres ; nos mœurs sont moins relâchées et nos relations bien plus chastes que les leurs. Enfin, il est bien démontré que si l'on supprimait les juges, il n'y aurait plus de criminels, et qu'on garde les uns et les autres uniquement pour faire plaisir aux journaux, qui, sans cela, chômeraient de chro-
nique. On a donc fermé les tours, persuadé qu'on fermait du même coup la source des naissances illégitimes. Depuis cette époque, les pauvres bébés de la honte, ne sachant où se fourrer, s'entreposent un peu partout, sous le porche des temples, au fond des allées, à votre porte, à la mienne; on les envoie en présents de nouvelle année, on les glisse dans les bouquets de fête, on les faufile dans les corbeilles de mariage. Certes, les réglementateurs ne peuvent être que de grands hommes; aussi leur infaillibilité m'impose-t-elle un profond respect. Cependant, si quelque personne bien informée me soufflait à l'oreille que depuis la suppression des tours, les infanticides et les avortements se sont multipliés d'une manière attristante, voyez quelle serait ma perplexité.
La question, dans mon esprit, resterait dès lors posée entre les deux pointes également embarrassantes de ce dilemme : rétablissement du tour au prix d'inconvénients majeurs, suppression du tour au prix de l'enfant, argumentum bicornutum, comme on dit en scolastique. Il y aurait bien um moyen de tout arranger; mais il est si simple, en vérité, que vous allez tout de suite le déclarer impraticable. Au lieu de rétablir le tour, au lieu de supprimer l'enfant, si l'on supprimait tout bonnement la honte de la mère !
Nous autres, les lions du sexe fort, nous sommes, il faut l'avouer, de bien effrontés coquins. Nous mettons tout en œuvre pour faire choir le sexe faible, et dès qu'il est par terre, nous lui faisons les cornes. Est-ce loyal ? La maternité, cette seconde dignité de la femme, est à nos yeux l'aggravation de la faute, quand elle en devrait être l'absolution.
Je ne suis peut-être pas assez bégueule, mais je l'avoue, chaque fois qu'il rn' arrive de rencontrer dans la rue une fille séduite pressant son enfant dans ses bras comme une protestation vivante contre le mépris de la société, je me sens pris pour elle de la plus respectueuse commisération. Si je m'éveillais un beau matin législateur, — on ne sait pas ce qui peut arriver, — j'édicterais des peines très sévères contre les suborneurs, mais en même temps je déclarerais réhabilitées et spécialement protégées par la loi les filles-mères qui élèveraient bravement leurs enfants . — Vous encourageriez le cynisme dans la débauche, me direz-vous. — Eh non ! je donnerais simplement à la loi naturelle la sanction de la loi sociale. — A ce compte, toutes les vierges folles voudront avoir des enfants. — Ah ! vous avouez donc qu'elles les suppriment aujourd'hui ! Mais. . . mais. . . — Rassurezvous, je ne suis pas encore législateur; seulement, croyez-moi, ce n'est pas en tournant dans un impasse
qu'on avance; essayez une autre issue, voulez-vous? — Empruntez franchement aux Chinois l'organisation économique de leur Fleuve jaune.
Il paraît que l'illusion obsédante des enfants élevés par la charité est qu'ils retrouveront un jour leur famille. — Heureuse illusion qui leur permet de se créer un père et une mère de fantaisie et de traverser la société les yeux levés sur tous les visages, à la recherche d'une sympathie qui les attire, d'une affection qui les encourage, d'un cri du cœur qui leur révèle une mère, une sœur ! Qu'ils seraient punis, ces petits rêveurs d'amour, s'ils trouvaient une bonne fois ce qu'ils cherchent ! Dans le monde, on peut rencontrer des antipathies et des rivalités ; on se détourne, on passe et tout est dit. Les inimitiés robustes ne poussent que dans la famille; encore faut-il leur sourire en face et les embrasser sur la bouche. C'est une assez jolie compensation au malheur de commencer son arbre généalogique par soimême ; qu'en dites-vous ?
De l'hospice de la Charité au grand Hôtel-Dieu, il n'y a qu'un pas ; mais quelle enjambée ! Elle franchit toute la vie active du travailleur. Ce sont les deux points extrêmes de l'étape humaine, dans l'intervalle desquels il y a fatigues, sueurs, efforts violents toujours, désespérances parfois, souvent blasphèmes.
Né hier là-bas, il entre aujourd'hui se reposer ici, dans la maladie ; demain, il y viendra mourir. Ne le dit-il pas lui-même dans son langage violemment réaliste : « L'hôpital n'est pas fait pour les chiens » ? S'il n'est qu'un mode de venir au monde, — modus unus vivendi, — il est au contraire d'innombrables manières d'en sortir. J'ai relevé, sur la sémillante brochure qui m'occupe, neuf groupes principaux de maladies se partageant entre cinquante divisions donnant naissance elles-mêmes à des subdivisions à perte de vue. C'est vertigineux. Ces groupes sont les têtes de colonne de la mort; ils se décomposent en familles, genres, espèces et variétés, absolument comme la Flore de Linné. Seulement, cette flore de la souffrance est beaucoup moins gaie que l'autre. Je me rappelle avoir lu quelque part que le nombre des causes bien déterminées de mort, étudiées en conscience par un fervent de cette botanique sinistre, ne s'élèverait pas à moins de vingt mille. J'aime à penser que l'aimable statisticien a compris dans sa réjouissante nomenclature les variétés hybrides qui s'obtiennent par le croisement des espèces, ainsi que les variétés accidentelles résultant de la cruauté des hommes et de la malice des choses. Autrement ce serait, de la part de la mort, plus que de l'intempérance, ce serait de l'orgie. Et quand on songe que
ces vingt mille façons de mourir répondent à peu près à vingt mille façons d'être supplicié avant de mourir ; lorsqu'on se représente le mirifique arsenal d'outils de toute pénétration et de toute douleur, sécateurs, bistouris, scalpels, scies, vilebrequins, tarières, pinces, limes, tenailles, trépans, serre-joints, à l'usage des ouvriers qui travaillent cette culture de la chair dolente, on ne peut s'empêcher d'admirer que ces condamnés à la torture, qui se nomment vous et moi, aient le courage de manger, boire, dormir, plaisanter entre eux, et surtout faire de la prose de journal pour amuser ceux qui bâillent, en attendant leur tour d'exécution.
Le sujet m'attire; j'y reviendrai.
il février 1868.
4fc
LOUISA SIEFEXT
ORsau'iL arrive à une de nos sœurs, éprouvée par les formidables orages de l'âme, de chanter pour tromper ses souffrances, comme une fauvette blessée, et de livrer aux quatre vents de la publicité le douloureux secret de son martyre,
Je ne suis pas de ceux qui disent : « Ce n'est rien, C'est une femme qui se noie; « Je tiens que c'est beaucoup (').
