PREMIÈRE PARTIE
Du 14 au 24 mai.
Départ — Le repos dominical à Queenstown. — Les émigrants à bord du China. — Inconvénient de la navigation au Nord du 41* parallèle. — Débarquement à New-York.
(14 mai.) Queenstown, le port de Cork, le point de départ des grands vapeurs qui entretiennent entre l'Europe et le nouveau monde une communication presque journalière, ne m'a jamais paru plus séduisant qu'au moment où je devais le quitter. Le temps délicieux, un ciel vaporeux mais sans nuages et presque bleu, l'air tiède, humide, tout empreint des parfums du printemps. Sauf les orangers, c'est la végétation, sauf le soleil plus brillant, sauf les teintes azurées du midi, c'est le climat, le ciel du Portugal. Lorsque, ce matin, je montai à l'église qui couronne lune des hauteurs derrière la ville, je marchai sous une pluie de fleurs, à l'ombre de vieux lauriers, entrc des arbustes odoriférants, le long de haies toutes chargées de roses, de jasmins, et, ce dont Cintra, la Tapada, les jardins de Lis-
bonne ne peuvent se vanter, sur le gazon couleur d emeraude, épais, velouté, de la vieille Angleterre. Le repos dominical planait sur la petite ville. Coquettement perchée sur les flancs verts de la côte, elle mirait ses maisons flanquées d'arbres dans les eaux, immobiles à cette heure et luisantes comme une glace, de sa vaste baie. En l'honneur du dimanche, tous les bâtiments en rade sont pavoises. Des collines couvertes d'arbres magnifiques et parsemées de maisons de campagne en forment le cadre. Du côté de la mer, un seul et étroit passage y donne accès. Il laisse entrevoir un tout petit bout de l'Atlantique. C'est là, à deux milles d'ici, que nous attend le grand Cunard-steamer. Il est parti hier de Liverpool et a touché Queenstown pour prendre la malle et son complément de voyageurs. La fumée de ses cheminées et le mouvement des barques autour du Léviathan prouvent que l'heure du départ approche. Devant les maisons qui bordent l'eau, il y a une foule de promeneurs : des officiers en uniform'e, des gentlemen, des pêcheurs endimanchés, des femmes du peuple enveloppées de mantilles noires, à la tête nue, aux gros yeux bruns qui vous regardent avec une douce et mélancolique curiosité. On est revenu des églises et on assiste à l'embarquement des passagers du China. Les émigrants sont les premiers. Un groupe de parents et d'amis les entoure. On échange des poignées de mains , on verse quelques larmes — ce sont des adieux pour la vie — on noyé le chagrin dans un dernier verre de whisky. Un petit vapeur fait la navette entre le quai et le grand steamer. Accompagné de quelques membres du Yacht-
club de Cork, le plus ancien de l'Angleterre * , du consul d'Autriche, du curé de Queenstown et de ses vicaires, j'ai assisté à plus d'une de ces tristes scènes, auxquelles d'ailleurs l'élément comique ne manquait pas complètement. Maintenant, c'est mon tour. Le moment de l'embarquement pour une longue traversée a toujours quelque chose de solennel. La chaleur même des vœux de vos amis pour un heureux voyage vous rappelle les caprices des éléments '.raîtres auxquels vous allez vous confier. A trois heures, on est à bord du China; à quatre, en route.
(17 mai.) Le temps parfait. Le ciel clair. L'air frais et élastique, le vrai grand air de l'Océan qui vous donne bon appétit et bon sommeil et vous -fait envisager les choses du bon côté. Nous faisons tous les jours trois cent vingt à trois cent quarante milles. A bord, l'élément calédonien prédomine. Le capitaine, les officiers, les wa'Uers, une partie des passagers sont Écossais. Dans la grande cabine, nous sommes peu nombreux. Mon voisin, à table, est le général K. de l'armée des États-Unis, qui voyage avec sa fille. Il a vu du service dans les forêts vierges de Californie, d'Idaho, d'Arizona, chassant avec les Peaux-Rouges ou leur donnant la chasse, selon les exigences variées des circonstances et de la variable politique de son gouvernement. Quel dommage de ne pouvoir sténographier ses récits si palpitants d'intérêt, marqués au coin de la vérité, dé-