Tô veut dire frapper, sen éventail, kio jeu
Tout le monde, hommes et femmes, était assis sur ses talons derrière une table, haute d'un pied, où l'on étalait la marchandise : des crêpes fms et des étoffes très-lourdes, unies ou avec des dessins. Les couleurs sont d'un éclat remarquable. N'étaient les prix trop élevés, on emploierait volontiers ces tissus pour meubles et tentures. Ils donneraient aussi de splendides ornements d'église. Ici on en fait des robes de cérémonie pour les deux sexes.
Au reste, la culture de la soie est en décadence, et c'est encore l'Europe qui en est la cause. Les deux grands centres de la production des œufs sont les provinces Oshiu et Shinshiu, dont les villes Yonesawa, Uyeda, Jùshiu et Shimamura servent de dépôt. Le climat y est particulièrement favorable à la production des œufs, qui demandent un air sec ; et cette condition, on ne la trouve au Japon que dans les hauts plateaux. Naguère les producteurs de soie des autres parties de l'empire allaient chercher les œufs dans ces deux provinces. Mais depuis que la maladie des vers à soie en Lombardie amène tous les ans les graimurs italiens, les œufs d'Oshiu et de Shinshiu ont atteint des prix fabuleux. Il s'ensuit que le midi et les autres lieux où l'on se livre à la fabrication de la soie ont cessé de se pourvoir dans ces provinces, et que, malgré leur qualité fort inférieure ^ on se contente des œufs de la localité.
Après le tiffm, belle et longue promenade à pied à
1. Le gouvernement anglais avoué à cette question une attention particulière. M. Adams, accompagné de quelques experts, a visité les principaux districts où se produit le ver à soie. Ses rap-
Meguro, petit village au nord-ouest de Yedo, célèbre par son beau temple entouré de magnifiques cryptomérias, et par ses maisons de thé, rendez-vous habituel des jeunes élégants de Yedo. M. Mitford, dans ses Taies of old Japan, en fait un joli portrait. Ce livre vient de paraître à Londres, et un exeni-. plaire est arrivé à la légation. On se l'arrache, et on a raison. L'histoire des quarante-huit ronins et la terrible scène du hara-kiri^ à laquelle l'auteur a assisté comme délégué de son chef, seront lues avec intérêt par le grand public européen. Les autres récits sont peut-être trop exclusivement empreints de la couleur du pays pour être goûtés par des lecteurs qui n'ont pas vu le Japon. Mais les petits contes de fées du second volume sont d'une simplicité naïve et d'un charme poétique que tout le monde peut apprécier.
De Meguro, nous dirigeons nos pas vers un tertre élevé, appelé Shinfuji, d'où l'on jouit d'une de ces vues idylliques qui donnent un caractère si particulier aux environs de Yedo. Ce sont toujours les mêmes éléments : une vallée oblongue et plate bordée de coteaux boisés; des rizières au lond; des cryptomérias, des pins massericana et retinispora sur les hauteurs et autour des temples qui, placés à mi-côte, se cachent dans le feuillage; des cerisiers et des pruniers, si admirés à cause de leurs fleurs; différentes espèces de lauriers, le mélèze, l'érable japonais (acer japonica) , et le salisburia adaimantifolia
port«;, communiqués au parlement, donnent sur oette matière des informations d'autant plus précieuses qu'elles ont été recueillies sur les lieux. Voir les Livres bleus, Japon, de 1870 et 1871
que les Japonais appellent itchô. Ces deux espèces, essentiellement sacerdotales, se rencontrent surtout dans les bois sacrés. Ajoutez les camellias et les azalées et, pour varier, les barbes de plumes vert pâle du bambou. Sans doute il y a des redites dans ce paysage de Yedo ; mais c'est la plus charmante, la plus douce, la plus poétique des monotonies.
