Taies old of Japan, cité plus haut
Takanawa répandent des flots de lumière. « Nous avons, disent-ils dans les justifications adressées aux mânes de Takumi et trouvées sur leurs corps, nous avons mangé de votre pain. « C'est le motif de leur conduite. En serviteurs fidèles et en loyaux chevaliers, ils devaient venger la mort de leur seigneur. Puis vient la justification. Ils citent un précepte de Confucius : Tu ne dois vivre sous le même ciel, ni fouler la même terre que l'ennemi de Ion père ou seigneur, îï Gomment, disent-ils, aurions-nous pu réciter ce vers sans rougir? >> L'opinion publique approuve leur conduite. Le peuple et les daimios admirent cette fidélité au maître poussée à l'extrême. Il y a trois ans, un homme, après avoir fait ses prières devant le tombeau du jeune Ghikara, le fils de Kuranosuké, s'ouvrit le ventre. La blessure n'étant pas mortelle, il se coupa la gorge. Un papier, trouvé sur lui, disait qu'il était ronin et avait désiré entrer au clan du prince de Ghôshiu, que sa demande avait été repoussée, qu'il ne voulait servir aucun autre maître, et qu'il était venu mourir auprès du tombeau des braves. G'est en 1868 que cela a eu lieu. Gomment, je le demande, après ces faits qui sont authentiques, peut-on croire ou veut-on faire croire que la constitution historique du pays, telle qu'elle s'est formée dans le cours des siècles, soit tombée soudainement en ruines? que les sentiments et les idées qui en font la base et le ciment moral, se soient évanouis, et qu'avec des décrets sur papiers de riz, « on changera tout cela, » comme dit le médecin de Molière?
Aujourd'hui nous avons visité ce lieu. 11 est à
quelques pas de la légation. En montant le coteau, nous passâmes près de la fontaine où la tête de Kotsuké fut lavée. Une inscription rappelle le fait. Plus haut est un enclos peu étendu, mais tenu trèsproprement. De beaux arbres l'entourent. On y voit quarante-huit petites pierres tumulaires placées verticalement le long de la grille qui ferme l'enceinte. De petits godets contiennent de l'eau, et c'est là qu'on brûle l'encens. Près de l'entrée s'élève le tombeau plus monumental du seigneur Takumi. De petites branches d'arbres, apportées par les fidèles que la sainteté du lieu attire toujours, ornaient la dernière demeure des quarante-sept.
Dans une chapelle, on voit les statues de bois, peintes ou laquées, de ces héros populaires et de leur maître. Ils sont armés et représentés au moment du combat : de vrais chefs-d'œuvre, dignes des sculpteurs espagnols du dix-septième siècle.
(9 septembre.) Ce soir, dîner chez Sawa Nabuyoshi, relevé, comme on l'a vu, de ses importantes fonctions et vivant tranquillement en philosophe, en savant, en artiste dans son beau yashki, situé à environ quatre milles de la légation à peu de distance du quartier européen.
L'invitation était pour cinq heures, et peu après nous arrivâmes à la porte d'honneur du palais. Comme dans toutes les habitations des grands, la cour est semée de gros cailloux sur lesquels il est impossible de marcher sans faire du bruit et par conséquent sans attirer l'attention des gardes. Un
pelit sentier facilite l'approche du grand corps de logis. On y pénètre par une seconde porte dont les deux battants, ouverts en ce moment, sont, comme ceux de la porte d'honneur, forts et lourds et en quelques endroits armés de plaques et de clous de bronze ou de fer. Trois ou quatre domestiques sont assis immobiles sur leurs talons devant un écran qui empêche le regard de pénétrer dans l'intérieur. Des gentilshommes à deux sabres nous reçoivent et, à travers de petits couloirs, semblables aux approches d'une forteresse, nous mènent dans la pièce du premier étage où Sawa m'avait reçu à ma première visite. Elle est toute grande ouverte sur le jardin : un étang entouré d'arbres. On y voit de petites baies, et un petit promontoire ombragé d'un cèdre magnifique. Le maître de la maison nous engage à monter sur le toit, d'où l'on découvre une partie de Yedo. Mais ce qui me frappe le plus, c''est le yashki contemplé à vol d'oiseau. Un vrai dédale de différents logis détachés , mais reliés par des corridors couverts dont on voit serpenter les toitures entre des bâtisses de diverses dimensions, séparées ellesmêmes par d'étroites ruelles. En y plongeant le regard on n'y voit qu'un amas confus de toits lourds et noirs. La forme de cette construction bizarre se retrouve dans tous les palais des grands. Elle est un gage de sûreté, ou du moins elle offre une dernière chance de salut dans les cas, naguère assez fréquents, où des hommes amenés soit par des rivalités politiques, soit par le désir de la vengeance, auraient réussi à pénétrer dans la cour, Sawa nous mène ensuite dans une pièce adja-
