I. Fon(i> en
bités avec la simplicité et la modestie de Thomme d'action !
Pour me transporter, d'un seul pas, des déserts d'Amérique en pleine Chine, je n'ai qu'à lier conversation avec ce jeune homme en face, à l'extérieur distingué, à la toilette recherchée, aux manières du plus grand monde. C'est un des Princes-marchands de la factorerie anglaise de Shanghaï. Il me fait avec une lucidité remarquable un tableau succinct du commerce et des intérêts britanniques en Chine. Sa manière de voir est celle de plus d'un résident européen de l'extrême Orient. Il faut ouvrir l'Empire du Milieu aux bienfaits de la civilisation à force de coups de canon, tuer un grand nombre de Chinois, tous les mandarins et tous les lettrés, et se faire ensuite payer de grosses indemnités.
Mais passons au Mexique ! Voilà mon homme : un petit brun, moitié Espagnol, moitié Indien. Son teint et son Unge laissent à désirer sous le rapport de la fraîcheur. C'est un marchand de Monterey sur le Rio-Grande. Il a le don de la parole et il en fait volontiers usage. A l'en croire, rien ne serait pittoresque comme les rizières du Texas, rien ne serait civilisé comme la vie des ranchos soUtaires du Pasodel-Norte. Chihuahua, sa patrie, est un second Paris. Sous bien des rapports, il le dépasse. Quant à la fièvre jaune, elle n'a jamais pénétré dans ces régions privilégiées ; d'ailleurs elle vaut mieux que sa réputation; elle purifie et renouvelle le sang. Ceux qui en réchappent sont frais, dispos et vigoureux; c'est pour eux un brevet de vie. Mais, à traversées licences poétiques, effets d'une imagination
andalouse jointe à un patriotisme fougueux, perce un esprit pratique et une connaissance solide des hommes et des choses de son pays. Ses appréciations sont piquantes ; ses anecdotes, parfois un peu vulgaires, mais toujours pleines de verve. Quand il parle de Fempereur Maximilien, ses petits yeux s'animent et son langage s'ennoblit. Ce Prince infortuné, martyr de sa cause et, en mourant, héros, s'est entouré, par sa fm tragique, d'une auréole qui durera; il est déjà devenu, dans le pays qu'il a voulu régénérer et qui l'a immolé, une de ces figures légendaires qui grandissent avec le temps et se perpétuent à travers les générations. L'impératrice aussi n'est pas oubliée. Ses œuvres philanthropiques subsistent toujours. Ses asiles d'enfance dirigés par des sœurs de charité ont survécu au crime de Queretaro.
Il y a encore abord une demi-douzaine de jeunes Yankees. Ce sont des hommes d'affaires, et ils semblent tous sortis du même moule : la taille élevée, les épaules étroites, la poitrine plate, les yeux intelhgents; scrutateurs, inquiets, la bouche fine et l'expression sarcastique. Ils sentent l'argent qu'ils ont ou qu'ils auront, n'importe au prix de quels efforts.
Gomme le temps est beau, l'avant-pont regorge d'émigrants, hommes, femmes, enfants, assis, blottis, étendus sur le plancher. Si c'étaient des hommes du midi, des paysans des monts latins, quelles belles études à faire ! mais ces groupes n'ont rien de pittoresque. Sauf les mantilles noires des Irlandaises, tout le monde porte le vêtement prosaïque du prolétaire. L'indifférence et la résignation se
lisent sur ces physionomies altérées par un excès de travail ou par le dénûment. Il y a pourtant un peu de gaieté. Les jeunes gens chantent en chœur ou font la cour aux jeunes filles qui tricotent. Quelques ouvriers alsaciens qui ne veulent pas redevenir Allemands, me demandent conseil sur le choix de leur future résidence. Iront-ils dans le Nord, au Sud, dans le far-West? A quel état se vouer? Comment faire pour ne pas mourir de faim au débotté dans les rues de New-York? De la géographie de leur nouvelle patrie, ils n'ont que de faibles notions; de la manière d'y vivre, de s'y procurer une existence, aucune. Quelle insouciance ! Et cependant il paraît que c'est là le cas de la majorité des émigrants. On se sent malheureux et on se dit : Allons en Amérique ! On vend le peu d'effets qu'on possède et, après avoir ramassé de quoi payer la traversée, on part.
Un vieillard octogénaire, beau type du patriarche, appuyé sur le bras de deux jeunes gens de bonne apparence, traverse le pont. Son maintien est digne, ses manières respectueuses. C'est un paysan anglais, un Sommerseiman. — « Sir, me dit-il, c'est bien tard pour émigrer, mais je laisse la misère en Angleterre, et j'espère trouver au moins le pain dans le nouveau monde. Voici mes petits-fils — me montrant les deux garçons avec une expression de tendresse, de confiance, de fierté. — Leur père et ma fille sont restés dans le village. Je ne les reverrai plus. » — Et il se met à rire. Je regarde d'un autre côté. Il profite de l'occasion pour passer la manche de sa jaquette sur ses yeux mouillés.
La bibliothèque du bord est bien pourvue : les auteurs classiques anglais, des œuvpes d'histoire, quelques revues et les romans de Walter Scott. Mais les livres que j'aime surtout à feuilleter, ce sont mes compagnons de voyage, appartenant à toutes les parties du globe et à toutes les classes delà société. Les matinées se passent donc à merveille. Les repas sont parfaits au point de vue des matières premières. Pour la cuisine, le service, l'aménagement des chambres, c'est la vieille Angleterre d'avant le bill de réforme. Je ne m'en plains pas; je constate le fait. Messieurs les directeurs du Cunard sont essentiellement conservateurs. La partie la moins agréable de la journée, c'est la soirée. Il est difficile de lire à la lueur incertaine d'une bougie dont la flamme est agitée par un courant d'air arrivant directement du pôle, assez vif pour vous donner des rhumatismes, pas assez pour emporter les exhalaisons alcooliques du souper. Quant à votre cabine, dans ces parages et dans ce mois de mai, comptez y trouver la température d'une glacière.
(20 mai.) Pendant ces deux jours derniers, de forts coups de vent de FO. S. 0. Les Anglais appellent cela double-top-reef-breeze. Plus tard, cette prétendue brise dégénéra en half-gale, une demi-tempête. Aussi longtemps que l'écume blanche des crêtes descend en forme de cataracte sur le flanc de la vague, c'est une double brise de top-reef. Quand, fouettée par le vent, l'écume s'enfuit horizontalement, il y a tempête. L'aimable capitaine eut la bonté de m'expliquer tout cela en souriant. Ce ne
sont pas les vents ni les vagues qui le p'réoccupent, c'est le brouillard et la glace que, dans cette saison, on est presque sûr de trouver sur les « bancs ». Mais, hier soir, le beau temps s'est rétabli. Nous vîmes une aurore boréale, et ce matin le spectacle bien autrement saisissant d'un grand iceberg. Il voguait à côté de nous, à environ un mille de distance. Toute blanche, tachetée de déchirures vertes, se terminant en deux pics, cette masse de glace roulait lourdement sur la houle qui, tout en l'agitant, venait se briser avec fureur contre ses flancs escarpés et luisants. Un sourd grognement, semblable au tonnerre, venait frapper notre oreille, malgré le bruit de la machine. Le froid et pâle soleil des arctiques nous inondait de ses lueurs sinistres. C'est beau, c'est subhme, ce n'est pas rassurant. Nous voici au milieu des bancs de Terre-Neuve. Ce soir nous doublerons le cap Race. Par un bonheur exceptionnel, l'atmosphère est claire. Mais, si nous avions, ce qui est la règle au mois de mai, trouvé du brouillard et donné contre ce rocher flottant de glace qui s'est si peu dérangé pour nous laisser passer! Quoi alors? — Oh! disait le capitaine, en deux minutes nous étions coulés ! — Et voilà le côté mauvais de ces traversées. C'est pour la troisième fois que je la fais dans l'espace de dix mois, et presque toujours le ciel noir et du brouillard épais. De là l'impossibilité de prendre le méridien, puisqu'on n'aperçoit ni soleil ni horizon. Mais telle est l'expérience des capitaines qu'ils trouvent leur chemin by clead reckoniug, c'est-à-dire ils découvrent, par des calculs constants et minutieux, la
DE QUEEiNSTOWN A NEW- YORK. 13
résultante du cours et de la vitesse des bateaux et de l'action si variable pourtant des courants. Si, au lieu de chercher au Nord les méridiens plus petits, ce qui est un moyen d'abréger le voyage, on suivait modestement le cours méridional, on rencontrerait moins de glace et pas de brouillard, et les dangers seraient bien amoindris : on ne risquerait pas de heurter contre des icebergs, ni de faire disparaître à jamais, en passant sur elles, les barques de pêcheurs si nombreuses sur les bancs. Le sifflet d'alarme, cet utile et agaçant instrument, a beau pousser de minute en minute ses sons rauques et lugubres, il n'empêche pas tous les accidents, bien plus fréquents qu'on ne pense. Si on parvient à sauver un homme de l'équipage ou à découvrir le numéro du bateau qu'on a coulé bas, le capitaine fait son rapport et la compagnie paye l'indemnité. Mais, si le choc a eu lieu la nuit et que la barque ait péri corps et biens, il est impossible de vérifier le nom du bâtiment ; le grand Léviathan passe outre et tout est dit. L'argent est mauvais philanthrope. Les compagnies doivent lutter de vitesse. Chaque départ de Queenstown et de New-York est exactement enregistré par les journaux. Il en est de môme des arrivages. De là cette course frénétique au clocher. En Angleterre, l'opinion publique s'est plus d'une fois récriée contre ce système, et le Times n'a pas dédaigné de prêter à ces réclamations l'autorité et la publicité de ses colonnes. Si on suivait le cours méridional (au sud du quarantedeuxième parallèle), on prolongerait, il est vrai, la traversée d'un ou de deux jours, mais on rentrerait
dans les conditions ordinaires de toute navigation au long cours, La perte de temps serait plus que compensée par labsence relative de dangers. Il faudrait à cet effet que toutes les compagnies, d'un commun concert qui malheureusement n'a pu s'effectuer jusqu'à présent, abandonnassent la route du Nord. Aujourd'hui, c'est à leur rivalité qu'est due une grande partie des accidents. Les Cunard, il est vrai, qui n'ont jamais perdu ni un bateau ni un passager, et les steamers des deux compagnies allemandes ne laissent rien à désirer : des capitaines hors ligne, des officiers choisis avec soin, les uns et les autres connaissant parfaitement cette partie de l'Atlantique, l'équipage composé d'hommes d'é- Ute, des chefs-d'œuvre de machines démontées et examinées après chaque voyage, enfin toutes les garanties humaines possibles. Et cependant, les accidents, bien que rares quand on les juge au point de vue du danger à courir, sont fréquents en comparaison des sinistres qui ont lieu sur d'autres routes, et du nombre de paquebots affectés à ce service, l'un des plus difficiles et des plus périlleux de toutes les navigations périodiques et régulières du globe. L'hiver est redouté à cause des tempêtes. Mais mars, avril et mai constituent réellement la mauvaise saison. A cette époque, les courants charrient des blocs détachés de la banquise de Terre- Neuve, qui descendent vers le gulfstream du Mexique, ont de la peine à le traverser et s'accumulent par conséquent sur la limite des eaux chaudes et des eaux froides dont le contact produit le brouillard. Plus tard, en juin et juillet, arrivent, des latitudes plus
élevées de la mer arctique, les icebergs de l'année précédente. Plus considérables que les fragments de la banquise, et tirant plus d'eau, ils avancent très-lentement, mais traversent aisément le gulfstream, ce qui prouve le peu de profondeur de ce dernier, et l'existence d'autres courants sous-marins. Parfois ils échouent sur les bas-fonds des bancs de Terre-Neuve, et, formant des écueils qui ne se trouvent pas marqués sur la carte, y restent pendant des semaines. Ceux qui ont cinglé vers le sud ne tardent pas de fondre.
Les septième et huitième jours sont, pour les paquebots qui se rendent en Amérique, les plus difficiles. Ils traversent alors le large canal tout ouvert vers le pôle entre l'Islande et les côtes du Labrador. C'est la région boréale par excellence, la région des brouillards constants et la grande route des icebergs. A peine a-t-on perdu de vue les terres d'Islande, que les marins vous entretiennent déjà de ces septième et huitième jours, comme les médecins parlent des jours critiques de certaines maladies. Jusque-là, tout est indifférent. Après, la glace n'est plus à craindre; mais ces deux jours!
L'année dernière, en juillet, je me trouvais à bord du Scoiia, un des meilleurs bateaux des Cunard. Quoique nous fussions au cœur de l'été, nous n'avions, du cap Clear à Sandy-Hook, aperçu le soleil qu'une seule fois et seulement pour quelques instants. Un brouillard impénétrable nous attendait sur les bancs de Terre-Neuve. Au milieu du jour, il faisait presque nuit. C'est à peine si, du centre du pont, on devinait plus qu'on ne les distin-
guûit les quatre icatchmen sur l'avant. Pendant que Tair sépaissit, le thermomètre indique un refroidissement soudain de l'atmosphère et de l'eau. Il y a donc de la g-lace près de nous. 3Iais où? Toute la question est là. Ce qui m'étonne, c'est qu'on ne ralentisse pas la course. Mais on me dit que le bâtiment obéit au gouvernail en raison de la vitesse. Pour tourner la glace, il ne s'agit pas seulement de l'apercevoir, il faut encore être en mesure de virer de bord en temps utile, ce qui suppose une certaine docilité du bateau, laquelle suppose un certain degré de vitesse. Ainsi, comme cela arrive souvent dans la vie, en affrontant le péril on se ménage une chance de salut.
Je tâche de gagner la proue, ce qui n'est pas facile. Xous embarquons beaucoup d'eau, et, au vent contraire, assez fort, s'ajoute la brise causée par notre marche. Nous filons plus de quinze nœuds. J'avance péniblem.ent, luttant avec les éléments, avec le courant d'air qui me renverse presque, avec la mer qui déferle. Un des officiers me tend une main secourable.
« Vous voyez, dit-il, ce rideau jaune devant nous. S'il masque de la glace, et que ces quatre gaillards aux yeux de lynx la découvrent, supposons à un demi-mille de distance, c'est-à-dire deux minutes avant de nous y briser, nous aurons juste le temps de virer de bord, et alors tout sera bien, ail will be right. »
Je lui faisais mon compliment. J'admirais son sang-froid et la précision de ses calculs scientifiques, tout en regrettant un peu les latitudes lais-
sées au jeu du hasard. Puis je continue et me voilà enfin arrivé près des quatre marins qui, dans ces moments critiques, tiennent nos destinées entre leurs mains, ou plutôt dans leurs yeux. Ce sont de beaux spécimens delà race anglo-saxonne, de vrais colosses aux épaules carrées, au teint jadis blanc et rose, aujourd'hui bronzé par le hâle, au nez aquilin, à la chevelure rousse, dont quelques boucles, furieusement agitées par le vent, s'échappent sous les bords rabattus du southwester. Les bras croisés sur la poitrine, ils se tiennent droits comme des statues clouées sur le pont. Les lois de la gravité n'existent pas pour eux. Toutes les facultés de leurs âmes semblent se concentrer dans leurs regards perçants, vifs, brillants, fixés sur ce rideau jaune qui cache lïnconnu. Avec l'immobilité de ces quatre grands corps contraste l'expression légèrement émue de leur physionomie et la violente agitation de la nature. Ils sont l'image de la santé, de la force, de la discipline, de l'habitude du danger.
(21 mai. Dimanche.) Nous avons atteint les parages de la Nouvelle-Ecosse. La journée est splendide. L'Océan roule majestueusement ses longues vagues aplaties qu'aucun vent ne tourmente. Elles reflètent le soleil qui est radieux, le ciel qui laisse, par ses feintés bleu opaque, deviner la proximité d'un continent. Sur la mer, dans l'air, sur le pont, le calme s est fait. La nature a pris ses vêtements de sabbat. Les passagers, réunis dans la grande cabine, assis-
lent à Toffice, lu, en l'absence d'un ministre, par le docteur du bord. Puis ils chantent en chœur. Assis sur la dunette, j'écoute de loin. Les voix écossaises un peu stridentes, les notes un peu fausses des voix nasillardes des Yankees sont corrigées par la distance et le plein air. Elles se mêlent doucement et solennellement à l'accompagnement de la brise et de la houle.
Dans l'après-midi la scène change. De nouveau, du brouillard. Il tombe soudainement en forme de rideau de crêpe noir. Le ciel s'obscurcit comme sur la scène. Le soleil, tantôt si lumineux, ressemble à une faible flamme rousse près de s'éteindre. Bientôt il disparaît. Le vent souffle avec violence et le pont se couvre de flocons de neige et de glace. Ici il n'y a plus ni banquise ni icebergs à craindre. Mais nous sommes sur la grande route de New-York. Peu de barques de pêcheurs, en revanche grand nombre de voiliers tous dirigés vers ce port ou en venant. Cinq cents milles, il est vrai, nous séparent encore de l'embouchure de THudson ; cependant, comme chacun affectionne la ligne droite parce qu'elle est la plus courte, l'Océan, si vaste en théorie, se réduit, dans la pratique, à une rue longue de trois mille milles, mais fort étroite, beaucoup trop pour le nombre des passants. Sur ce parcours se trouvent en ce moment cinq grands paquebots, tous partis de New-York hier dans la journée. Heureusement ils sont encore loin. Mais les voiliers! Grelottant de froid, nous nous sommes réunis au hatch-ivay, sorte de petit passage sur le pont où on dispense aux matelots leurs rations d'eau-de-vie et qui, à bord des
DE OUEENSTOWN A NEW-YCRK. 19
Cunard, sert aux passagers de salle à liimer. C'est là que nous dùbattons les bonnes et les mauvaises chances de notre situation. Le capitaine entre pour quelques instants. L'eau ruisselle sur ses vêtements de caoutchouc, sa barbe ressemble à un glaçon. Il allume un cheroot et se donne la satisfaction inoffensive de maudire le temps qu'il fait. Il est dans le cas d'un homme qui court à toutes jambes dans un couloir parfaitement obscur sans savoir s'il y a des marches, et à peu près sûr que quelque autre court en sens inverse. Je n'ai jamais et nulle part vu l'air aussi opaque que ce soir, et c'est à la vitesse de treize nœuds et demi que nous nous lançons audevant de l'inconnu ! Ce sont les mauvais moments des commandants des bateaux atlantiques. S'il y a rencontre, les propriétaires du bâtiment avarié ou perdu portent plainte. Si le résultat du procès est défavorable pour la compagnie, elle doit payer les indemnités et se revanche sur le capitaine. En mer, il a risqué sa vie ; sur terre, il y va de sa réputation et de sa fortune. Quel rude métier et quelle vilaine chose que cebrouillard ! Mais, quant aux passagers, le capitaine Mac-Aulayles rassure. — Nous sommes les plus forts, dit-il, aucun voilier ne tiendra tête au China. S'il y a quelqu'un cette nuit de coulé bas, ce ne sera pas nous. — Ces paroles consolantes rendent à la compagnie toute sa sérénité. Chacun emporte dans sa cabine froide la conscience de sa force et de son impunité. Chacun est fermement résolu à écraser impitoyablement les malheureux qu'il rencontrerait sur son chemin. C'est dans cette disposition farouche que, malgré les gémissements in-
cessants du sifflet d'alarme, nous cherchons et trouvons le sommeil du juste.
(23 mai.^ Le brouillard et le sifflet nous ont tenu compagnie pendant trente-six heures ! Ce matin nous avons revu le soleil et aperçu la terre. En ce moment-ci, huit heures du soir, le China est à l'ancre à la station de la quarantaine. Il fait encore jour; mais, par une analogie frappante avec leurs confrères dEurope, le médecin et l'officier qui nous donneront la pratique soupent en ce moment au sein de leur famille et n'aiment pas à être dérangés. Ce ne sera donc que demain que nous foulerons le sol d'Amérique. On nous prévient d'ailleurs que ces Messieurs ne viendront à bord qu'après leur déjeuner, que les formalités de la douane prendront deux à trois heures, et que nous ne débarquerons pas avant midi. A mon dernier voyage, les choses se sont passées exactement de la même façon. On ajoute ainsi quatorze à dix-huit heures à la durée de la traversée. C'était bien la peine de nous faire courir par les glaces et les brouillards, au risque de nos jours, avec une vitesse de quatorze nœuds à Iheure. Mais il paraît que les allures bureaucrati- ([ues sont les mêmes dans les deux hémisphères. Mon patriotisme se réjouit de nous voir si peu distancés dans le pays du progrès.
Du 24 au 26 mai.
Broadway. — Wallstrect. — Fiflh-Avenue. — Influence de >;ew- York sur les destinées de l'Amérique du Nord.
A New-York, tout est intéressant. Je ne dis pas que tout me charme. On ne se lasse pas de contempler l'activité constante, surexcitée, fiévreuse qui, pendant la matinée, règne à Broadway et à Wallstreet, la vie élégante qui, vers la chute du jour, anime la belle et imposante Cinquième Avenue, sillonnée alors par des flots de piétons désœuvrés et de nombreux équipages. Le luxe des voitures dont beaucoup étalent sur les portières de grands écussons, de trop riches livrées, des carrossiers de grand prix, les toilettes un peu mirobolantes des femmes mieux traitées par la nature que par leurs couturières, tout l'ensemble de ce spectacle pique votre curiosité plus qu'il ne vous satisfait peut-être. On tâche de découvrir le lien moral entre ce faste qui, sur ce sol républicain, ne craint pas de se montrer au grand jour et la soif de l'é^-a-
lité qui est le principe moteur, le but, laiguillou, la récompense et le châtiment des sociétés démocratiques. Sans doute, ce monde fashionable n'est que toléré par le prolétaire, par l'homme en blouse qui le coudoie assez ruclement, par Thomme du quatrième état, comme on dirait en Europe ; mais cette tolérance s'explique par l'espoir que chacun a conçu et qui dans ce pays-ci n'est pas tout à fait chimérique, d'arriver un jour au même degré de prospérité, de voir sa femme, qui aujourd'hui blanchit du linge ou rince des bouteilles dans quelque gin 'palace, étendue nonchalamment le lendemain dans un beau landau, de mener soi-même son gig attelé d'un cheval fringant qui a coûté cinq mille dollars, de s'entourer en un mot de toutes les jouissances matérielles dont l'aspect, en attendant qu'il y arrive à son tour, excite les appétits et l'activité du spectateur bien plus que son envie. C'est là ce qui distingue le démocrate américain du démocrate de la vieille Europe. Ce dernier désespère de monter en grade; donc il tâche de faire descendre les autres. Son mobile moral est l'envie, et son action de niveler ou de détruire. L'Américain veut jouir; pour jouir, il faut qu'à force de travail il puisse gagner de l'argent, ce qui, dans le nouveau monde, est toujours possible et souvent facile. Cela fait, il s'impose aux autres de bonne foi, il se croit devenu l'égal de tous. 11 tâche donc de s'élever. Il cherche l'égalité dans une sphère supérieure à celle où il est né et d'où il part. Le démocrate européen compte arriver à légalité en abaissant les autres à son propre niveau. Des deux démocratismes, je préfère l'amé-
ricain. Mais il paraît qu'ici-bas, en Amérique comme dans notre hémisphère, l'égalité n'est possible qu'en théorie. Cela ne m'a frappé nulle part plus qu'aux États-Unis. Revenons à notre homme en blouse qui se promène dans la F ifth- Avenue entre cinq et six heures du soir. Le spectacle qui se déroule sous ses yeux le fascine sans l'irriter. Il regarde avec une vive et joyeuse émotion. C'est qu'il espère que tout ceci sera un jour à sa portée. Mais cette espérance ne pourra se réaliser qu'à demi. Il lui est possible de faire une grande et princière fortune, de lutter de luxe avec les richards de Wallstreet. Il lui sera difficile, sinon impossible, de pénétrer dans certaines régions. Aux rares relations qu'il aura avec les hommes qui y appartiennent, il ne tardera pas à reconnaître son infériorité. Son fils ou son petit-fils sera peut-être admis un jour, lui-même reste exclu. Mais, comme il forme la majorité, il ne se décourage pas. A force de lutter sourdement, ouvertement, parfois brutalement, il poursuivra, saris jamais pouvoir l'atteindre, l'idéal de l'égalité intellectuelle et sociale.
Il en résulte ceci : Les gens à l'esprit cultivé, aux mœurs élégantes, au goût des traditions historiques et par conséquent des choses d'Europe, se dérobent dans une certaine mesure à la vue du public, forment un monde à part, fuient, parce qu'il leur est hostile, le contact avec la vie réelle, avec les grandes activités qui exploitent ce continent immense, qui en découvrent et font valoir les trésors, qui créent toutes ces merveilles que nous admirons avec raison. Il est permis d'étaler un luxe effréné
parce que les biens matériels sont accessibles à tous. Il n'est pas permis d'exposer, aux regards de la multitude qui sent qu'elle ne pourra jamais s'élever à ces hauteurs, le spectacle des jouissances de l'esprit et des raffinements des mœurs. Ces trésors sont soigneusement cachés, comme les juifs du moyen âge cachaient, comme les hommes considérables de l'Orient cachent encore, l'opulence de leur foyer derrière des murs d'enceinte de pauvre apparence.