En effet, si jamais la poésie mourait en France, surmenée qu'elle est par son seigneur et maître, l'homme, c'est chez la femme qu'elle ressusciterait. Je m'explique. La poésie peut se définir : l'incisif dans l'expression d'une sensation vraie. Sentir juste et l'exprimer vivement, n'est-ce pas une des qualités incontestées de la femme? Elle donne ce qu'elle éprouve, et rien de plus ; l'emploi des procédés
(i) ta Fontaine.
répugne à sa nature essentiellement spontanée en toutes choses. Pour le plaisir de s'attacher la faveur d'une galerie affamée de nouveautés quand même, ce n'est pas elle qui se fera jamais l'acrobate du rythme et le gymnaste de la rime périlleuse. Elle n'a pas la prétention de renouveler l'idiome poétique de son siècle et d'en raffiner les émaillures. Quand elle est simplement tourmentée par le diable bleu des vers, ses inspirations ne s'élèvent guère au delà d'une honnête imitation de ses poètes favoris, et, dans ce cas, son succès ne dépasse point le cercle de quelques intimes. En revanche, lorsque sous l'étreinte d'un sentiment profond, amour ou douleur, et qui dit amour dit douleur, elle se prend corps à corps avec l'inspiration, comme le prophète de la Bible avec l'ange, elle exhale en cette lutte suprême tous les cris du cœur, toutes les révoltes de l'âme. Sa personnalité s'accuse puissamment, et nous comptons un acte émouvant de plus dans ce drame palpitant du cœur humain qui rend ses acteurs immortels.
Ces réflexions me sont suggérées par la lecture d'un livre de poésies, "Rayons perdus, que vient de publier Mlle Louisa Siefert, notre compatriote. L'auteur est une toute jeune fille que n'a pas effrayée le sentiment de son audace et de sa responsabilité au regard d'un public moqueur, lorsqu'il n'est pas indif-
férent, ce qui est pire peut-être. Il semble qu'à dixhuit ans, une jeune fille ne devrait avoir d'autre préoccupation que de se laisser vivre entre le double sourire de la jeunesse et de la beauté, ces deux agaçantes initiatrices de la vie. Mais pour elle, comme pour tous les prédestinés du génie, la tourmente s'est levée avec le jour.
La brise s'est changée en ouragan glacé, Ma vie à dix-huit ans compte tout un passé.
Est-il besoin de dire que ce passé, qui n'est que d'hier, a été désolé par le grand faiseur d'orages humains, l'amour ? Heureux passé ! heureuse désolation d'amour ! vous nous valez de belles pages; vous vaudrez un beau fleuron d'avenir à leur auteur.
Dans ce livre intime des Rayons perdus, les dates de chaque pièce auraient été précieuses à consulter. Le poète les a supprimées, et le sans-ordre apparent de ces pièces indiquerait de sa part l'intention marquée de dérouter les curieux qui prendraient fantaisie de reconstruire jour par jour et scène par scène la délicate charpente de son drame. Peine perdue pour l'auteur ! Chacun de nous n'a-t-il pas en soi-même la clé qui ouvre la serrure à secret de son semblable ?
N'est-ce pas toujours au lever du rideau, la même invocation à l'amour ?
Ecoutez, écoutez; j'aime, je suis aimée ; Je puis vaincre la mort et braver l'inconnu ; Mon ciel était obscur, mon âme était fermée, Voici : le jour s'est fait et l'amour est venu.
Qu'on ne me parle plus d'aurore ou de rosée, De chansons au matin, d'astres au firmament ; Laissez-moi, par pitié ; j'aime, je suis brisée, Et j'ai tout oublié pour ce cruel tourment.
L'imprudent qui a jeté l'étincelle sur ce jeune cœur prend peur tout à coup de son ouvrage. Il voudrait souffler sur la flamme pour l'éteindre; mais l'étincelle est déjà incendie, témoins ces éclats violents et passionnés :
Comme une torche résineuse, Qu'embrasée on renverserait, Flamberait droite et lumineuse Contre la main qui la tiendrait, Ma flamme que tu veux éteindre Jette des feux multipliés, Et, foulée aux pieds, pour t'atteindre Elle te brûlera les pieds.
Hélas ! l'amour, qui appelle habituellement l'amour, se heurte ici au calcul. Celui qu'elle aime a placé ailleurs ses projets d'union intéressée. Devant cette défection, quelle sera son attitude ? Vous connaissez les imprécations de la Camille antique ; écoutez maintenant les imprécations de la Camille régénérée par la religion.
Si le cœur doit se renier, dit-elle :
- S'il n'a plus sa fierté constante qui le venge, Si, pareil au polype inerte, il faut qu'il change
Selon le sort inattendu Qui l'ampute au hasard et lui fait mille entailles, Si la sagesse n'est, après tant de batailles,
Qu'un intérêt bien entendu ; Oui, s'il en est ainsi, je hais et je méprise Le bonheur, la raison, la vertu que l'on prise
Sur toute autre chose ici-bas.
Je n'aurai jamais trop de dédains et de rage, D'horreur et de dégoûts, de vengeance et d'outrage
Pour ces calculs lâches et plats; Et je saurai souffrir, et je dirai que j'aime, Et je ceindrai mon front, comme d'un diadème,
De ma couronne de douleurs, Et rien n'empêchera ma passion candide De monter jusqu'au ciel, radieuse, splendide,
Embellie encor par ses pleurs.
Mais la trahison est consommée. Va-t-elle en mourir ? Non, l'orgueil la sauvera de la mort. Quelle ironie amère et poignante dans ces objurgations !
Non, non, je ne suis pas de ces femmes qui meurent Et rendent ce dernier service à leurs bourreaux Pour qu'ils vivent en paix et sans souci demeurent. Vois-tu, ces dévoûments sont niais s'ils sont très beaux.
Les hommes, je le sais, se complaisent trop vite, Les pieds sur ces cercueils, à poser en héros, Et j'ai dégoût d'ouïr la manière hypocrite Dont ils disent toujours de ces doux êtres morts : « Un ange prie au ciel pour moi, pauvre petite ! »
Sa rivale meurt. L'amante farouche et jalouse fait place à la chrétienne généreuse.
C'est fini maintenant, elle s'est endormie. Sa profonde douleur m'a faite son amie.
Le passé disparaît; j'effeuille avec des pleurs, Sur son morne tombeau, ces vers comme des fleurs. La mort apaise tout, jalousie et colère; Voici, le pardon vient et l'horizon s'éclaire.
L'apaisement se fait enfin dans cette âme tumultueuse. Résignation et compassion y descendent en même temps; il s'y répand une clarté sereine et douce comme le crépuscule d'une journée brûlante.
Moi je veux vivre, aimer et sentir désormais Tout ce que peut souffrir une âme généreuse Qui demande au devoir le secret d'être heureuse.
Ce n'est pas que le fantôme adoré ne revienne parfois encore hanter ses insomnies, mais ce n'est plus qu'un fantôme.
Car celui que j'aimais est mort.
— O la triste et bizarre épreuve !
Je puis le pleurer sans remord, De son vivant je suis sa veuve.
Il y a de la saillie gauloise dans cette réflexion stoïque.
Elle a puisé dans le devoir tous les courages, même le courage de le revoir sans émotion. Les rôles sont intervertis; c'est le bourreau qui souffre; c'est la martyre qui sourit, mais de quel sourire navrant encore !
Quand tu constates les ravages Du mal qu'autrefois tu m'as fait, Devant cette mer sans rivages, Tu semblés rester stupéfait,
Et de tes paupières baissées Sur moi tombe un regard sans prix, Ainsi se croisent nos pensées :
Tu soupires, moi je souris.
C'en est fait, elle a vaincu l'amour, la noble fille; elle contemple maintenant d'un œil mélancolique le champ de bataille où ses rêves sont couchés comme des preux.
Aujourd'hui, sans trouble ni peine, Ni remords, je songe au passé.
