‹ Promenade autour de l'Ile-aux-Coudres [microforme]Chapitre 3 sur 12 · CHAPITRE PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

Je n'aurais fait connaître ma petite Ile aux Coudres que bien imparfaitement si je me bornais à ce que j'en ai dit jusqu’à présent dans son Histoire. Une fuule d'événements des hommes remarquables, des traits caractéristiques, des légendes singulières, la configuration même decette Ile, ne sauraient être passés sous silence. Le petit moude qui habite l'Ile possède une abondance de vie et d’acuvité si remarquables ; ses mœurs sont tellement distinctes de celles des grandes paroisses ; son union, son inépuisable charité, la paix dont il jouit, méritent d'attirer l'attention de tout homme observateur. L'Ile aux Coudreselle-même ne saurait être jugée sans être connu en détail. Pour en apprécier les beautés et ce qui la distingue de toutes les autres Iles, il faut la parcourir et l'examiner avec soin. Sa manière d’êtreau milieu du fleuve, sesrivages, sa position, les points de vue qu’on y découvre, son isolement même, tout y est remarquable et digne d’intéresser ceux qui aissent notre Saint.

Laurent; la beauté de ses eaux, la variété de ses Iles, la singularité de

| ses rivages, le pittoresque des mon-

tagnes qui l'environnent, et le mouvement de ses flots qui s’'approchent ou se retirent sans cesse de ses rives semblent lui donner comme le jeu de va*tes organes de respiration.

Pour connaître les beautés que renferme l'Ile aux Coudres et la juger équitablement, il faut la parcourir. Rien, au reste, n'est plus agréable qu’une promenade autour de celte petite Ile, Si mon lecteur veut se procurer ce plaisir, je vais lui servir de cicérone,

Nous allons faire le tour de l'Ile aux Coudreset, sans hésiter le moins du monde, je vous donne ma parole que vous ne regretterez pas les quelques heures que vous allez consacrer à cette excursion, Car je vous assure que je connais parfaitement bien mon Île natale, et, tout en nous dandinant dans une antique voiture, j'aurai une foule de choses à vous faire remarquer et de belles légendes à vous raconter. En passant auprès des maisons, je vous ferai connaitre un certain nombre d'hommes, dont la vie, pour s’être passée sur un aussi petit coin la terre, n’en est pas moins digae d'être connue,

Permettez-moi maintenant de vous donner une idée générale de la route que nous allons parcourir. Sa longueur est d'environ cinq lieues. A l'exception de quelqnes arpents, dans les anses du bout d'en haut, le chemin est ouvert sur un terrain solide que les dégels du printemps ou les pluies de l’été ne sauraient endommager. Nous ne rencontrerons que deux côtes, dont l’une à descendre et l'autre à monter. Eiles sont passablement longues et surtout assez raides, pour nous faire mieux appré

cier la beauté du reste du chemin, |

surtout celui du sud. Quand nous y serons parvenus, je vous ferai remarquer le garde-corps de la côte du cap. En examinant son état de vétusté, vous n’hésiterez pas plus que moi à croire que ce garde corps a dû être posé à une époque qui ne doit | être de beaucoup postérieure à la écouverte de notre pays. Nous passerons sur deux ponts remarquables, vous vous en apercevrez à première vue, non par la beauté de leur construction ni par la richesse des matériaux qu'on y a employés, mais par leur cachet d’antiquité. À commencer au bas de la côte du vieux Vital Mailloux, un peu plus haut que l'extrémité est de l'Ile, jusqu’au ied de celle du Cap à Labranche, e chemin suit les sinuosités du rivage du fleuve, à l’excepton toutefois des deux bouts de l'Ile dont 1ls coupe les pointes. Entre la côte du vieux Vital Mailloux et celle du Cap, sur la partie-nord de l'Ile, le chemin passe sur les hauteurs.

Vous connaissez maintenant les qualités de la route qu’il faut parcourir pour faire une nromenade autour de l'Ile. Quant au temps convenable pour jouir des agréments qu'offre cette promenade, je vais vous aider à le connaître. Voulezvous voir l'Ile aux Coudres revè tue de ses habits de semaine ? Prenez le temps des marées basses, et vous la trouverez dans son déshabilié.

Peut-être alors ne vous paraîtra-t-elle pas digne de beaucoup d'admiration.

Car vous savez que les plus helles personnes re paraissent guère belles dans leur négligé. Au contraire, voulez-vous la voir dans toute sa beauté et dans toutes ses grâces ?

choisissez le temps des grandes mers,

au moment où les belles eaux de

notre Saint Laurent viennent caresser ses rivages, après en avoir couvert les abords de leur manteau argenté. Alors l'Ile aux Coudres sera en grande toilette et s'offrira à vos regards comme une dame des grandes villes qui s’est préparée pour aller visiter les magasins de nouveautés. Dans ce temps, vous trouverez l'Isle aux Coudres belle à ravir.