Cela fait qu'aux États-Unis nous rencontrons plus • souvent des hommes prétentieux et vulgaires que des gens comme il faut. De là l'opinion si généra- • lement répandue en Europe, et c'est une erreur, que l'Américain du Nord ne sait pas vivre. La vérité est que les parvenus — mais parvenus le plus souvent grâce à leur intelligence, à leur courage, à leur activité — que ces hommes remarquables qui ont eu le temps de faire fortune , mais qui n'ont pas trouvé le moyen de faire eux-mêmes leur éducation, qui sentent leur valeur et souffrent en même temps de se voir exclus du commerce de leurs supérieurs, supérieurs par l'éducation, par les habitudes et par les manières — la vérité est que ces hommes s'imposent partout, tandis que les vrais gentlemen et les vraies ladies mènent une vie comparativement retirée, qu'ils protestent par leur absence contre cette prétendue égalité, et constituent, dans les grandes villes de l'Est, surtout à Boston et à Philadelphie, une société plus exclusive que ne le sont les coteries les plus inaccessibles des cours et des capitales d'Europe.
Dans sa physionomie, New-York reflète d'une manière frappante les traits caractéristiques du grand territoire de l'Union. On dirait que la vie intellectuelle, morale et commerciale de l'Américain se condense ici pour rayonner ensuite à travers les espaces immenses qu'on appelle les États-Unis.
Broadvv^ay est le représentant et le modèle des grandes artères qui relient les différentes portions du continent et jusqu'aux deux Océans. Les grands thoroughfnres de la Cité de Londres, les boulevards de Paris, la Ringstrasse et le dédale des rues et des ruelles de Vienne sont tout, ou presque tout aussi animés que Broadway, mais leur animation est principalement due aux besoins de la ville qu'ils traversent, tandis que la grande artère de la métropole américaine est plus qu'une rue, c'est une route, une route royale qui mène au loin, qui mène partout. Après avoir déversé, à droite et à gauche, hommes et marchandises, il lui en reste encore assez pour alimenter les chemins de fer qui traversent le continent. Les personnes que nous apercevons dans ces véhicules innombrables sont des voyageurs plutôt que des passants. Ils ont l'air inquiet plus qu'affairé. On dirait que tout le monde craint de manquer son train. Sans doute New-York est une vraie ville dans le sens européen du mot, comme Londres, comme Paris, comme Vienne. Mais New-York est plus qu'une ville, c'est en même temps une immense Mation de chemin de fer, un dèpôt^ comme on dit en Amérique, de voyageurs et de marchandises, où se rencontre une population flotlante assez considérable pour imprimera sa phy-
sionomie le cachet de l'agi tation, de la préoccupation, de l'imparfait et du provisoire qui forme un des traits caractéristiques de toutes les villes d'Amérique. Somme toute, Broadway représente le principe de la mobilité.
Passons à \Yallstreet. C'est le quartier de la haute finance. Ici la ressemblance avec la Cité de Londres est incontestable. Les édifices qui sont des maisons de banque, la foule qui se presse dans les rues, l'air qu'on respire, tout sent les millions. Cependant Tanalogie avec .l'Europe n'est . pas complète. De mille pelils symptômes, je n'en cite qu'un seul : Votre banquier ne vous paye pas la somme que vous lui demandez , quelque peu considérable qu'elle soit. Il fait jouer le télégraphe, et, après quelques minutes, l'argent vous est apporté de la banque publique où les fonds de sa maison sont déposés. Rien de plus louable que cette pratique ; car les banques sont de vraies forteresses qui rendent l'escalade et l'effraction impossibles, et qui, surtout en temps d'émeutes, s'il y avait encore des émeutes à craindre à jNew-York, ce dont je doute, donneraient de sérieuses garanties. Mais l'argent est poltron. Il est vrai qu'il est en même temps sagace, et qu'il fait comme tout le monde en Amérique : il pourvoit lui-même à sa sûreté, comme le backivoodman, en transportant ses pénates sur les limites de la civilisation dont il est le pionnier, commence par construire unblockliouse ; comme Yoîiicier chargé de surveiller ou de contenir les Peaux- Rouges, à chaque bivouac, se retranche avec ses hommes derrière des gabions et des fossés.
Nous voilà dans la Cinquième Avenue et, par conséquent, loin du quartier industriel. Ici Toiil se délecte dans la contemplation des richesses acquises. N'examinons pas trop scrupuleusement la valeur artistique de l'architecture pompeuse, surchargée, prétentieuse des édifices qui, à perte de vue, étalent leur magnificence. Ce style d'un goût contesta- }3le a d'ailleurs pénétré en Europe et s'y répand de plus en plus. Belgravia de Londres, la Ringstrasse de Vienne en donnent la meilleure idée. Les architectes de M. Haussmann aussi y ont puisé leurs inspirations, en essayant d'amalgamer ces deux renaissances, la renaissance française et celle toute moderne d'outre-mer. C'est le mignon de Henri III qui tourne au yankee. Mais revenons à Fifth-Avenue. De petits jardins, des touffes vertes tachetées, dans ce beau mois de mai, de blanc, de rouge, de rose, de lilas, enguirlandent les maisons et leur donnent un aspect idéal et poétique. Dans ces groupes d'arbustes, de plantes grasses, de fleurs grimpantes, de pelouses mignonnes coquettement encadrées de balustrades de marbre, il y a de jolis détails. On aime às'y arrêter et à ne pas trop regarder les façades trop riches et trop historiées pour être belles. Dans son ensemble, Fifih-Avenue présente des perspectives grandioses et, dans quelques endroits, offre le spectacle d'un paysage charmant.
Mais ce qui me frappe surtout à New-York, ce sont les nombreux édifices consacrés aux cultes les plus divers. Je ne parle pas de la grande église gothique que les Irlandais font construire en ce moment et dont l'origine appartient évidemment à un autre
ordre de choses et à un autre ordre d'idées. Ce sont les petits temples de toute dénomination, bâtis souvent avec un .irrand déploiement de luxe, dans tous les styles possibles et impossibles, qui fixent mon attention et piquent ma curiosité. De modestes dimensions, ils paraissent encore plus restreints qu'ils ne le sont à côté des habitations monumentales et comparativement vastes qu'ils coudoient. En Europe, le corps massif de la cathédrale , les clochers, les frontons et les toits élevés des autres églises se profilent sur le tiel, dominent les demeures des fidèles, donnent à chaque ville, vue de loin, son cache!: particulier. A New- York, c'est tout le contraire. Contemplée de la rivière ou de Jersey-City où l'on débarque en venant d'Europe, cette métropole déroule devant vous ses masses énormes de briques rouges, grises, jaunâtres. Deux ou trois clochers, tout au plus, s'élèvent au-dessus des toits qui à cette distance se confondent, semblent tous de la même hauteur et se détachent du ciel par une seule et immense ligne horizontale. Les Européens qui arrivent pour la première fois, se demandent comment deux ou trois églises peuvent suffire à un million de chrétiens. Ils reconnaissent leur erreur en pénétrant dans la ville, surtout dans les régions de la Cinquième Avenue où la vie des affaires s'éteint, où elle ne domine pas au moins exclusivement, où elle cède le pas et donne de l'espace aux distractions, au repos, à l'étude et un peu aussi à la méditation et à la prière. Non que toutes ces petites églises impriment à Fifth- Avenue ce cachet de sainteté ou de recueillement qui manque rarement de
NE\V-YOi;K. 29
nous frapper quand nous traversons le parvis d'une de nos cathédrales. Loin de là, le sanctitas loci fait complètement défaut à cette grande et mondaine avenue. Les petites constructions, bien que riches, consacrées au culte n'en forment pour ainsi dire qu'un accessoire. Elles ne sont ouvertes que pendant le service, et le service ne se fait, je crois, que les dimanches. Mais elles existent, et, quelque modestes qu'elles soient, elles constatent Fexistence d'une religion quelconque au fond du coeur de ces richards qui, pendant qu'ils créaient leur fortune par le travail, avaient peu de temps à donner aux aspirations de l'âme, mais qui se rappellent en avoir une depuis qu'ils sont devenus millionnaires. Soit par conviction et par un besoin réel, soit par un sentiment de convenance, de respectahilHy^ ils contribuent alors largement à la formation d'une communauté et à la construction d'une église.
Dans une société dont la partie la plus jeune, la plus énergique, la plus importante, se livre à une course au clocher permanente, il est clair que la vie intérieure est comme assoupie. Elle semble morte, mais elle ne l'est pas. De temps à autre elle se réveille. Les sommes considérables données pour l'érection de temples, les revivais^ ces réunions populaires dans les forêts vierges et dans les prairies du Far-Wisi où la soif de consolations éclate avec une violence extrême, saisit les masses comme une épidémie produit les scènes les plus fantastiques, tantôt tragiques, tantôt burlesques, — ces revivais et les nombreuses églises de Fifih-Avenue sont deux manifestations diverses du même esprit, de l'esprit
religieux, endormi, opprimé, contenu mais non exterminé par le culte du veau d'or qui est la religion officielle, la religion d'État du commis, du mineur, du roulier, du colporteur, en un mot du chercheur de fortune delà jeune Amérique.
Malgré une température caniculaire, nous continuons notre promenade dans les rues de New- York, tantôt en voiture, tantôt en car, tantôt à pied. Ce qui fixe mon attention, cette fois-ci encore plus qu'à ma première visite, et que je n'ai trouvé relevé dans aucune description de New-York, c'est que cette ville, je l'ai dit plus haut , imprime son type à tous les centres de population de l'Union. La prépondérance qu'elle exerce se fonde sur une force de centralisation à laquelle ne saurait résister ni l'esprit et la législation autonomes des États, ni l'extrême mobilité qui est l'essence de la société américaine, ni les espaces presque iUimités dont cette nation dispose et qu'elle s'ingénie à conquérir. Je pourrais multiplier les exemples, mais le moyen d'écrire par une chaleur de -f- 30" R. !
Je viens de parcourir un grand quartier d'assez ordinaire apparence, habité presque exclusivement par les Allemands. C'est là que les émigrés de cette nation, les arrivés de la veille sont accueillis, hébergés, renseignés avant de se diriger vers l'Ouest Ils apportent toute fraîche l'atmosphère du VaUrland. Ils renouvellent celle de leurs compatriotes qui résident ici, et ils les empêchent de se transformer complètement en Yankees. Ceux-ci, de leur côté, plus ou moins revenus des aspirations républicaines qui forment un si puissant élément dans l'émi-
gration allemande, s'étudient, dès l'abord, à désillusionner les nouveaux débarqués , à leur faire entrevoir la réalité des choses, à les préparer en quelque sorte à la nouvelle existence qui les attend. C'est toute une métamorphose qui s'opère, et elle s'accomplit en peu de joui^ et sous l'influonce du milieu de cette grande métropole. Les résultats se feront sentir sur les points les plus éloignés, dans les coins les plus reculés du continent, sous l'ombre des forêts qui encadrent le lac Supérieur, dans les grands greniers de Minesota et de Wisconsin, dans les prairies de Nebraska et d'Arkansas, sur lesbords de la rivière Rouge du Texas, dans les ranchos isolés de rOregon, au fond des gorges verdoyantes de la Sierra Nevada.
A un degré moindre, il en est de même des Irlandais. Je dis moindre, parce que l'enfant de la verte Érin se montre moins accessible aux influences du dehors, parce que partout le Celte se suffit à luimême, et se ferme volontiers, en Angleterre autant qu'en Amérique et en Australie, à Faction de la civilisation moderne. C'est d'ailleurs un fait avéré ({ue les nations qui sont les premières sorties de la barbarie exercent sur les races plus jeunes qu'elles sous ce rapport une sorte de prépondérance. Sur les points où elles se touchent, ce sont toujours les premières qui envahissent, les secondes qui sont envahies, et ceci en dépit de l'égalité qui peut exister entre elles et même de la supériorité politique de ces dernières. Certes les conquêtes que les aînés font sur les cadets de la famille humaine sont fort limitées, mais elles n'en constituent pas moins un
fait positif et incontestable. Ainsi, sur tout le parcours des frontières entre l'Italie et les pro.vinces autrichiennes, c'est l'élément italien qui gagne sur l'allemand et sur le slave, seulement, il est vrai, sur les confins et dans des proportions minimes, mais cependant perceptibles. En Hongrie, vis-à-vis des Magyares et des Slaves, en Bohême et en Illyrie, en Pologne et en Russie, l'Allemand est évidemment et ouvertement le colporteur de la civilisation. Celle des Celtes remonte aux premiers siècles de notre ère, s'il est vrai, comme je le pense, que le christianisme est le seul berceau de la vraie civilisation. A ce point de vue, ils sont les aînés des races anglo-saxonnes et allemandes. Mais, devancés par celles-ci à tout égard, ils n'ont jamais pu faire valoir leur droit d'aînesse, si ce n'est par une résistance passive aux influences de la vie moderne. A New- York, grâce au suffrage universel, ils sont une véritable puissance, et même une puissance formidable. Aux élections, ils obtiennent souvent la majorité. Dans les États, ils forment le principal élément cathoUque et sont les antagonistes-nés des Allemands, pour la plupart protestants. Les émigrés de toute autre nation arrivent avec lïntention de se faire Américains, les fils de l'île verte restent toujours Irlandais. Non qu'ils comptent revenir euxmêmes, tout en admettant cette éventualité, ni faire revenir leurs enfants ; mais, par un lien idéal et mystique, ils restent unis à la patrie ; ils l'ont comme emportée avec eux. L'Océan qui les en sépare n'existe pas pour eux ; c'est tout au plus un ruisseau A un jour donné, Dieu seul sait quand,
ils le passeront, eux les frères américains, comme on les appelle en Irlande, pour apporter la liberté, non dans le sens moderne et européen des libéraux et des démocrates, mais l'indépendance, la séparation d'avec l'Angleterre. Ils combattront et ils vaincront. C'est de ces rêves qu'est rk3 le fénianisme, cette conspiration insaisissable qui résiste aux détectives de la police et aux détachements de l'armée anglaise autant qu'aux exhortations du clergé catholique, et qui constitue pour l'Irlande non moins que pour l'empire britemnique un état de malaise non exempt de dangers. Les Irlandais se laissent donc très-peu influencer par les idées et les habitudes anglo-saxonnes. Néanmoins ils ne leur échappent pas complètement, et c'est encore à New- York que l'Irlandais de l'Irlande se transforme en frère américain.
Les émigrés des autres nations, en traversant cette ville, subissent tous, et à un plus haut degréj des influences analogues.
A ce point de vue, la suprématie de New- York restera assurée aussi longtemps qu'elle formera la tête du pont qui relie les deux continents. Aujourd'hui l'immense majorité des émigrants, le surplus des forces que l'Europe ne peut employer dans son sein, se dirigent sur l'embouchure de l'Hudson, touchent le sol d'Amérique à New-York, y reçoivent les premières impressions et les emportent ensuite sur tous les points du continent.
Ul
Du 26 au 29 mai.
La Saison morte dans la capitale officielle. — Le Traité Alahama jugé par les Américains. — Transformation des idées et des mœurs depuis la guerre civile. — Opinions diverses sur les effets de l'émancipation des nègres. — Prépondérance croissante de l'élément noir dans les États du Sud.
Quiconque veut se faire une idée très-exacte de la capitale officielle des États-Unis sans se donner le trouble de la locomotion, n'a qu'à lire la description de M. Antony Trollope. C'est une vraie photographie ; les couleurs manquent, mais le dessin et la ressemblance sont parfaits. Je regrette presque de ne pas m'en être contenté.
L'air est lourd, la chaleur étouffante. La poussière et les moustiques vous poursuivent impitoyablement. Arlington-house, Thôtel patronné parle monde officiel, le rendez-vous des sénateurs, des hommes politiques, des solliciteurs qui abondent, est certainement un des caravansérails les moins agréables du nouveau monde. J'y passe des nuits blanches
SOUS une moustiquaire qui a le tort de ne pas être imperméable, et les heures les plus chaudes dans les salles du rez-de-chaussée ou sur la véranda. Étendus dans des fauteuils, plusieurs gentlemen tâchent comme moi de traverser le moins péniblement possible la partie la plus intolérable de la journée. Ils fument, ils chiquent, ils fixent leurs regards au plafond, mais ils ne se parlent pas. Un silence morne règne dans ces vastes pièces. On n'entend que le bourdonnement des mouches, quelquefois les pas des garçons plus ou moins colorés et des commissionnaires qui apportent des journaux, des lettres, des télégrammes. De temps à autre, des bouffées d'air chaud amènent de la rue des nuées de poussière. Une atmosphère chargée de toutes sortes d'émanations ajoute aux charmes de la matinée. On m'assure qu'à Buenos-Ayres, et même à Rio de Janeiro, l'été est moins pénible et moins dangereux pour la santé.
Aussi tout le monde s'enfuit. Le président va partir. M, Fish est parti. Le corps diplomatique et les chefs des départements suivent l'exemple. La chambre des représentants est close. Le sénat fermera au premier jour. J'ai assisté à l'une de ses dernières séances. La discussion n'était pas animée. On discutait avec calme et convenance. J'en étais même un peu désappointé; car nous autres Européens, quoique les débats dans nos diverses Chambres ne manquent pas toujours d'une certaine vivacité, nous nous figurons que, sous la coupole du Gapitole américain, on passe son temps à se dire des injures et à se tirer des coups de revolver. Il n'en a rien été.
Deux honorables sénateurs se combattaient avec les armes courtoises d'une déclamation creuse et sonore rappelant un peu le barreau auquel ces hommes politiques ont probablement appartenu. Ils parlaient en élevant et baissant la voix tour à tour. Dans les moments d'éloquence, ils frappaient avec l'index de la main droite sur la paume horizontalement étendue de la main gauche. Pendant qu'ils se livraient à ces joutes, leurs confrères lisaient ou écrivaient, quelques-uns sommeillaient. Personne ne parlait ni ne chuchotait, mais aussi personne ne semblait faire attention aux deux orateurs. Leur présence passait comme inaperçue.
La fin de la session coïncide avec un véritable événement, avec la conclusion d'un traité destiné à préparer la solution de la tédieuse question de l'Alabama, et à resserrer les liens d'amitié un peu relâchés entre la Grande-Bretagne et la République nordaméricaine. Les plénipotentiaires anglais ont quitté Washington, il y a quelques jours seulement. Voilà le grand sujet de conversation. Je l'ai entendu traiter en Angleterre au moment de mon départ, pendant la traversée, à New-York, en chemin de fer, ici, partout. On ne parle guère d'autre chose. Les Anglais que j'ai vus sont unanimes à regretter quelque peu la nécessité où l'on s'est trouvé de faire des concessions, mais ils se félicitent néanmoins de voir disparaître une cause constante de méfiance réciproque et en même temps une cause éventuelle de brouille entre les deux pays. Dans leur esprit, la satisfaction l'emporte sur le dépit. Je me trompe fort, ou c'est là le sentiment qui prédomine en Angleterre.
En Amérique, les hommes politiques me paraissent incertains sur la valeur qu'on doit accorder au traité. Ils se demandent si la solution de toutes les difficultés est réellement assurée. J'ai vu quelques personnages en place, un ou deux sénateurs, le gouverneur de l'un des grands États. Évidemment leur opinion n'est pas arrêtée, ou bien ils ont des raisons pour ne pas la dire. Au sens du grand public, la convention de Washington est, de la part du gouvernement anglais, un acte de déférence, la reconnaissance de la supériorité des forces des États- Unis. L'Angleterre s'est exécutée, elle a capitulé. Ni plus ni moins. Si cette interprétation erronée se répand dans l'Union et prend racine dans les convictions des masses, les dispositions conciliantes qui ont animé les négociateurs britanniques sont évidemment mal comprises, et la convention, tout en écartant les diflicultés existantes, aurait préparé les esprits à des complications futures.
Les Canadiens de leur côté sont mécontents. Pour eux il s'agit de l'éternelle question de la pêche. Ils se disent négligés par les envoyés de lord Granville, abandonnés par la mère patrie, sacrifiés à ses intérêts. Déjà avant mon départ d'Europe, un homme d'État anglais éminent m'a dit : « La séparation du Canada n'est qu'une question de temps. Le traité que l'on vient de conclure accélérera ce moment. Avant quatre ou cinq ans, il se présentera. » Tout e monde sait combien, en Angleterre, l'opinion publique, s'est, dans les derniers temps, familiarisée avec l'idée de la perte des colonies. Quiconque, il y a trente ans, aurait osé toucher cette éventualité eût
été dénoncé, s'il était étranger, comme ennemi, si Anglais, comme coupable de haute trahison. La génération actuelle se place, à un autre point de vue. Elle admet comme inévitable et elle se prépare à voir s'accomplir, au premier coup de canon que la Grande-Bretagne tirera contre un ennemi étranger, la déclaration d'indépendance du Canada et de l'Australie. Les uiilitariens y voient même des avantages ; ils parlent comme des courtisans qui trouvent moyen de féliciter leur souverain à l'occasion de la perte d'une province.
Pendant les trois jours que j'ai passés à Washington, je prenais mes repas à une petite table occupée par un couple, jeune encore et de respectable apparence. C'était le gouverneur d'un des États de l'Ouest et sa femme. Le maître d'hôtel qui, dans la salle à manger, dirige le service et distribue les places avec une autorité suprême, nous avait mis en rapport, ce qui nous permettait de lier conversation. Le gouverneur l'ouvrit par l'interrogatoire d'usage.
« Permettez-moi, disait-il, de vous adresser une question impertinente. De quel pays êtes-vous? Quelle est votre profession ? et qu'est-ce qui vous a amené dans ce grand pays des États-Unis? Que dites-vous de notre Amérique? C'est un beau pays, un grand pays, un très -grand pays, a very big country. »
On lit dans presque tous les livres publiés sur l'Amérique, principalement en Angleterre, que le
Yaiikce esl extrêmement friand de compliments sur son pays, qu il provoque, qu'il déguste avec volupté les louanges les plus exagérées, que la moindre critique, même le silence, blessent ses susceptibilités patriotiques. Cela était vrai naguère ; mais la guerre civile a changé bien des choses. Les esprits ont mûri. Les enfants terribles, les jeunes étourdis sont devenus des hommes sérieux. On visite l'Europe plus qu'autrefois et on a l'esprit trop ouvert pour se complaire, comme par le passé, dans une vaine adoration de soi-même. C'est surtout le cas des habitants de la Nouvelle-Angleterre, où se trouvent les centres de la vie intellectuelle. Les hommes de l'Ouest, et en général les masses, sont moins avancés. Le Sud, autrefois célèbre par l'hospitaUté princière et les goûts aristocratiques des grands planteurs, par les hommes politiques qu'il donnait à la république et dont il formait pour ainsi dire la pépinière, le pauvre Sud n'est en ce moment qu'un corps mutilé, saignant de mille plaies auxquelles le temps seul apportera peut-être la guérison. Il se trouve dans des conditions anormales. Je ne pourrai le visiter et le voir par moi-même. J'en fais donc expressément abstraction en parlant de l'Amérique. Mon gouverneur, homme de l'Ouest, était évidemment de la vieille école ; je n'eus garde de froisser ses susceptibilités. Dans ces conflits des devoirs de la politesse et des exigences de la vérité, situation délicate où je me trouve assez fréquemment, on se tire d'affaire comme on peut, on prodigue les compliments et on les mitigé par des critiques déguisées. Mais votre auditoire ne relève que vos
exclamations d'enthousiasme, et ne prend aucune note des petites malices, des précautions oratoires par lesquelles vous tâchez timidement de satisfaire votre conscience ou d'en étouffer la voix. Au reste, j'ai souvent remarqué que plus l'étranger relève le côté brillant des choses d'Amérique, plus il disposera son interlocuteur à rentrer dans la vérité, à lui indiquer lui-même les vices de la constitution et les plaies de la société aux États-Unis.