Tout a fui, l'amour et la haine, Qui tenaient mon cœur oppressé.
Je sonde ma vieille blessure, Et, presque en tremblant, je m'assure Que je survis à tant d'efforts.
Tel, à la fin d'une campagne, Sous l'émotion qui le gagne, Un général compte ses morts.
Mais il faut désormais un but élevé à cette âme rompue à la lutte ; le repos Ténerverait.
Un désir insensé prend mon cœur douloureux D'échapper à tout prix à ma vie accablante.
Ce but élevé, ce sera l'art glorieux du poète, la palme qu'on ne cueille qu'au champ d'asile des illusions perdues.
Oh ! je veux m'en aller à la gloire, là-bas; Mais, pour l'atteindre, il faut aussi franchir la route Où tous les préjugés font le guet, l'arme au bras. Je les sais sans pitié, j'ai peur, je les redoute ; Le danger est certain, — si je n'arrivais pas !
Elle arrivera sûrement la fière enfant, car elle a
les deux ailes rapides du génie qui s'appellent la Grâce et la Force. — Grave inconséquence pour une jeune fille! diront en chœur les préjugés bêtes. — Sainte et heureuse témérité! répondra la conscience des poètes. Toute renommée passe par un calvaire. Qu'ils montent donc hardiment dans la lumineuse auréole tous les transfigurés de la souffrance, aussi bien la jeune fille découvrant sous son voile virginal la blessure béante de son cœur, que ce martyr tenant élevée de ses deux mains sa sanglante dépouille d'écorché !
Je demande humblement pardon à MIle Siefert d'avoir si imparfaitement analysé son œuvre. Mais il en est d'un livre qu'on lit plus avec le cœur qu'avec la tète, comme de ces vins exquis qu'on ne saurait analyser parce qu'ils vous ôtent, en vous enivrant tout de suite, le sang-froid nécessaire à une appréciation rigoureuse.
Si, du moins, les citations que j'ai ça et là substituées à mes impressions personnelles ont prouvé à mes lecteurs qu'ils ne sont pas en présence du premier poète venu ; si elles ont éveillé de sympathiques émotions dans l'âme de mes lectrices, je ne demande pas autre chose. J'aurai toujours eu cette heureuse chance d'être le premier à saluer, dans le firmament lyonnais, le lever de cette radieuse étoile,
qui pourrait bien devenir quelque jour une constellation de premier ordre.
19 décembre li
Désormais, j'ai mes coudées franches pour parler de Mlle Louisa Siefert et de son œuvre; que les dieux en soient loués! La jeune poète n'est plus une nouvelle venue pour nous; elle a fièrement conquis sa place d'assaut à ce grand soleil de la publicité qui fait tant d'ombres jalouses, et, comme la bergère de Virgile, elle a pu répondre aux ardentes curiosités qui la guettaient au passage par cette répartie si coquettement moqueuse : « Non sum adeo informis. »
Ce n'est pas que l'entrée en scène n'ait été quelque peu faite pour intimider et la pauvre innocente qui ne se doutait de rien, et son introducteur officieux qui, se croyant naïvement en plein XIXe siècle, donnait tête baissée dans la cour delà reine Berthe. Vous est-il jamais arrivé de glisser par inadvertance, dans une collection de médailles carlovingiennes, une jolie pièce d'or fraîchement frappée au coin phrygien ? Tel a été précisément l'effet produit par l'apparition inattendue de cette ardente et jeune poésie au beau
milieu des habitudes réservées de notre puritaine société. Pour la pièce d'or phrygienne, que lui importe ? Elle se trouve là comme chez elle, effaçant tout par son éclat ; mais ce sont les pauvres médailles qui ne sont pas à leur aise ! Et l'auteur de la bévue donc ! Il ne tient qu'à lui de lire très distinctement sur toutes ces faces plus ou moins frustes ces épithètes à son adresse : Le maladroit ! le butor ! le perfide ! et autres aménités... carlovingiennes.
A cela près, il faut le reconnaître, les choses se sont passées bien mieux qu'on n'eût osé l'espérer de la pruderie des temps. Certaines gravités effarouchées ont fait la moue ; mais les jeunes ont tendu franchement les deux mains à leur charmante sœur, les jolies l'ont embrassée sur le front, et les gracieuses lui ont dit de la meilleure grâce du monde : « C'est beaucoup d'honneur que vous nous faites! » — Le vrai public du poète sera éternellement du côté de la jeunesse, de la beauté et de la grâce ; — je m'en étais toujours douté.
Ce cher et bon public, le voyez-vous, à sa manière, protester de ses sympathies pour l'auteur qu'il adopte ? En quinze jours, il fait table rase de la première édition des Trayons perdus, et cela, s'il vous plaît, dans la ville natale du poète, avant même l'annonce du livre à Paris. Pouvait-on mieux faire
mentir le proverbe : Nul n'est prophète en son pays ? La seconde édition de l'ouvrage vient de paraître, et au train dont va la vente, on peut augurer l'avènement prochain d'une troisième édition. Appelez cela de l'engouement, de la chance, si vous voulez ; toujours est-il que nous avons sous les yeux un fait exceptionnellement rare dans les fastes de la librairie. Tout à l'heure, il sera démontré que la chance et l'engouement ne sont pour rien dans ce succès de bon aloi. La Fortune perd assez de temps à réveiller les paresseux de la vie endormis sur le bord des puits ; elle peut bien, de temps à autre, assister l'ardent rêveur qui s'y penche, les bras tendus vers la lumineuse image qui l'attire.
N'importe, à toute jeune femme qui se sentira l'étincelle au front, et dans le cœur le désir
D'échapper à tout prix à sa vie accablante,
je veux conseiller obstinément de ne composer jamais que des cantiques. On ne lira pas l'œuvre, mais on tiendra l'auteur pour un parangon de vertu : c'est l'essentiel. Sur tout le reste, taceat mulier in ecclesiâ. Quant à chanter les combats du cœur et les orages de l'âme, c'est affaire à nous autres hommes. Ne saiton pas que nous avons le monopole de la délicatesse dans le sentiment, de la franchise dans l'expression,
de la passion dans l'amour, de la fierté dans la plainte, de l'énergie dans la colère ? Et si nous daignons permettre à nos Èves l'humilité résignée,, c'est qu'en vérité nous sommes des maîtres bien tolérants !
Cette pauvre Louise Labé, notre gracieuse étoile du XVIe siècle, ne lui a-t-il pas suffi, pour prêter le flanc à la calomnie, d'être belle, supérieurement instruite et de génies manières ? C'est merveille que son nom soit arrivé jusqu'à nous sans en être plus entamé. Il faut que la poésie soit une égide bien puissante pour garantir ainsi ce que le seul respect de la femme aurait dû et n'a pas su protéger. Le monde est plein de ces pédants gourmés que l'amour du texte et l'habitude du commentaire portent à juger d'une vie sur un écrit. Leur plume est un scalpel; une goutte de sang, de fiel ou de sanie pend toujours au bout. Ils font l'analyse d'une œuvre comme un chirurgien la dissection d'un cadavre, pour le seul plaisir d'y découvrir le point vulnéré. Pouvait-elle échapper à l'arrêt impitoyable de ces anatomistes de la lettre, celle dont l'œuvre se résume par cet adorable aveu trop plein de sincérité :
Permets, m' Amour, penser quelque folie ; Tousiours suis mal, viuant discrettement, Et ne me puis donner contentement Si hors de moy ne fay quelque saillie.