cente à la chambre qui ouvre sur le jardin. On y a dressé une table basse sur laquelle sont étalés coquettement et avec le goût du comme il faut qui distingue les Japonais, des couleurs délayées, de l'encre de Chine, des pinceaux et ds grandes feuilles de papier. Une jeune femme, épouse d'un samurai de Sawa, se met aussitôt à l'œuvre. Une feuille de papier est fixée au moyen d'un énorme bloc de cristal de roche. D'une main hardie et sûre, la jeune femme y trace d'abord les boutons, les fleurs, les feuilles d'une plante ; puis elle relie ces éléments épars en terminant par la tige et les branches. Appuyant sa brosse avec plus ou moins de force, et mêlant ainsi la couleur qui en remplit l'extrémité au plus ou moins d'eau contenue dans la partie supérieure, elle parvient, d'une seule touche, à poser sur le papier deux ou trois nuances diverses. Elle dessine et peint à la fois avec une sûreté merveilleuse. A cette sûreté répond la rapidité de l'exécution. En dix, cinq, trois minutes, le croquis est fait, et certes il est digne de figurer en forme d'écran dans le plus élégant boudoir. Sans doute ce sont là des procédés en grande partie mécaniques. L'artiste, s'il mérite ce nom, a évidemment appris par cœur un certain nombre de motifs qu'il reproduit machinalement, et par suite d'un exercice continu, avec une admirable justesse. Ces motifs sont les éléments dont se composera son dessin. Mais l'application qu'il en fait lui appartient. C'est une sorte de jeu desprit joint à une grande facilité technique. Il cherche à intriguer les spectateurs, à les dérouter, à les laisser le plus longtemps possible dans le
doute, à les surprendre enfin au moment de donner la dernière touche. Pour ne pas leur laisser le temps de réfléchir, l'artiste doit travailler vite. Aussi la rapidité de l'exécution ajoute-t-elle beaucoup à son mérite.
Après la jeune femme vint le tour du bon vieux Sawa. En riant beaucoup, en maniant avec une grande prestesse un gros pinceau qui par la finesse de sa pointe vaut au moins ceux de Cheriaut, en le plongeant tour à tour dans le godet et dans sa bouche, il parvint, en peu de minutes, à faire un charmant croquis représentant un groupe de cavaliers. Il commença par la tête d'un cheval, puis aborda celle de l'homme qui le montait, puis les jarrets des chevaux et ainsi de suite. Impossible de deviner le sujet du dessin. A la fin, par quelques traits de brosse, il réunit les membres épars, ajouta en même temps les ombres et acheva ainsi son petit chefd'œuvre.
L'obscurité mit fin à ces jeux, car je ne puis les désigner autrement, et notre hôte nous ramena dans la première pièce. On s'asseoit autour de la table et le dîner est servi. Des lanternes accrochées aux lambris et des flambeaux savamment distribués dans le jardin de façon à refléter leurs lumières dans l'étang, ajoutent au charme de cette scène si étrange à mes yeux. Nous sommes six : l'amphitryon, un officier du ministère des affaires étrangères, un ami de la maison, M. Adams, M. Satow et moi. Le fils de Sawa est souffrant et n'a pu assister au festin. Le repas se composait d'une multitude de mets servis à chaque convive dans une
petite coupe de porcelaine mince comme une feuille de papier. Du potage de volaille exquis, des entremets d'œufs qui étonnent nos palais plus qu'ils ne les satisfont, du poisson bouilli, du poisson braisé, du poisson rôti, puis une grande variété d'autres plats dont nous ne pouvons deviner la substance ; le tout assaisonné de sauces de poisson d'un goût délicat et aromatique. On est trop bien élevé pour nous forcer de manger, mais nos observations louangeuses sur tel ou tel plat sont accueillies avec un plaisir visible, répétées et commentées entre les trois convives japonais. Le vin, le sakè^ fait je crois avec du riz, est ce que je sais le moins apprécier. Il est servi dans un petit flacon de porcelaine et versé dans de fort petites tasses. Nous sommes à table depuis deux heures ; c'est, conformément à l'étiquette du pays, le moment où les convives demandent le riz, c'est-à-dire indiquent poliment leur désir de se lever. Le riz nous est servi sur un plateau carré de laque rouge avec le fameux tay, le poisson le plus délicat que les eaux du Japon produisent, et avec du potage et d'autres ingrédients. C'est le bouquet; aussi les deux convives indigènes poussent-ils des exclamations de satisfaction.