Aujourd'hui on jasera beaucoup dans les maisons de thé de Tôkei. C'est le nouveau nom qu'on vient d'inventer pour désigner la capitale de l'Est, îo signifiant Est, et kei capitale. Les élégants, les hommes de progrès l'emploient de préférence. L'événement du jour est un fait inouï : une dame de haut rang dînera ce soir à la légation d'Angleterre. M. Adams, grâce aux relations qu'il a su former avec plusieurs notabilités du pays, est l'auteur de cette innovation. Ses invités sont : Matsuné et sa femme, la fille de Uwajima, actuellement ambassadeur en Chine. La jeune dame a quatorze ans à peine. Elle est très-petite, a de beaux gros yeux légèrement fendus, des mains et des pieds mignons. Si sa tête paraît un peu grosse, c'est peut-être l'effet produit par sa riche chevelure, divisée en bandeaux et retenue par deux grandes épingles en écaille. Sur sa chemise blanche elle porte une tunique de soie gris clair fort étroite, surtout autour des pieds. Une large ceinture, couleur rose-thé, serre la taille, qui est très-courte, et se termine par un nœud bouffant qui remonte presque aux épaules. Si ce n'était un anachronisme, je dirais que c'est une figurine de vieux Saxe affublée d'une toilette du premier Empire. Je suis assis à côté de son mari et en face d'elle.
Rien n'est amusant comme de l'observer. Ses yeux vifs et intelligents errent furtivement autour de la table. Elle veut faire comme nous, et son instinct japonais la sert si bien, qu'arrivée au rôti, elle sait déjà manier la fourchette. Petit à petit, la timidité la quitte et, en sortant de table, elle prend les allures naïves et insouciantes d'un enfant. Elle circule dans le salon où tout lui est nouveau, s'asseoit sur un tabouret aux pieds de son mari, fume un cheroot et semble oublier notre présence.
Matsuné, malgré l'irrégularité de ses traits, est joli garçon ; mais, comme tant de ses compatriotes, il est en voie de transformation. Par les extrémités, il est devenu européen. Il porte des bottines de Paris, a coupé sa petite queue, ne rase plus l'occiput et laisse pousser ses cheveux abondants, ébouriffés et crépus, ce qui le prive de distinction. Je lui demande pourquoi il a quitté la coiffure japonaise. 11 me répond qu'elle lui donnait des rhumes. C'est un politique, inclinant vers le progrès, mais n'osant pas encore en convenir, et par conséquent nageant entre deux eaux. Il n'est plus coclino et il n'est pas encore progressiste. C'est en ce moment le cas de beaucoup de Japonais; mais dites-vous bien que ceux qui coupent leur queue sont gagnés à la réforme, et leur nombre augmente. Le Japon se meut.
(6 septembre.) Ce soir, à dîner, j'ai fait la connaissance de Saigo qui, de simple samurai du prince de Satsuma, est devenu un des hommes les plus influents de l'île de Kiushiu. Pour que l'œuvre de la
réforme pût marcher, il fallait s'assurer de son concours et, par son intermédiaire, de l'appui des grands clans du midi. Iwakura est allé le chercher au fond de son île, l'a disposé en faveur du nouveau programme, et lui a persuadé de venir à Yedo.
Saigo est d'une stature herculéenne. Ses yeux accusent de l'intelligence, ses traits de l'énergie. Sa . tenue est négligée, mais martiale; ses manières, celles du gentilhomme campagnard. On dit qu'il s'ennuie à la cour et brûle d'impatience de retourner dans ses terres.
(7 septembre.) La religion s'en va. Il n'y a que les femmes et les vieillards qui, matin et soir, au lever et au coucher du soleil, sortent de leurs maisons et s'inclinent devant l'astre bienfaisant. Règle générale, on ne prie jamais, excepté pour obtenir une faveur. Les femmes demandent aux dieux la fidélité de leur mari; les malades, la santé; les jeunes filles, une nouvelle robe, un bijou, un amoureux, un mari. Quand on va au temple, on appelle le dieu en frappant sur le gong, ou en battant des mains ; on se courbe devant le dieu qui apparaît infailliblement au troisième coup, et on l'adore pendant une minute ou deux; puis on jette une petite monnaie de cuivre dans le cofTre, et tout est dit. Au temple d'Asakusa, il y a un dieu de bronze que visitent les malades. Ils lui frottent delà main la partie du corps qui correspond à celle dont ils souffrent. En somme, une foule de cérémonies religieuses, beaucoup de superstition; mxais, dans
les classes élevées et dans celle des lettrés, manque complet de foi et de religion. Yoilà ce que j'entends dire autour de moi, et cela confirme mes renseignements pris à Yokohama. Plusieurs fois, j'ai questionné des notables du pays sur leurs croyances. On m'a toujours répondu en riant que c'étaient des bêtises. Le vieux Sawa seul, tout en souriant finement, s'est exprimé avec une certaine réserve.