Je n'avais pas l'intention d'introduire ici Louise Labé ; car, de rapport, au moins moral, entre elle et Mlle Louisa Siefert il n'y a pas l'ombre, et si les bourreaux de l'avenir cherchaient dans le livre qui nous occupe ces quatre lignes qui font pendre un homme, et même une femme, puissent-ils reculer devant celles-ci :
O toi la bien nommée ! O lys de la vallée ! O la plus délicate entre toutes les fleurs ! Si ta tige se rompt, tu meurs inviolée, Comme un lys trop chargé de rosée ou de pleurs.
Si je parle de l'autre Louise, c'est que,, du fond de sa tombe, notre Belle Cordière s'est levée pour saluer, elle aussi, la muse des %ayons perdus.
Ecoutez quelques-unes des strophes en bon vieux langage qu'une dame lyonnaise, coustumière de gay sçavoir, Mme Alexine G... (I), a transcrites sous la dictée du gracieux fantôme. Afin d'éviter au lecteur la fatigue de consulter un glossaire, je me permets de simplifier l'orthographe de ce chef-d'œuvre archaïque :
Ahi ! Louise, j'ai rancœur A voir tomber cerises vertes, Oisel forclos par l'oiseleur, Et peines par enfant souffertes.
(i) Mme Alexine Girard. Voyez ce qui en est dit plus loin, dans le chapitre intitulé : Les Inédits.
1 (Note des Éditeurs);
Ai souci, quand pleure tant mai, Que déclose la fleur mignonne, Froisse l'aile à papillon gai, Et vente au nid de l'alcyonne.
Ça, Louise, un printemps du Nord Qui guettait rose vous a prise; Si m'en croyez, virez de bord Votre nef à son âpre bise.
Laissez neige et fleurs de glaçons, Vêture d'hiver en conquête; N'est qu'aubépine des buissons Pour ceindre votre jeune tête.
N'en voulez ? Me faites : Nenni ?
Mieux aimez douces violettes Sous leur beau feuillage bruni ?
Non ? Jà les trouvez trop simplettes ?
Quoi ! Louise, est-ce laurier vert Que rêviez, rimant votre livre, Mieux que Tibulle bien disert Et Sapho que faites revivre ?
Ne dites rien, mais souriez ; Adonc n'est par simple aventure Qu'écrivant sentiez les lauriers Fleurir sous votre chevelure ?
Eh ! Louise, un doute me prend Que tant ayez pleuré de larmes, Tant connu chagrin dévorant, Ayant en mains si fières armes.
S'écrivent mots qui sonnent bien, Tels qu'amour, tourment, décevance ; Les avez mis sans penser rien Ni savoir rien de leur usance.
Crois qu'avez par feintise aimé, Pensant d'en tirer belle gloire; Mais qu'ayez trouvé cœur fermé, Mignonne, qui voudra le croire ?
Sais bien, Louise, quoi penser De vos hymnes si langoureuses ; C'est printemps qu'il en faut tancer, Printemps aux pontes douloureuses.
Toute éclosion coûte effort; Bouton vert déchire sa robe, L'oiselet, quand de l'œuf il sort, En mille éclats brise son globe.
Ainsi, cœur longtemps contenu Rompt ses nœuds et s'enfuit, plus ivre Que ruissel qu'on a retenu Et que rossignol qu'on délivre.
Ah ! sais, pour ce qu'il m'a coûté,
Ce fol essor ; en fis poème !
Et lisant ce qu'avez conté
Ai pleuré comme sur moi-même.
Dans votre œuvre, ainsi qu'en miroir.
Tenais ma prunelle attentive, Vous y voyant ai cru m'y voir Comme j'étais jeune et pensive.
Lors, ai rêvé qu'aviez robbé, Quand je dormais en solitude, Le bouquet qu'avais engerbé Aux jardins de l'Amaritude,
Et que fleurant triste parfum, Pensant humer baume et dictame, Comme buveuse abeille à jeun Las ! aviez aspiré mon âme !
Si voulez, Louise, aujourd'hui Qu'ainsi qu'écho je vous réponde, Où quérir songe et doux ennui Qu'avez en votre tête blonde ?
Plus querrais et plus perdrais temps.
Donc, Louise, il vous faut entendre La triste chanson des autans Que l'automne me vient d'apprendre.
Mais en perdriez le souvenir, Louise, attendant votre automne; Cinq mille nuits vous faut dormir Devant que pour vous l'été sonne.
D'ici là, quelles riches couronnes Mlle Siefert n'at-elle pas loisir de se tresser dans les champs de la fantaisie ! — couronnes d'églantines et d'épis d'or entremêlés, hélas ! de quelques pâles verveines. Car des mains amies qui se lèvent aujourd'hui pour applaudir à son entrée dans la lice glorieuse, combien ne pourront plus se lever pour applaudir à son triomphe ! Et moi qui parle, est-ce en manière d'avertissement, est-ce par coïncidence fortuite, qu'en cet instant même mes yeux tombent sur ce passage de son livre :
Peut-être alors un enfant triste Pour qui je serai le passé, D'un œil de poète et d'artiste Scrutera ce feuillet froissé,
Et dira, le cœur ému, comme
Le mien l'était en l'écrivant :
<( Rien de ce qui se perd pour l'homme
« N'est perdu pour le Dieu vivant. »(')
Tandis que la main court, chaude encore, sur
(1) Ce triste pressentiment devait se réaliser pour elle; la pauvre muse s'est éteinte dans toute la force du talent et de la jeunesse, le 21 octobre 1877.
(Notk des Editeurs).
cette page encore fraîche,, constatons, à l'honneur de notre chère inspirée, que les bons écrivains de la capitale, ces gourmets qui ne touchent aux choses du crû provincial qu'a la façon du rat de la fable, « d'une dent dédaigneuse, » ont été gagnés eux-mêmes par la savoureuse nouveauté des Trayons perdus. Voilà qu'un des meilleurs d'entre eux, M. Charles Asselineau, cœur loyal autant qu'esprit délicat, lui a ménagé, en tête de la deuxième édition de ce livre, la surprise d'une préface très sérieuse, — j'appuie à dessein sur le mot.
« L'auteur des %ayons perdus, dit M. Asselineau, est un poète sincère, et nous l'en félicitons, car cette sincérité est la marque d'une âme fière et loyale, de la chaleur du cœur et de l'innocence de l'esprit. Jeune fille, de quoi parlerait- elle, sinon, comme elle le dit elle-même, de l'éternel roman
Que toute jeune fille à mon âge imagine?
« Elle a aimé, et elle ose le dire ; elle a souffert, et elle en est orgueilleuse. On devine, à la franchise de ses épanchements, l'influence d'une de ces fortes éducations qui font l'âme pure et noble sans l'affaiblir et sans l'enniaiser. Son poème est bien le poème de la femme, et de la femme de dix-huit ans; c'est le cantique de toutes les espérances et de toutes les illu-
autour d'un tiroir 43
sions, auxquelles se mêlent nécessairement les regrets, la mélancolie, la colère d'un cœur parfois désappointé; illusions encore sans doute, car l'auteur des %ayons perdus est à cet âge heureux et riche où les premières déceptions sont affronts et blessures pour l'âme invulnérée. On sourit à entendre une enfant de vingt ans à peine parler de désespoir et dire que tout est fini pour elle dans la vie. Qu'importe cependant si l'illusion est naïve, et pourvu que l'expression nous rende la grâce et l'énergie d'un sentiment vrai ? Par sa candeur et sa franchise, M1Ie Siefert retrouve par moments la fraîcheur des premiers âges et la simplicité des grands modèles. Il est tel vers, tel passage dans les %ayons perdus qui nous a rappelé la plainte d'Antigone allant au supplice : « Je n'aurai point connu « l'amour ni l'hymen, et je n'aurai point élevé « d'enfant ! »
Quel rêve encor plus doux que celui de l'amour !