Pendant le dîner, dans une pièce adjacente, ouverte dans toute sa largeur du côté de la salle à manger et mystérieusement éclairée par des lanternes de papier blanc, cinq aveugles assis sur les nattes exécutent des morceaux de musique. Leurs instruments ressemblent à notre zither, si populaire dans les montagnes de Styrie, et au violon. Parfois ils s'accompagnent de la ^oix. Ce sont des chants
un peu monotones, mais nullement désagréables. Reliées par des récitatifs, les mêmes phrases reviennent souvent. On dirait qu'on cherche des mélodies sans pouvoir les trouver. Le grand artiste est l'homme à la flûte, un talent remarquable. A un certain moment, nous vîmes se glisser dans la chambre et se blottir sur ses talons en nous tournant un peu le dos une jeune femme qui ne pouvait être qu'une grande dame. C'était, en effet, la belletille de Sawa, qu'avec peine sans doute on avait déterminée à se donner en spectacle aux barbares. Elle jouait du même instrument que l'un des aveugles. Nous étions tous frappés de la force et de la limpidité de son toucher. Elle marquait la mesure et dirigeait évidemment les autres musiciens. Le vieux Sawa était dans l'extase et ne se lassait pas de faire l'éloge de la maestria de sa bru. Malheureusement, nous n'avons pu admirer que son art et non sa beauté ; car, le morceau terminé, elle s'éclipsa sans daigner venir dans la salle à manger, ni se tourner une seule fois vers nous. C'était pourtant un charmant spectacle que cette jeune femme gracieusement accroupie en face des cinq aveugles, avec sa robe de soie grise et sa ceinture écarlate, la tête légèrement i^iclinée sur son instrument, laissant entrevoir les contours d'une joue bien dessinée et une jolie petite oreille, tandis que ses mains mignonnes et blanches faisaient vibrer les cordes de son luth.
Après le repas, les pinceaux et les couleurs ayant été apportés de nouveau, le maître de la maison et la femme du samurai firent courir encore leur main
habile et complétèrent par d'autres croquis la petite collection de dessins dont ils voulurent bien nous faire cadeau.
Mais il est neuf heures et demie. Dans ce paysci, c'est minuit. Nous prenons donc congé, et, après avoir passé par différents couloirs et antichambres qu'éclairent de grosses bougies fixées dans des flambeaux de bronze, nous gagnons la cour où nous attendent le poney chair de M. Adams; son orderly à cheval, les gardes japonais et les bettos de la légation.
Nous avons à traverser une partie considérable de la ville. C'est pour la première fois que je vois Yedo pendant la nuit. Ordinairement on évite les promenades nocturnes. A moins d'un motif urgent, il est, dans l'intérêt de leur sûreté personnelle , défendu aux quelques Européens établis dans le Tsukiji de quitter leur quartier après le coucher du soleil. A la légation, sauf le cas de nécessité absolue, on ne sort jamais la nuit. Encore au commencement de cette année, deux Anglais au service du gouvernement japonais ont été grièvement blessés et estropiés pour la vie. Il n'y a pas de voleurs à craindre, mais quelques samurais, échauffés par le saké, peuvent, à l'aspect d'un Européen, se sentir la vocation d'écharper un barbare. Nous nous mettons donc en route avec toutes les précautions voulues. Vorderly anglais, monté sur un grand cheval, et géant lui-même, suit la voiture. Cinq cavaliers japonais forment l'arrière-garde. Un autre tient la tête de la colonne. Toutes les trois ou quatre minutes il est relevé par l'un de ses camarades. Ce
sont des gentilshommes pointilleux sur l'honneur. Chacun brigue le poste du danger qui est à la tête et non en arrière, car si nous sommes attaqués, ce sera de front. Il y a je ne sais quoi de chevaleresque et de moyen âge dans l'atmosphère de ce pays. Des deux côtés de la voiture courent les bettos , les palefreniers criant : «Hai, hai, gare, gare!» Bettos et cavaliers sont munis de lanternes colorées, de grands globes de papier renfermant une bougie. L'air est tiède, le ciel noir, mais çà et là on voit briller une étoile solitaire. Presque toutes les maisons sont fermées. Parfois des lanternes de couleur répandent une lueur incertaine. 11 n'y a pas d'autre éclairage. Aux issues des différents quartiers, nous apercevons des hommes armés, assis sous la porte des corps de garde. Partout ailleurs les ténèbres. M. Adams lance ses ponies bravement à travers l'obscurité, et, sans avoir écrasé un seul des hommes et des femmes attardés, qui à pied et en jinrikisha cherchent leur domicile, il nous dépose sains et saufs au seuil de la légation.