Si le vent souffla et soulève les eaux du fleuve, vous verrez les vagues s'avancer, la tête haute et d’un aspect menaçant, pour venir envahir le chemin où vous passez, et vous comprendrez peut être mieux, ces paroles du prophète-roi :

les soulevements de la mer sont admirables: mirabiles elationes maris.

Mais vous souvenant que Dieu les a bridées et que c’est lui qui tient les rênes, vous vous moquerez de leurs menaces. Puis, vous verrez les vagues fondre avec impétuosité sur le rivage, comme pour le renverser ; mais, repoussées avec mépris par de petits grains de sable, vous les verrez reculer en frémissant de colère vers celles qui les suivent, s’associer avec elles pour revenir livrer un nouvel assaut aussi impuissant que le premier, enfin, de guerre lasses, s'éloigner lentement de la plage. Et dans votre admiration, vous direz avec moi: voilà ce que peuvent contre la barque de Saint-Pierre, qui est l'Eglise du Dieu vivant, ces hommes hautains qui, depuis plus de dix huit cents ans, menacent de la submerger dans les eaux soulevés par les tempêtes des passions, les fureurs de l'impiété, les emportements de l'orgueil et les ressorts du libertinage. Pardonnez moi ces réflexions que la vue de l'impuis-

sance des vagues contre des grains de sable m'a si souvent rappelées.

Si toutefois vous n'aimiez point

Quand je la vois ainsi, elle m'avertit du danger que je courrais en me livrant à ses fureurs. Lorsqu'au con-

traire, je la vois paisible, tranquille, ayant l'apparence d’un agneau, je Coudres, choisissezpour votretour de | m'en défie. Elle me semble alors respromenade, un de ces jours où les | sembler aux amis qui ne nous font rites des cavernes qui renferment des caresses, des douceurs, que pour estempêtes, ont été fermées, comme | Préparer plus sûrement une trabiaprès une séance orageuse, où on|$0". Au reste, chacun son goût. a ordonné de vider les galeries et| D'ailleurs je suis assez de l'opinion de fermer celles de la grande salle | de l’auteur de ce coupiet : des délibératigas, pour y faire reve-| ‘“ Ne va au bal qui n’aimera la danse, uir le calme. “4 Ni eur la mer qui craindra le danger,

Vous verrez alors les eaux qui! “Ni au festin qui ne voudra mauger bordent les rivages de l'Ile, dans! ‘ Ni à la Cour pour dire ce qu'il pense, ” un aspect qui n'est pas dépourvu de! Pour moi je suis d'avis que le tour ce charme qu’aime les âmes paisibles | de l'Ile aux Coudres ne peut être une et rraintives. Vous admirerez l’ap-| charmante promenade que lorsqu'on parence de douceur et de bienveil-|le fait à marée haute, pendant le lance qu'elles ont en s'avançant | temps des grandes mers. sans bruit, sans commotion, sans! Je conseillerais de commencer même faire soupçonner qu’elles | cette promenade en partant de l’épeuvent devenir redoutables quand |glise et continuant par le côté sud on les excite à la colère. Regardez! pour revenir par le côté nord. En plutôt comme elles touchent légère-|suivant cette direction, les points de ment les sables du rivage! comme | Vue, qu'offre la rive sud du fl'uve,

entendre le bruit des vagues venant déferler au rivage de l'Ile aux

elles osent à peine en remuer les moindres grains ! Elles semblent craindre de les dérarger ou de les froisser les uns contre les autres!

Ne dirait-on pas qu’elles ne viennent au rivage que pour le baiser amoureusement, le raresser doucement, l’humecter un peu, de crainte qu’il ne souffre de la soif. Puis lui ayant fait une vi-ite pleine de cordialité, elles iui disent un long adieu, en s'en relirant petit à petit, comme si

elles regrettaient de ne pouvoir

prolonger leurs caresses ! Si des hauteurs du rivage vous portez au loin vos regards, vous n’admirerez pas moins les douces ondulations qui semblent vous dire de vous coufer à leur mobilité sans craindre qu’elles aient la moindre envie de vous ouvrir un tombeau dans leurs abimes.

Chacun son goût sans doute. Sans blâmer celui qui aime la tranquillité du fleuve, j'aime mieux contempler, du rivage, la mer agitée par la brise et soulevant ses flots menagants.

apparaissent dans toute leur beauté.

L'arrivée au Capà-Labranche, dout l'élévation permet d’etnbrasser un vaste et lointain horizon, présente ‘ensuite un spectacle vraiment magnifique à l'œil de l'observateur.