Les sanctuaires d'Ikegami, à l'ouest et à peu de distance de Yedo, sont d'une haute antiquité. Nous y sommes allés dans l'après-midi. Je renonce à en décrire la beauté. Explique qui pourra le charme des temples japonais. C'est, au fond, toujours la même chose : de beaux vieux arbres entourent des pilastres qui supportent un lourd toit à large bord. Et cependant vous êtes dans l'extase. Il n'est pas question d'architecture. Ce sont simplement des chaumières colossales, des perches et un toit à pignon. Mais ce que j'admire, c'est que l'architecte ait eu un si juste sentiment de ce qu'on peut et ne peut pas faire avec du bois, et que, pour Fornementation, il ait si bien tiré parti de la simplicité et des nécessités mêmes de la construction. Observez cette frise : elle rehe les piliers, elle sert de console aux poutres qui forment le plafond, et elle fait la transition naturelle au toit. Les poutres horizontales, — il y en a une double couche, — donnent, en s'enchevêtrant, de la solidité à l'édifice, tandis que leurs extrémités, ornées de quelques sculptures simples et élégantes, rompent agréablement la monotonie de la frise.
Dans un tempietto isolé, rond, de fort gracieux des-
sin, et dont le coloris rouge tendre, gris tendre, vert mat tendre, se marie admirablement avec les teintes vigoureuses des vieux cèdres et des itchôs qui l'encadrent, on voit une statue colossale de je ne sais plus quel dieu. Lorsque nous arrivâmes, un vieux bonze, de vénérable apparence, chantait des hymnes. Des fidèles prosternés adoraient la divinité. Scène vraiment japonaise ; mais elle aurait manqué d'actualité sans nos yakunins qui, la pipe à la bouche, pénètrent dans le sanctuaire, rient, bavardent, se moquent tout haut du prêtre et de son dieu.
(8 septembre.) Il n'y a pas de légende plus populaire que celle des quarante-sept ronins. On lui doit la connaissance d'un fait significatif au point de vue des mœurs féodales*.
Le ronin est en général un homme déchu. Le plus souvent ce sont des gens de la classe militaire renvoyés par leur daimio. D'autres fois ils sont devenus ronins à la suite de la ruine du maître. Or il y avait un daimio, Takumi-no-kami, qui, envoyé avec un message du mikado à la cour de Yedo, y fut cruellement offensé par Kotsuké, l'un des grands fonctionnaires du shogun. Comme on ne tire pas l'épée dans l'enceinte du palais sans encourir la peine de mort et la confiscation des biens, Takumi se contint longtemps ; mais un jour , poussé à bout, il dégaina et se précipita sur son ennemi, qui put s'enfuir, tandis que lui-même, arrêté et traduit
l. On le fait remonter à l'an 1727.
devant le tribunal, fut condamné à s'ouvrir le ventre. Ses terres furent confisquées, sa famille réduite à la misère. Ses vassaux et gentilshommes devinrent ronins. Les uns descendirent au rang de marchands, d'autres prirent du service auprès de quelque daimio ; mais Kuranosuké , le principal conseiller et quarante-six autres chevaliers de Takumi se promirent de venger leur maître. Malheureusement pour ce projet, Kotsuké en eut vent et pourvut à sa sûreté en s'entourant d'une garde nombreuse, si bieçi qu'à moins d'endormir les soupçons de l'ennemi, il fallait renoncer à toute idée de vengeance. Les quarante-sept ronins, sachant que Kotsuké les faisait surveiller à Kiyôto par ses espions, se séparèrent, prenant chacun un déguisement, soit de charpentier, soit d'ouvrier ou de marchand. Kuranosuké feignit de s'adonner aux vices. On ne le voyait plus que dans les maisons où l'on vend du saké et dans d'autres mauvais lieux. Un jour il fut trouvé ivre-mort dans un ruisseau de la rue. Un passant, un homme du clan de Satsuma, s'écria : « N'est-ce pas là Kuranosuké, autrefois le conseiller du malheureux Takumi? Au lieu de venger son maître, il se livre aux femmes et au vin ! Oh ! le misérable, indigne du nom de samurai ! » Et, le poussant du pied, il lui cracha à la figure. Ce fait, rapporté par ses espions à Kotsuké, lui sembla de bon augure. Mais ce ne fut pas tout. Le fidèle conseiller poussa la dissimulation jusqu'à la cruauté. Jouant toujours le rôle de débauché, il accabla sa femme d'injures et la chassa de sa maison, elle et ses enfants, sauf le fils aîné, âgé alors
de seize ans, qu'il garda auprès de lui. A cette nouvelle mandée aussitôt à Yedo, Kotsuké, ne doutant plus que tout danger ne fût passé, renvoya la plus grande partie de ses gardes. Le jour du grand acte de justice approchait donc. Le conseiller s'enfuit secrètement de Kiyôto et alla rejoindre ses compagnons, tous réunis à Yedo et n'attendant que le signal du chef pour se mettre à l'œuvre.