(10 septembre.) Le temps s'est un peu rafraîchi. Nous en profitons pour visiter Hamagotén, littéralement le palais de la plage. Le château de plaisance des shoguns s'élève sur le bord de la mer, au milieu d'un beau parc entouré d'une haute muraille. Une porte fortifiée y donne accès. Au Japon, le château n'est pas encore devenu palais. Lors de la visite du duc d'Edimbourg, qui y a demeuré, l'intérieur de l'ancienne habitation d'été des maîtres dé-
chus a été meublé à l'européenne. A cette époque, si rapprochée pourtant, le vent ne soufflait pas encore à la réforme et à l'imitation de l'Europe. On en était encore à se demander sil fallait tolérer les intrus blancs ou les exterminer. La révolution de 1868 s'est faite sous le double cri de : restauration du mikado et expulsion des étrangers. Néanmoins la prudence recommandait d'être aimable pour le fils de la reine d'Angleterre, et ce fut en son honneur que les grandes pièces du château furent remplies de meubles en acajou qu'on avait fait venir de Hongkong. On n'oublia ni la vaisselle, ni les cristaux et surtouts de table. Quand le ministre des affaires extérieures reçoit à dîner les plénipotentiaires étrangers arrivés de Yokohama, il emprunte les ustensiles gastronomiques de Hamagotén, et, dans ces rares occasions, le restaurant français deTsuk^ji est admis à l'honneur insigne de fournir le repas. Grâce à cet artiste et à la visite du prince britannique, les hauts fonctionnaires se sont initiés aux graves mystères de la cuisine européenne. Ils ont ainsi appris à manier la fourchette et à s'épuilibrer sur une chaise. L'hôtel de France et Hamagotén occuperont une place dans l'histoire de la civilisation. En attendant, je préfère au château gauchement européanisé le parc qui est resté japonais. De magnifiques arbres, des terrasses, de petits lacs artificiels, de petits promontoires, des ponts jetés sur les criques, le terrain naturellement et artificiellement accidenté, et, entre les arbres, l'horizon de la mer; partout la solitude et le silence.
(11 septembre.) Dîner chez Iwakura. Arrivés vers sept heures dans son palais du Soto-Jiro, nous pénétrons par ia grande porte dans le corps principal, passons devant une douzaine de serviteurs accroupis, et sommes conduits par des gentilshommes à deux épées dans les appartements du ministre. A l'exception d'une table ronde et de quatre chaises placées pour l'occasion, la salle, comme toutes les nombreuses pièces que nous avions traversées, était complètement dégarnie de meubles, sauf toujours la petite étagère destinée à recevoir les épées des visiteurs. Peu après, on annonça le dîner préparé et servi à Teuropéenne. J'admirais l'adresse des domestiques. Ils changeaient les couverts, posaient les assiettes, sans faire le moindre bruit et avec la souplesse et les soins délicats d'une sœur de charité qui met un appareil.
Le dîner et la conversation se prolongèrent jusqu'à minuit. Mais ces cinq heures passèrent comme des minutes. Iwakura, d'humeur causante ce soirlà, s'exprimait avec facilité, brièvementetclairement.
Il disait entre autres choses :
« Mon but est d'entretenir de bonnes relations avec l'étranger et d'accomplir de grandes réformes à l'intérieur.
« Il n'est pas vrai que le Japon ait toujours été fermé aux étrangers. Deux causes ont amené l'isolement volontaire de l'empire: d'abord l'usurpation des shoguns qui craignaient de compromettre leur pouvoir en se mettant en contact avec le dehors, puis la rébelHon des chrétiens*. Le mikado res-
1 Allusion à la révolte des habitants chrétiens d'Arima et de
taure sur son trône et dans la plénitude de ses pouvoirs n'a pas à craindre, comme les shoguns, la curiosité des étrangers. Libre à eux d'examiner ses droits. Ils sont incontestables et personne ne saurait les révoquer en doute.
ce La réussite de la révolution de 1868 et le consentement des deux grands clans Satsuma et Chiôshiu au sacrifice de leurs privilèges s'expliquent par la vénération universelle dont jouit le mikado. Elle subsiste dans tous les cœurs, et une usurpation qui a duré tant de siècles a été impuissante à l'effacer. »
On toucha aussi les voyages des Japonais en Europe et en Amérique. Je me permis de faire observer au ministre qu'il voudrait peut-être mieux envoyer quelques hommes mûrs et instruits, qu'un si grand nombre de jeunes gens sans instruction et sans expérience, incapables encore de bien saisir les choses d'Europe et exposés d'ailleurs aux dangereuses séductions de nos grandes villes.