« Oui, disait le gouverneur, après avoir complaisamment avalé le plat sucré de mes compliments, oui, nous sommes une grande nation, un glorieux pays. Mais nous sommes malades. Nous souffrons des suites d'une enfance précoce et d'une croissance trop accélérée. Gomme adolescents , nous avons poussé trop vite; arrivés à l'âge mûr, nous avons trop embrassé et nous nous exténuons par un travail exagéré. Il est possible, il n'est pas probable que nous vivions vieux. L'Union, je le crains, n'a pas d'avenir.
ce Vous me demandez, continuait-il, mon opinion sur l'émancipation des nègres. Il est impossible d'en préjuger les effets avec une entière certitude ; mais, selon toutes les probabilités, l'acte de l'émancipation a été l'arrêt de mort de la race noire. Le nègre est paresseux et imprévoyant de sa nature. Libre, il travaille peu ou pas du tout, et il ne se soucie pas du lendemain. J'admets bien des exceptions. Ainsi, depuis l'abolition de l'esclavage dans les États du Sud, les propriétaires des plantations donnent aux noirs des gages, ou, ce qui vaut mieux, leur assurent une quote-part du produit, et ce sys-
tème, dans une mesure fort réduite, marche assez bien. Mais, je le répète, le nègre travailleur et économe l'ait l'exception. Si les dernières récoltes de coton sont abondantes, ce résultat n'est plus, comme autrefois au temps de l'esclavage, dû exclusivement, pas même principalement, mais très-partiellement aux noirs. L'esprit de travail leur fait défaut. Ils ne pourront pas concourir avec les blancs ; ils tomberont dans la pauvreté et bientôt dans la misère. Ils sont imprévoyants et ils sont mauvais parents. Ils ne se sont jamais occupés de leurs enfants. C'était l'affaire du propriétaire qui, désireux de conserver et d'augmenter son capital, sinon par humanité, du moins par intérêt, entourait des plus grands soins les négresses enceintes et leurs enfants. Aujourd'hui la mortalité de ces derniers est effrayante. D'ailleurs, une longue expérience l'a prouvé, dans les États libres, les noirs restaient numériquement stationnaires, ou bien ils diminuaient. Dans les États à esclaves, au contraire, abstraction faite des contingents fournis par la traite, la race noire augmentait dans des proportions étonnantes. Ce fait s'explique par deux causes. D'abord par celle que je viens de mentionner, les soins donnés par les propriétaires aux mères et aux enfants nouveau -nés , ensuite par la prédilection du noir, surtout de la femme noire, pour la couleur blanche. Dans les États du Sud, avant l'abolition de l'esclavage, la presque totalité des mariages se contractait entre noirs. Les unions des femmes ngires avec des blancs, illégitimes etillégales d'ailleurs, formaient l'exception. Aujourd'hui, la loi ne fait plus
obstacle, et l'affluence dans les États du Sud d'un grand nombre de travailleurs américains du Nord, facilitera et augmentera les alliances conjugales entre blancs et noirs. Ainsi, d'un côté, les suites de la paresse et de l'imprévoyance, la misère et les maladies, surtout celles qui enlèvent les enfants, réduiront de plus en plus le chiffre des populations noires. De l'autre côté, le peu de nègres qui, par leur travail, seront parvenus à se créer une existence aisée, tâcheront de marier leurs filles avec des blancs ou du moins avec des gens moins colorés qu'eux-mêmes. Vous le voyez bien, leurs vices et leurs vertus, l'oisiveté et le travail, semblent également conspirer la perte des noirs. »
Pour moi, je me demande : les nègres travaillentils, oui ou non? Toute la question me semble être là. Mais, sur ce point essentiel qui est purement une question de fait, les avis sont partagés. Un homme d'État haut placé dans l'opinion publique de l'Amérique et la représentant à Tune des cours d'Europe m'a dit :
« On avait soutenu et généralement cru que les nègres émancipés ne travailleraient pas. Les dernières récoltes des cotons prouvent que, sous les régimes des gages et du partage des profits, ils sont devenus d'excellents travailleurs. On les avait dits stupides, et maintenant on voit que, doués d'une intelligence remarquable, ils ont le plus grand désir de s'instruire et de faire instruire leurs enfants. » . Le même diplomate m'a confirmé l'importance politique croissante de l'élément noir : « Les partisans de l'émancipation avaient craint que les an-
cicns propriétaires ne parvinssent, par des voies détournées, à éluder la loi et à réduire ce grand aclc [)hilanUiropique à l'état de lettre morte. Pour obvier à ce danger, on a accordé aux noirs le suffrage politique. L'une des conséquences sera que, dans les prochaines élections du Président, ils seront les maîtres de la situation et donneront la solution. Aussi, démocrates et républicains se disputent leurs faveurs et briguent leurs votes. » A quoi il est permis d'ajouter que le président Grant aussi est loin de méconnaître leur importance. Témoin la protection particulière qu'il leur accorde, et, comme suite naturelle, l'affluence constante des noirs au siège du gouvernement. Dans les états du Sud, ils ont plus ou moins le pouvoir en mains. Dans la Caroline du Sud, le vice-président de la législature est un homme de couleur. Notons ce que dit sur cette matière le New^Ytrk Observer :
ce La situation dans la Caroline du Sud est presque intolérable. Elle provient de deux causes : d'abord, les noirs y sont plus nombreux que les blancs ; ensuite, les anciens planteurs se refusent à accepter le régime nouveau et à partager avec les noirs le gouvernement de l'État. Ceci fait que les noirs avec le concours des blancs nouvellement arrivés disposent de la chose publique. Sur cent vingt-cinq membres de la chambre basse de la législature, quatrevingt-dix sont des noirs. La proportion est à peu près la même au sénat. La plupart d'entre eux sont des hommes corrompus et vénaux. Ajoutez que les propriétaires fonciers de la Caroline du Sud ont, par la guerre, perdu tout excepté leurs terres, et
qu'ils manquent d'argent comptant; que les impôts ont été constamment augmentés dans ces dernières années, qu'on les fait peser impitoyablement sur les propriétaires.... » L'article dit de quelle manière on gaspille les revenus publics.
Ces renseignements et d'autres de même nature sont confirmés par tous les hommes du Sud et contestés par la plupart des hommes du Nord que je rencontre. Où est la vérité et comment la trouver? Mais il y a un fait qui est concédé de part et d'autre : c'est que, dans le Sud aujourd'hui, les noirs sont dans une certaine mesure les maîtres des blancs. Dans quelques États ils disposent du pouvoir; dans d'autres, ils forment la majorité aux législatures ; partout ils constituent une véritable puissance, eux qui, il y a quelques années, étaient considérés, dans ces mêmes lieux, comme les êtres infimes de la création. On conçoit les fureurs, le désespoir, les haines accumulés dans le cœur des blancs, non contre leurs anciens esclaves, mais contre le Nord, à leur sens l'auteur de tous ces maux. Aussi nous voyons ce qui se passe dans le Sud : En ce moment, M. Davis parcourt le pays triomphalement. Ses discours électrisent ses auditeurs. Ils se résument dans ces deux mots : silence et espérance ; ce qui veut dire : vengeance quand l'heure sera venue. Les propriétaires s'abstiennent de voter et restent à l'écart, abandonnant ainsi le terrain aux nègres et aux émigrés du Nord. Le gouvernemei^t ne trouve pas d'agents officiels. Ceux qu'il nomme, par exemple, les employés chargés de percevoir les impôts, ou intimidés, ou sympathisant eux-mêmes avec la cause du Sud,
donnent aussitôt leur démission. Les femmes, plus passionnées, plus héroïques encore que leurs maris, entretiennent le feu sacré du patriotisme qui est, aux yeux de la loi, la trahison et la révolte. Yoilà le tableau que m'ont fait des personnes impartiales, des membres du corps diplomatique, des voyageurs arrivant de ces contrées et complètement étrangers aux deux partis. Quelques-unes de ces informations ne sont même pas répudiées par les adversaires des anciens confédérés. Mais, je le répète, ce que tout le monde admet, c'est la prépondérance politique que prend dans le Sud l'élément noir. Cette ^anomalie ne pourra pas durer.
39 et 30 mai.
Les voyageurs du Far-West. — Misères de l'homme seul. — Velléités aristocratiques dans le pays de l'égalité. — La Susquehanna. — La Juniata. — Arrivée à Chicago.
Dans le trajet de New- York à la capitale officielle des États-Unis, il n'y a rien qui frappe l'Européen comme très-nouveau ou très-différent de ce qu'on voit dans nos chemins de fer. Mais, quand on se dirige vers rOuest, la physionomie des voyageurs change graduellement. Les banquiers avec leurs aides, les dames élégantes de Boston, de Philadelphie, de Baltimore, les officiels de Washington, tout ce public à l'aspect cosmopolite qui ressemble assez à ses pairs d'Europe disparaît peu à peu. Il est remplacé par des hommes presque tous jeunes, barbus, mal vêtus, pas très-propres, armés d'un, quelquefois de deux revolvers, portant autour de la ceinture des sacs de laine grossière, vides quand ils se diri-
DE WASHINGTON A CHICAGO. i^l
gent vers le Far-^yest^ remplis d'or quand ils en reviennent. Il y a des farmers à l'aspect moins équivoque, des rouliers qui vont rejoindre, sur les bords du Missouri, à Leavenworth et à Kansas-City, les caravanes confiées à leur direction. Ces derniers sont des personnages importants. L'intrépidité, la persévérance, l'habitude de commander, ne fût-ce qu'aux bouviers qui conduisent leurs attelages, une exubérance de santé, la bonhomie, parfois la brutalité et le sentiment de leur propre valeur sont peints sur leur figure rougie par le whisky et les vents brûlants du Nouveau-Mexique et d'Arizona. Les marchandises qu'ils transportent à Santa-Fé, àPrescott, à San-Diégo, dans la basse Californie, par Je Paso-del-Norte à Chihuahua, valent des millions. Ces hommes affrontent et bravent tous les périls, les Indiens et les monstres du désert, les tourmentes de neige des hauts plateaux, les terribles passages des caîiones. Pour arriver à destination, ils mettent trois, quatre, cinq mois. De loin en loin, ils trouvent des lieux de ravitaillement. Ce sont pour eux, véritables croisés, sauf la croix et la chevalerie, autant de châteaux enchantés où des fées bienfaisantes, sous la forme de belles Indiennes, leur tendent les bras ; où, pendant une halte de quelques jours, toutes les jouissances de ce monde, celles qu'ils savent apprécier, leur font oublier les privations de la route. Quand je passe devant le groupe qu'ils forment dans un coin du wagon, ils me toisent d'un air moitié narquois, moitié bienveillant. Il y a même un peu de pitié dans leurs regards. Pauvre chétif, pensent-ils, à quoi est-il bon? Puis ils me serrent la
main silencieusement et me laissent passer. Il y a aussi des Allemands. Ils se font remarquer par l'éclat de leurs voix, :ar l'Américain, en général, est silencieux et ne s'énonce qu'en chuchotant. Les dames aussi ont changé d'aspect. Comme partout, elles voyagent souvent seules. Mais les toilettes élégantes ont disparu.
On m'a conseillé à New- York de me munir toujours de lettres d'introduction pour les gentlemen à l'office des hôtels et pour les chefs des gares. Déjà , dans un voyage antérieur, j'ai pu expérimenter l'utilité de cette précaution. Le convoi vient d'arriver. C'est une petite ville où vous comptez passer la nuit. Il n'y a qu'un ou deux hôtels, des hôtels monstres, il est vrai, à huit ou douze cents chambres. Mais ils regorgent constamment de passagers. Tout le monde s'élance vers les omnibus qui doivent vous y transporter. D'autres y courent à pied. Quand à vos bagages, vous n'avez pas à vous en occuper, puisque vous avez pris nncheck. On vous les envoie sûrement et promptement. Nous voici arrivés devant le bureau, derrière lequel se tient un gentleman à l'air grave, sinon majestueux; la foule des arrivants se range en queue. Les dames sont servies les premières et dirigées vers les beaux appartements des deux premiers étages. Sous leur égide, les maris ou frères ou tout autre compagnon de voyage du genre masculin jouissent des mêmes privilège?. Mais les hommes seuls sont impitoyablement envoyés aux combles. Il y a d'ailleurs ïelevator qui facilite l'ascension. J'arrive enfin devant le Minos de la localité et lui remets ma lettre de recommandation donnée par son con-
frère de l'hôtel où j'ai passé la nuit précédente. Il la parcourt rapidement, fixe un instant sur moi un regard froid, mais scrutateur; puis il passe outre, et envoie mes compagnons de voyage aux régions aériennes de l'hôtel. Quand tout le monde est pourvu et que je me trouve seul en face de cet être important, il se tourne vers moi ; ses traits se détendent, il me tend la main qu'il serre fortement, et, souriant gracieusement, il me dit: « Maintenant, à nous deux, baron. Yous désirez une bonne chambre, baron. Eh bien, baron, vous l'aurez. » Et il me donne ce qu'il a de mieux à offrir.
Ici une observation, qui d'ailleurs a été mille fois faite. L'Américain a la soif de l'égalité et la manie des titres. Ceux qui peuvent s'appeler sénateur, gouverneur, colonel, général, ne fût-ce que de la milice, et leur nombre est légion, sont constamment nommés par leur titre et jamais par leur nom. On le leur prodigue à l'infini. Celui qui le donne et celui qui le reçoit se sentent également honorés. Quant aux titres nobiliaires, le fruit défendu du républicain américain, ils sont évidemment prononcés avec volupté. Je fais appel aux souvenirs de tous ceux qui ont vu l'Amérique. Ils certifieront que je suis loin d'exagérer. Par analogie, je citerai encore la naïve fierté des anciennes familles qui descendent des premiers émigrants hollandais, des puritains anglais^ des huguenots de France. Je n'ai jamais fait la connaissance d'une personne de cette catégorie, homme ou femme, qui, immédiatement après la présentation, ne m'ait dit : « Je suis d'une très-ancienne famille; mes ancêtres sont arrivés ici, il y a plu? de
deux cents ans. Nous avons en Angleterre des cousins qui siègent à la chambre des Lords; ou bien : nous descendons des huguenots, de gentilshommes !ort bien vus à la cour des rois de France avant la évocation de l'édit de Nantes. » Et les personnes qui le but en blanc m'ont décliné leur généalogie se distinguaient le plus souvent par une éducation parfaite et des manières on ne peut plus polies. Ces anomalies, quelque étranges qu'elles puissent nous sembler, s'expliquent, je pense, moins par la vanité qui trouve d'autres et plus réelles satisfactions, que par l'essence de la nature humaine qui, comme la nature inanimée, ne peut se passer de variété et répudie l'égalité.
Sur les chemins de fer aussi, la lettre d'introduction est fort utile, surtout lorsqu'on voyage seul. Le chef de gare commence l'entretien par une poignée de main, me prodigue le « baron » et m'introduit régulièrement auprès du conducteur du convoi. Ici s'échangent les mêmes cérémonies. Le conducteur me donne mon titre, et je l'appelle mister. C'est l'usage dans le Far-West : on ne se dit pas si7\ mais misfr, sans ajouter le nom, car on n'a pas le temps de s'en enquérir, ou bien on l'a oublié aussitôt. On est homme blanc, américain, cela suffit, car cela constate votre supériorité sur les fauves du désert, sur les Peaux-Rouges des prairies, sur toutes les autres nations du globe, y compris l'Européen. C'est l'espèce à laquelle vous appartenez qui compte, et non l'individu. Vous êtes donc mister, ce qui veut dire maître, maître de la création. Régulièrement et dûment présenté au conducteur, il
me reste une dernière formalité à remplir qui n'est pas la moins importante. Le conducteur m'introduit auprès de Vhomme de couleur. C'est le garçon du wagon. Ici, vu la nuance plus ou moins foncée de son teint, il n'y a pas échange de poignées de mains. On n'en est pas là encore, malgré l'émancipation des noirs. On en fait, il est vrai, des législateurs et même des vice-présidents. A Washington, au siège iu gouvernement central, il leur est permis de se prélasser assez insolemment dans les omnibus, cars et lieux publics, et de ne céder leur place qu'aux femmes de couleur. Mais leur serrer la main ! fi donc! vous n'y songez pas. Le conducteur, en ami, le coloured man, en domestique, se rendent très-utiles, vous cherchent un bon siège, vous font éviter la mauvaise ou dangereuse compagnie en vous plaçant avec les dames, pourvu que vous puissiez vous passer du cigare, vous réservent une «section », c'est-à-dire une fenêtre avec quatre places qui, pendant la nuit, seront transformées en chambres à coucher.
Après un détestable luncheon, pris à la hâte à Baltimore dans une «maison à manger», un eatinghoiise, je m'embarque à la gare du chemin central de Pensylvanie, l'une des diverses lignes qui mènent à l'Ouest. Grâce à la concurrence d'autres voies ferrées, on atteint, comme vitesse, aux limites du possible. Ainsi, à l'heure qu'il est, et pendant que, selon mon habitude, je tâche, malgré d'horribles cahotements, d'inscrire quelques notes dans mon
calepin, nous faisons entre cinquante et soixante milles à l'heure.
Les causeries avec le premier venu font le charme de la vie du touriste. Elles ont sur la lecture l'avantage de vous permettre de faire des questions, et elles ne fatiguent pas les yeux. D'ailleurs il y a des livres ennuyeux; mais pour peu que vous sachiez vous y prendre, il n'existe pas d'être humain duquel on ne puisse extraire une idée, un mot heureux, un renseignement curieux, une appréciation nouvelle. On rencontre parfois, il est vrai, des natures obtuses et comme cuirassées.. Rien n'y pénètre. Mais mettez-les sur un chapitre qui les intéresse, et elles se déboutonneront. Demandez-leur, par exemple, leur biographie, soyez sûr qu'elles parleront, sinon avec abandon, certainement avec plaisir, et toujours avec profit pour vous, si vous savez en tirer parti. Il n'y a que les repris de justice ou les demi-vertus, voyageant sous l'incognito d'une veuve éplorée, qui trouveront vos questions indiscrètes.
Dans la haute société, qui partout touche plus ou moins au pouvoir, la frivolité et les petits cancans, ces habitués du salon, font une concurrence redoutable aux conversations sérieuses, et, quand on sort des banalités, la réserve imposée à chacun par sa situation, une arrière-pensée que l'on craint de trahir, mille égards divers forment souvent obstacle au libre échange des idées. Ces entretiens ont besoin d'être mis sur l'alambic et de passer par des procédés chimiques avant de donner un résultat.
Les régions mitoyennes offrent partout un vaste
champ àrobservation. On y trouve plus d'instruction que dans les classes supérieures et plus de variété, mais moins de connaissance du cœur humain et de la vie réelle, et Ihorizon de chacun y est nécessairement plus borné, parce que c'est le monde des spécialités. Le savant, l'artiste, le marchand, l'industriel, aussi longtemps qu'ils vous parlent des matières qui forment le ressort de leur activité, peuvent vous donner de précieuses informations. Les hommes les moins intéressants sont les commisvoyageurs. Si encore ils voulaient vous entretenir de leur pacotille, mais ils parlent politique ; chacun d'eux, ordinairement, dit avec un entier abandon ce qu'il pense et sent, et chacun pense et sent ce qu'il a lu le matin dans son journal. Ces hommes — j'admets naturellement des exceptions — sont étonnants. Ils savent littéralement tout. Les ministres dirigeants des grandes puissances n'ont pas de secrets pour eux. En hommes sensés, à moins d'être gantiers, ils hésiteraient à donner une opinion sur un gant, mais en diplomatie ils se croient passés maîtres.
C'est parmi les gens du peuple que l'on peut glaner avec le plus de fruit. Les naïves confidences d'un paysan de nos Alpes autrichiennes, d'une vieille servante d'auberge dans quelque petite ville d'Allemagne ou des Pyrénées; la conversation du curé, du chirurgien, le sangrador^ comme on l'appelle, et de l'alcade d'un vieux bourg de la Sierra- Morena réunis en tertulia chez le pharmacien de la localité; le bavardage de la jeune fille aux traits classiques, à la taille svelte enveloppée de guenilles
noires, qui me précède avec la démarche d'une canéphore au fond d'un tourbière irlandaise; l'autobiographie d'un ouvrier de fabrique ou d'un garçon de bureau, ont rarement manqué de m'intéresser ; ils m'ont souvent frappé par la grandeur et la nouveauté des aperçus, répandu des flots de lumière sur des questions complexes et obscures, provoqué tour à tour des larmes d'attendrissement et d'irrésistibles éclats de rire. Et, même dans les plus ordinaires causeries de ce genre, il y a toujours une petite trouvaille à faire. L'historien, pour comprendre l'esprit du siècle qui l'occupe, doit consulter le jugement des contemporains; le touriste, pour voyager avec fruit, doit écouter les gens du pays et les faire parler sur eux-mêmes. C'est la méthode que j'ai toujours suivie et que je suivrai aussi dans ma promenade autour du monde.
Le convoi ralentit le pas. Nous ne courons plus que trente ou trente-cinq milles à l'heure. C'est, en Angleterre, la grande vitesse des trains express. Nous sommes arrivés dans la vallée de la Susquehanna, et le Pensylcania central suit en serpentant les bords boisés, accidentés, tantôt solitaires, tantôt animés par des villages, par des usines, des fermes et des cottages, de cette belle et poétique rivière. Le paysage offre une grande variété. Ici aucune trace de culture. Au-dessus d'un épais taillis de buissons en fleurs s'élèvent des ormes ébranchés, des conifères de différentes espèces, toujours sveltes, élancées et maigres comme l'homme de race anglo-amé-
ricaine. Entre ce double rideau, la Susquehanna, bleu-verdâtre comme la turquoise, affecte les allures d'un torrent, se précipite en bondissant contre les mille blocs de granit semés dans son lit, les entoure de cercles écumants, reprend sa course toute haletante, puis, comme honteuse de ses impuissantes colères, la ralentit, retrouve sa sérénité, caresse en passant les branches des rosiers sauvages penchés sur ses ondes limpides et fuyantes. C'est bien là le type du sol classique où eurent lieu les premières rencontres entre l'homme blanc et l'homme rouge, ces scènes émouvantes si bien peintes par Gooper. Au reste, ces contrées n'ont jamais vu couler le sang. Elles sont le théâtre des paisibles conquêtes de William Penn. L'imagination aime à s'arrêter à ces temps, éloignés déjà, où le Far-West comm ençait aux portes de Philadelphie et de la nouvelle Amsterdam qui est devenue New-York. Pour s'en convaincre, on n'a qu'à doubler ce petit promontoire. Dans la vallée où nous pénétrons, plus large, plus ouverte dans l'intérieur des terres, la civilisation déroule ses richesses, ses champs cultivés, ses usines fumantes, ses bourgs et villages aux maisonnettes proprettes, uniformément bâties sur le même modèle, ses fermes entourées de plantations, le tout offrant l'aspect de l'activité prospère et de la lutte, non encore complètement victorieuse, de l'homme policé avec la nature sauvage. Mais avancez de quelques pas, et vous retombez dans les régions incultes. Oui, c'est cette lutte qui imprime son cachet à la vallée de la Susquehanna, et sn a fait l'exact représentant du grand État que cette rivière
parcourt dans toute sa largeur. La Pensylvanie possède l'industrie la plus développée des États- Unis, et exploite avec un succès persistant ses immenses richesses minérales qui sont le fer et la houille. Mais, malgré la protection qu'elle réclame et obtient pour ses produits, malgré l'accroissement constant de sa population, trois quarts de son territoire manquent encore de culture, et là, comme sur les bords enchanteurs de la Susquehanna, le bruit et l'animation de toutes les activités de la vie moderne alternent avec le silence et la solitude du désert.
Dans l'après-midi, nous avions traversé Harrisburg. Maintenant le soleil baisse et inonde de ses teintes roses les bords idylliques de la Juniata. Les habitations semblent plus nombreuses que sur la Susquehanna. Les villages se succèdent plus fréquemment, et, çà et là, on aperçoit, entourées de jardins soigneusement tenus, des villas d'une construction plus ou moins prétentieuse, mais qui font plaisir, parce quelles donnent au voyageur européen l'illusion de se croire dans son vieux monde. Cette rivière aussi a ses lieux solitaires, et ils ne sont pas les moins beaux. Une douce et poétique mélancohe plane sur eux. Si la Susquehanna tient de l'épopée, la Juniata plus modeste rappelle les églogues de Garcilaso :
Corrid sin dueïo lagrimas corrientes.
A dix heures de la nuit, il y a grande commotion dans les wagons. Tout le monde se précipite sur les plates-formes pour s'extasier, avec l'aide d'un ma-
gnifique clair de lune, autant sur la beauté du paysage, qui m'a paru médiocre, que sur la hardiesse, dont je n'ai pu juger, de la construction du chemin de fer. Nous nous engageons dans la gorge de Jack's Mountain, et peu après nous franchissons les Sideling-Hills, c'est-à-dire une chaîne des Alleghanies, le partage des eaux entre l'Atlantique et le golfe du Mexique. La descente donne le frisson. Heureusement elle est de courte durée. La nuit est avancée, les passagers se disposent à chercher le sommeil. Dans les wagons à lits, les fauteuils sont rapidement transformés en couchettes. Des planches les séparent les unes des autres. Un rideau lourd les ferme du côté du couloir du miheu. Chaque fenêtre fournit la place pour deux lits superposés, à moins que le voyageur n'ait loué une section, c'està-dire une fenêtre entière. C'est sous la protection du rideau qu'hommes et femmes, indistinctement, font leur toilette de nuit, attachent avec des épingles un foulard sur l'oreiller trop banal, livré par l'administration, se glissent ou se hissent dans leur lit, tâchent enfin de dormir malgré le bruit, le cahotement, la poussière, l'atmosphère étouffante et nauséabonde qui remplit cet infernal dortoir. Pour ma part, je n'essayerai même pas de suivre l'exemple général. Quoique possesseur d'une section, je me décide à bivouaquer bravement sur les marche-pieds de la plate-forme. La nuit est superbe; la pleine lune inonde le pays de ses clartés argentées. A perte de vue, le chemin de fer le sillonne en ligne droite, ce qui nous permet, pendant la plus grande partie de la nuit, de courir avec une extrême rapi-
dite. A deux pieds au-dessous de moi, tout le long des rails, les petits cailloux, étincelants comme une rivière de diamants, présentent à l'œil l'aspect d'une cataracte horizontale. En passant sur des ponts en tres' tlework, il y a des ondulations semblables au roulis d'un bâtiment par une mer houleuse. Mais je m'accroche fortement à la balustrade, et je me dis que, somme toute, sur cette ligne, une des plus mal famées des États, la grande pluralité des convois arrivent pourtant à destination. De temps à autre les breakmen s'élancent sur la plate-forme, brident les roues et disparaissent aussitôt en se précipitant dans le wagon suivant. A les voir courir, on dirait qu'il s'agit de vie ou de mort. Le conducteur aussi passe et repasse, jamais sans m'adresser un sourire gracieux ou un mot aimable comme : 7iow baron^ ou îoeïlbaroii, ou ne vous endormez pas, baron. Quelquefois, pour varier, il ne dit rien, mais il m'applique en silence une poignée de main. Chaque fois que je l'aperçois, je lui demande : « Combien, mister ? » et la réponse est constamment : Sixty. « Soixante milles à l'heure ! »
Il commence à faire jour et à faire frais. Je me décide à rentrer dans le wagon. Les hommes de couleur sont déjà occupés à éloigner les matelas. Dans la rotonde, sorte de vestibule dont les voitures à lits sont ordinairement pourvues, les passagers font queue devant un petit et mesquin lavabo. Un .autre est réservé à l'usage des dames. Celles-ci, ■avec une loua)Die absence de coquetterie, mais que je n'oserai recommander aux femmes qui aiment à plaire, arrivent une à une en robe de chambre,
portant leur chignon dans leurs mains, et trouvent moyen de faire très-convenablement, en présence de tous, une toilette assez incomplète.