Des larmes sourdent presque au bord de ma paupière
Quand je songe à l'enfant qui me rendrait si fière,
Et que je n'aurai pas, que je n'aurai jamais;
Car l'avenir cruel en celui que j'aimais
De cet enfant aussi veut que je désespère. . .
Jamais on ne dira de moi : C'est une mère.
« Antigone, il est vrai, va mourir ; mais n'est-ce point une mort aussi que ce détachement violent d'un
espoir ou d'une chimère ? Qui n'a pas été un peu Werther à vingt ans ? Ces renoncements, ces dégoûts de la vie, sont-ils autre chose que la suprême révolte d'une âme ignorante du mal et désenchantée, qui ne veut pas se rendre à la réalité sans combats, et navrée de survivre à son rêve ?
« La sincérité, voilà donc, selon moi, le premier motif de la sympathie qui a accueilli le début de M1Ie Siefert. N'est-il pas vrai que plus le poète est « personnel » et plus il intéresse ! Le cœur de l'homme sera toujours pour l'homme le sujet préféré, et quand ce cœur est le cœur d'une femme, l'intérêt, par l'attrait du mystère, s'augmente d'une curiosité qui l'avive et d'une pitié qui l'attendrit.
« Le second mérite du livre est dans la fermeté du langage. On n'y trouve rien de ce vague, de ces. équivoques, de ces obscurités dont ordinairement les femmes emmaillotent leur style, peut-être par habitude du voile, du masque et du vêtement flottant. MIIe Siefert parle une langue claire, agile, précise... »
Il est des éloges auxquels on ne peut rien ajouter sans les affaiblir, et j'aurais mauvaise grâce à paraphraser ce que M. Asselineau dit lui-même en termes si nets et si choisis. Je me borne donc à le remercier de sa courtoisie envers notre gentille muse lyon-
naise. J'ai eu trop à me louer moi-même des encouragements de la presse parisienne pour n'en pas apprécier toute la saveur lorsqu'ils s'adressent à un de mes compatriotes.
3 mars 1869.
Sous ce titre, V Année républicaine, Mlle Louisa Siefert vient de publier, à la librairie Lemerre, un nouveau volume de poésies révélant une transformation très remarquable dans son mode d'inspiration.
Que Phaon s'y résigne, elle ne fera pas le saut de Leucade, et nous aurons entendu sa dernière plainte d'amour. Elle a, dans un beau mouvement de fierté, brisé la chanterelle efféminée du luth, et voilà que ses doigts d'enfant s'attaquent vigoureusement aux cordes graves sonnant la note d'airain.
L'Année républicaine est un petit poème en douze chants très courts se rapportant aux douze mois de l'année. Cela rappelle ces croquis peints du premier jet sur nature, où les détails sont à dessein négligés, mais où s'accusent magistralement les lignes essentielles et les grandes colorations. Le véritable amateur les préfère au tableau terminé, dont le fini
lui interdit de compléter, selon son tempérament, le travail idéal du peintre. On y sent si bien les ivresses du pinceau en communion directe avec la nature, et ces mystérieuses correspondances que les beautés extérieures éveillent dans le sentiment de l'artiste !
Telle est l'œuvre de M1Ie Siefert. Les scènes qu'elle a esquissées ne sont guère que des indications de traits et de tons ; mais les traits sont librement attaqués, les tons franchement posés, et l'on devine sans peine, sous la pénétrante vibration des notes écrites, l'éloquente réserve des réticences voulues.
L'épigraphe du livre est empruntée aux Feuilles d'Automne, de Victor Hugo :
Frère ! de ces deux voix étranges, inouïes, Sans cesse renaissant, sans cesse évanouies, Qu'écoute l'Eternel durant l'éternité, L'une disait : Nature ! et l'autre : Humanité !
Cette épigraphe dit bien tout le poème. Le courant humain s'y porte incessamment du rêve à l'objet et de l'objet au rêve. On ne peut s'y tromper, c'est le grand souffle de 89 qui anime ces pages. Les espérances, les joies, les labeurs, les épouvantements de la nature y personnifient les manifestations dramatiques de la vie nationale. Les associations d'idées s'y succèdent, les changements à vue s'y multiplient,
saisissants et implacables comme les hallucinations d'un cauchemar. L'arbre tord des bras révoltés, la pierre pleure des larmes, le soleil écrase comme un royal oppresseur, le tonnerre s'échappe en grondant de la poitrine des multitudes, la vendange exhale des odeurs de sang, la neige a des désolations de terreur blanche.
Citons une page du livre comme exemple. Cette page est une lamentation, cette lamentation s'appelle Brumaire.
La sève descend aux racines, La force abandonne les cœurs ;
— Sur les vieilles tours en ruines, Les geais poussent des cris moqueurs.
La force abandonne les cœurs, Les bras tombent de lassitude.
— Les geais poussent des cris moqueurs, Enhardis par ieur solitude.
Les bras tombent de lassitude ; Les lendemains viennent boiteux.
— Enhardis par leur solitude, C'est l'heure des trafics honteux.
Les lendemains viennent boiteux Après l'élan de la bataille.
— C'est l'heure des trafics honteux ; L'on se trahit et l'on se raille.
Après l'élan de la bataille, Sur les sinistres tumuli
— L'on se trahit et l'on se raille.
Malheur aux vaincus de l'oubli ! .
Sur les sinistres tumuli
On met les tréteaux de la foire,
— Malheur aux vaincus de l'oubli!
Sombre est la nuit, lente est l'histoire.
On met les tréteaux de la foire, Car les histrions sont vainqueurs,
— Sombre est la nuit, lente est l'histoire, La force abandonne les coeurs.
Car les histrions sont vainqueurs ; Quand brumaire dort aux ravines,
— La force abandonne les cœurs, La sève descend aux racines.
Ne trouvez-vous pas que ces retours d'images qui reviennent, à intervalles égaux, couper la plainte mélancolique du poète, ont quelque chose du rythme navrant d'un glas funèbre ?
Il ne nous appartient pas déjuger les aspirations qui se font sentir dans ces pages incisives. Chacun entend le patriotisme à sa manière, et nous admettons volontiers que la femme, qui représente le principe de conservation dans une société, ait voix délibérative au chapitre politique au même titre que l'homme, qui n'y représente que le principe de destruction. Mais, toute opinion de parti réservée, on ne peut méconnaître, dans la nouvelle manière de Mlle Siefert, cette inspiration originale, indépendante et forte qui prépare les penseurs sérieux et qui fait les grands poètes. Ce brillant essor nous paraît pré-
sager une ascension de haute volée, et nous avons foi dans l'avenir de ce jeune talent. Une muse de cette trempe n'est pas plus faite pour s'arrêter à l'égoïsme de la frontière qu'elle ne s'est arrêtée à l'égoïsme du foyer domestique. Elle se nomme aujourd'hui la Patrie, elle s'appellera demain l'Humanité.