Iwakura répondit : « Ce sont les paroles d'un sage. Cependant les jeunes gens rapportent quelques idées nouvelles et les répandent dans le pays. Sous ce rapport leurs voyages pourront produire du bien. »
Il ajouta, en riant beaucoup, comme font les Japonais :
« Nous avons la réputation d'être menteurs. Les menteurs, c'étaient les shoguns qui ne visaient qu'à se faire passer pour des souverains. »
Shimahara (à l'est de Nagasaki), poussés au désespoir par les cruautés du gouverneur en 1638.
Ce n'osl pas seulement à nous (jirhvakiirii a e\])()sé ses projets de réforme. Il parle avec le mrmo abandon à tous ceux qui l'approchent. « Vous craignez, leur dit-il, ou quelques-uns de vous craignent que nous ne soyons pas à la hauteur de notre tache, et que, si nous échouons, les étrangers n'aient à en souffrir. Rassurez-vous. En Europe, ce sont les peuples qui choisissent leurs rois; au Japon on est persuadé que l'empereur est descendu du ciel et que les hommes sont ses serviteurs. Aussi les princes et les samurais ont toujours considéré le mikado comme leur maître, à qui ils doivent une aveugle obéissance. C'est la base de notre droit public. Depuis longtemps, moi et mes amis, nous avons médité l'abolition des daimiats ; mais c'était une entreprise fort hasardeuse que de priver d'un coup deux cent soixante seigneurs de leurs dignités. Cependant nous avons reconnu dans ces princes un obstacle permanent aux réformes que nous comptions réaliser à l'intérieur et aux développements que nous désirions donner à nos relations avec les étrangers. En conséquence, comme tout le monde sait, je me suis rendu chez les Satsuma et les Chôshiu, et j'ai amené les hommes les plus considérables à approuver l'abolition imm'èdiate et complète des clans. Les Tosas, invités à se joindre à nous, ont également accédé. Maintenant nous sommes occupés à former une garde de dix mille hommes et une armée impériale. Les trois clans nous ont déjà envoyé leurs hommes de guerre. Les autres seront obligés de suivre cet exemple. Nous posséderons ainsi les niuvens de briser toutes les résistances.
« C'est à Yedo que le gouvernement impérial s'est établi, et c'est là qu'il concentrera toutes les branches du service. Les droits et impôts de tous les territoires seront de son ressort. Nos revenus montent à douze millions de rios. Les droits perçus dans les ports sont insignifiants. Notre tâche est difficile, mais nous réussirons. Les shoguns ont menti, nous dirons la vérité à tout le monde. »
Les deux fils d'Iwakura sont à New-York. C'est la grande mode. Les gens de qualité envoient leurs enfants en Europe ou aux Etats-Unis. Ceux qui en reviennent portent le costume européen et, ne leur en déplaise, ont comme les pauvres soldats un peu l'air de singes. Nous serions tout aussi ridicules si nous adoptions la petite queue verticale, ou si, en été, nous nous promenions dans nos jardins ayant pour tout costume le pagne et un éventail. Dans les rues de Yedo, on rencontre des gens qui portent le chapeau cylindre, d'autres les bottines à élastiques ou un paletot qui fait agréablement valoir les jambes nues jusqu'à la ceinture. Il y en a qui, habillés complètement à l'européenne, ont conservé les sandales de bois à patins et le bonnet de papier laqué. Ce qui les défigure tous, c'est la coiffure européenne, car leur chevelure, naturellement raide et revêche au peigne, veut être fortement huilée et nouée par un ruban. Ces innovateurs forment encore une trèspetite minorité et, à ce qu'on me dit, provoquent l'indignation plutôt que l'imitation du peuple. Mais ils ont le haut du pavé, jouissent de la protection du gouvernement, se croient et sont même, à un certain point de vue, des personnages importants.
Sans doute rien n'est louable comme Tardent désir de progresser, d'améliorer son existence, d'adopter les conquêtes d'autres nations plus avancées ; mais je crains que ces nobles élans ne soient mal dirigés, qu'ils ne produisent maintenant un grand désordre dans les esprits, et, un jour peut-être, une forte et sanglante réaction.
^12 septembre.) Visite chez le premier ministre Sanjo. Son yashki ressemble à ceux de Sawa et d'Iwakura. En traversant les appartements, j'aperçois de grands et beaux écrans de vieux laque placés devant les portes ou plutôt devant les ouvertures laissées entre les châssis des cloisons. Nous sommes introduits par deux pages. Les grands seigneurs, les kugés et les daimios se font servir par des enfants. Ceux-ci, au moindre signal du m.aître, paraissent, se glissent doucement à ses pieds, reçoivent l'ordre et s'éloignent en courant. Le respect, la fidélité, l'ardeur, le dévouement, se symbolisent dans le maintien du page.