A deux heures du matin nous avions dépassé Pittsburg. A neuf heures on nous fait déjeuner à Glastine. Le convoi traverse rapidement les forêts, d'assez maigre apparence, de l'Ohio. A midi nous sommes au fort Wayne, et, à cinq heures, après avoir parcouru l'Indiana dans toute sa largeur, nous arrivons sur les confins de l'Illinois. Le pays est une plaine limitée seulement par l'horizon. De basses ondulations ne suffi -ent pas pour rompre la monotonie qui plane sur ces régions solitaires, fort peu cultivées et dépourvues de tout ce qui pourrait charmer l'œil. Enfin le lac Michigan est en vue. Semblable vers le nord à l'Océan, il présente, avec ses dunes et ses bords plats et sablonneux, l'image de la plus prosaïque désolation.
A six heures précises, saturés de poussière, accablés par la chaleur et assez fatigués, mais sans contusion ni fracture, nous entrons sains et saufs dans la gare de Chicago.
Du 30 mai au 1" juin.
Physionomie de Chicago. — Importance croissante de l'élément allemand. — Les grands caravansérails. — Économie des forces humaines. — Supériorité, aux États-Unis, des couches inférieures de la société. — Chicago, le grand emporium de l'Ouest. — Michlgan-Avenue. — Une maison ambulante. — Le général Sheridan. — Mode et caractère des voyageurs d'Europe. — La femme dans la famille.
Je descends à Shermanhouse , prototype des grands hôtels américains. Grâce à une lettre d'introduction, le gentleman à l'office est on ne peut plus affable et m'assigne une bonne ctiambre au premier, munie d'un cabinet de bain dont les conduits d'eau sont, comme toujours, bouchés, mais que l'homme noir du « quarter » me promet de faire raccommoder.
En attendant, je flâne dans les rues. La chaleur est encore accablante, et le premier aspect de Chicago peu encourageant pour les désœuvrés. C'est l'heure où l'on ferme les boutiques et les ateliers. Des flots douvriers — hommes, femmes et enfants,
— de garçons de boutique, de commis, passent à pied, en onmibus, en tramway, suivant presque tous la même direction, c'est-à-dire s'éloignant en toute hâte pour gagner leur modeste domicile dans les quartiers éloignés de la ville. Tous ont l'air triste, préoccupé, exténué de fatigue.
Les rues ressemblent à celles des autres villes d'Amérique. Les maisons, il est vrai, sont bâties en bois \ mais elles affectent la construction en briques et en pierre. Des nuées charbonneuses sortent des innombrables cheminées de fabrique, s'engouffrent dans les rues, jettent leurs ombres noires sur les devantures brillantes des boutiques, sur les lettres dorées des annonces qui couvrent les façades jusqu'aux combles, sur la foule qui, la tête inclinée, d'un pas cadencé, et balançant les bras comme des pendules, fuit en silence les lieux qui, pendant la journée, ont vu couler sa sueur. Par moments, le soleil déchire le baldaquin lugubre que l'industrie a étendu sur la capitale du travail ; mais ces lumières soudaines, passagères, saccadées, loin d'égayer la scène, en font au contraire ressortir la tristesse. Dans toutes les grandes artères, et à perte de vue, s'élèvent les mâts gigantesques du télégraphe. Ils sont fort rapprochés et se terminent en une double croix d'évêque, seul genre de croix qu'on aperçoive en ces lieux dont le Dieu est l'argent.
Je me mêle à la foule qui m'entraîne. Je tâche de lire dans les physionomies et j'y trouve partout la
1. Peu de mois après ma visite, un incendie a, comme on sait, réduit en cendres près de trois quarts de la capitale de l'Ouest.
même expression. Chacun est pressé, ne fût-ce que pour gagner son foyer le plus tôt possible, d'économiser les quelques heures du repos, après avoir tiré le plus grand parti possible des longues heures du travail. Chacun semble soupçonner dans son voisin un concurrent. Cette foule porte le cachet de l'isolement. Le milieu moral où elle vit n'est pas la charité, c'est la rivahté.
La nuit tombe et les rues commencent à se dépeupler. Partout j'entends parler lallemand, et je tâche de lier conversation avec quelques-uns de mes compatriotes. Ce n'est qu'après m'avoir regardé d'un air plus inquiet que curieux que la bonhomie allemande l'emporte sur la réserve anglo-américaine. Mais alors on se déboutonne, on répond volontiers à mes questions. Ah ! avec quel élan ils parlent de la dernière guerre ! L'orgueil national, l'enivrement de la victoire, se peignent sur ces honnêtes et bourgeoises physionomies. Les succès de leurs frères allemands d'outre-mer ont été pour eux autant de révélations ; ils ont relevé leur moral , ravivé leur énergie, et fait naître en eux des aspirations nouvelles, qui, au sens des Américains, sont incompatibles avec la constitution des États-Unis. Jusqu'ici, de tous les émigrants, les Allemands étaient ceux qui se confondaient le plus promptement, qui mettaient même du prix à se confondre avec la nation anglo-saxonne, la base des populations dans les États de TEst. J'ai pu m'en convaincre l'année cassée en me rendant au Niagara. Partout mes compatriotes immigrés dans les dix ou quinze dernières années parlaient allemand à leurs enfants, et ceux-ci ré-
pondaient en anglais. On sait que la troisième génération, à part quelques usages du Vaterland, à part le goût de la musique et le goût de la bière, est complètement américanisée. Gela se passait partout ainsi, excepté en Pensylvanie où les Allemands forment des communautés plus considérables et ont par conséquent conservé plus qu'ailleurs les traditions, les mœurs, et, quoique fort dénaturée, la langue de leur pays. Aujourd'hui, sous l'impulsion d'une réaction soudaine, violente, et selon tolite probabilité durable, l'élément allemand est sorti de l'état de résignation passive dans lequel il s'était complu si longtemps. Il est fier de sa nationalité ; il compte la conserver, la cultiver, la revendiquer. Ce sont des gens qui, subitement parvenus à reconnaître, à découvrir, pour ainsi dire, leur propre valeur, sont naturellement portés à s'en exagérer la portée, à devenir difficiles à vivre, à se brouiller avec leurs amis. C'est ce qu'on com^mence à craindre dans les régions officielles de Washington. C'est ce qu'on prévoit à New-York, où j'entendais même prêter aux Allemands l'intention déformer un élément distinct, de se constituer politiquement au sein de la fédération américaine. Pour ma part, je suis loin de partager ces inquiétudes. Je nous connais. Nous autres Allemands, nous sommes enthousiastes, on nous dit même doués de plus d'imagination et de logique que de sens et d'instinct politiques. Nous sommes souvent doctrinaires, et nous aimons toujours à endoctriner; mais nous ne péchons pas par un excès de vanité et nous ne sommes pas portés à l'exagération. Nous ne sommes pas, je le crains, une na-
tion aimable. Nous aimons trop à avoir raison. Un Américain m'a dit : « Je suis moi-même d'origine allemande, mais je n'aime pas les Allemands. Ils sont sales, ils sont ergoteurs et ils battent leurs femmes *. » Hélas! de l'Atlantique au Pacifique, ils .ont celte réputation. iMais plus on avance vers l'Ouest de ce continent, plus on est frappé des traces qu'ils laissent sur leur passage, des résultats merveilleux obtenus grâce à leur intelligence, à leur activité, à le\ir persévérance ; de la grande place qu'ils occupent déjà dans le nouveau monde, de la mission plus importante qu'ils semblent appelés à y remplir.
En m abandonnant à ces réflexions, je passe sous des pavillons de dimensions colossales que la brise du soir agite doucement. C'est le drapeau du Vaterland. Je le vois flotter au-dessus de l'hôtel de ville, de tous les édifices publics et d'un très-grand nombre de maisons particulières. C'est que les frères germaniques ont célébré hier avec une pompe inouïe la conclusion de la paix de Versailles, c'est-à-dire leurs victoires, et la municipalité a bien dû leur prêter son concours, puisqu'ils forment à Chicago le quart, sinon le tiers de la population.
Il fait nuit close. Les rues mal éclairées sont complètement désertes. Les Allemands remplissent les Bierhauser; ils y vident leurs choppes, et s'amusent à écouter les sons discordants de petites bandes peu dignes de la nation qui a par excellence le culte et le don de la musique. Sur d'autres points, on
1. Voir Jules Froebel, dont le jugement n'est pas suspect. Aus Amerika, 1857.
chante en chœur; ce sont des voix veloutées et mélodieuses telles que l'Allemagne les produit; on converse, c'est-à-dire tout le monde parle très-haut et à la fois.
Les Américains se pressent aux abords et dans les vestibules des grands hôtels où tout le monde a son entrée libre. A tout moment, des omnibus viennent déverser, à la porte, des voyageurs qui forment aussitôt queue, attendent patiemment et silencieusement, avancent lentement, reçoivent enfin des mains du gentleman at the office la clef de la chambre où ils passeront la nuit. En même temps, des masses de coffres semblables à des murs cyclopéens se font et se défont avec une promptitude miraculeuse. Les porters, en manches de chemise, manient ces fardeaux avec une facilité étonnante. Ce sont tous des Irlandais. Ils se distinguent des Américains par leur air enjoué, et, vis-à-vis des passagers, parleurs manières comparativement respectueuses. Il se font remarquer aussi par la puissance et les dimensions herculéennes de leurs membres. L'Américain, me dit-on, n'est pas propre pour le métier de porter. Il manque des forces nécessaires, et sa santé ne saurait résister à cet excès de travail.
Un grand nombre de billards, tous occupés pendant la soirée et fort avant dans la nuit, remplissent le bar-room. Cette basse mais vaste pièce occupe une partie du sous-sol et est éclairée a giorno par des flammes de gaz qui augmentent la chaleur et marient agréablement leurs exhalaisons infectes avec les vapeurs des boissons alcooliques que le barman dispense. Des groupes d'hommes se tiennent debout
devant ce personnage important, admirable surtout quand il prépare de la limonade. Il délaie le sucre dans de Teau, ajoute le jus du fruit après l'en avoir extrait en un clin d'œil au moyen d'une petite presse qui ressemble à un casse-noisettes, y place des morceaux de glace pure comme le cristal de roche et, en passant et repassant le liquide du verre dans un gobelet de mêlai, en accélère la congélation. C'est l'allaire de quelques instants.
Enfin je monte dans mon appartement sans profiler de Velevator^ puisque j'ai le privilège de loger au premier. J'allume, non sans peine, les becs de gaz et je prépare mon bain. Malheureusement, à peine suis-je plongé dans l'eau tiède, le gaz s'éteint, s'échappe par le robinet laissé ouvert par mégarde et remplit ma chambre d'une odeur méphitique. Je m'élance hors de la baignoire et j'ai la mauvaise fortune d'en déranger le bouchon. Les allumettes refusent leur service, carmes mains sont mouillées. Je me borne donc à fermer le robinet et à rechercher ma baignoire au milieu des ténèbres. Mais, grand Dieu ! l'eau s'est écoulée, et me voilà sans lumière, sans bain et sans vêten^ent, incapable aussi de trouver la sonnette. D'ailleurs a-t-on jamais vu en Amérique qu'un garçon y réponde? La moralité de cette petite mésaventure est qu'il faut tout apprendre, même à se servir des mille inventions , aussi pratiques qu'ingénieuses, qui constituent ce qu'on appelle le confort des hôtels américains et qui ont toutes pour but d'économiser le travail, de réduire au minimum le nombre du personnel, de rendre le voyageur indépendant en le mettant à même, moyen-
liant des procédés mécaniques, de se suffire tout seul. On le sert à table, on fait sa chambre et on nettoie ses chaussures; mais on calcule qu'il brosse ses habits, et on devine qu'il sait manier les robinets des becs de gaz, de l'eau chaude et de l'eau froide. Les auberges sont toutes construites, montées, arrangées sur le même modèle. Les repas sont copieux et médiocres. On mange à la hâte et en silence. Les garçons, des hommes de couleur, vous servent d'un air distrait et maussade, à moins que vous ne leur soyez recommandé par le maître d'hôtel auprès duquel vous avez été introduit par le gentleman de l'office. En ce cas, ils attendent une petite gratification, vous sourient gracieusement, deviennent même respectueux, et vous apportent des friandises, des niceties^ qui ne paraissent pas sur le menu. Il n'y a ni addition, ni petite dépense. Tout est abondant, la ventilation excellente, l'ensemble de la vie d'auberge pratique et désagréable.
Dans les principales rues de Chicago et d'autres villes de l'Ouest, de forts anneaux de fer sont scellés dans le pavé le long des trottoirs. Ils servent à attacher les chevaux. C'est la manière de se passer de palefrenier et de cocher. Épargner les forces de l'homme et le temps, n'en perdre absolument rien, en tirer le plus grand parti possible, voilà la ieu- <lance essentiellement américaine dont on trouve les traces à chaque pas que l'on fait. Tout le monde s'y prête volontiers, ou plutôt c'est une loi suprême à laquelle personne ne saurait se soustraire. Devant elle disparaissent la fausse honte, le respect humain, les préjugés qui, dans les sphères élevées et
moyennes du vieux monde, interdisent encore le travail manuel. Sans doute, le raffinement de nos existences s'évanouit sous l'influence de cette fraîche mais âpre atmosphère, et je ne pense pas qu'un homme d'un certain âgo, habitué aux douceurs, à l'élégance et à l'urbanité de nos mœurs, puisse s'y plaire réellement. Même les Américains qui ont vécu quelque temps en France, en Angleterre, en Allemag.^e, en revenant chez eux conservent de longs et souvent d'ineffaçables regrets.
Ce sont les classes inférieures qui gagnent le plus à ce système, car il met à la disposition de tous, à peu de frais, des jouissances matérielles et intellectuelles qui relèvent le moral, et qui, en Europe, sont le privilège des couches élevées de la société. Aussi, quand un émigrant européen, sorti des rangs du peuple et parvenu à l'aisance, retourne dans son pays, il ne s'y plaît guère, et reprend le plus souvent le chemin de l'Amérique. J'ai rencontré quelques Italiens exerçant, dans les états du Pacifique, le métier de colporteurs. Ils revenaient de Turin. L'un d'eux m'a dit : « Nous sommes environ quatre cents Italiens dans la Nevada et en Californie. Plus ou moins, nous faisons tous de bonnes affaires. Vingt-quatre, les malles pleines d'argent, sont retournés dans leur village, mais la vie d'Europe leur a tant déplu, qu'à l'exception de trois, tous sont retournés en Californie. Cela s'expHque aisément. Nous ne pouvons hanter les signori, et nous Dévouions pas vivre avec nos semblables, parce que nous nous sommes, sans nous en douter, élevés audessus d'eux. Nous nous sentons isolés; la tris-
tesse nous gagne, et nous repartons pour l'Amérique. »
La matinée est superbe, le ciel sans nuages et de ce bleu métallique propre aux régions centrales de ce continent. Le soleil est impitoyable. Même les bandes noires de la vapeur qui s'échappe des cheminées des manufactures ne sauraient lui résister. L'hoftime seul ose le braver. En effet, l'animation des rues dépasse tout ce que j'ai vu en ce genre, même dans les grands centres industriels et commerciaux de l'Angleterre. Elle est tout empreinte de la couleur locale. On y reconnaît les deux branches d'activité qui donnent à Chicago sa grande importance. Cette ville, quoiqu'elle ne date cjue de 1855, ( ompte aujourd'hui trois cent mille habitants. Bâtie sur un marais, l'air était malsain. On a obvié à cet inconvénient en soulevant les maisons au moyen de manivelles sans avoir recours à la vapeur, et sans déranger les locataires. Beaucoup de maisons furent transportées tout entières d'un bout de la ville à l'autre. Chicago est devenu le grand entrepôt des blés du Minesota et du Wisconsin et le centre où toutes les populations des États appelés encore de l'Ouest et qui devraient s'appeler États du Centre depuis que la Californie et l'Oregon ontété annexés, se pourvoient des denrées et marchandises, des dry goods dont ils ont besoin. Par eau et sur les rails, le blé arrive en quantités prodigieuses. C'est ici que le produit des inépuisables greniers des États voisins devient matière à spéculation, est acheté et
vendu, déposé dans les magasins, embarqué au moment propice , soit sur les bateaux du lac, soit sur les wagons des chemins de fer. C'est d'ici qu'il s'écoule vers les États de l'Est et l'Europe. Les procédés mécaniques qui servent à faciliter ces opérations, les elevators et les immenses dépôts font la gloire et contribuent à la richesse des habitants.
Le petit commerce, avec les innombrables colporteurs qui viennent ici acheter leur pacotille, est une autre source de prospérité. Pendant longtemps, Cincinnati et Saint-Louis ont lutté contre cette formidable concurrence. Aujourd'hui, la prépondérance de Chicago est assurée et d'autant mieux établie qu'elle se fonde principalement sur les avantages de la situation géographique de cette ville.
Je tâche de gagner les bords du lac, espérant y trouver un peu de fraîcheur. Yaine illusion ! Aucune brise n'agite cette immense nappe d'eau qui, immobile et silencieuse, reflète le ciel et le soleil, et répand d'insupportables clartés. Le chemin de fer en traverse l'extrémité comme sur des béquilles. Au delà, quelques grands vapeurs attendent leur cargaison. Plus loin, un steamer dessine sur l'horizon sa noire silhouette. Malgré le soleil qui le dore, il y a dans ce paysage je ne sais quoi de mélancolique. C'est peut-être 1^ contraste entre la vie que je viens de quitter et la solitude inhospitalière qui sedéroule devant moi. C'est d'ailleurs l'un des traits particuliers à la physionomie de ce continent. Vous êtes plongé dans l'admiration du progrès de la civilisation, puis vous avancez d'un pas. vous tournez un. coin, et vous tombez en pleine sauvagerie. Les ré-
sultats obtenus, grâce au génie, à la hardiesse, au sens pratique de cette nation, jugés en eux-mêmes, sont étonnants. Mais ils se rapetissent singulièrement si vous les comparez avec ce qui reste à faire. Je m'engage dans une grande avenue bordée d'un côté par le lac, de l'autre par de magnifiques constructions. C'est la célèbre Michigan-Avenue , le quartier de la Plutocratie. Dans ces maisons fastueuses, toutes de bois, mais recouvertes de plâtre et bâties dans les styles les plus divers, italien, classique et baroque, gothique, roman, presque toutes entourées ou précédées de jolis petits jardins, habitent les familles des hommes qui, en peu d'années, ont gagné des millions, qui, s'ils les ont perdus, ont recommencé la vie et refait leur fortune. Plus haut, l'avenue quitte les bords du lac et devient rue. Il y a des maisons des deux côtés, en partie moins vastes et moins opulentes, mais portant toutes le cachet de l'aisance et se distinguant plus ou moins par une architecture pastorale et champêtre. J'ai marché plus d'une heure et je ne suis pas encore au bout. Ici on se croit à la campagne. On n'aperçoit que des femmes et des enfants, trèspeu de voitures et pas d'omnibus. Tout respire la retraite et le désœuvrement. Des babies jouent dans les petits jardins. Des dames en toilettes élégantes reposent sous les vérandas, se bercent sur de larges fauteuils, tiennent dans une main l'éventail, dans l'autre un roman. Un objet me frappe. C'est une maison située au milieu de la rue. Quelle étrange fantaisie! Mais non, cette maison se meut, marche, s'approche. Bientôt le doute n'est plus possible. Fia-
cée sur des tréteaux qui reposent sur des cylinc/res, un cheval et trois hommes, au moyen d'un cabestan, suffisent à la besogne. Je m'arrête tout ébahi et je laisse passer ce singulier promeneur. C'est un édifice à deux étages de style ogival. Une véranda en fleur s'agite sous le léger cahotement des cylindres. La cheminée fume. On fait la cuisine. D'une fenêtre ouverte descend le son d'un piano. Un air de la Traviata vient se confondre avec le grincement des poutres qui supportent l'habitation ambulante.
Je m'arrête devant une petite maison à deux étages n'ayant que trois fenêtres de front, fraîche, coquette et toute neuve. Quelques marches conduisent à la porte qu'un altique protège imparfaitement. Pendant que j'attends qu'on ouvre, je risque d'être asphyxié. Quelle fournaise ! C'est à la fois Tété des tropiques, moins ses moiteurs, et l'été des régions boréales, moins ses brises qui vous restaurent. On me fait entrer dans un salon qui prend toute la profondeur de la maison. J'y trouve de l'élégance, de la simplicité et un air militaire à ne pas s'y méprendre.
Je suis chez le général Sheridan.
J'avais fait avec lui la traversée d'Europe, et, l'hiver dernier, je fai aperçu à son passage par Rome. Il me fait le plus cordial accueil et je le revois avec un vif plaisir. Grant, Sherman, Sheridan! voilà les trois astres, les trois héros qui ont brisé la confédération et, tant bien que mal, ressoudé avec leurs épées les deux moitiés de l'Union.
Le général Sheridan, d'origine irlandaise, est sorti de l'école militaire de Westpoint. Comme la plupart
des élèves de ce célèbre établissement, il réunit à des connaissances solides une tenue martiale et les manières du gentleman, je dirais les manières européennes qui en général distinguent les officiers de l'armée des États-Unis. Si, sans le connaître, je l'avais rencontré dans la rue, à en juger seulement par sa tournure, je l'aurais pris pour un général autrichien. Il n'a que trente-huit ans. Par une faveur spéciale du sort, il a pu immortaliser son nom à une époque de la vie où la plupart des jeunes oflîciers quittent à peine les grades inférieurs. Mais on lui donnerait au moins dix ans de plus. Sa large figure rougie par le hàle, ridée par les veilles, les émotions et les soucis, respire à la fois une naïve modestie et une noble fierté. Ses yeux bruns lancent des éclairs et témoignent du sang celtique qui coule dans ses veines. Ils accusent de l'intelligence, de la finesse, de la témérité et ce courage indomptable qui provoque, qui caresse, qui affronte le danger. 11 porte les cheveux ras, et a la taille moyenne, les épaules carrées et le corps fortement membre. Ses détracteurs l'accusent de cruauté et le surnomment l'exterminateur des Indiens. Ses amis l'adorent tout simplement. Les uns et les autres l'appellent dashing. Et, en effet, on n'a qu'à le voir pour comprendre que c'est l'homme qui entraîne le soldat, qui le mène sans sourciller à la victoire ou à la mort. Son commandement embrasse près d'un tiers du territoire de fUnion. Il s'étend des bords de l'Illinois aux pentes orientales de la Sierra-Nevada, des frontières du Canada à celles du Nouveau-Mexique et d'Arizona. 11 lui faudrait voyager pendant deux
ans pour inspecter tous les postes militaires placés sous sesprdres. Et ce grand capitaine occupe modestement un petit bâton de perroquet qu'il a bâti lui-même, et qu'il est sûr de vendre sans perte, si les devoirs de son état l'obligeaient de quitter Chicago, sa résidence officielle. Ses bureaux se trouvent dans l'intérieur de la ville, au second étage d'une de ces grandes maisons banales où l'industrie, le petit et le grand commerce, la science et les arts se coudoient, et d'où le repos, le plaisir et la vie domestique sont bannis.
Aux États-Unis, dans ce milieu où tout se meut, rien n'est mouvant comme la vie publique et le monde officiel. La durée du pouvoir suprême dans les mêmes mains est fixée à quatre ans, et ne peut jamais dépasser le nombre de huit. A la sortie du président, tout le personnel de toutes les branches de l'administration et de la diplomatie, environ quarante mille fonctionnaires et employés, sont mis sur le pavé. L'armée seule fait exception, parce qu'elle est censée rester et jusqu'ici elle est en effet restée étrangère à la polotique. C'est le rocher au milieu des sables. Aussi trouve-t-on dans ses rangs le plus d'indépendance et un sentiment de dignité qui, me dit-on, est assez rare dans les carrières civiles. En ce qui concerne particulièrement les généraux Sherman et Sheridan, les services si éclatants rendus par eux les mettent, à ce qu'on m'assure, à l'abri de toute tentative hostile. Ni le président, quel qu'il fût, ni une majorité prépotente n'oseraient les priver de leurs commandements. Étrange anomalie! Une république où tout
change, où rien n'est stable ni indépendant, excepté le pouvoir militaire!