30 mars 1869.
J'en suis fâché pour La Bruyère; mais il m'est impossible d'admettre comme axiome indiscutable la pensée exprimée dans ce passage de ses Caractères : « Si une belle femme approuve la beauté d'une autre femme, on peut conclure qu'elle a mieux que ce qu'elle approuve. Si un poète loue les vers d'un autre poète, il y a à parier qu'ils sont mauvais et sans conséquence. »
Cette opinion du moraliste est plus piquante que juste. S'il fallait la prendre au sérieux, on arriverait tout droit à cette absurde conclusion : qu'une jolie femme ne peut être exactement jugée que par une laideron, un peintre par un danseur, un poète par un
mathématicien. Est-ce que vraiment nous serions à ce point jaloux de nos rivaux d'art ou de métier, que nous ne puissions reconnaître sincèrement leur valeur sans nous exposer au soupçon de fausse bonhomie ? Trop souvent, je le sais, de la part des esprits supérieurs, il se fait une dépense de courtoisie à l'égard des petits, qui dépasse les bornes honnêtes de l'indulgence, et devient ridicule à force d'humilité. Nos grands génies ont, comme à plaisir, exagéré cette diplomatie d'eau bénite, et Ton peut citer en ce genre des formules d'une modestie souverainement impertinente. Ces façons de s'abaisser sont permises aux dieux; c'est une manière comme une autre de faire valoir la hauteur démesurée d'où ils s'abaissent.
Mais les dieux sont les dieux ! C'est au-dessous d'eux, dans le commun domaine des simples mortels comme vous et moi, que se trouve la véritable confraternité littéraire, et qu'un auteur peut compter sur le jugement loyal de ses pairs.
Si la critique entre poètes n'est pas toujours exempte de camaraderie, du moins l'égoïsme du rang ne s'y trahit-il guère, ni par l'outrecuidance insolente, ni par la condescendance calculée.
A la vérité, nous ne provoquons pas volontiers le succès d'un confrère, mais on ne peut nier notre empressement à le consacrer. Que voulez-vous ? On
n'est point parfait, et la république des lettres est un peu comme toutes les républiques possibles, immobilisée au sommet,, impatiente en bas. Puis, la critique est moutonnière de sa nature; elle suit le premier qui saute, mais elle attend qui sautera le premier; elle est imbue de respect humain, elle craint le scandale, elle aime un peu trop le boniment toutfait, elle ne sait pas assez remonter le courant des idées reçues ; voilà tout ce qu'on peut raisonnablement lui reprocher.
J'avais besoin de ce préambule pour me justifier d'avoir écrit autrefois de MIle Siefert tout le bien que j'en pensais; sans cette précaution, j'hésiterais à dire, à propos de ses nouvelles publications, tout le bien que j'en pense encore.
A l'époque où parurent les Rayons perdus (ce livre est à sa quatrième édition, s'il vous plaît), ne m'a-t-on pas reproché d'avoir gâté ce premier essor par des éloges maladroits ? — « Prend-il donc, écrivait un galant homme à mon sujet, prend-il donc le public lyonnais pour un naïf, qu'il ose ainsi placer la nouvelle venue à ces hauteurs exclusivement réservées à la divine Marceline Valmore, l'éternel idéal de la femme poète ? »
Vidons, une fois pour toutes, cette ridicule querelle. Est-ce que, sans m'en douter, j'aurais fait acte
d'autorité infaillible, moi qui dénie aux autres cette prétention oppressive ? Mais non, Dieu merci ! j'ai le respect de l'opinion du prochain, et la mienne n'engage que moi seul. Ennemi déclaré de toute tyrannie, s'appelât-elle affection, je n'entends pas plus imposer mes sympathies que mes répugnances, et je n'accepte, en fait de muselière, que celle de ma conscience, laissant les niais nouer celle du voisin par-dessus la leur, et les habiles attacher la leur par-dessous celle du voisin. Tel est mon credo, — en matière de dogme littéraire, c'est bien entendu.
J'aime éperdûment la poésie, et je crois avoir quelque droit d'en parler, sinon comme poète, au moins comme amateur. Si l'on me demandait à quelle religion poétique j'appartiens, cela me gênerait; car je serais obligé de lâcher ce vilain mot à' éclectisme, qui donne un air si drôlement important à ceux qui l'emploient; j'aime mieux avouer tout bonnement mes penchants innés à la papillonne, qui me font me lasser bien vite des mêmes rites et de la même prière, — en fait de religion littéraire, c'est toujours bien entendu.
Je veux donc le temple ouvert à tous les dieux, voire aux dieux inconnus. Quand je découvre un de ceux-là par hasard, je l'installe dans sa petite chapelle sans déranger les autres, et j'annonce à haute voix
ma découverte en plein forum. Libre à chacun de me suivre ou de me tourner le dos. Nul surtout n'est contraint de marcher sur ses fétiches pour adorer mon idole, l'abjuration prouvant toujours une muselière mal attachée, flottante et lâche. — Je parle de l'abjuration littéraire, c'est toujours de plus en plus entendu.
-Autour des autels que vous honorez, l'encensoir chôme-t-il un seul jour? Moi-même j'y glisse, de temps à autre, mon grain de manne; pourquoi m'empêcheriez-vous d'allumer une toute petite cassolette vers celui-ci ou vers celle-là ? Plus il y aura d'encens brûlé, et plus le temple sera parfumé.
Je m'enthousiasme facilement, je l'accorde; mais encore n'est-ce qu'à bon escient. A l'exemple du bonhomme Mécène qui ne dormait pas pour tout le monde, je m'éveille volontiers pour quelques-uns, et si je me suis éveillé si vivement pour MIle Siefert malgré son triple crime, — son âge, son sexe et son titre de compatriote, — c'est surtout à cause de son quatrième crime, le plus irrémissible de tous; — ô galant homme ! vous savez bien ce que je veux dire.
M'étais-je donc si fort abusé dans mes impressions sur ce jeune talent ? N'a-t-il pas tenu ce qu'il me semblait promettre ? Voyez plutôt *ce qu'en trois années nous a donné la nouvelle venue, bel et bien pla-
cée désormais au rang des arrivées. Après les %ayons perdus, YxAnnèe républicaine, puis les Stoïques, puis les Saintes colères, puis les Comédies romanesques, et dans quelques jours nous aurons les Causeries poétiques. Voilà, certes, de quoi défrayer honnêtement la vie ordinaire d'un poète; et notez que ce poète est à l'âge où l'on commence.
J'ai analysé dans leur temps les Trayons perdus et Y Année républicaine. Les Stoïques ont paru à cette époque de préoccupations anxieuses où les préparatifs de la guerre avec la Prusse absorbaient tous les esprits. Le livre a passé presque inaperçu; il mérite qu'on y revienne.
Moins attirant peut-être que les Rayons perdus par le côté intime, plus attachant par le côté philosophique, tel est ce livre des Stoïques dont les pages, déliées des premières timidités, accusent déjà dans la manière du poète une indépendance fière et de superbes énergies. L'aile s'est élargie dans les espaces impersonnels; l'amour en s'élevant est devenu charité. Toute égratignure effleurant une âme faible y fait descendre l'égoïsme ; toute blessure entamant une âme forte y fait monter la générosité. Or, M1IeSiefert est une âme forte. Pourvu qu'on n'aille pas, à présent, insinuer qu'elle est un esprit fort ! Les gens sont si difficiles à contenter !