Sanjo nous reçoit en grand costume de cour : une tunique de soie richement brodée, avec des manches larges et raides ressemblant à des ailes. Il porte le chapeau noir officiel de papier laqué qui recouvre seulement la partie rasée de la tête et se relève en arrière. Le ministre m'a dit avoir trente et un an. Il appartient à l'une des plus anciennes familles de Kiyôto, et doit sa place au rôle très-actif qu'il a joué au début de la révolution de 1868 en se prononçant un des premiers contre le shogun.
Comme Saigo, par sa présence à Yedo, contribue puissamment à maintenir les clans de Kiushiu dans des dispositions favorables aux réformateurs, Sanjo, en figurant à la tête du ministère, exerce une influence analogue sur une partie de l'ancienne noblesse. Son importance est moins dans sa personne que dans sa position sociale et dans le nom qu'il porte.
Notre conversation, interrompue par des rafraîchissements que les pages apportaient et enlevaient en touchant à peine les nattes de la pointe du pied, fut reprise après la collation ; elle roulait sur des objets de peu d'intérêt. Cependant Sanjo me dit : (c Veuillez me donner vos conseils sur l'art de gouverner; car j'occupe un grand poste, et j'ai encore peu d'expérience. » Phrase de politesse sans doute, mais elle répond à la disposition actuelle des esprits. La même pensée se retrouvera dans les paroles que m'adressera le mikado à mon audience, et qui m'ont été communiquées d'avance par écrit. On veut apprendre des Européens et on a le bon esprit d'en convenir.
(13 septembre). Nous allons une fois de plus visiter le grand temple d'Asakusa, une des merveilles de Yedo. On descend à la plage et on s'embarque sur un des bateaux de plaisir qui sont à la mode pour les excursions nocturnes et qu'affectionnent particulièrement la jeunesse dorée et les chanteuses. Rien n'est propre ni coquet comme ces petites bar-
ques. Seulement, la toiture très-basse de la cabine vous oblige d'y pénétrer en rampant et de vous accroupir sur les talons ou de vous étendre sur la natte, qui heureusement est toujours d'une propreté irréprochable. Quand il fait nuit, on suspend au plafond une lanterne de diverses couleurs. Vus du rivage ou sur les canaux de la ville, ces bateaux font l'effet de vers luisants voltigeant sur l'eau.
Le vent est frais et le golfe légèrement crispé. A notre gauche, des promontoires bas, entrecoupés de petites criques, couverts de verdure, de cèdres, de sapins, de jardins, de parcs, dont le plus touffu est celui du palais impérial de Hamagotén. De maisons nulle trace. A notre droite, vers le sud, le vaste golfe. Derrière nous , s'enfuient vers l'ouest les coteaux boisés du faubourg de Takanawa que surmonte le pavillon de la légation britannique. Plus au sud, on aperçoit les forts détachés, baignés par la mer, et, au fond, gris sur gris, les coteaux de Kanagawa. Le Fujiyama, comme à l'ordinaire, se drape dans des nuages. Parfois ils ont la complaisance de se déplacer, laissant à découvert tantôt le cratère, tantôt les flancs de la colossale pyramide. Enfin, courant toujours à l'est, après avoir rasé les soubassements de l'hôtel américain, nous virons au nord et entrons dans l'embouchure de la grande rivière de Yedo.
On compare le Sumidagawa à la Tamise, à Londres; il paraît même plus large par le peu d'élévation des maisons qui le bordent. C'est un spectacle gai et majestueux à la fois. Sur les bords s'étendent de longues files de maisons entremêlées d'arbres
magnifiques. On aperçoit à l'ancre une triple, souvent une quadruple rangée de bateaux des formes les plus variées et les plus fantastiques. De grandes djonques chargées de marchandises et de provisions de boucjip, leurs grosses voiles de jonc gonflées par la brise du sud-ouest remontent la rivière. D'autres descendent à la rame. Cette animation , qui en effet rappelle la Tamise, se perd au fur et à mesure qu'on avance. Plus haut on ne voit plus qu'une large et longue nappe d'eau et, des deux côtés, des parcs, quelques palais de daimios et des maisons de thé. Parfois une solitude absolue où règne le silence. On se dirait à la campagne et non au cœur dune grande capitale. Nous avons passé sous les quatre grands ponts en bois qui relient la ville proprement dite au faubourg Hondjo, et dont l'un a été détruit par le dernier typhon.
Après une rapide navigation d'une heure et quart,
après avoir parcouru environ dix milles, nous débarquons sur la rive droite dans la partie septentrionale du Midzi, mais non encore à Textrémité de C3tte ville immense. Nous gravissons quelques degrés et nous voilà dans la rue longue et étroite, bordée de boutiques et de maisons de thé, qui mène droit à la grande entrée du temple. C'est à peine si nous pouvons traverser la foule. Ici se vendent des tableaux votifs, du papier béni, des images saintes, toutes sortes d'articles profanes, des vues et des portraits photographiés. Les Japonais sont passés maîtres dans cet art qui, en peu d'années, s'est installé chez eux et s'exerce aujourd'hui dans des localités que n'a visitées encore aucun Européen.