Nous partirons de l'église, vers les trois heures de l'après-midi, par un beau soleil des mois de juillet ou d'août, lorsque les eaux du fleuve, pendant les grandes mers, | s’'approcheront le plus près possible du chemin de la Baleine, où nous allons passer d’abord, puis nous nano par celui du nord de l'Ile,

Quant à nous procurer une voi- |ture, la chose ne souffrira pas la moindre difficulté. Au premier cri, nous en aurons dix si nous en avons besoin. Comme vous le savez déjà, je pense, les habitants de l'Ile aux Coudres aiment à rendre service et à procurer aux étrangers le plaisir de faire le tour de la terre où ils demeurent. C'est une véritable fête pour eux. D'ailleurs, je vous

avouerai confidentiellement, qu'ayant l'intime persuasion que leur Ile est belle et charmante, it8 aiment à {a faire admirer par les trangers et à leur entendre dire qu'il n'y a aucuue Jocalité aussi admirable. En cela ils imitent lu conduite d’une certaine petite fille

que sa maman avait parée COMME | qui se

une catin. La petite se crovait belle qu'un archange, et elle voulait

qu’elle avait pour ses grâces ; Car :

# Cette reino des cœurs qu’on nomme la beauté,

‘“ Aux plus libres esprits fait aimer son empire.”

En conséquence elle avait été se placer sur le seuil de la maison de sa maman pour s'uflrir aux regards des passants. C'était dans une de nos villes qu'avait lieu cette scène comique. Piusieurs passants comprirent dans quel but Ia petite créa ture était venue se placer là, ils lui firent le compliment qu'elle était belle à ravir et l'enfant de se gourmer et de jeter un cri de triomphe. fl arriva qu’un homme, occupé peut être de quelque affaire plus impor.

tante que celle de regarder la pelite catin, ou peut-être encore qui n'aimait guère ce genre d’exhibition, vint à passer auprès d’elle et ne daigna seulement pas jeter un regard sur cette poupée. La petite en fut profon démentétonnée, et, dans sa juste indiguation, elle se retourna vers lui et cria de toute la force de sa voix:

Quoi! monsieur, vous ne regardez pas combien je suis belle!

Je vous préviens que les habitants de l'Ile aux Couüres sont un peu de l'opinion de cette petite fille. [ls aiment que les étrangers qui font le tour de leur Ile, ne passent pas de.

vant ses beautés sans les admirer et de plus, sans le dire. Au reste, leur prétention vous semblera un peu mieux fondée que celle de la petite coquette, qui n'avait qu’une beauté empruntée, au lieu que les charmes que possède leur Ile sont des dons de Dieu. Ne faisons donc

pas un crime aux habitants de l'Île aux Coudres d'admirer les beautés de leur petite Ile et d'être heureux quand quelqu'un les admire avee eux,

Je crois devoir vous avertir que si vous aimez à trouver le luxe qui dévore notre société Canadienne et montre jusque dans les voi-

8US£T|tures dont on se sert pour voyager,

D. , | | vous n’en rencontrerez point de cette faire partager à d’autres l'admiration |

espèce à l'Ile aux Coudrest. Vous trouverez peut être les habitants en arrière de leur siècle, Quant à moi, je suis convaincu qu’en cela, comme dans une foule d’autres choses, il ne faut pas trop écouter les exigences de la nature, Je suis donc d'avis que ‘es habitants de l'Ile aux Coudres ont raison et qu'ils feront bien de ne pas avoir des voitures, qui contribuerajent pour beaucoup à détruire le peu de bien-être temporel que leur fournit la Providence. Si les habitants de l'Ile aux Coudres avaient de longs et pénibles voyages à faire par de fort mauvais chemins, comme ceux qui vivent sur la côte sud ou celle du nord du fluve, on pourrait peut-être les trouver répréhensibles de ne pas avoir des voitures plus À la mode, mais ils sont renfermés sur leur petite Ile, jes chemins qu’ils ont à parcourir sont parfaitement unis, et leurs voitures sont ce qu'elles doivent êire pour de semblabes chemins, Au reste, vous n'autez pas parcouru la distance de quinze arpents autc'\r de lle que quelque délicat que vous soyez vous ne sentirez nullement le besoin d’être assis sur un siége appuyé sur des ressorts élastiques et mollets.

Je termine ici les remarques générales que je croyais vous faire sur notre promenade autour de Ile aux Coudres. Vous me pardonnerez d’y avoir fait entrer certaines réflexi-

+ Depuis que ceci a été écrit (printemps de 1869) on a commencé à introduire dans l'Ile des voitures à quatre roues, qui coûtent au de-là de £20, Maiutenant que la porte est ouverte, où s’arrêtera-t-on ? Car rien u’ost contagieux comme le luxe.

ons sur des choses qui ne s’y rattachaient pas. Mais elles se sont of.

fertes à ma pensée et, ma plume qui parfois, marche sans trop savoir où elle aboutira, les trace sur le papier avant que je puisse m'apercevoir que je divague. Je sens le besoin de vous demander un pardon général pour les digressions que ma plume se

ermettra pendant notre promenade.

% suis convaincu que, quelquefois, elle pourra vous dédomimager Ce vous avoir fatigué.

Il ne faut pas songer à vous mettre en route aujourd'hui pour la bonne raison qu’il est trop tard pour faire le tour de l'Ile avant la nuit, temps où vous ne pourriez pas distinguer les beautés que j'ai à vous indiquer, par la raison, dit-on, que la puit tous les chats sont gris.

N'oubliez pas que nous partirons sur les trois heures de l'après-nidi. | Adieu donc et à demain, sans faute.!

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