En passant des Rayons perdus aux Stoïqites serait-elle donc, la pauvre muse, tombée d'un danger dans un péril ? On lui reprochait d'être trop femme ; va-t-on l'accuser maintenant de trop de virilité ? Vraiment, si le poète, à ses heures d'inspiration, n'avait pas les yeux fixés plus loin que son siècle, il ferait tout aussi bien d'avaler sa langue.
Ce n'est pas qu'on ne retrouve, dans ce livre des Stoïques, de lointaines réminiscences des Rayons perdus; il est tels échos si lents à mourir ! Le fantôme conjuré réapparaît encore par intervalles; cet éternel revenant du cœur ne quitte pas facilement la maison une fois hantée.
La tristesse a vaincu; je souffre et je me tais. J'ai, de mon doigt glacé comprimé ma blessure, Ma tête se redresse et ma voix se rassure. . . Où sont les vers que je chantais ?
Que sont-ils devenus les chants de ma jeunesse ? L'écho me les demande et je ne les sais plus. — La plage est bien muette après le grand reflux, Avant que le flux ne renaisse.
Laissez la mer monter et le temps s'accomplir. Comme aux jours de Marot, cette parole est vraie Pour moi : « L'arc débandé ne guérit pas la plaie, » Et j'ai senti mon cœur faiblir.
Ainsi l'enthousiaste observant un long jeûne Cachera sa pâleur; et, fière de mes maux, Moi, sur ma lèvre en feu, j'étoufferai ces mots : J'aime encore et suis toujours jeune !
Mais comme l'accent est moins amer qu'autrefois ! Ce n'est plus le délire de la fièvre, c'est déjà la mélancolie de la convalescence. Connaissez-vous cet état presque extatique de l'âme et du corps, qui n'est plus la maladie et qui n'est pas encore la santé ? C'est comme une renaissance; on entre en communion nouvelle avec le monde extérieur; un courant d'ineffables tristesses se répand de nous sur les objets environnants, et revient à nous chargé des divines complicités des choses.
Ces mystérieuses correspondances éclatent partout dans les pages des Stoïques; on devine qu'en ce courant merveilleux, l'âme de la malade à son insu se retrempe, et que le cœur endolori aspire comme un renouveau de vie aimante. Que le soleil rie à la terre dans une resplendissante matinée d'été, elle se surprend à chanter le cantique du bonheur :
La nature aujourd'hui rit de son large rire, Et la vibration en émeut les forêts ; D'un trait d'or au zénith le soleil vient l'écrire, La joie en a couru des vignes aux guérets : La nature aujourd'hui rit de son large rire.
Notre faiblesse est grande à poiter le bonheur; Le vent n'est pas si fort que cette douce haleine ; Cependant que la terre exaltait le Seigneur, Mon âme a débordé comme une coupe pleine. Notre faiblesse est grande à porter le bonheur.
Parfums des regrets passés, souffle des espoirs fu-
turs, subtiles pénétrations dont se fait le recueillement du poète, n'est-ce pas sous l'influence d'un Jour tombant qu'elle vous exhale dans les vers qui suivent :
— Pourquoi rire? les pleurs sont si près de la joie ! Dans l'ombre douloureuse où le sort m'a jeté,
Il n'est espoir si cher que mon cœur ne renvoie, Il n'est amour si pur dont mon cœur n'ait douté.
— Pourquoi pleurer ? La joie est si proche des larmes ! Toute ombre dans son sein porte l'espoir du jour.
Il n'est malheur si rude où ne soient quelques charmes, Il n'est bonheur si doux qu'on ne doive à l'amour.
— Pourquoi chercher en vain une paix éphémère ? Ouvrir trop tôt son cœur ou trop tôt le fermer ? Voici la vision, l'idéal, la chimère :
Rire, pleurer, chanter, et toujours plus aimer !
Et n'est-ce pas la tristesse d'un ciel brumeux qui se réfléchit dans les strophes assombries que voici :
Mais, ô mon cœur ! pourquoi sans cesse revenir A ce que tu ne peux saisir ni retenir,
A ce qui reste l'impossible ?
Et pourquoi, dédaignant tout ce qui t'est donné, Aux flèches d'un regret à peine détourné
T'offrir toujours comme une cible ?
Hélas ! l'heure qui sonne emporte un jour encor, Et l'attente stoïque a remplacé l'essor
Dont la puissance m'est ravie ; Et je demeure seule, et je me dis, pendant Que dans le vide obscur mes yeux vont regardant:
« L'amour est l'âme de ma vie ! »
Ainsi, c'est en elle et pour elle que le printemps aime, que l'automne pleure, que l'hiver frissonne.
Dans les joies et les tristesses de la nature, les siennes se personnifient; l'identification est telle qu'on ne sait plus démêler au juste ce qu'elle reçoit de ce qu'elle donne dans cet échange continuel. Mais il arrive que par un singulier phénomène du magnétique tête-à-tête, plus son âme s'imprègne de sérénité, et plus ardente s'éveille en son cœur cette aspiration vers l'idéal qu'elle n'a pas embrassé : — la soif de l'impossible. Elle a cru ensevelir le dieu sous la pierre lourde des souvenirs, et voilà qu'il ressuscite sous mille formes, ici et là, et là-bas, et partout. Ah ! pauvre poète! l'esprit obsesseur s'appelle légion, ne le saviez-vous donc pas ? Continuez cependant la lutte flère ; n'êtes-vous point cuirassée de cette force suprême qui se nomme résignation ? Et que vous manque-t-il désormais pour être la digne sœur de ces stoïques dont vous dites en de beaux vers :
Tous les martyrs sont là, vivants, et c'est en vain
Que le souffle qui vient de l'infini, disperse
La poussière des morts oubliés, et renverse
Sur leurs cercueils brisés la pierre des tombeaux ;
Il sème par poignées, il jette par lambeaux
Leurs paroles au monde et leur œuvre à la vie.
Incessamment foulée, incessamment suivie,
La route qu'ils frayaient dans leur sublime essor
S'ouvre devant nos pas et s'élargit encor.
Le sillon lumineux qu'a laissé leur génie
Guide l'humanité sur leur trace bénie,
Et Dieu met dans la coupe où nous buvons l'espoir,
Leurs larmes et leur sang versés pour le devoir.
Ces stoïques dont elle s'inspire, ce ne sont pas seulement ces grands combattants de la vie qui sont morts en traçant un sillon lumineux à l'humanité ; elle les cherche partout, et les découvre dans les coins obscurs aussi bien qu'au grand soleil; à sa portée aussi bien que dans l'histoire. Lisez les pièces réunies sous ce titre : « Les vieilles gens » et vous admirerez ce que peut trouver d'accents émus et de pitié tendre une âme blessée qui, dans les âmes blessées de ses frères, se reconnaît, se plaint, se console, et finit par s'oublier elle-même.
Des Stoïques aux Comédies romanesques la transition n'est pas aussi brusque qu'on pourrait le croire. La flexibilité du talent de M1Ie Siefert se prête admirablement à toutes les entreprises sur la forme poétique. On pouvait prévoir à coup sûr que le genre dramatique tenterait ses curiosités. Là, en effet, la pensée se mouvementé et se fait action; ses nuances les plus diverses s'accusent dans le contraste des caractères mis en scène; l'esprit n'est plus contraint d'aller l'amble inflexible d'un rythme imposé d'avance; il se multiplie dans le libre jeu de toutes ses fantaisies. Cette évolution des facultés du poète s'accuse brillamment dans son nouveau livre.