Nous suivons le courant, et nous entrons par le grand portail dit des princes. Ces princes sont des dieux qui s'appellent Niô. Leurs visages horribles, barbouillés de rouge, vous donnent le frisson. En face du portail est le temple consacré à la déesse Kwanon. M. Beato de Yokohama l'a photographié et maints voyageurs en ont publié des descriptions; mais ni les photographies ni les descriptions ne peuvent donner une idée du charme mystique de ce lieu. Le sanctuaire est dans la pénombre. L'or rampe sur l'autel, s'épanche autour de la déesse, se perd dans les profondeurs de la chapelle. Des fleurs, des ornements bizarres, des statues grotesques inspirant de secrètes terreurs; sur les parois, des tableaux votifs dont quelques-uns sont couverts de petits morceaux de papier que les croyants ont crachés contre l'image. Si le papier reste collé contre le tableau, c'est un signe que la prière est exaucée. Deux teintes dominent dans la salle : le rouge et le brun foncé rehaussé d'or. Une foule de dévots se pressent devant l'hôtel de la déesse Kwanon. Les genoux légèrement plies, la tête tendue en avant, les yeux pleins d'attention et fixés dans l'espace, ils frappent trois fois des mains. C'est le grand Bouddha qu'ils appellent. Au troisième coup le Dieu arrive. A ce moment ils se prosternent ou s'inclinent. L'expression de l'attente a soudainement fait place à un profond recueillement. Ils disent alors leurs prières, ce qui est l'affaire d'une minute, jettent quelques pièces de cuivre dans un grand coffre divisé en plusieurs compartiments et se retirent. D'autres les remplacent aussitôt. Tenez-vous pendant une demi-
heure près des fidèles, observez le jeu de leur physionomie, la ferveur de leurs prières, et vous me direz si ce ne sont pas des croyants. Sans doute leurs croyances sont superstitieuses, mais ils croient, et en priant, en appelant le Dieu, ils s'approchent de lui. Qu'ils demandent, celui-ci la réussite d'une affaire de commerce, celle-là une robe ou la fidélité de son mari, qu'importe : ils croient. Dans le peuple, et tous ces gens que vous voyez là sont du peuple, le sentiment religieux existe. Quant aux personnes des classes plus élevées, on n'en voit que fort rarement et encore seulement des hommes. Les femmes de qualité ii-à paraissent jamais au temple.
Après la prière, le délassement. On s'est élevé à Dieu, aux faux dieux il est vrai, mais on ne s'en est pas moins élevé; maintenant on a hâte de descendre; on retombe dans les ornières de la vie courante. Du sanctuaire de la déesse on passe aux maisons de thé, aux buvettes où se vend le saké, aux maisons de plaisirs de tout genre, au théâtre ou aux célèbres figurines. Tous ces étabhssements ombragés de vieux arbres entourent le grand temple. A ma première visite j'ai assisté à une de ces représentations théâtrales.
Une femme galante est entretenue par un vieillard chauve et caduc. Un jeune homme élégant jouit en même temps des faveurs de l'épouse et de la maîtresse du vieillard. Cette dernière est jalouse de la dame, la dame de son mari, le jeune galant du vieillard et le vieillard du jeune galant. Le sujet, on le voit, est des plus lestes, l'exécution d'une nberté
extrême, mais l'intrigue est bien nouée, et les acteurs sont parfaits. J'ai vu au Palais-Royal des vaudevilles moins spirituels et plus libres, avec cette dilîérence toutefois, que chez nous tout se dit, et qu'au Japon tout se fait, sur la scène. Le public se composait principalement de femmes et de jeunes filles qui riaient à gorge déployée. C'étaient en grande partie, m'assure-t-on, des personnes honnêtes : mais toutes appartenaient aux classes populaires.
Nous entrons dans la maisonnette qui contient les figurines. On y voit des scènes miraculeuses, des apparitions de dieux, des combats, des faits transmis par les légendes. Les figures, grandes comme nature, sont faites de bambou et de papier mâché et habillées d'étoff'es de soie. Chaque groupe est isolé et placé dans une niche représentant le lieu où l'événement s'est passé. Le mérite de ces figurines c'est la recherche du réel, le sentiment de la nature, l'étude et la connaissance du corps humain et une facilité prodigieuse d'exprimer, à peu de frais, les émotions et les passions : la colère, la frayeur, l'impatience, l'amour physique. Ici encore la tendance à la caricature est évidente. L'intention première est d'impressionner le spectateur et non de l'amuser. Mais involontairement, ou à son insu, l'artiste mêle Vhumour au tragique, comme s'il voulait vous dire : ne soyez pas trop ému ; vous n'êtes pas tenu de croire ce que je vous raconte.