On était au cœur de l'hiver, et, par une nuit sombre e-t froide, par une forte tourmente de neige, les conjurés séparés en deux colonnes, l'une conduite par le chef, l'autre par son fils, se dirigèrent silencieusement, et sans être aperçus , vers le yashki de l'homme voué à la mort. Ils convinrent de pénétrer dans le palais, de ne pas verser de sang innocent, d'épargner les serviteurs qui ne feraient pas résistance, enfin de tuer Kotsuké et d'aller déposer sa tête sur le tombeau de leur maître, au temple de Sengakuji, dans le faubourg de Takanawa. Cela fait, ils iraient tous se présenter devant le tribunal, et attendraient tranquillement la sentence, qui ne pouvait être que la mort. Tels furent les derniers ordres du chef des conjurés, et les ronins promirent tous de s'y conformer. Le haut mur d'enceinte du palais fut escaladé et la porte intérieure enfoncée à coups de marteau. Afin d'empêcher les voisins d'accourir, Kuranosuké leur avait envoyé ce message : « Nous, les ronins, autrefois au service de Takumi-no-kami, comptons cette nuit pénétrer dans le palais de Kotsuké-no-Suké, pour venger notre seigneur. Nous ne sommes ni voleurs, ni malandrins, et aucun dommage ne sera fait aux mai-
sons des voisins. Rassurez-vous. » Les voisins n'eurent garde de venir au secours d'un homme peu populaire dans le quartier ; ils se tinrent tranquilles et laissèrent faire aux ronins. Ceux-ci pénétrèrent dans l'intérieur du palais. Une lutte terrible s'engagea avec les samurais du seigneur. Bientôt ceux-ci gisaient tous morts ou mourants; aucun des ronins n'avait péri. Le fils du chef des conjurés, cet enfant de seize ans, avait fait des prodiges de valeur. Mais où était Kotsuké? Vainement on le cherchait dans tous les coins de ce labyrinthe. Déjà, dans un moment de désespoir, les ronins se décidaient à s'ouvrir le ventre, lorsque leur chef, en examinant le lit du seigneur, trouva que les couvertures étaient encore chaudes. Celui qu'il cherchait ne pouvait donc être loin. A la fin, on tira de sa cachette un homme âgé, de respectable apparence, vêtue d'une tunique de soie blanche. On ne tarda pas à le reconnaître. C'était Kotsuké. Le chef des ronins se mit alors à genoux devant lui, et, après avoir accompli les démonstrations de respect dues au rang élevé du vieillard, il dit : « Seigneur, nous sommes les hommes de Takumi-no-kami. L'an dernier, Votre Grâce a eu une querelle avec lui. Il a dû mourir et sa famille a été ruinée. En bons et fidèles vassaux, nous sommes venus cette nuit pour le venger. Vous devez reconnaître la justice de notre cause. Et maintenant, seigneur, nous vous conjurons de faire hara-kiri. Je vous servirai de second* et, après avoir humblement recueilli la tête
1. Cela veut dire : pour abréger vos souffrances, au moment où
de Votre Grâce, j'irai la déposer en offrande sur le tombeau du seigneur Takumi. » Mais Kotsuké, tout tremblant, ne put se décider à mourir de la mort d'un gentilhomme.