Mais quoi ? Comédies romanesques ? Ces deux mots ne paraissent guère faits pour aller ensemble. Nous
connaissons la haute comédie et la comédie bouffonne; la comédie romanesque est une nouveauté. Si, comme l'indique la définition du mot, le fonds de ces pièces comporte le merveilleux dans les aventures, Y exalté dans les caractères, que devient alors l'élément comique ? On comprend la comédie de mœurs, de caractère, d'histoire, d'épisode; on conçoit moins la comédie de roman. Et puis le mot romanesque se prend habituellement en mauvaise part; il suppose des situations excentriques et des procédés de style faux et maniérés. Or, comme il n'y a rien de pareil dans les comédies de Mlle Siefert, je la soupçonne simplement d'un petit guet-apens prémédité sur la bonne foi du lecteur. Elle aura choisi ce titre comme un retranchement d'où elle semble crier au curieux qui s'approche de trop près : « Que venez-vous « chercher par là, monsieur le critique ? Passez votre « chemin, je m'amuse. N'allez pas relever mes viva- « cités d'expression, mon langage est sans consé- « quence ; gardez-vous surtout de prendre au sérieux « la passion que j'ai mise là dedans, c'est de la pure « fantaisie. Est-ce qu'on fait le procès à des comédies « romanesques ? allons donc ! »
Me suis-je trompé ? C'est elle-même qui va répondre : « En résumé, dit-elle dans sa préface, s'il « me fallait définir d'un mot l'un ou l'autre de ces
AUTOUR D'UN TIROIR 6l
« essais, je dirais que pour moi Théophile représente « l'amour-fantaisie , Tïertholdus r amour-sentiment, « Harry l'amour-passion, Etienne l'amour-idéal, et « que leur titre de Comédies romanesques, certifiant la « sincérité d'intention que j'y ai apportée, doit « prouver suffisamment que je n'ai prétendu à rien, « sinon à broder le thème éternel à ma guise et pour « m' amuser, a
Hé bien, non ! chère poète, vous ne vous êtes point amusée tant que cela, permettez-moi de vous le dire. A votre insu, vous avez continué le tête-àtête dont je parlais tout à l'heure, et de quelque façon que vous ayez brodé le thème étemel en ces badinages de l'imagination, vous n'avez pu faire qu'il ne soit resté sur le canevas un trait premier, très pénétrant, que votre ingénieux travail de broderie ne parvient pas à recouvrir. Vous avez beau changer la scène, transformer l'action, modifier les attitudes, renouveler les types, l'élément primordial reste, au fond, invariablement le même. Vos héroïnes, qu'elles se nomment Hélène comme dans Théophile, Ottilie comme dans le Recteur Bertholdus, Florence comme dans la 'Bague, Lucy comme dans le Retour, ne sont bien qu'une seule et même création dont je vous dirais le vrai nom si je voulais; car c'est vous qui êtes à la fois Hélène, Ottilie, Florence et Lucie.
C'est plaisir de suivre ce charmant esprit dans ces incarnations successives, et de l'y surprendre toujours fidèle à lui-même, et toujours l'infatigable champion de cette redoutable puissance dont elle dit quelque part :
Tout ce qui n'est pas toi tombe et meurt devant toi !
Ces comédies sont-elles scéniques ? Il m'a paru que deux au moins, Théophile et le Retour, sont en état de figurer à la scène; mais c'est de quoi j'ai peu souci. Elles me charment à la lecture, cela me suffit. Qui voudra savoir ce qu'il doit en penser au point de vue de l'art, n'a qu'à lire la préface où l'auteur marque le point de départ de chacune d'elles et, de la meilleure grâce, en laisse entrevoir jusqu'aux imperfections. Pour moi, j'y cherche moins le travail superficiel de la plume que le travail latent du cœur. Par-ci par-là j'y coudoie, en ces explorations sur le vif, de vieilles connaissances du XVIe siècle, du Musset souvent, quelquefois du Molière. Et, tenez ! cette tirade de Théophile ne rappelle-t-elle pas, à s'y méprendre, le tour d'esprit du maître ?
Je ne puis vous laisser dans cette erreur; en somme,
S'il faut vous avouer toute la vérité,
J'aime mieux plus d'orgueil et moins de vanité ;
tEt d'autant que je hais une sotte impudence
Qui n'a dans ses propos vergogne ni prudence,
Et se trahit bientôt à vouloir s'imposer. J'estime qu'on ne doit soi-même s'abuser; Qu'on prend peu de plaisir aux mérites des autres Quand on les met en point de vous nier les vôtres, Et qu'il est bien plus sage, en sachant ce qu'on vaut De se juger tout franc, ni trop bas ni trop haut.
Déjà Corneille l'avait dit :
Nous nous aimons un peu, c'est notre faible à tous; Le prix que nous valons, qui le sait mieux que nous ?
Le prix que vaut le poète dont je parle, ceux-là seuls peuvent le dire qui savent aimer la poésie pour elle, c'est-à-dire d'une manière absolue, dans ses caprices, dans ses écarts, dans ses audaces, et jusque dans ses hérésies.
Malgré ses précautions à diminuer la portée d'intention de son nouveau livre, MIle Siefert peut s'attendre à de vives critiques, la sincérité étant ce qu'on pardonne le moins à une femme. On lui reprochera peut-être, que sais-je ? dans Théophile, la désinvolture du caractère de Cloris; dans le Recteur Bertholdus, l'incrédulité d'Ottilie à l'endroit du diable ; dans le Retour, le républicanisme d'Etienne, et dans la Bague — ah ! dans la Bague, on lui reprochera tout. Ce petit duo lyrique, véritable symphonie amoureuse à laquelle ne manque qu'un accompagnement en sourdine de harpes éoliennes, n'est-il pas d'un bout à
l'autre la paraphrase de ce cri passionné poussé par Florence dans le prologue :
Pourquoi me retiens-tu s'il faut que je te fuie ? Est-ce à moi de te craindre, à moi de t'implorer ?
Cette réponse humaine à l'immense harmonie, Dois-je donc l'étouffer sur mes lèvres en feu ? Et, folle de terreur, sourde à l'appel du Dieu, N'ai-je la vie en moi que pour cette agonie ?
Eve hésitait ainsi devant la pomme d'or, Mais sans qu'elle y mordît la faute était commise. — Et vous, bonheur sacré, félicité permise, Dans mon âme infidèle êtes-vous purs encor ?
Non ! je sens sous les fleurs s'allonger la couleuvre,
L'odeur du fruit fatal a troublé ma raison.
Oh ! si c'est félonie ; oh ! si c'est trahison,
Où donc est le vainqueur, qu'il achève son oeuvre !
Qu'en va-t-on penser ? C'est osé, c'est dangereux peut-être, mais . . . tant pis, le mot est lâché : c'est magnifique !
Or ça, bonnes gens, remportez ce fagot. Il me serait désagréable que Mlle Siefert fût brûlée vive en place publique; le sentiment profond que j'ai de ma complicité morale m'obligerait de monter avec elle sur le bûcher. Contentez-vous d'éloigner ces Comédies romanesques de la main des jeunes pensionnaires, et qu'on inscrive ces mots sur la porte du sanctuaire de la muse : « Pueri, sacer est locus ; extra mejite. »
25 mai 1872.