Au retour, pour éviter la mer qui est grosse et le vent qui est contraire, nous passons par les canaux intérieurs dont le vaste réseau facilite, par
tous les temps, les communications entre les divers quartiers de la ville. Nos bateliers font jouer leur? rames, et, étendus sur la natte, nous voyons fuir les rives.
Le soleil est déjà bas. Des flots de lumière jaune mat inondent les toits, descendent dans les rues, sautillent sur la surface, tantôt étroite, tantôt large, des canaux. Nous glissons devant d'interminables rangées de maisons, devant de misérables huttes, quelquesTunes renversées par le dernier typhon-, devant d'énormes yashkis (palais de daimio) au soubassement noir, au mur supérieur blanc, écrasé par un toit lourd. C'est là, comme nous l'avons dit, qu'habitent les gentilshommes des clans et les domestiques. Des ouvertures carrées, basses et larges, fermées par des grilles de bois noir, tiennent lieu de fenêtres. Pendant le jour, l'œil ne peut guère y pénétrer; mais le soir, quand les lanternes sont allumées, on découvre des scènes d'intérieur dignes d'un Hobbéma ou d'un Meissonnier. La grande porte de ces châteaux forts est pratiquée dans une embrasure profonde et les deux battants, en bois massif revêtu de plaques de fer et de clous, sont protégés par un toit d'ardoises ou de briques. Ouverts, ils sont abrités, à l'intérieur, par de petits auvents qui sortent du mur à angle droit. Si l'enceinte rappelle nos casernes, le grand portail avec son écusson finement sculpté donne à l'édifice un air noble. On y reconnaît la résidence d'un grand seigneur féodal
l. Le typhon du 24 août a dévasté plusieurs quartiers de Yedo, et dét.ruit des rues entières.
transformé, malgré lui, en courtisan et prenant ses précautions*.
Nous voilà dans un quartier moins aristocratique, mais plus animé. C'est la partie commerçante de Soto-Jiro. Partout des maisons bourgeoises, le dos tourné vers le canal, et étalant sur la rue leurs boutiques bien fournies. Sur les quais, que nous longeons, dans les rues transversales qui s'ouvrent sur les canaux, on voit une grande animation, mais rarement de la foule : des jinrikishas, des kanghos portés par des koulis au cri de hai, hai, des femmes toujours un peu inclinées en avant et marchant gauchement sur leurs patins, des bonzes à la tête complètement rasée et vêtus de larges tuniques en crêpe jaune ou violet, beaucoup de soldats de la nouvelle armée impériale plus ou moins costumés à l'européenne, des samurais leurs deux sabres passés horizontalement dans la ceinture e'. se dandinant fièrement sur leurs hanches en gens qui se sentent et savent que tout le monde se rangera sur leur passage.
L'air est tiède, agité, fiévreux. Doucement bercés dans notre barque, nous avançons toujours, et cependant il y a près de deux heures que nous sommes en route. Le soleil près de son coucher disparaît derrière des nuages noirs lisérés d'or. Devant nous, le canal s'étend comme un large ruban de moire antique, couleur nacre de perle. Les silhouettes noires d'autres bateaux et de leurs bateliers nus,
1, On sait que sous les shoguns les daimios soumis à leur autorité devaient habiter Yedo pendant six mois de l'année.
debout à Farrière, s'enfuient comme des ombres. A notre gauche et en face, les maisons se recouvrent d'un voile transparent d'encre de Chine où tremblent des reflets pourpres. A notre droite les files de petites maisons et les arbres, éclairés par les lueurs magiques qui, sous cette latitude, précèdent ordinairement la nuit, sont comme confondus dans un halo lumineux d'une indescriptible nuance.
Cependant sur l'eau l'animation a cessé. En passant sous d'innombrables ponts, nous apercevons des attardés. Ils marchent à grands pas. Tous semblent pressés de regagner leur domicile avant qu'il fasse nuit close. Dans les rues qui débouchent sur les canaux commencent à briller les lanternes de couleur suspendues au seuil des maisons. Les trottoirs des quais sont déserts. Autour de nous la solitude s'est faite. Enfin, nous longeons les murs du parc de Hamagotén, et quelques instants après nous gagnons le large. Le golfe, fouetté par le sud-ouest, fait danser la petite barque, mais elle résiste bravement, et de crique en crique, de promontoire en promontoire, nous arrivons au débarcadère, puis, un quart d'heure après, à la légation.