Dans nos longues promenades à bord du Scotia, le général m'a souvent parlé, avec la lucidité du bon sens et la rude mais patriotique franchise d'un homme qui n'a pas besoin de se gêner, des questions brûlantes qui agitent son pays. S'il m'en a hardiment dévoilé les plaies, il m'a aussi montré les trésors matériels et moraux, les ressources inépuisables de sa grande patrie ^ . Comme tous les hommes publics qui ont fait réellement de grandes choses, qui ne sont pas seulement quelqu'un tant qu'ils occupent la grande situation qu'ils doivent à une ironie du sort, à une malice du hasard ou à l'intrigue, et d'où, couverts de ridicule ou de honte, ils disparaîtront tôt ou tard, Sheridan déteste la popularité. » Des démonstrations! m'a-t-il dit, j'en ai horreur. Ces gaillards qui aujourd'hui vous déchirent les oreilles par leurs applaudissements, sont capables demain de vous jeter de la boue et des pierres. «
Ce fut l'an dernier, à Queenstown, au moment de toucher le sol d'Europe, que nous eûmes connaissance des débuts de la guerre entre l'Allemagne et la France. Pendant que je débarquais, le télégraphe annonça la bataille de Woerth, dont l'issue était encore incertaine. Le général Sheridan avait eu l'intention de suivre le quartier général de l'empereur Napoléon. Les événements et, je crois, un refus des autorités militaires françaises l'ont décidé à se ren-
1. Je regrette de ne pouvoir reproduire ces conversations. Le lecteur appréciera ma réserve. Je devrai d'ailleurs me l'imposer toutes les fois que je citerai le nom de mon interlocuteur.
dre au camp prussien, où il fut accueilli avec empressement. On connaît les elîorts infructueux qu'il a faits devant Paris pour amener une cessation des hostilités. Il a ensuite, dans l'espace de dix mois, visité presque tous les pays et toutes les cours d'Europe, et repris son commandement peu de jours avant mon arrivée à Chicago. Cette manière un peu encyclopédique de parcourir le vieux monde en moins de temps qu'il ne nous en faudrait pour étudier les guide-voyageurs est essentiellement américaine. Pour nous ce serait un trouble, une peine stérile, une torture. Mais dans ce pays-ci l'homme est autrement fait. Rompu à la fatigue, toujours pressé dans l'ordinaire de la vie plus qu'en voyage, habitué à dévorer les espaces, à prendre ses repas en dix minutes, à courir toujours et partout, il est l'être privilégié de la locomotion. Il voyage sans souffrir et sans se fatiguer. — Soit, mais les jouissances de l'esprit, l'étude des objets d'art qu'on voit, les souvenirs historiques qui s'y rattachent !
— Rien de plus simple. Le soir on lit dans son guide-book ce qu'on verra le lendemain. — Mais l'esprit se lasse de recevoir et de digérer en si peu de temps des impressions si nombreuses et si variées.
— Aucunement. D'abord ces impressions ne sont pas profondes et ensuite il semble que les forces intellectuelles de l'Américain soient autrement façonnées que les nôtres. Sans doute les quelques récits de ce genre que j'ai lus m'ont paru singulièrement vides et très-superficiels. Sans doute la plus grande parlie des voyageurs américains qu'on rencontre dans nos pays sont de nouveaux riches dépourvus de
toule inslruction liltérairc. Mais j'en ai vu d'autres (jui, uialgTc la rapidité de leur pèlerinage d'Europe, m'ont frappé par la justesse et,, ce qui est plus étonnant, par la nouveauté de leurs appréciations. A en juger par le peu que legénéral Sheridan m'araconté de son Odyssée, je le place dans cette dernière catégorie. Il est d'ailleurs militaire, et c'est comme tel qu'il a voyagé. La contemplation d'un nouveau modèle de fusil ou de chaussure, la comparaison des diverses armées l'ont évidemment plus occupé et plus impressionné que la coupole de Saint-Pierre ou la chute du Rhin.
Une femme charmante, charmante par les manières, par son esprit cultivé et nourri d'une bonne et sérieuse lecture, appartenant à l'un de ces vieux États de l'Est qui ont encore conservé le cachet britannique, était ma voisine de table pendant une de mes traversées d'Amérique. Elle aussi revenait de son grand tour, et j'aimais à l'en faire causer. Ce qui m'intéressait d'abord, c'était l'absence de préjugés. Rien de conventionnel. Un certain courage moral de dire franchement ce qu'on éprouve. Le jugement un peu superficiel, mais les instincts justes et l'esprit toujours tourné aux choses pratiques. « Ah! l'Autriche, me disait-elle, quel beau pays! On nous a horriblement tourmentés à la douane sur la frontière de Hongrie. Mais je leur pardonne cela, à ces bons Autrichiens, ils sont si pratiques. » Je rougissais de plaisir. Je ne nous avais jamais entendu faire ce compliment. « Voyez seulement, continuât-elle, comme ils savent bien étayer les poteaux du télégraphe ! Et à Vienne, avez-vous remarqué par
quel procédé simple et ingénieux, au moyen de petits godets et d'une chaîne, on élève les briques aux étages supérieurs des maisons en construction? Dans les environs de Salzbourg, j'ai admiré les échafaudages qui servent aux paysans pour sécher le foin, w
Les voyages d'Europe entrent dans Téconomie sociale des Américains et en forment presque un élément régulier, indispensable. Quiconque prétend à l'élégance doit avoir visité le vieux continent. Autrefois, ceux qui avaient rempli ce devoir prenaient le nom de hadji (pèlerin), mais la génération actuelle répudie cette désignation ridicule. Ces voyages rappellent le grand tour des jeunes Anglais de bonne maison du dix-septième siècle. Ce sont surtout les femmes qui y attachent du prix, il y a des hommes, des enrichis de la veille, qui, de propos délibéré, sacrifient à ce caprice la totalité de leur fortune. Ils voyagent avec des courriers, occupent les meilleurs appartements des meilleurs hôtels, roulent équipage, achètent des objets d'art. A leur retour, ils se trouvent vis-à-vis de rien. Mais n'imporle. Us se sentent ennoblis, satisfaits d'eux-mêmes et tout résignés à redescendre aux rangs infimes d'où ils étaient sortis, à redevenir boucher, colporteur, garçon d'auberge ou porter^ selon leur capacité et leurs forces physiques. Les jeunes gens sérieux et rangés qui comptent se marier ont la précaution de s'assurer d'avance que l'objet de leur flamme n'a pas l'esprit tourné au voyage d'Europe. J'ai observé, dans une de mes traversées, un jeune homme qui évitait le commerce des autres passagers, et, retiré dans
son coin, ne cessait de regarder samoritre. Un jour, je nraventnrai à lui demander le motif de son impatier.ce. « Ce n'est pas de l'impatience, fut sa réponse, c'est des regrets. » Et il me tendit la montre. J'aperçus collée sur le cadran la photographie d'une tête de jeune femme. « C'est ma dame, mon épouse, <lisait-il, comment la trouvez-vous? Vous la trouvez belle? En effet elle l'était. Elle est morte et j'ai voulu me distraire. Je suis dans les fourrures, et un ami du même commerce m'a dit que Saint-Pétersbourg est une ville gaie. J'y suis allé, mais je n'y ai pas trouvé la gaieté. Je retourne donc en Amérique tel que j'en suis parti. Il me semble toujours entendre ma femme marcher tantôt à côté, tantôt derrière moi; mais quand je tourne la tête pour la voir, elle a disparu. C'est pour cela que je regarde ma montre, où j'ai fait mettre son portrait. Elle m'aimait, elle m'empêchait de faire des sottises, de dire du mal du prochain et d'aller le soir au har-room. Elle était bonne ménagère, et ne m'a jamais demandé de la conduire en Europe. No Europagoing, no such non-sensé. » Il me disait cela d'un ton sec et sans que sa figure banale trahît la moindre émotin. Je le perdis de vue pendant le reste du voyage, et ne le rencontrai qu'au moment du débarquement. Je demandai alors à voir sa montre. Cette marque de sympathie le toucha. Il rougit et je vis une larme briller dans ses yeux ternes et insignifiants. She was very fond of me, dit-il, and never spoke of Europagoing.
C'est le troisième jour que je suis à Chicago, et il
me semble avoir épuisé la matière. Dans l'Ouest, les villes soiitpromptemeut vues et elles se ressemblent toutes. On peut en dire autant des hôtels qui remplissent un si grand rôle dans la vie non-seulement des voyageurs, mais aussi des résidents. Un grand nombre de familles, surtout les nouveaux mariés, vivent dans les auberges. Gt'tte méthode sauve la dépense d'un premier établissement et les ennuis du ménage ; elle facilite aussi les déplacements, si fréquents dans la vie des Américains, d'une ville à une autre. Mais elle a l'inconvénient de condamner la jeune femme à l'isolement et à l'oisiveté. Pendant la journée, le mari est à ses affaires. Il rentre aux heures des repas qu'il avale en silence avec la férocité de l'homme affamé. Puis il retourne à sa galère. Les enfants, s'il en a, lorsqu'ils ont atteint l'âge de cinq ou six ans, fréquentent les écoles, s'y rendent et en reviennent seuls, passent le reste de leur temps comme bon leur semble, jouissent en un mot de la plus entière liberté. L'autorité paternelle est à peu près nulle, ou elle ne s'exerce pas. Quant à l'éducation, on ne leur en donne aucune; mais l'instruction, toujours publique, est comparativement forte et elle est surtout accessible à tous. Ces petits gentlemen ont le verbe haut, le regard altier et fm [sharij] de l'homme mûr de leur nation; ces petites dames de huit à dix ans brillent déjà dans l'art de la coquetterie, deldiflirtatiou, et promettent de devenir de fast young ladies. Mais elles seront de fidèles épouses ; si leur mari a fait de bonnes affaires, elles l'aideront, par un luxe effréné de toilette, à se ruiner ; elles accepteront la misère avec résignation et
sérénité, et se lanceront dans les mêmes folies, le jour où la fortune leur aura souri de nouveau.
Le foyer domestique, si cher à l'Anglo-Saxon, ne forme qu'un élément secondaire dans l'existence de ses cousins d'outre-mer. Cela s'explique d'ailleurs aisément. Dans le nouveau monde, l'homme naît conquérant. Toute sa vie est une lutte constante, une concurrence forcée à laquelle il ne peut se soustraire, une course au clocher ouvrant, à travers de terribles obstacles, la perspective de gains immenses. Il ne veut, il ne peut pas rester les bras croisés. Il faut qu'il s'engage, et, une fois engagé, il faut qu'il marche et qu'il marche toujours; car, s'il s'arrêtait, ceux qui le suivent l'écraseraient sous leurs pas. Pénétrer dans la forêt vierge, y tracer des clairières qui serviront de routes aux frères de la prochaine génération, transformer en terres labourables l'Océan verdoyant des prairies qui se déroule devant lui, arracher à la barbarie les Peaux-rouges, ce qu'il fait en les exterminant, ouvrir les voies à la civihsation et au christianisme, vaincre enfm la nature sauvage et faire la conquête d'un continent, voilà la mission que la Providence lui a assignée. Sa vie n'est qu'une seule et longue campagne, une suite non interrompue de combats, de marches et de contre-marches. Les douceurs, l'intimité du foyer domestique ne trouvent que fort peu de place dans sa fiévreuse et militante existence. Est-il heureux? A en juger par son air fatigué, triste, inquiet, souvent délicat et malsain, on serait enclin à en douter. L'excès du travail non interrompu ne saurait convenir à l'homme. Il épuise ses forces physiques^
il exclut les jouissances de l'esprit et le recueillement de l'âme.
Mais c'est la femme qui souffre le plus de ce régime. Elle ne voit son mari qu'une fois dans la journée, une demi-heure tout au plus, et le soir, quand, brisé de fatigue, il rentre pour chercher le sommeil. Elle ne pewt alléger le fardeau qu'il porte, partager ses peines, ses soucis et ses travaux qu'elle ne connaît guère, puisque, faute de temps, le commerce des âmes existe à peine entre eux. Comme mère aussi, sa part à l'éducation de ses enfants est minime. Ceux-ci passent la plus grande partie de la journée hors de la maison et s'élèvent eux-mêmes. Ils ignorent l'obéissance et le respect dû aux parents, mais ils apprennent aussi à se passer de leur protection et à se suffire à eux-mêmes ; ils mûrissent vite et se préparent, dès l'âge le plus tendre, aux fatigues et aux luttes de la vie surexcitée, âpre et aventureuse qui les attend. Enfin, si on est en pension dans un de ces caravansérails, la femme n'a pas même la ressource des distractions et des petits soucis du ménage.
Est-ce comme compensation de ces privations que la société américaine l'entoure de privilèges et d'égards inconnus dans le vieux monde ? Partout et à toute heure, elle peut paraître seule en public. Seule, elle voyage des bords de l'Atlantique au golfe du Mexique ou aux États du Pacifique. Partout elle est l'objet d'une galanterie qu'on pourrait appeler chevaleresque si elle était moins banale, et qui parfois tourne même au grotesque et au ridicule. Je suis assis dans un des tramway-cars qui parcou-
rent les rues principales des grandes villes. Un léi^er coup de parasol ou d'éventail m'arrache à mes pensées ou au sommeil, et voilà fièrement dressée devant moi un jeune femme qui me toise de pied en cap d'un regard hautain, impérieux, voire même courroucé. Je m'empresse de me lever et elle prend ma place sans daigner me remercier, ne fût-ce que par un sourire ou un regard. Je suis pourtant obligé de faire le reste du voyage debout dans une position assez incommode, et en m'accrochant péniblement à une courroie posée à cet effet le long du plafond de la voiture. Un jour, une jeune fille avait expulsé, d'une façon particulièrement cavalière, un vieillard infirme. Au moment où elle quittait la voiture, un des voyageurs la rappela : « Madame, lui dit-il, vous avez oublié quelque chose. » Elle revint précipitamment sur ses pas. « Vous avez oublié de remercier Monsieur. »
Des voyageurs européens ont beaucoup admiré cette galanterie. Je la trouve, je le répète, banale, banale comme tant de choses en Amérique, comme, par exemple, dans les auberges, le luxe des salles publiques dont le riche mobilier est si peu en harmonie avec la société fort mêlée qu'on y rencontre. D'un autre côté, c'est la mode de jeter le blâme sur la femme américaine. On la trouve coquette, frivole, dépensière et courant après les plaisirs. Ces accusations me paraissent injustes. Elle porte l'empreinte de la situation qui lui est faite et de l'atmosphère qu'elle respire. Jeune fille, elle suit le penchant de son sexe qui n'est pas, comme chez nous, contenu et réglé par les enseignements et l'exemple de la
mère; elle désire plaire et, si ell3 est d'un naturel vif, elle deviendra fasi^ c'est-à-dire, par des rires bruyants, par des regards provoquants, elle tâchera d'attirer et de retenir autour d'elle le plus grand nombre possible de jeunes gens. Mais cette coquetterie de village, quelque contestable qu'en soit le goût, dépasse rarement certaines limites. Seulement, blanc-bec et nouveau débarqué d'Europe que vous êtes, ne vous y laissez pas prendre! Soyez sur vos gardes ! Il y a toujours un père, un frère, un oncle qui, le revolver, le bcdcing-knife, le cure-dent d'Arkansas sous le bras, est tout disposé à vous demander d'un air poli si vos intentions sont pures et honnêtes.
La femme mariée est, règle générale, on ne peut plus respectable. Si elle aime trop la toilette, c'est que son mari le veut. Si on la voit beaucoup dans la rue, c'est qu'elle n'a rien à faire chez elle. Si elle prend des allures d'émancipée, c'est qu'elles lui sont octroyées par la société. C'est du reste un manque de goût, ce n'est pas un crime. Elle a Tesprit assez nourri, car elle lit beaucoup, surtout des romans, mais aussi les auteurs classiques anglais et des encyclopédies, et elle fréquente les lectures publiques que des littérateurs ambulants tiennent dans toutes les villes un peu considérables de TUnion. Quoique elle jouisse de la plus grande liberté, quoique elle vive souvent, bien plus que la femme européenne, isolée et dans le désœuvrement, sa conduite est irréprochable. Dans les très-grandes villes, surtout à ?vew-York, les mauvais ménages, les scandales, les vices ne manquent naturellement pas; mais, somme
toute, la vie de famille est saine, et la femme cligne des égards respectueux dont elle est l'objet dans la société américaine ^
1. Ce que l'on vient de lire sur la vie de lamille et les femmes américaines s'applique surtout aux États de l'Ouest et du Pacifique. La Nouvelle-Angleterre offre, sous ce rapport, plus d'analogie avec l'Europe.
Du l^"" au 4 juin.
M. Piillman et ses cars. — Le Mississipi. — Agrément d'une course au clocher exécutée par deux trains. — Omaha. — Les prairies.
— La vallée de la Platte. — Les Indiens. — Un chef de gare scalpé. — Les stations du chemin du Pacifique. — Cheyennes. — Les roughs. — Existence des officiers de l'armée des États-Unis dans le Far- West. — Passage des Montagnes Rocheuses. — Descente effrayante des monts Wahsatch. — Brigham Young à Ogden.
— Arrivée dans la capitale des Mormons.
J'ai fait à Chicago la connaissance d'un grand homme. Tout le monde a entendu parler des Pullman-cars. Ceux qui ont de grandes distances à parcourir tâchent de s'en servir, et s'étonnent que ce véhicule philanthropique n'ait pas encore été introduit sur les chemins de fer d'Europe. L'inventeur, qui revient de Constantinople et de Tienne, m'a dit: « Les Européens ne sont pas encore mûrs pour ces sortes de confort ; ils ne savent pas voyager, mais peu à peu ils l'apprendront et ils m'apprécieront. «
M. Pullman est un homme jeune encore ; il a la physionomie intelligente, l'air grave, le port majestueux. Il parle peu et comme quelqu'un qui a le sentiment de sa valeur et celle de son temps dont chaque minute représente un nombre considérable de dollars et de cents. A force d'études et d'expériences, grâce aussi à son esprit riche en expédients et à beaucoup de patience, il est parvenu à résoudre ce problème : protéger le voyageur en chemin de fer contre le froid, contre la chaleur, contre la poussière, contre le bruit, contre le cahotement, et l'entourer de tous les agréments d'une maison bien montée. Le luxe de l'ameublement et les ornements surchargés de ses cars sont peut-être d'un goût contestable, mais ils ont l'approbation du public américain. Une voiture pareille coûte de vingt à vingt-cinq mille dollars. Il s'ensuit, pour ceux qui s'en servent, une augmentation de dépense, qui d'ailleurs est plus que compensée par les commodités et surtout par les garanties pour la santé que présente ce mode de locomotion. En Amérique, les distances sont immenses, et on les parcourt ordinairement sans s'arrêter. De New- York à la Nouvelle- Orléans, on compte près de dix-huit cents milles, à San-Francisco trois mille trois cents nulles. Ce dernier trajet s'accomplit en sept jours et sept nuits. On comprend alors l'importance des Pullman- cars et la popularité dont ils jouissent. En Europe, au contraire, il arrive très-rarement qu'un voyageur soit obligé de passer en route, sans interruption, plus de trente-six ou quarante-huit heures. Un. surcroît de dépense y est donc moins justifié, et je pense
que c'est là, chez nous, le véritable obstacle à l'introduction de ces voitures. Elles roulent aujourd'hui sur presque toutes les grandes lignes du territoire de l'Union. Tout le matériel de cette entreprise a passé dernièrement entre les mains d'une compagnie dont M. Pullman est le président, le directeur général et le principal actionnaire. On me dit que les actions rendent au delà de douze pour cent et que lui-même est millionnaire.
Ce matin il m'a reçu à la gare et placé dans une de ses voitures contenant un state-room. C'est ainsi qu'on appelle un petit salon qui, situé au centre du wagon, en prend toute la largeur, sauf un étroit couloir réservé à la circulation entre les deux extrémités de la voiture. Pendant la nuit, le state-room est transformé en chambre à coucher, le matin en cabinet de toilette. Tous les aménagements sont parfaits. Un homme qui fait des choses parfaites, quelle que soit sa sphère d'activité, est un homme hors ligne. J'ai observé avec plaisir les marques de respect dont le public, les employés, les ouvriers entouraient M. Pullman pendant qu'il me conduisait lentement et solennellement à travers les halles fort étendues de la grande gare. C'était Louis XIY traversant les antichambres de Yersailles. Si vous voulez vous convaincre de l'inanité des rêves d'égalité, venez en Amérique. Ici comme ailleurs, comme partout, il y a des rois et des princes. Il y en a toujours eu et il y en aura jusqu'à la fin des temps.
Trois chemins de fer appartenant à trois compa-
gnies diiTcrenles mènent d'ici aux bords du Mi?Rouri on face d'Omaha. On a choisi pour moi le plus long. 11 s'intitule C. B. Q. R., ce qui signifie Central Burlington and Quincy Railroad. Sur les trois lignes, les trains partent et arrivent presque en môme temps. C'est une sorte de course au clocher. Des deux côtés des rails, s'enfuient sous le regard les plaines à peine ondulées de l'Illinois. Partout on aperçoit des fermes entourées de jardins, de quelques arbres maigres, mais élancés, et de champs, ce qui donne au voyageur l'illusion de se croire en pays cultivé. En réalité, pour gagner cet État à la civilisation, il faudrait des millions de bras.
Nous sommes partis dans la matinée. A cinq heures, le dîner est annoncé. On le sert dans le diningcar, et il est digne des meilleurs hôtels de New-York, toujours en exceptant Prevost-house qui, dans les deux hémisphères, n'a pas son pareil. Ces repas n'ont qu'un inconvénient, mais il est souverain et insurmontable. Le convoi est constamment enveloppé d'épais nuages de poussière. Pour s'en défendre, on arrête la ventilation et on ferme les doubles fenêtres. De là une atmosphère étouffante, torride, imprégnée d'odeurs de cuisine. Aussi le système des wagons à dîner, qui de plus paye mal, sera-t-il probablement abandonné. On y a déjà renoncé sur les lignes du Pacifique au delà du Missouri.
A sept heures, nous traversons au pas le Mississippi sur un pont de récente et hardie construction. Il semble ployer sous notre poids et communique aux voitures le mouvement de barques naviguant sur une mer légèrement agitée. Ce fleuve immense
roule ses eaux silencieuses entre des bords boisés et presque plats, magiquement éclairés à l'heure qu'il est par les derniers rayons du soleil. La beauté étrange du paysage vous saisit précisément peutêtre à cause de la simplicité de ses éléments. Il porte le cachet d'une profonde mélancolie et d'une sauvage grandeur. C'est une de ces scènes qui se gravent à jamais dans la mémoire du voyageur. A peine arrivés sur la rive droite, un retour de terrain nous permet de jeter un regard en arrière et de contempler le pont que nous venons de franchir. Sur le ciel flamboyant se dessine une toile d'araignée coupée en haut horizontalement. On se demande comment ce tissu de filigrane peut porter des convois. A ce moment, une locomotive seule passe lentement et comme en hésitant. Elle me rappelle Blondin sur son câble et involontairement je ferme les yeux.
Après une courte halte à Burlington, le train s'engage à toute vapeur dans les prairies, verdoyantes en cette saison , du jeune État d'ïowa. Parfois de belles touffes d'arbres en rompent la monotonie.
Il fait nuit close ; mais dans le fumoir il y a joyeuse compagnie. M. B., riche banquier de San- Francisco, homme du monde, dont les manières ne laissent rien à désirer, un attorney-general de Nebraska, type du fermier du Far-West, qui rit, qui chique, qui crache et n'a rien du barreau", un grand industriel de Pensylvanie font les frais de la conversation. On parle un peu de tout : du traité Alabama, du mécontentement dans le Sud, du président
Grant, de ses chances aux prochaines élections, et, sans troubler la sérénité de notre attorney-general, de la déplorable vénalité des juges. Un thème singulièrement irritant est celui des tarifs. Le banquier californien et le propriétaire d'usines de Pensylvanie le traitent avec une grande vivacité. On s'échauffe de part et d'autre, mais on ne se fâche qu'à demi. On aime l'hyperbole et on en use largement. Pas une parole hargneuse ou blessante. J'ai plus d'une fois assistée des débats semblables, et, à travers tout ce vacarme de paroles, creuses quand on aborde les questions de théorie ou de haute politique, remplies de gros bon sens et de verve quand il s'agit de la vie pratique, j'ai toujours remarqué que, sous des sarcasmes d'ai41eurs inoffensifs à cause même de leur exagération, perce un fond de bonhomie, une absence d'amertume qu'on ne rencontre guère chez nous entre des antagonistes. Cela s'explique aisément. Dans cette jeune société qui dispose d'espaces illimités, il n'existe pas, pour l'individu, de questions vitales, en ce sens que chacun est sûr de trouver le pain pour lui et pour les siens, de ne pas mourir de faim. S'il ne réussit pas dans l'Est, il passera au Nord ou à l'Ouest. Dans le conflit des intérêts divers, — je parle ici des intérêts des particuliers et non des luttes politiques, — il peut y avoir des chocs, des contusions, mais aucun des combattants n'est écrasé, aucun ne reste sur le carreau. Il est tout au plus jeté en dehors de la voie qu'il avait suivie. Libre à lui d'en choisir une autre. Aucun préjugé ne l'en empêchera, et, ce qui est l'essentiel, il y a de la place pour tout le monde. Il s'ensuit que,
dans les duels de la parole aussi, on se bat au premier sang et non à outrance. L'Europe ne jouit "pas de ces avantages. Les préjugés, les traditions,, l'usage, souvent les dispositions de la loi, surtout la concurrence, ce terrible ennemi de la jeunesse qui débute, forment, dans notre vieille société, autant de barrières difficiles sinon impossibles à franchir. Celui qui a échoué parvient rarement à se remettre ■'i flot; celui qui a sombré a de la peine à surnager, a trouver une nouvelle embarcation, à changer de route. Il ne peut pas, comme cela se voit ici tous les jours, être aujourd'hui boucher ou garçon d'auberge, demain banquier, revenir ensuite à son point de départ pour être plus tard général de milice, avocat ou ministre de quelque congrégation religieuse. En un mot, il est en Europe plus difficile de gagner sa vie, la concurrence y est plus âpre, et, dans ces conflits, il s'agit d'intérêts vitaux, de la grande question d'être ou ne pas être. Quoi d'étonnant si à l'acharnement de la lutte répond l'acharnement de la discussion !