Comme le tempâ passait et que des secours pouvaient arriver, Kuranosuké lui coupa la tête avec le poignard dont son maître s'était servi pour s'ouvrir le ventre. Afin d'éviter un incendie, les ronins, avant de partir, eurent soin d'éteindre les lumières et les feux dans le palais. Puis ils mirent la tête dans une corbeille, et se retirèrent. Le jour commençait à poindre. La nouvelle des événements de la nuit s'était déjà répandue dans tout Yedo. Le peuple accourut en foule et salua de ses acclamations les quarante-sept hommes qui, tout ensanglantés, leurs vêtements en lambeaux se dirigeaient processionnellement vers le faubourg de Takanawa. A chaque instant ils craignaient d'être attaqués par les samurais du beau-père de leur victime ; mais l'un des dix-huit grands princes du Japon, ami et parent de Takumé, avait à la hâte rassemblé ses hommes de guerre pour aller au secours des quarante-sept. Au moment où ceux-ci passaient devant le yashki du prince de Sandai, on les engagea à entrer et on leur servit du riz et du vin. Arrivés au temple où repose Takumé, ils lavèrent leur trophée sanglant dans une fontaine qui existe encore, et le déposèrent sur le tombeau de leur maître. Kurano-
vous vous enfoncerez un poignard dans le ventre, je vous trancherai la têle avec mon sabre. C'est ordinairement un membre de la famille ou le meilleur ami qui rend ce dernier service au prince ou gentilhomme obligé de faire hari-kiri.
suké remit tout l'argent qu'il possédait au prêtre, lui dit qu'ils feraient tous hara-kiri, et le pria de les ensevelir lui et ses compagnons près du tombeau de leur prince. Le bonze versa des larmes d'attendrissement. Les ronins attendirent ensuite les ordres des magistrats. Mandés devant le conseil suprême, il leur fut notifié qu'ayant manqué au respect dû à la cité et au gouvernement, ils étaient condamnés à faire hari-kiri. Ils furent divisés en quatre groupes et mis sous la surveillance de quatre daimios. Ce fut dans la maison de ces derniers, qu'en présence d'officiers du shogun, ils se donnèrent la mort. Ayant d'avance fait le sacrifice de leur vie, ils finirent avec intrépidité. Leurs corps furent portées à Sengakuji et enterrés près des dépouilles du seigneur Takumé; et, depuis ce temps, le peuple n'a cessé de visiter leurs tombeaux, de les orner de petites branches, d'y brûler de l'encens. Parmi les premiers qui s y présentèrent, était l'homme du clan de Satsuma qui avait insulté Kuranosuké lorsque celui-ci feignait de dormir dans un ruisseau. Il déclara être venu pour faire amende honorable à ce saint martyr et expier la faute qu'il avait commise en l'insultant. A ces mots il tira son poignard et s'ouvrit le ventre. Il fut enterré dans le même enclos.
Telle est la tragédie des fidèles ronins, connus à Yedo sous le nom des quarante-sept. On me dit que, dans cette partie du Japon, il n'y a pas un homme ni une femme qui ne la sachent. C'est par la tradition orale que les détails en ont été transmis de génération en génération ; et c'est probablement
dans les contes populaires que M. Mitford a puisé les éléments de son simple et touchant récit*. Mais les faits principaux s'appuient sur des documents d'une incontestable" authenticité. On conserve dans le temple de Sengakuji, à titre de reliques, les vêtements et les armes des quarante-sept. En fouillant dans ces dépouilles, M. Mitford a découvert quelques écrits, notamment un court mais complet récit des faits qui déterminèrent les ronins à venger leur maître. Une copie de ce mémoire fut trouvée sur le corps de chacun des vengeurs de Takumi. En ce pays d'ailleurs, c'est l'habitude des hommes qui s'engagent dans une aventure où il y va de la vie. Toujours jaloux de leur honneur, ils ont soin de consigner dans un écrit qu'ils portent sur eux les motifs de leurs actions. Quelques auteurs qui ont écrit sur le Japon mentionnent ce sanglant épisode ; mais le jeune japonologue anglais a le mérite d'avoir été le premier à le faire bien connaître. Je n'ai pas voulu le passer sous silence, et, contrairement à mon habitude d'inscrire seulement dans mon journal les faits que j'ai vus ou qui m'ont été racontés, j'ai cru devoir donner un extrait de la relation de M. Mitford.
Sur les mœurs du pays, telles qu elles étaient il n'y a pas très-longtemps, telles qu'on doit encore les trouver aujourd'hui dans l'immense majorité de la nation, comme aussi sur les idées dominantes du temps présent, l'histoire des quarante-sept et la vénération dont le peuple entoure les tombeaux de