La nuit avance. Nous filons cinquante à soixante milles à l'heure; la conversation ne tarit pas. Mais quel groupe grotesque nous formons ! Il y a de ces attitudes qu'on ne voit que dans le Far- West. J'ai, pour ma part, la tête encadrée de deux grosses bottes à l'écuyère ; elles renferment les pieds d'un grand et maigre monsieur qui est assis derrière moi et trouve commode d'allonger ses jambes par-dessus mon fauteuil. C'est un riche cultivateur de l'Illinois. Il ne prend part à la causerie que dans les rares intervalles 011 sa bouche n'est pas remplie de tabac;
mais, quand il parle, il s'exprime avec emphase. « La forme républicaine, dit-il, a fait son temps. Ce qu'il nous faut, c'est une dictature. Il y a, dans les États, deux classes d'hommes : ceux qui payent et ceux qui sont payés, les contribuables et les fonctionnaires du gouvernement. Les premiers détestent et méprisent ces derniers. Tout va à la diable, et un dictateur militaire sera seul capable de mettre l'ordre dans nos affaires. » Ce thème, fut discuté longuement. A la fin on tombait d'accord sur la nécessité de conserver la république. « Elle est indispensable, disait-on, aussi longtemps que nous disposerons d'énormes terrains incultes. Quand l'Amérique sera remplie d'habitants, elle aura besoin d'une dictature militaire. »
Ce n'est pas la première fois que j'entends exprimer cette pensée. Je suis étonné qu'on discute si souvent la forme du gouvernement. La constitution actuelle est acceptée comme un fait, et, par le temps qui court, comme une nécessité. Mais personne ne semble avoir le culte de la république. Beaucoup de gens en sont dégoûtés et l'avouent franchement. Les plus fervents répubhcains se trouvent parmi les nouveaux immigrés allemands, et eux aussi ne tardent pas à modifier leurs idées. Mais on se tromperait fort si on supposait aux citoyens des États- Unis des tendances monarchiques. On souffre par l'absence d'un pouvoir fort. C'est pour cela qu'on parle avec complaisance d'une dictature militaire, non comme d'une éventualité prochaine, mais plutôt comme d'un rêve irréalisable. Il en est tout autrement quand on met sur le tapis la question du
démembrement du grand empire américain. Alors les esprits s'enflamment, les hommes du Nord parce qu'ils sont déterminés à maintenir l'intégrité du territoire à tout prix et contre tous, et la guerre civile prouve que ce ne sont pas là de vaines paroles ; les hommes du Sud parce qu'ils sont tout aussi décidés à saisir la première occasion pour revenir à la charge, pour accomplir la séparation. C'est un thème qu'on fait' bien d'éviter ; il donne lieu à des explosions de colère, souvent à des voies de fait, car il touche à des intérêts à la fois vitaux et irréconciliables.
(2 juin.) A neuf heures du matin nous passons devant les Council-Bluffs, des mamelons isolés, ainsi appelés parce que naguère ils servaient de rendez-vous entre les chefs des Indiens et les agents du gouvernement. Peu d'instants après, nous apercevons le Missouri. Il serpente tristement entre de bas coteaux dépourvus d'arbres, et, à ce qu'il paraît, de toute végétation. L'eau et la terre portent la même couleur, celle de la boue. Mais, si ce grand fleuve présente à l'œil un aspect peu attrayant, nous sommes dédommagés par une de ces émotions qui, dans ce pays-ci, viennent parfois interrompre la monotonie des voyages en chemin de fer. Il a été dit qu'il y a trois compagnies rivales. Leurs voies se séparent d'abord, suivent ensuite une direction parallèle, convergent enfin et se terminent à Missouri-Station. Sur ces trois lignes, trois trains quittent Chicago presque à la même heure. Quelques minutes avant d'entrer en gare, nous voyons l'un
des convois antagonistes approclier à toute vapeur. Le directeur de notre locomotive tient à honneur d'arriver, et arrive en efïet le premier. Par miracle, il ne se brise pas en éclats contre le train qui entre quelques instants après nous ; par un autre miracle, il ne se précipite pas dans la rivière. Le pont n'étant pas achevé, un bac transporte les voyageurs en peu de minutes à Omaha, sur la rive droite du Missouri.
C'est à une grande tribu indienne que cette jeune ville, située au milieu d'une région qu'on commence seulement à défricher, a emprunté son nom. En 1860, elle comptait deux mille habitants. Dans les années suivantes, leur nombre s'est plus que quadruplé. Il a atteint son maximum, environ seize mille, pendant l'exécution des travaux du chemin de fer du Pacifique ; mais, depuis l'achèvement delà ligne, Omaha a perdu beaucoup de son importance et une grande partie de sa population.
Les voyageurs s'arrêtent ici près de deux heures. Pendant que l'on forme le train, je me promène autour de la gare. Un jeune Français en blouse, à la physionomie intelligente, aux mains calleuses, à la parole facile et qui s'énonce sur les malheurs de son pays, leurs causes et leurs suites avec une lucidité remarquable, le premier émigré de sa nation que je rencontre depuis que j'ai quitté les bords de l'Ai antique, veut bien me servir de guide, et ici, pour la première fois, je me trouve en face de la nature sauvage sur les confins de la vie civilisée. Tout respire le combat, le combat victorieux avec le sol qui se résigne enfin à ouvrir ses trésors, avec les
intempéries du climat, avec les maîtres détrônés de ces régions solitaires, le buffle et l'Indien.
A midi, nous quittons la gare d'Omaha pour traverser le territoire de Nebraska dans toute sa longueur.
Le U. P. R. R. V Union pacifie railroad, n'a qu'une voie, qui d'ailleurs suffit amplement à la circulation, et on voyage à très-petite vitesse, c'est-à-dire vingt à ving-cinq milles à l'heure. Il y a un départ par jour. M. Pullman a eu la bonté de me faire réserver par télégramme un petit compartiment appelé stateroom.
Le ciel est chaud et splendide, le pays ressemble à la mer à s'y méprendre. Aucune terre n'est en vue. C'est l'Océan, mais un océan vert foncé et brillant sous le soleil, vert clair et transparent du côté opposé. Voici donc les grandes, les vraies prairies. En les regardant, en aspirant cet air tiède, élastique, embaumé, vos poumons se dilatent. C'est l'image, la sensation de l'expansion individuelle, de la liberté sans bornes. Prisonnier moi-même dans ma cellule errante, j'envie à ces deux cavaliers qui paraissent et disparaissent tour à tour sous l'herbe, le bonheur de courir à bride abattue dans ces régions illimitées.
Le chemin de fer suit constamment la gauche de la Platte. Sur la rive droite, on aperçoit encore la route ou plutôt les sillons tracés par les chars attelés de bœufs des caravanes qui naguère traversaient ce continent. Le conducteur nous montre trois ou quatre points noirs. Ce sont des anh ipes; nous n'avons guère pu les distinguer ; mais à Fremont,
au dîner, et au souper à Grand-Island, nous avons goûté de la chair de cet animal. Elle est un peu dure et rappelle le chevreuil. A Golumbus,à quatrevingt-douze milles d'Omaha, nous avons atteint le centre géographique des États-Unis.
Rare et étrange beauté delà soirée. Le ciel, or liquide à l'ouest, vert clair au-dessus de nous, bleu foncé vers le levant. L'air d'une transparence el d'une pureté indescriptibles. Un seul nuage est visible. Tout près du disque du soleil couchant, il dessine ses contours fantastiques sur un fond d'or mat; à chaque instant, il lance des faisceaux d'éclairs. Au moment où l'astre du jour disparaît derrière la ligne horizontale de la prairie, des ondées passent sur nous, et un froid intense succède soudainement aux chaleurs de la journée.
(3 juin.) Pendant la nuit, toujours en suivant les bords de la Platte, nous entrons dans le pays des buffles. C'est ici qu'ils passent et repassent la rivière; ils cherchent en hiver un climat plus tempéré et reviennent au printemps. Cette région a, de l'est à l'ouest, une étendue d'environ deux cents milles. Mais où sont les troupeaux que l'imagination de quelques voyageurs évoque dans leurs descriptions, un peu trop colorées, du chemin du Pacifique? Ils les ont vus, mais seulement avec l'œil de l'esprit et non en réalité, car, à l'exception des deux très-courtes époques de leur passage, les buffles ont complètement disparu du rayon de la voie ferrée. Nous parcourons la vallée du wood-river, le
théâtre de tragédies inédites qui ne seront jamais connues, puisque tous les personnages blancs du drame ont été scalpés, et de guerres sanglantes entre les premiers colons et les anciens maîtres du pays. Plus loin, au milieu de la nuit, pendant une halte, àWillow-Island, je crois, on me montre quelques blockhouses, crénelées et entourées de fossés. A toutes les stations, on voit de petits détachements de troupes qui ont la pénible et souvent dangeureuse mission de surveiller les Indiens et de pourvoir à la sécurité des gares et des voyag urs. Heureusement, en ce moment-ci, les Peaux-Rouges ne sont pas « sur le sentier de la guerre», en the icar pafh; aucune attaque combinée de forces considérables n'est à craindre ; mais malheur au voyageur qui, dans un lieu solitaire, et la solitude est ici partout, se laisserait surprendre ! malheur au settler qui n'est pas préparé à riposter par des coups de feu à une agression nocturne ! Car, même en temps de paix comme celui où nous vivons, il y a des amateurs tout disposés à faire main basse sur les blancs qui pourraient se trouver sur leur chemin. Si vous êtes nerveux, n'écoutez pas ou du moins ne croyez pas ce qu'aux stations, pendant les courtes haltes et dans les wagons à fumer de votre convoi, on vous raconte des Indiens. Tout cela n'est certes pas rÉvangile, mais, même en faisant une large part à l'exagération, il en reste toujours assez pour faire frémir^ surtout lorsqu'on vous débite ces histoires émouvantes sur les lieux mêmes qui en ont été le théâtre. Un colporteur qui fait régulièrement le voyage de Montana veut bien m" exposer toutes
les sensations que l'on éprouve pendant que l'on est scalpé. C'est l'après^ dit-il, qui est le plus terrible, puisque c'est une agonie lente et atroce. Quant à l'opération, c'est l'affaire d'un moment. Il y a très-peu d'exemples qu'un homme scalpé ait survécu à ce supplice. Nous en verrons un spécimen demain ; il est chef de l'une des gares de V Union Railroadj et le conducteur « m'introduira » auprès de cet être presque unique qui sait vivre avec un crâne complètement dégarni de chair et de peau. Au reste, grâce aux mesures, qu'on dit excellentes, prises par le général Sheridan, la route est sûre dans tout son parcours, sauf toujours les accidents. Tâchez de ne pas dévoyer, tâchez de n'avoir pas d'arrêt forcé entre deux stations, et ne vous placez pas dans le dernier wagon.
Vers le matin, nous arrivons à North-Platte-Gity, autrefois un établissement florissant, car c'était ici qu'on chargeait les Avagons des caravanes en destination pour le Colorado et le Mexique. L'achèvement de la ligne a ruiné cette ville et réduit sa population à la dixième partie de ce qu'elle était il y a deux ans. Au lever du soleil nous nous trouvons à près de quatre mille pieds au-dessus de la mer. On arrête pour déjeuner à Sidney,
Toutes ces stations se ressemblent. Elles consistent en quelques maisons en planches ; souvent ce n'est qu'un échafaudage de poutres tendues de toile. Des Indiens déguenillés portant les restes des chemises et des pantalons que le big father, le Président de la République, leur fait distribuer annuellement, se tiennent aux alentour^ , fixent sur vous un re .
BIBUOTHECA
Ottavions'5
gard hâve et stnpide, grattent leur peau et leur chevelure, offrent, en un mot, le tableau de la dernière dégradation. Ce sont des Indiens amis, friendlies, c'est-à-dire qui ont renoncé à la vie nomade et guerrière, et qui sont censés être tant soit peu entrés dans le giron de la civilisation. Les femmes portent leurs enfants, dos à dos, sur leurs épaules, en sorte que ces pauvres petites créatures doivent forcément suivre les mouvements de la mère. J'ai vu des femmes qui, profondément inclinées sur un étang, lavaient du linge en tenant leur enfant sur le dos complètement renversé.
Mais nous n'avons pas de temps à perdre. Il y a trente minutes d'arrêt pour chaque repas — trois par jour. Tout le monde se précipite vers l'homme de couleur qui frappe le gong furieusement, tout en vous indiquant l'entrée du restaurant. Cependant la locomotive lâche bruyamment sa vapeur. C'est un vacarme infernal. Les passagers courent vers la porte, tâchent de conquérir une chaise, profitent enfin le mieux qu'ils peuvent de leurs trente minutes. Aux trois repas, le menu est toujours le même : un plat d'antilope, un ou deux plats sucrés et du café. Cest une nourriture simple et saine, et, vu les localités, on n'a pas le droit d'être exigeant. On est aussi très-bien servi, le plus souvent par de jeunes filles. Au bruit du dehors a succédé le silence profond propre aux Américains pendant qu'ils mangent. On n'entend que le glapissement des fourchettes. Après dix minutes, tout le monde a fini, et on se hâte de sortir en déposant un dollar . entre les mains du propriétaire qui se tient près de
la porte. Les hommes courent au bar room ; les femmes, dont le nombre est d'ailleurs fort restreint, se promènent sur le perron. Puis le conducteur se met à crier : A bord, Messieurs ; et quand il a dit ail on board, le convoi se met en mouvement au son d'une cloche d'église suspendue au-dessus de la locomotive.
Le pays, au sortir de Sidney, est plat. Sur l'horizo» paraissent des mamelons noirs. Le chemin traverse des prairies fort vantées par les agents de la compagnie comme offrant d'excellents pâturages, mais qui, je l'avoue, m'ont paru de bien maigre apparence.
Nous venons d'entrer dans le territoire de Wyoming, célèbre par sa législature qui a émancipé la femme. Jusqu'ici aucun autre État ou territoire de l'Union ne s'est hasardé à suivre cet exemple. A midi, nous arrivons à Cheyenne-C ity , plus de six mille pieds au-dessus de la mer. Cette ville, la plus importante depuis Omaha, consistait, il y a quatre ans, en une seule maison. Peu après, elle comptait six mille habitants, mais elle est descendue à trois mille depuis l'achèvement de la ligne. Dans les premières années de son existence, elle était comme Denver, comme Julesburg, comme tant d'autres villes improvisées de ces contrées, le rendez-vous des roughs. L'orgie s'y était déclarée en permanence, le meurtre et l'assassinat se trouvaient mis à l'ordre du jour. Pour me servir du langage de la localité, ces jeunes rowdies déjeunaient tous les matins avec un homme : c'est-à-dire il ne se passait pas de nuit sans que dans les maisons de jeu et de dé-
bauche, dont se composaient en grande partie ces jeunes villes, il n'y eût au moins un homme de tué. A la fm, les habitants tranquilles et honnêtes de Cheyennes improvisèrent un comité de surveillance, et, « un matin, dit mon Great transcontmental-Railroad-Guide-book, on put apercevoir suspendus à une corde, et à une élévation convenable au-dessus du sol, plusieurs de ces desesperados. Les autres comprirent l'avertissement, et, n'ayant aucun geût pour la corde, prirent tranquillement la tangente. En sorte que Cheyennes est devenue une ville parfaitement respectable. »
En remontant dans nos wagons, nous rencontrons sur le perron les officiers du fort Russell situé à trois milles d'ici. Accompagnés de leurs ladiesj ils sont venus dans des voitures de forte construction, assez élégantes et très-bien attelées. Ils tiennent à voir passer le train, à jouir, pendant quelques instants, du spectacle de la civilisation. Courte vision qui s'évanouit aussitôt, mais qui, avec la chasse aux buffles, forme leur seule distraction. Quelle existence! regardez autour de vous, c'est la désolation. Maintenant, dans la plus belle saison, vous ne voyez que du sable, de la boue sèche, de l'herbe grise de l'année dernière entremêlée d'un peu de verdure fraîche. Que sera-ce en été? Et puis, les frimas de l'hiver ! Et voilà des hommes fort intruits, parfaitement élevés, habitués probablement à tous les agréments de la vie civilisée, au luxe des grandes villes atlantiques, les voilà condamnés à passer la plus belle partie de leur vie avec des Indiens et des rowdies. Ils sont, il est vrai, bien rétri-
bués, mais ce n'est pas la solde qui peut les retenir. En Amérique, qui veut devenir riche n'embrasse pas l'état militaire. C'est le sentiment du devoir et l'amour du métier qui leur font endurer ces rudes épreuves. J'aime cela, et j'aime aussi qu'ils trouvent des femmes assez héroïques et assez dévouées pour partager leur exil.
A partir de Cheyennes, la voie gravit rapidement la crôte des Montagnes Rocheuses. Nous voilà à Sherman, le point culminant du Pacific-raiîroad\ situé à une élévation qu'aucun autre chemin de fer du monde n'a atteinte. L'air est sec et raréfié, la respiration un peu gênée. La descente, très-périlleuse vers le haut plateau appelé le pare de Laramie, s'opère heureusement. La vue sur plusieurs pics des Rocky Mountains au milieu desquels nous nous trouvons ne peut se représenter avec des paroles. Des ravins et des vallons plats, puis des horizons qui, malgré l'extrême transparence de l'atmosphère, se perdent dans l'infini. On nous montre deux cônes couverts de neige qu'on affirme être le Long Peak et le Pike Peak, l'un à soixante-dix et l'autre à cent soixante milles de distance! Autour de nous, des blocs noirs de granit. De loin en loin, des groupes de pins et d'arbres-coton (cotton-wood). L'ensemble sauvage, grandiose, pittoresque. Le passage d'un pont en échafaudage (trestle-work) haut de cent vingt pieds, appelé Dalesbridge, m'arrache à l'extase. Enfin le voilà heureusement franchi.
1. Huit mille trois cent quarante-deux pieds au-dessus de la mer.
104 AMERIQCE.
A cinq heures, à Laramie-City. Autre ville de planches et de toile. Pas un arbre en vue. A l'entrée, il y a des ours attachés à de forts pieux. Des Indiens en haillons et des desesperados armés jusqu'aux dents, quelques militaires du fort Sanders, remplissent les abords de la gare. On nousfaitdîner comme on nous a fait déjeuner, comme on nous fera souper : r homme au gong, les filles qui servent les gigots d'antilope et l'homme qui prend le dollar. Puis tous « à bord ».
Le pays conserve toujours le même caractère. Le voyageur n'oublie.pas un instant qu'il se trouve sur un haut plateau. La transparence de l'air rapproche les montagnes les plus éloignées ; l'élévation du terrain que nous parcourons donne à. des pics couverts de neiges éternelles l'apparence de tertres. Le terrain onduleux commence à se couvrir de taches alcalines. De loin en loin de profondes déchirures laissent entrevoir des filets d'eau saumâtre qui viennent personne ne sait d'où, qui vont se perdre dans des régions inexplorées. Décidément ce long trajet pique ma curiosité plus qu'il ne la satisfait. Il y a des moments où la voie s'encaisse dans les rochers, d'autres où l'œil embrasse un horizon immense. Mais, chose étrange ! dans ce paysage il n'y a pas de lointain, tout paraît à portée de la main. Quant à la configuration, il rappelle la campagne de Rome, moins toutefois la coupole de Saint-Pierre, moins les murs de Bélisaire; les aqueducs et les tombeaux, les bourgs et villas qui blanchissent entre le feuillage des montagnes latines et des Sabins. Au moment où le soleil va disparaître, le bruit de notre passage
donne l'éveil à un troupeau d'antilopes. Elles s'enfuient à travers les rochers en traînant après elles la silhouette de leurs ombres allongées. Vision passagère et contrastant avec ce milieu qui respire l'immobilité, le silence, la mort !
(4 juin.) La nuit, horriblement froide. Dans les premières blancheurs de l'aube, nous apercevons Bitler-Creek, et, peu après, au fond d'un enchevêtrement de coteaux boisés et lézardés, les eaux rapides et transparentes du Green-river. Une teinte de turquoise verdàtreen relève l'éclat et justifie le nom cfu'on lui a donné. Sur la rive gauche s'élève une ville considérable. Mais aucun être humain n'y est visible, aucune de ces cheminées ne jette de la fumée ; la mort semble planer sur cette communauté. En effet la vie s'en est enfuie. La construction du chemin de fer l'a fait naître, son achèvement l'a fait périr. Bâtie il y a trois ans, cette ville aujourd'hui est déjà devenue une ruine complète. On vit et on meurt vite dans le Far-West^ ou plutôt la vie se déplace sans cesse. Derrière cette sombra agglomération de foyers abandonnés, hantés seulement par les bêtes fauves, la rivière s'engage dans de sauvages défilés où le regard ne peut la suivre. Des rochers élevés, en partie couverts de neige, ferment l'horizon vers le sud-est. Leurs nobles et simples contours, le coloris qui, sous l'action du soleil levant, varie du rose au pourpre, rappellent à ma mémoire les montagnes édomites du grand désert de l'Arabie.
C'est ici qu'on voit les premiers Chinois. Dans toutes les stations suivantes, ils abondent. Quelques-uns s'entretenaient, on ne sait dans quelle langue, avec les Indiens. Y aurait-il de l'affinité entre ces deux races? Les officiers qui passent leur vie dans ces régions confirment ce fait curieux, dont la science historique n'a pas encore pu suffisamment rendre compte, que les immigrés jaunes s'entendent plus facilement que les blancs avec les Peauxrouges.,
A Aspen ^ la voie passe le défilé le plus élevé des Wahsatch-Mountains. Ceux-ci forment à l'Ouest le versant du haut plateau américain. Les Montagnes Rocheuses en constituent le versant oriental. Ladescente vers le lac Salé se fait sans l'emploi de la vapeur par la seule pesanteur des wagons, et, quoique les roues soient bridées, avec une rapidité vertigineuse, car la vitesse augmente en raison du poids du train, et le nôtre se compose d'un grand nombre de wagons et de trucs. Ajoutez les courbes qui sont aussi fréquentes que petites et les précipices que la voie côtoie presque constamment, et vous comprendrez l'émotion qui blanchit tant soit peu les visages des voyageurs. Pour vous laisser admirer la beauté des défilés, des canones d'Echo et de Weber, le thousand-miles-iree^ ainsi appelé parce que cet arbre est situé à mille milles d'Omaha, le Deml's gâte et d'autres points jugés pittoresques, on a attaché aux trains un car d'observation. C'est un simple truc sans sièges et découvert. Exposé au soleil et à la
1. Sept mille huit cent trente-cinq pieds au-dessus de la mer.
brise du Irain, le voyageur peut admirer la belle nature et en même temps se rendre compte des dangers qu'on lui fait courir, grâce à la construction fautive de cette portion delà voie. Aussi, tout envahie au départ d'Aspen, la voiture d'observation ne tarda pas à se désemplir. Peu de passagers seulement se sentirent les nerfs assez bien trempés pour résister à ce spectacle saisissant.
Enfin notre course se ralentit'^ le défilé s'ouvre et la terre promise des Mormons, l'immense jiappe du lac Salé, la vallée des Saints tapissée de vert, des collines boisées, le tout encadré de hautes montagnes, roses, bleu foncé, bleu clair, se déroule sous les yeux des arrivants. Ils sont éblouis par l'éclat 'des lumières qui flottent dans l'air, charmés par la beauté du site, étonnés du contraste avec la terre de désolation qu'ils viennent de quitter.
A cinq heures, nous entrons dans la gare d'Ogden, situé sur l'extrémité nord du lac Salé et formant le terminus de la ligne dite l'Union Pacifique railroad. D'ici à Omaha on compte mille trente-deux milles ; à San-Francisco, huit cent quatre-vingt-deux milles. Un embranchement long de trente-sept milles, construit par Brigham Young, mène à Salt-Lake-City.
Ogden est en fête. Le perron, les halles de la gare et les abords regorgent de monde endimanché. Nous sommes en plein mormonisme. La petite ville est honorée de la présence du grand prophète, du président Brigham Young, qui a daigné la visiter aujourd'hui et prêcher au tabernacle. En ce moment il part. Quoique le train ordinaire doive partir aussi pour Salt-Lake-City dans un quart d'heure, Brigham
Young, accompagné de quelques-unes de ses femmes et d'une suite nombreuse, voyage en train spécial. C'est juste. N'est-il pas le souverain de Deseret, le roi delà Nouvelle Jérusalem? Debout sur la plateforme, il salue majestueusement de la main pendant que le train s'ébranle au milieu des coups de chapeau des mormons et des profondes révérences des mormones. C'était une scène de cour en règle, comme on en voit souvent dans nos gares d'Europe aux arrivées et aux départs des têtes couronnées. Il y avait cependant une nuance. Ici rien de factice, rien de conventionnel. Et pourtant pas l'ombre d'enthousiasme sur ces physionomies tendues, dans ces corps inclinés en avant et immobiles encore pendant quelques instants après que le prophète eut disparu ! Était-ce une simple démonstration de respect, un acte d'étiquette? Je ne le pense guère. C'était, il me semble, la manifestation d'une croyance superstitieuse, tourmentée, mais non troublée, par des terreurs vagues. C'était l'adoration d'un être surnaturel qui dispose de votre sort, auquel vous êtes lié irrévocablement, mais que vous redoutez bien plus que vous ne l'aimez.
Le chef de gare me comble de prévenances. Je lui avais remis une lettre d'introduction, bien entendu. Quoiqu'il ait à expédier presque en même temps trois trains, il me rend mille services. Il change en or mes greenbacks qui n'ont pas cours au delà d'Ogden. Il prend soin de mes bagages; il me pilote à travers cette foule silencieuse, qui joue vigoureusement des coudes. Il me donne des détails curieux sur les ce Saints », me raconte l'historique de lajour-
née et même sa propre biographie. On n'est pas plus amiable ni plus expéditif. Associé d'une grande maison de New-York qui s'occupe du négoce des fourrures, il a fait rapidement fortune, puis, plus rapidement, il l'a perdue. Maintenant, pour gagner sa vie, il a accepté cette modeste situation. Sa femme la partage. Elle est d'une bonne famille de l'Est, jeune, jolie, élégante et toute décidée à se faire bravement aux privations de cette nouvelle existence. Le domicile du jeune couple se compose d'une seule petite pièce qui donne de plain-pied sur les rails. Mais comme Madame l'a bien arrangée! Comme elle a su lui imprimer le cachet du goût, de l'élégance, delà coquetterie d'une femme du monde ! Il y a des fleurs, deux fauteuils, un tableau à l'huile, une ou deux chinoiseries apportées par quelque enfant ambulant du Céleste-Empire. Mais si petit, si petit ! Le lit tendu de rideaux d'une blancheur irréprochable prend presque la moitié de la chambre. Et le bruit des trains ! — Ah ! on s'y fait si vite. — Et les mouches et les moustiques, cette plaie de Deseret! — N'at-on pas des moustiquaires? — Si fait, mais la poussière, et quelle poussière, c'est de l'alcali tout pur! — Eh bien, on ferme les fenêtres. — Et vous êtes les seuls « gentils >) de la localité. — Sans doute, mais nous nous suffisons. Et puis, à l'hôtel où nous prenons nos repas, on nous réserve une table à part. — Enfin tout est pour le mieux. On vit de souvenirs et d'espérances. On prélève le bonheur sur l'avenir, et on traverse courageusement les mauvais jours en en attendant de meilleurs.
Ce qui me frappe, c'est l'air européen de cette mul-
titude qui se bouscule ^sur les perrons. Le chef de gare me donne le mot del'énigme. Tous ces hommes qui ressemblent à des ouvriers en habit de fête, toutes ces femmes proprement et simplement vêtues, cjuoique portant évidemment leur meilleure robe, sont des Anglais, des Norvégiens, des Danois ; mais l'élément britannique y domine. Le pays de Galles fournit le plus gros contingent. Après le départ du grand homme, toute cette foule monte tranquillement et tristement dans les wagons. Les femmes et les babies abondent. Les femmes ont l'air mélancolique et soumis ; les hommes, vulgaire et insignifiant. Ce qu'il y a de plus distingué dans cette cohue, c'est un guerrier indien coiffé de plumes, le visage barbouillé d'ocre jaune; il toise avec dédain les mormons qui défilent devant lui. Dans la voiture où je me trouve, je puis observer un des effets de la polygamie. La plupart des hommes voyagent avec deux épouses ; quelques-uns en ont amené trois ; mais la plus jeune est évidemment la favorite. Le mari ne s'occupe que d'elle, ne parle qu'à elle, lui achète des gâteaux aux stations. Son autre moitié, négligée mais résignée à son sort, assiste d'un air maussade ou triste. Cette scène se renouvelle constamment. Au fait, elle est dans la nature des choses.
Nous mettons deux heures pour faire les trentesept milles qui séparent Ogden de la capitale des mormons. A "chaque instant, on arrête devant de petits hameaux ou des fermes isolées. Le chemin de fer suit de loin le lac Salé, nappe d'eau immense aux reflets ternes et métalliques. Des rochers escar-
pés, empourprés à cette heure par le soleil couchant, s'élèvent de son sein, comme des branches de corail qu'on aurait jetées sur un plateau imparfaitement émaillé. Le pays est beau et les effets de lumière magiques. N'étaient les teintes dorées et jaunes qui prédominent, n'était la clarté surpre- .nante de l'atmosphère et l'absence complète des nuances vaporeuses de nos contrées du midi, on se croirait sur les côtes de l'Andalousie ou de la Sicile. Enfin, à la nuit tombante, nous arrivons à Saltlake-City, et je descends chez Vancien Townsend, c'est-à-dire dans l'une des plus abominables auberges que j'aie jamais eu la mauvaise fortune de rencontrer dans les deux hémisphères.
Du 4 au 7 juin.
Physionomie de la ville. — Les croisés modernes. —Le tabernacle et le théâtre des mormons. — Townsend hôtel. — Les Indiens et les indian agents. — Le camp Douglas. — Les canones. — Brigham Young. — Le mormonisme.
Quelle singulière ville ! Les maisons sont invisibles. Entourées d'arbres fruitiers, elles se dérobent à la vue. De plus, des acacias, des arbres-coton, inconnus, me dit-on, à l'est du 3Iissouri, et dont la fleur ressemble à des flocons de coton, forment un épais rideau vert, tendu tout le long de larges et interminables avenues. Celles-ci, comme dans toutes les villes américaines, se croisent à angle droit du nord au sud, de l'est à l'ouest. Des deux côtés, des ruisseaux amenés des montagnes roulent leurs eaux plus abondantes que limpides. C'est le grand trésor du pays. Selon les récits des rares aventuriers qui avaient les premiers visité cette terre inconnue quand elle faisait encore partie du Mexique, l'eau douce manquait complètement. A les en
croire, en dehors du lac Salé il n'y avait que des mares sauniàires. Mais Bri<?ham Young a changé tout cela. L'élu de Dieu, le Moïse des mormons, a fait jaillir du rocher ces sources inappréciables.
J'erre seul dans les allées silencieuses. A côté de moi bourdonne le ruisseau. Les acacias me protègent de leur ombre; les arbres-coton Icgèremeni agités par la brise du matin me couvrent d'une pluie de flocons blancs comme la neige. Parfois je puis apercevoir, au-dessus de la cime des arbres, les « Jumeaux », les deux pics les plus élevés des Wahsatch. Deux diamants étincelant au soleil, suspendus dans l'air bleu à quinze mille pieds au-dessus de la merl Sur ce haut plateau, les saisons se suivent avec une grande régularité. Après les pluies de l'automne, les ouragans et les tourmentes de neige de l'hiver; puis, après une courte époque de vents et de pluie appelée le printemps, six mois d'été, c'est-à-dire de soleil, de chaleur, de sécheresse. Le manque de pluie, la poussière, et, pendant la seconde moitié de la saison chaude, les mouches, sont les grands fléaux de la vallée des Saints. Mais maintenant la nature étale tous les trésors de sa beauté fraîche, jeune, enivrante. J'aspire à pleins poumons l'air élastique des montagnes, je me délecte aux doux parfums des champs dont je me suis approché sans m'en apercevoir, car me voilô arrivé à la circonférence de la ^Ue. Depuis longtemps j'ai laissé derrière moi les dernières habitations. Les avenues continuent toujours, mais elles ne masquent plus de maisons. Les emplacements tout tracés attendent encore les Saints qui y drcs-
seront leur tente. Ici la ville se confond avec la cam pagne. A peu de distance, le nouveau Jourdain serpente dans des crevasses qui rappellent \Qghore de la rivière biblique.
Dans toute cette promenade, je n'ai rencontré que quelques femmes et une petite bande d'enfants portant sur le dos leurs livres et cahiers, et marchant d'un pas accéléré sans mot dire. Sur leur visage un peu pâle on lit déjà la préoccupation de l'homme mûr. L'aspect d'un étranger excite leur curiosité ; ils me regardent d'un œil scrutateur. Pas de sourire, pas une ombre de gaieté. Puis ils passent outre. Partout la solitude et le silence. Un guerrier indien, un Utah, fièrement posé sur sa maigre haridelle, passe au galop. Sa chevelure noire, longue, raide, luisante, s'échappe, sous un diadème de plumes; sa figure est peinte écarlate et jaune; ses traits sont féroces; il est armé jusqu'aux dents et d'un aspect vraiment terrible. Derrière lui courent à pied ses deux squaws^ ses femmes, limage de la misère et de la dégradation féminine.
Je dirige mes pas vers Main-street, la grande rue, et me voilà tout d'un coup dans une ville quelconque du Far-West. N'étaient les Indiens, n'était la grande foule de femmes et d'enfants qui, même dans ce quartier industrieux, sont plus nombreux que les hommes, on oublierait que l'on se trouve au centre du mormo»isme. Ici peu d'arbres. Des maisons bordent la rue. La plupart sont bâties en briques ou plutôt en adobes; d'autres, de poutres et planches, datent encore des premiers jours de l'immigration. Quelques-unes des constructions mo-
dcrnes ont de la prétention à l'architecture. Dans toutes, le rez-de-chaussée consiste en boutiques tout ouvertes sur le devant. Les murs sont, de haut en bas, couverts d'inscriptions et d'affiches. De larges trottoirs poudreux, faits de planches mal rabotées, îongentf les maisons. Dans la rue se pressent des chariots attelés de bœufs, des véhicules de tout genre. Une diligence traînée par dix chevaux, de la raison, bien connue dans les États pacifiques, Wells Fargo et C'*, attire l'attention et augmente la confusion. Naguère ces voitures étaient la seule ressource du voyageur pressé. Depuis l'ouverture du railroad, on en voit rarement. Des colporteurs, des mineurs à pied ou montés sur des ânes, enfin toute cette foule de gens au regard intelligent et hardi, au teint bronzé, aux bras robustes, dont la vie n'est qu'un combat continuel avec la nature, et qu'on est convenu d'appeler les pionniers de la civilisation. Les anciens maîtres du sol, les Utah, plus indépendants et moins dégradés que la plupart des tribus indiennes des territoires limitrophes, sont représentés par plusieurs de leurs guerriers. Campés depuis quelques jours dans le voisinage de la ville, ils y pénètrent par petits groupes, chacun suivi de ses femmes. Ils marchent la tête haute et examinent, sans trahir la moindre émotion, les merveilles de la civilisation. J'en ai rencontré plusieurs dans une des boutiques élégantes de Main-street. Ils regardaient attentivement les divers articles exposés à la vente, toujours en conservant un air de dignité et de superbe indifférence. Les miroirs seuls leur faisaient perdre contenance. Quel étonnement du-
bord, et puis quels rires fous! Ils n'en croyaient pas leurs yeux ; ils ne se lassaient pas de s'admirer.
Je m'arrête sous un hangar. Des hommes qui vont et viennent entre Corinne et les établissements de Montana y sont attablés. Près d'eux, leurs montures, attachées à des anneaux de fer, font comme leurs maîtres, prennent leur repas et se détendent les membres. Ces cavaliers arrivent de Yirginia- City (Idaho). Ils ont parcouru des milliers de milles, remonté le Missouri jusqu'à ses sources, passé et repassé les montagnes Amères, l'une des chaînes dont se compose l'épine dorsale du continent, évité s'ils le pouvaient, combattu s'il le fallait, les Indiens, escorté dans certains lieux périlleux la diligence qui court ou plutôt qui rampe deux fois par mois dans ces régions désertes. Elle part de Corinne, toujours remplie de passagers des deux sexes et de tout âge, mais n'arrive pas toujours avec toute sa cargaison humaine. La fatigue, le froid, en été les chaleurs excessives, les privations, parfois les Indiens l'ont décimée. On enterre les morts à la hâte le long de la route, c'est-à-dire des sillons tracés par les chariots, et on passe outre. 3Ies hommes suivent des vocations diverses. Je me mêle à la conversation qui ne manque pas d'intérêt. Leur vie est une épopée ; chaque heure à son danger ; les actes de violence deviennent un devoir ; les aventures, un élément ordinaire et indispensable de ces existences ambulantes. Mettez-vous à la place de ces croisés modernes, comparez avec les vôtres leurs idées, leurs goûts, leurs mœurs, et vous trouverez qu'un abîme vous sépare d'eux. Il est impos-
sible de les comprendre bien et de les juger avec équité. Quelques-uns des hommes dont je parle sont des trappers, d'autres des maquignons, des moustanguers et leurs petits chevaux indiens, des moustangs, harnachés à la manière du Mexique, c'est-à-dire à l'andalouse ou plutôt dans le style arabe. La selle et les étriers, qui, en forme de pantoufles, protègent le pied contre le soleil et la pluie, sont tels que je les ai trouvés au Maroc et dans certaines tribus de l'Arabie. Ils se sont conservés jusqu'à ce jour dans les parties de l'Espagne le plus longtemps dominées par les Maures. Les cavaliers portent le sombrero, et, sur une jaquette confectionnée à New-York ou à San-Francisco, la large ceinture espagnole. Mais le sang qui coule dans leurs veines est anglo-saxon ou celtique. Leurs enfants sont ou seront probablement des métis issus d'unions passagères avec des Indiennes. C'était un beau groupe digne du pinceau d'un des grands maîtres du dix-septième siècle. Pas un de ces visages bronzés qui eût des traits ordinaires ou l'expression banale! Les passions s'y reflètent, les passions sans contrôle, quelquefois le vice, toujours la témérité; ici de la bonhomie démentie par un rire cynique, là de la résolution, de la force, de la cruauté à côté d'une implacable sérénité.
Vancien Townsend me mène au tabernacle : une salle basse, nue et dégarnie de tout emblème religieux, avec une estrade où sont placés le fauteuil du prophète et les sièges des évêques, le tout couvert d'une lourde coupole basse, ovale, qu'on a fort bien comparée aux cloches de table, aux dish-covers dont
on se sert en Angleterre pour couvrir les grosses pièces. A côté, on a commencé à bâtir le nouveau temple. Ce sera un édifice immense, tout en pierre de taille et en style roman. Mais on en est encore aux fondations, et personne ne se flatte et ne semble pressé de voirie nouveau tabernacle achevé. On n'y travaille presque pas, car l'argent et la ferveur des fidèles font également défaut.
Le théâtre paraît jouir d'une plus grande popularité. C'est une des mille entreprises de Brigham Young et la grande ressource des habitants de Salt- ]ake-City. On y joue presque tous les soirs. La salle est très-simplemeut décorée et mal éclairée. Au parterre, j'ai vu des groupes d'enfants qui semblaient être venus tout seuls. Sur d'autres banquettes et dans les galeries étaient assis des hommes pour la plupart en jaquette ou en blouse, chacun avec deux ou trois femmes mises avec un certain soin. Le prophète, qui s'est réservé sa loge de cour près de la scène, contrairement à ses habitudes n'y était pas venu ce soir-là, mais j"ai pu y entrevoir derrière les rideaux la plus jeune de ses épouses, jolie et presque coquette ; sa toilette prétendait à l'élégance. Une des fdles de Brigham, M"'^ Alice Clawson, dont le talent ^st avec raison apprécié, jouait le principal rôle. Elle a épousé un homme aisé, ce qui ne l'empêche pas d'accepter des honoraires. La pièce, un drame à sensation qui autrefois a eu la vogue en Angleterre, est empreinte du cachet des institutions et des mœurs britanniques, et contraste singulièrement avec le public de la Nouvelle Jérusalem. Le moyen âge, la société peinte par Shakespeare ne
sont pas plus éloignés de nous que le high-life anglais de nos jours ne l'est de l'état social des mormons. Cependant on- suivait la représentation avec une attention soutenue, bien que d'un air terne, presque triste, sans rire et sans applaudir. On me dit que Brigham Young, qui exerce lui-même la censure des pièces et exclut celles qui sont contraires à la décence, encourage la fréquentation de son théâtre. C'est dans ses mains une école de belleslettres et l'instrument avec lequel il tâche de châtier les goûts et de raffiner les mœurs d'une société condamnée par les circonstances, comme on verra, aux travaux forcés à perpétuité.
Il est deux heures. La chaleur, terrible ; le soleil, d'une blancheur ardente. C'est l'heure du principal repas, et les hôtes de Vancien Townsend l'attendent avec impatience. Une nombreuse compagnie s'est réunie à la véranda. Les dames, dont plusieurs ont des toilettes fort élégantes, forment des groupes à part. Ce sont, pour la plupart, des femmes de mineurs. Leur mise recherchée et leurs efforts évidents d'être ladylike contrastent singulièrement avec la tenue des maris, qui arrivent droit de leurs mines, tout couverts encore de poussière, de boue et de sueur. Les hommes sont assis ou plutôt couchés dans des fauteuils rangés en ligne droite à côté les uns des autres. Les poses de ces Messieurs défient la description. Il faut les avoir vus, et on ne les voit qu'au Far-West. D'autres se tiennent près de la porte en attendant le premier coup de sonnette
pour se précipiter dans la salle et conquérir des places. On fume et on chique, personne ne parle. Les femmes seules chuchotent à voix basse, mais on voit bien que la conversation manque d'animation.
Toute cette compagnie se compose presque exclusivement de gentils, de mineurs et de leurs familles, d'agents de commerce, de quelques clercs et fonctionnaires du gouvernement central et du tribunal fédéral. Aussi le maître, le gentleman de l'office et les aides de l'établissement nous regardent-ils d'un air maussade sinon hostile, et le service est à l'avenant. Cette affluence de non-croyants les irrite et les effraye. Hélas ! les beaux jours du mormonisme semblent être comptés. La masse des Saints ne s'en rend pas compte encore ; mais les hommes intelligents ne peuvent guère se faire d'illusion sur le sort qui les attend. Assurément, M. Townsend, le dignitaire du tabernacle, n'est pas le modèle des aubergistes ; il donne peu d'attention à sa maison , et aucune à ses hôtes ; il s'en rapporte à ses deux femmes qui, peu gracieusement, à vrai dire, mais avec une persévérance et une résignation qui font pitié à voir, portent le fardeau du jour. C'est tout au plus si elles le partagent avec le monsieur de l'office, qui ne répond à aucune de vos questions, et, si vous demandez votre clef, vous dit : Cherchez-la. Le maître passe son temps dans les méditations. Son fauteuil est placé à l'extrémité de la véranda. Là, assis sur le dos, la tête renversée en arrière, il semble plongé dans la contemplation de ses pieds appuyés, au-dessus de sa personne, contre une
branche d'un bol acacia. Cette pose étrange n'est pas gracieuse, mais elle doit être commode puisqu'il la garde pendant des heures entières. Enfin le signal est donné. Les dames entrent solennellement. Après elles, tout le monde court, se heurte, se marche sur les pieds, se donne des coups de coude à qui mieux mieux. Le docteur C... m'a pris sous sa prolcction. C'est un habitué et un notable qui a son couvert réservé et trouve moyen de me placer à côté de lui. Les repas n'ont qu'un mérite, celui de pouvoir être dépêchés en dix minutes. Ils se composent d'un plat de viande dure et mal cuite et d'un ou deux gâteaux. Pour dessert, des fraises de bois délicieuses ; comme boisson, de l'eau claire. La buvette n'existe pas. La loi la proscrit, mais les mormons savent l'éluder- Dans leur intérieur, le vin et l'alcool ne font pas défaut. Le beau moment du dîner est celui où l'on se lève de table avec la satisfaction interne que donne l'accomplissement d'un pénible devoir.
Pendant mes trois jours de Salt-lake-City, le docteur C... veut bien me consacrer ses moments perdus. Il a, pendant de longues années, exercé son art sur les bords du lac Supérieur et sur le haut Mississipi, au milieu des tribus indiennes, et ses récits sur ces races maudites m'ont vivement ému. Ils confirment ce qu'on m'a dit sur ce triste chapitre à New- York et surtout à Washington. C'est à cause de leur parfaite concordance avec des informations puisées à des sources dignes de foi que j'attache du prix aux souvenirs et aux appréciations d'un homme qui a passé une portion de sa vie avec les Peaux-rouges.
« Je m'abstiens, me disait-il, de tout jugement sur le système que le gouvernement central, de concert avec le Congrès, a adopté à l'égard des Indiens. Je l'accepte comme un fait, et je suppose ou plutôt je suis persuadé que le président, le hig-father de ces races infortunées, a le désir et la ferme volonté d'observer fidèlement les engagements contractés avec les diverses tribus. Mais, parmi ses agents, les indian agents, il y a de bien tristes sujets. Ils retiennent à leur profit une grande partie des dons en drap et en vivres que le gouvernement de \Yashington envoie annuellement aux Indiens et que ces employés ont la mission de leur distribuer. Et non-seulement ils s'approprient une partie de ces objets, mais ce qui en reste pour la distribution est remplacé le plus souvent par des articles de moindre qualité. Cela explique les fortunes que ces agents, infidèles font en peu d'années ; mais cela explique aussi le mécontentement, les bostilités périodiquement renaissantes des Peaux-rouges et les massacres également périodiques des colons blancs. Les affaires et les événements tournent toujours dans le même cercle vicieux. Les Indiens se plaignent des agents ; le gouvernement ordonne une enquête; des commissaires sont nommés à cet effet à Washington. Quand ils arrivent sur les lieux, les agents tâchent de les tromper, en quoi ils réussissent parfois. Sinon,- ils ont recours à un expédient extrême. Ils représentent aux Indiens l'intervention des commissaires comme un acte d'hostilité du gouvernement ou excitent leurs méfiances par d'autres insinuations de ce genre. Les Indiens se réunissent
à un pow-woii\ et débattent sur la guerre. Les anciens, surtout ceux qui ont été à Washington et en sont revenus fort impressionnes.de la puissance du big-father, votent pour la paix, mais les jeunes gens qui n'ont jamais quitté leurs forêts poussent les hauts cris, et l'emportent souvent sur les conseils de la prudence. Dès ce moment on prend le sentier de la guerre, le war-path. Des messagers sont envoyés, des réunions tenues sur différents points. Plus de moyen pour les commissaires de se mettre en rapport avec les chefs qui ont porté plainte contre les agents du Président. Quelques semaines se passent en préparatifs. Les colons blancs auxquels il ne reste que l'alternative de la fuite, si elle est encore possible, ou d'un supplice atroce qui est inévitable s'ils restent, demandent des troupes ; mais le fort le plus rapproché se trouve peut-être à cent, à deux cents, à trois cents milles de distance. D'ailleurs ces troupes sont-elles en mesure de résister aux Indiens dont le nombre et les mouvements sont rarement et tout au plus imparfaitement connus? C'est donc la guerre, une très-petite guerre, il est vrai, et dont on n'aura garde de parler. Plus ou moins de têtes blanches scalpées, plus ou moins d'établissements détruits. De l'autre côté, à titre de revanche, les débris de telle ou telle tribu exterminés jusqu'au dernier homme. Voilà tout. C'est ce qui se passe en ce moment dans l'Arizona où le sang des blancs coule à flots. Mais les journaux en font à peine mention. Tout cela est fort pénible surtout pour ceux qui sont scalpés et dont on a enlevé les femmes et les filles, après avoir brûlé les fermes
et emmené les troupeaux. Mais à quelque chose malheur est bon — l'enquête n'a pas eu lieu. »
Dans l'intérieur de ce grand continent, le sort des indiens , leurs relations avec le gouvernement central sont l'entretien de tout le monde. A Washington aussi, dans les sphères officielles, cette grave question s'impose périodiquement à l'attention des hommes politiques qui cherchent, mais qui ne trouvent aucune solution. Hélas! la solution est toute donnée. C'est le contact avec la civilisation moderne, le croisement avec le sang blanc et l'introduction des boissons alcooliques qui ont déposé dans les populations rouges les germes de destruction. Dans les tribus du Nord-Ouest, dans les régions les plus fréquentées par les voyageurs et les irappers, il est rare de rencontrer une famille indienne pur sang. La première génération issue des unions entre des aventuriers anglais et français avec des femmes indiennes se distinguait par un heureux mélange de qualités propres aux deux races. Mais leurs enfants étaient chétifs et peu nombreux. Les métis de nos jours sont évidemment une race faible, maladive, dégénérée. On a remarqué qu'une tribu dépérit au fur et à mesure que l'élément blanc y augmente. Ce dernier agit comme un poison lent, l'eau-de-vie comme un poison violent; les ravages qu'elle fait sont affreux. Les Indiens s'éteignent donc petit à petit; fatalement, irrévocablement, ils semblent condamnés à disparaître, et ils disparaissent.
Dès le premier jour, j'ai eu la bonne fortune de
faire la connaissance du général Morrow, commandant du camp Douglas. Ce poste est situé à trois milles à l'est de la ville, sur l'un des coteaux qui forment le dernier gradin du versant occidental des monts Wahsatch. C'est une position dominante, parfaitement choisie. Le camp a été installé il y a neuf ans. A cette époque, la tâche du commandant de la petite garnison chargée de surveiller, au besoin de contenir la milice du prophète et les Indiens, n'était pas facile. Perdu dans l'espace, sans communication assurée avec sa base d'opération, ne pouvant guère attendre du secours en temps utile, il se voyait réduit à ses propres ressources qui, dans certaines éventualités, étaient évidemment insuffisantes. Aujourd'hui il n'en est plus de même. Le chemin du Pacifique relie le camp Douglas aux forts semés le long de cette ligne et à Chicago, résidence du général en chef. Il est donc possible d'y faire arriver en peu de jours tout ce qu'il faut pour faire face à un danger pressant.
C'est vers ce point que je me dirigeai dans un char à bancs couvert, attelé de deux beaux chevaux et conduit par un jeune mormon natif de Manchester. Mécanicien de son métier, il avait perdu un bras dans un accident de chemin de fer et était tombé dans la dernière misère, lorsqu'il y a deux ou trois ans un des missionnaires de Brigham Young l'engagea pour la vallée des Saints. Transformé en cocher malgré son bras de moins, il gagne assez pour vivre au jour le jour. Voiture et chevaux sont sa propriété ; il est vrai qu'il ne les a pas encore payés : c'est le président qui a avancé l'argent nécessaire.
Sa dette le préoccupe ; mais ce qui le rassure, c'est que tout le monde se trouve à peu près dans le même cas. Quant à ses deux femmes, elles gagnent leur vie par elles-mêmes. Les loyers étant très-élevés au centre, il les a logées dans des quartiers éloignés, l'une à l'est, l'autre à l'ouest de la ville. « C'est économique, disait-il, et cela évite les scènes de jalousie. » Ce mari prudent me servait pendant mon séjour à Salt-lake, et ses causeries ne manquaient pas d'intérêt. Il avait l'air doux, résigné, un peu triste. En matière de religion, il était d'une ignorance complète. Évidemment, dans son enfance il n'a pas reçu la moindre instruction. Maintenant il est croyant. Il croit en Brigham Young. La vie et les actes du prophète ont déjà, dans son esprit, revêtu les formes de la légende. A côté d'une réalité sobre, sèche, prosaïque, le merveilleux occupe une large place dans ses récits.
La route remonte en ligne droite la pente douce dont le sommet est couronné par le camp. Devant nous, à portée de fusil, courait un léger phaéton tiré par deux chevaux fringants. « C'est le général qui rentre, me disait le mormon. Tâchons de le rejoindre. » Ce ne fut qu'au moment où le commandant mit pied à terre devant la porte de sa maison que nos chevaux essoufflés eurent gagné la hauteur. Le général me tendit les bras, bien qu'ils fussent chargés de joujoux d'enfants. C'est un homme d'une taihe élevée, d'une tenue martiale et de manières parfaites. Dans sa physionomie ouverte et sympathique, on reconnaît la douceur alliée à l'énergie, le don et l'habitude du commandement. « Je suis pré-
venu, disait-il , de votre visite. Soyez le bienvenu dans nos montagnes. Pardonnez si je ne vous serre pas la main. Vous voyez, j'ai les miennes toutes pleines. Ce sont des joujoux que j'ai achetés pour mon petit garçon. Il n'est pas bien portant; cela le distraira. Mme Morrow aussi est souffrante. » 11 me fit entrer dans un petit salon fort simplement meublé, puis il s'éloigna, impatient de voir ses malades. Quand, quelques instants après, il reparut, son air de préoccupation avait fait place à une mine toute joyeuse. « Le petit bonhomme va mieux, s'écria-t-il, et les joujoux ont produit leur effet. Maintenant, à nous deux ! » Et il se mit à me faire les honneurs de son habitation, un joli petit cottage entouré d'une véranda, à me montrer ses petits trésors acquis dans le courant de sa vie errante d'officier de l'armée des États-Unis, à étaler des peaux d'ours magnifiquement brodées sur des dessins bizarres, des vêtements indiens ornés de plumes , des arcs, des flèches, de armes grossières de tout genre. Quelques-uns de ces objets curieux étaient de véritables trophées obtenus à la suite de luttes sanglantes ; d'autres lui avaient été donnés par des chefs de tribus qui, malgré sa peau blanche, avaient appris à l'aimer et le voyaient partir avec regret. Sauf la dernière guerre de sécession, le général Morrow a fait presque toute sa carrière mihtaire dans les contrées habitées par les Indiens. Il me racontait simplement et modestement quelques épisodes de sa vie. Les hommes vraiment braves sont toujours simples et modestes. C'était comme une page d'un roman de Cooper, comme un fragment de quelque épopée. Tout en parlant, il
s'affubla des vêtements qu'il avait exposés devant moi, mit sur sa tète une coiffure à plumes, imita les attitudes et poussa le cri de guerre des Indiens. « Ce cri, me dit-il, produit un grand effet. Il encourage les sauvages et il ahurit les blancs. Mais ce qui démoralise surtout le soldat, c'est le son aigre et rauque à la fois du sifflet que chaque guerrier porte suspendu à sa ceinture et dont il ne cesse pas un instant de faire usage pendant le combat. Quant aux flèches, on les décoche avec une rapidité qui dépasse de loin celle qu'il est possible d'atteindre avec un revolver. » Il va sans dire que le bon général me força d'accepter quelques souvenirs que j'emporterai en Europe.
Nous montons ensemble dans ma voiture, et Daniel qui, bien que mormon, semble vivre en bons termes avec le commandant du camp, reçoit l'ordre de nous conduire au canon dit de l'Émigration. C'est le dernier défilé des monts Wahsatch que, lors de leur grand exode de Nauvoo, les mormons eurent à traverser avant d'apercevoir la terre promise, la vallée des Saints. Aucun d'eux n'y passe aujourd'hbi sans entonner un hymne qui rappelle ce moment solennel. « Tous voyez ce bloc de rocher, me disait mon compagnon. C'est là que Daniel se mettra à chanter. A cet autre il se taira. « Et en effet cela se passa ainsi. On sait que les Mexicains appellent canones les gorges étroites et profondes qui déchirent la chaîne des Cordillères. Ce nom a survécu à ladomi- .nation des anciens maîtres. Pour l'œil, c'est un chaos de précipices presque perpendiculaires, d'anfractuosités, de crevasses lézardées, çà et là tapis-
sées de touffes d'arbustes, de pics superposés les uns aux autres. En suivant le sentier étroit qui rampe entre l'abîme et les parois formées par les pierres, si vos nerfs vous permettent de vous pencher au-dessus du bord autant qu'il est possible sans perdre l'équilibre, vous verrez dans la profondeur trancher un filet blanc sur le noir du rocher. Ici il reflète les clartés bleues du ciel et les feux d'un soleil ardent; là il s'enveloppe de ténèbres diaphanes; plus bas il disparaît sous quelque voûte naturelle tout en trahissant sa marche par le bruit sourd d'un convoi qui passe dans un tunnel. Ce sont les eaux bouillonnantes d'un torrent. De cascade en cascade, de souterrain en souterrain, par de secrets passages bien connus des Peaux-Rouges, mais qu'aucun blanc n'a jamais explorés, elles vont chercher les grandes artères du continent américain ou mourir ignominieusement dans une des nombreuses mares salées dont est parsemé le grand désert K C'est dans une de ces gorges, le canon de l'Émigration, que Daniel s'enfonce bravement. Nous ne visitons, il est vrai, que la partie la moins difficile. Cependant le chemin raboteux, montant et descendant sans cesse, côtoie les bords escarpés du torrent. Il y a des courbes qui font frémir ; mais le général me rassure. « Malgré son bras de moins, me dit-il, cet Anglais est bon cocher et maître de ses chevaux. C'est d'ailleurs une route royale comparée à la partie supérieure de la gorge et à d'autres canones par où les mormons ont dû passer. Beaucoup de leurs chariots et attelages ont roulé dans l'abîme. »
1 Les Américains les appellent sink
Au retour, nous arrêtons près d'un brasseur ])avarois. C'est un gentil qui fait fi des mormons. Son établissement a conservé la couleur locale d'une petite brasserie de Munich et forme la principale ressource des officiers et des soldats du camp.
Et nous voilà de nouveau assis à la véranda du général. Le soleil a baissé. Pas un souffle d'air. Un calme profond et solennel plane sur le panorama qui se déroule devant nous.
A notre gauche, à l'est de la ville, dans la direction du nord au sud, pareil à un mur crénelé, surmonté çà et là de flèches, étage sur des contre-forts qui avancent dans la vallée comme les coulisses d'une scène, se dresse la chaîne gigantesque des Wahsatch, le soubassement occidental, l'une des enceintes du haut plateau. Placés à fort peu de distance, à cinq milles environ de la base de la crête, tous ces rochers nous apparaissent en raccourci. Le regard se perd dans ce chaos de précipices lézardés^ de déchirures bizarres parfaitement distinctes malgré les ténèbres violacées qui les enveloppent, de montagnes rugueuses et bosselées, couvertes de végétation à leurs pieds, nues dans les régions supérieures, étincelant aux saillies avec des reflets de bronze florentin, marbrées de blanc plus haul, poussant dans l'air, qui les inonde de teintes roses et pourprées, leur panache de neige, culminant en (in dans les deux pics diamantés : les Jumeaux! Ah! les Jumeaux ! comme ils dominent la vallée des Saints ! comme ils s'imposent partout à Toeil ; comme ils le fascinent et le charment !
A l'ouest, à nos pieds s'étend la ville du lac Salé,
semblable à une large aiguière remplie de feuillage et de fleurs, ou plutôt à un parc immense rayé de lignes claires ; les avenues, parsemées de mille points blancs : les toits des maisons, qui elles-mêmes restent invisibles. La laide et lourde coupole oblongue du tabernacle s'élève seule au-dessus de la tète des arbres vert foncé, vert clair, vert gris, qui enveloppent et cachent les habitations. Au delà do la ville, le Jourdain, taché en quelques endroits de gravier blanc, encaissé ici dans des bords rocheux, roulant ailleurs ses eaux limpides entre des prairies verdoyantes, s'approche paisiblement du lac, où tantôt il terminera sa courte carrière. Sur sa rive gauche, un amas de collines arrondies, boisées ou couvertes d'arbustes ; plus loin, des rocs sévères. Au-dessus d'eux, dans le lointain, tout noyés dans des teintes tendres variant du bleu d'azur au gris de perle, se profilent sur le ciel flamboyant les âpres contours de la chaine des Oquerrahs. Une frange lumineuse déneige est suspendue le long de la crête. Des ombres diaphanes l'enveloppent, car c'est derrière elles que le soleil va disparaître. De Salt-lake- Gity à ces hautes montagnes, on compte à vol d'oiseau quarante milles.
Vers le sud, la vallée s'élève graduellement. C'est un terrain tourmenté, déchiré par des crevasses, mais tapissé de verdure. Aux approches de la ville et à la distance de quelques milles, les fermes des mormons, flanquées de quelques arbres, leurs maisonnettes, des points blancs, moutonnent comme un troupeau de chèvres. Plus loin, la nature sauvage, inculte, hidomptée reprend son empire. Vn
amphithéâtre de bas rochers, qui ferme l'horizon, dérobe à notre vue le bassin du lac d'Utah, le lac de Tibériade des Saints,, comme la rivière est leur Jourdain, et le lac Salé leur mer Morte. En effet, si les Oquerrahs, qui certes ne rappellent pas le pays de Moab, étaient plus rapprochés et plus arrondis, Tanalogie avec la Palestine serait frappante.
Au nord, le grand lac développe ses eaux lustrées, ar.'oisées, métalliques. Même à ce moment où îe ciel est embrasé, où des feux de bengale aux couleurs changeantes flottent et se croisent dans l'espace, où la nature entière a pris un air de fête vénitienne, cette nappe immobile, stagnante, impassible refuse de prendre part à l'allégresse générale. Mais le soleil baisse et les ombres des montagnes gagnent insensiblement sur les reflets fauves, indécis, sinistres qui, en d'autres endroits, errent encore sur la surface de cette mer maudite. Un liseré étroit de sable blanc la contourne. Aucune habitation, aucun arbre, aucune trace de culture ne rompt la profonde mélancolie de ces lieux. Du centre du lac surgissent, les pieds plongés dans le clairobscur, les cimes émaillées par le soleil couchant, des rochers escarpés, des îlots aux contours fantastiques, aux flancs perpendiculaires. On dirait qu'ils tentent un effort suprême pour s'échapper de leur prison en s'élançant vers le ciel. Plus près de nous, à notre droite, un petit promontoire dessine ses formes hardies et élégantes moitié dans l'air et moitié dans le bassin du lac. C'est le pic du Renseignement, le Mont-Saint, le signe d'alliance du Dieu des mormons.
Depuis rouverture du chemin de fer du Pacifique, le r.oniltre des visiteurs augmentant tous les jours, Brigliani Young se lasse d'ôtrc contemplé, examiné et commenté comme un objet de curiosité. Pour le voir, il faut être muni d'une lettre d'introduction. Mon liôte, V ancien Townsend, s'offrit à lui porter celle qu'on m'avait donnée à New-York et à arranger une entrevue. Un matin, à dix heures, nous nous dirigeâmes ensemble vers la demeure du président. Quelques évoques et anciens que nous renconlràmos en route voulurent bien nous faire cortège. J'avais à subir l'interrogatoire habitu-el, mais je ne les épargnai pas non plus, et ils répondirent de bonne grâce à mes nombreuses questions. C'étaient tous des Américains, car, règle générale, les Américains occupent seuls les grades supérieurs d'anciens ou d'évêques, et sont évidemment plus instruits et mieux élevés que la masse des mormons, dont plus des trois quarts sont des Européens. Simplement mais décemment vêtus, ces hommes ne portaient aucun signe de leur dignité. Leurs figures ne disaient absolument rien. Aucune trace de fanatisme, d'affectation ou d'hypocrisie, surtout rien d'ecclésiastique, rien qui trahît l'habitude de la médiation ou de la prière, ou même le désir de s'en donner 1 apparence. Ils avaient l'air de ce qu'ils étaient, d'hommes d'affaires, de fermiers, de boutiquiers, d'agents de commerce. On n'est pas plus banal, plus common-place j comme disent les Anglais. Un seul fit exception, c'était l'évêque'**. J'ai rarement vu une mise plus négligée, du linge moins frais et un habit noir plus râpé ; mais c'était le seul d'entre
eux qui eût la physionomie ouverte, l'expression joviale et le rire franc. « J'ai trois femmes, disait-il, et je m'en trouve bien. — Et vos femmes? — (Avec un gros rire.) Dame ! c'est leur affaire. — Ne trouvezvous pas que la polygamie dégrade la femme ? — Aucunement. — N'éprouvez-vous jamais quelque scrupule? — J'en éprouverais si j'agissais autrement. C'est à un commandement spécial de Dieu que j'obéis en ayant plusieurs épouses. Je nourris mes enfants, et je les envoie à l'école. C'est tout ce qu'il faut. Au reste, vous ne pouvez pas comprendre cela, car vous n'êtes pas des élus. Nous autres, nous sommes non-seulement des élus, mais des privilégiés. Dieu nous accorde le privilège de l'inspiration, et ce que nous faisons est bien fait. C'est pour cela que nous sommes des évêques. On a l'inspiration ou on ne l'a pas. Dieu seul la donne ou la refuse. » Il entra ensuite dans des développements confus, et quelque peine que je me donnasse pour le suivre, parfaitement inintelligibles. C'était du non-sens, du galimatias pur et simple. Le tout débité avec nonchalance et une certaine facilité. Il me semblait entendre un écolier qui, tout en pensant à autre chose, répète machinalement la leçon qu'il a apprise par cœur.
L'homme le plus marquant de la compagnie était M. George Smith, dit l'historien, qu'il ne faut pas confondre avec Joë Smith, le fondateur de la secte, mort assassiné. George possède plus d'instruction que la plupart des autres dignitaires du tabernacle et occupe dans l'église la première place après le président Young. Il a dirigé avec celui-ci le peuple des Saints lors de leur terrible voyage des bords du
SALT-LAKE-GITY. 135
Mississipi à ceux du lac Salé et pris une large part aux travaux du premier établissement à la Nouvelle Jérusalem. Il m'a donné une foule d'informations curieuses et une brochure qu'il a écrite il y a deux ans ^
Marchant très-lentement, car la chaleur est accablante, et cherchant l'ombre des acacias et des arbres-coton qui bordent les larges avenues, nous arrivons enfin devapt l'habitation présidentielle entourée d'un haut mur, eL se composant de plusieurs maisons et appartements où sont logées, chacune séparément, les femmes du prophète avec leurs enfants. Le grand édifice à l'un des angles de l'enclos est une école destinée à l'usage exclusif de ces derniers. Nous franchissons le seuil et entrons au parloir, petite pièce simplement meublée et ornée de douze tableaux à l'huile, représentant les apôtres, mormons. La première place est, comme de raison, réservée au portrait de Joë Smith. Le secrétaire et gendre du président, un petit jeune homme contrefait, après nous avoir ofTert des chaises, se met à m'adresser à haute voix les questions d'usage entre étrangers. Pendant que j'y réponds, je crois découvrir comme une ombre derrière une porte entr'ouverte. Vingt minutes se passent ainsi. La conversation, à laquelle tout le monde prend part, ne tarit
1. The rise, progress and travels of the Chiirch of Jesus-Chrisl of Latter-Darj-Saints, heing a séries of answers to questions including the rerelation on ceîeslial mariage and a brief account of the seulement of Salt-lake-Valley, with interesting statistics, hy Président George A. Smith, Church Bistorian, etc. Printed at the Deseret Is^ews Office. Salt-lake City, 1869.
pas ; mais le président se fait toujours attendre. « M. Young, dis-je en me levant, a ses occupations. J'ai les miennes, je n'ai rien à lui dire et je ne tiens plus à le voir. Je suis d'ailleurs attendu au fort Douglas. » A ce moment, la porte qui avait attiré mon attention s'ouvrit soudainement, et Brigham Young parut sur le seuil. Il était mis avec recherclie et semblait sortir des mains du coiffeur. Pendant quelques instants, il me contempla en silence; puis, d'un pas majestueux et en répondant par un léger geste de la main aux profondes révérences des siens, il avança lentement vers moi. Il avait gardé son chapeau sur la tête, mais il l'ôta précipitamment lorsqu'il me vit mettre le mien, et me désigna un fauteuil à côté de lui. Les évêques et anciens prirent place à une distance respectueuse. Sur un signe qu'il fit au secrétaire, celui-ci, se tenant debout à côté du maître, lut à haute voix ma lettre d'introduction.
L'entretien qui s'ensuivita duré près d'une heure. En voici les parties essentielles K Je les ai marquées dans mon calepin en rentrant à l'auberge, et j'ai été frappé de la peine que j'avais à trouver une seule pensée saisissable dans ces phrases sententieuses, confuses, ou banales, ou complètement dépourvues de sens et de logique.
« Le monde, disait-il, est plein de préjugés. L'homme privilégié seul s'élève au-dessus d'eux.
l. M. Yûung ne m'a dit rien de particulier, rien qu'il ne dise à tout le monde, et surtout a,u tabernacle, dans ses très-courts sermons. Je ne crains donc pas de commettre une indiscrétion en livrant ses paroles à la pi.blicité.
Dieu accorde le privilège à quelques élus. Ce qu'ils enseignent est la vérité , car ils parlent et agissent par inspiration. La foi et le travail , voilà en quoi se résume notre tache.... Le but de la religion est de rendre les méchants bonrs et les bons meilleurs.... Lisez le livre des mormons. Il est traduit dans toutes les langues et se vend dans Main-Street. Vous y trouverez notre histoire. Les premiers mormons ont immigré du temps du roi Salomon ! ! La dernière immigration eut lieu six cents ans avant notre Sauveur ! ! Aujourd'hui ils affluent de toutes parts. Un jour ils s'éten- (iront sur toute la terre. »
Sur mon observation que lui, Brigham Young, me semblait réunir dans l'Utah les pouvoirs temporel et spirituel, il s'écria avec vivacité : « Vous vous trompez, le mormon est libre. Tout se fait par compromis entre les parties contendantes ou par arbitrage. Je ne crains pas, comme on croit, les chemins de fer. Nous n'avons pas quitté Nauvoo pour fuir le contact des gentils. Nous sommes partis, parce qu'on nous a chassés. »
Je l'attaquai sur le chapitre de la polygamie. « En Europe, lui dis-je, votre nom est connu. On apprécie en vous T homme énergique qui sait imposer sa volonté à des disciples, et qui a su transformer un désert en un jardin. Mais il n'y a, je ne puis vous le cacher, qu'un seul cri d'indignation contre la polygamie que vous pratiquez vous-même et que vous avez introduite dans votre communauté. On pense généralement que c'est une dégradation de la femme et une honte pour le siècle où nous vivons [a shame and a
disgrâce). » — Ici l'auditoire fit entendre un sourd grognement. Le président tressaillit, mais il se contint. Après quelques instants de silence, parlant très-bas et avec un léger sourire de dédain, il dit : « Préjugé, préjugé, préjugé. Nous avons des exemples, de grands exemples, ceux des patriarches. Ce qui alors plaisait à Dieu, pourquoi le proscrire aujourd'hui? » — Il entra ensuite dans un long exposé d'une théorie quim'était nouvelle, regrettant que les hommes n'imitassent pas l'exemple des animaux, traitant les relations sexuelles confusément et avec une grande réserve de paroles, si grande qu'il m'a été impossible d'en saisir toujours le sens; enfin arrivant à la conclusion que la polygamie était le seul remède efficace contre la plaie sociale de la prostitution. « Au reste, ce que j'enseigne, ce que je fais, disait-il, je l'enseigne, je le fais par ordre spécial de Dieu. » Lorsque je me levai, il me prit la main, m'attira vers lui et murmura en fermant les yeux : Beaf diction, bénédiction^ bénédiction! luck^ luck, luck ! (Bénédiction, bonheur.)
Brigham Young, né dans l'État de Vermont, vient d'accomplir sa soixante-dixième année, mais paraît beaucoup plus jeune qu'il n'est. Il est au-dessus de la taille moyenne, se tient fort droit et paraît jouir d'une excellente santé. Une chevelure crispée, blonde, tirant sur le châtain, et un collier grec blanc, soigneusement frisé, encadrent sa tête solidement as*sise sur des épaules carrées, Ses yeux, qui évitent de rencontrer votre regard, accusent de la finesse plus que de Tintelligence ; sa bouche, de la sensua- Hté ; son menton carré et de dimensions dispropor-
SALT-LAKE-GITY. 139
tionnées, de l'énergie, je dirais presque de la cruauté. A tout prendre, c'est une figure qui ne peut appartenir qu'à un être hors ligne. Elle vous fascine et vous repousse à la fois. On comprend que cel homme exerce le charme du serpent, qu'il retienne ses victimes par la terreur qu'inspire un fauve, qu'il les écrase sans scrupule et sans pitié le jour où elles font mine de s'arracher à ses étreintes. Je ne dis pas que tel est Brigham Young. Je dis seulement que telle est l'impression que son extérieur m'a faite et que je partage avec presque tous les étrangers qui ont décrit leur visite auprès du chef des mormons. Certes on ne doit ni ne peut juger un homme au sortir d'une seule entrevue et sur son physique; aussi je me borne à inscrire dans mon journal, exactement et conscieusement, l'effet que son extérieur a produit sur moi et qui est on ne peut plus défavorable. Quant à ses manières, je les trouve tout aussi peu sympathiques. Elles manquent de simplicité ou plutôt elles portent l'empreinte de l'affectation. Tour à tour solennel et familier, onctueux et plaisantant, sévère et doucereux, Young n'oublie pas un instant son rôle de prophète. Avant d'émettre une phrase sententieuse, il incline le front, prend un air majestueux, fixe ses regards sur le sol. Quand il parle, il s'énonce lentement, d'un ton d'autorité et en mettant un intervalle entre chacune de ses paroles Puis, soudainement, il relève la tête, la rejette en arrière, et déploie sa large denture blanche et pointue, sa grosse bouche sensuelle sur laquelle erre un sinistre sourire. Il ferme les yeux et baisse la voix.
C'est le moment où il plaisante. J'avoue que ces accès de gaieté passagers et périodiques ne m'ont guère gagné. Il y a je ne sais quoi de grossièrement théâtral dans ces passages subits du sublime au vulgaire, du cothurne au socque ; mais on conçoit que ce sont là de ces effets de scène qui entraînent un public ignorant et tout disposé à se laisser entraîner. Aussi ai-je remarqué qu'à ces moments tous les évêques et elders étaient ou se donnaient l'air d'être comme électrisés.
Jugé sur son extérieur, sur ses manières, sur le galimatias qu'il a le front de vous débiter, Brigham Young n'est qu'un audacieux hypocrite. Mais jetez les regards autour de vous ! faites-vous raconter, non par ses acolytes qui adorent en lui une divinité, mais par des témoins impartiaux ou plutôt par des hommes qui, sans aucune sympathie pour lui, le connaissent et connaissent surtout ses œuvres ; faites-vous dire par eux les obstacles qu'il a vaincus, les dangers qu'il a affrontés et surmontés, les merveilles qu'il a créées, — et le plus grand de tous ses miracles, c'est d'avoir captivé, brisé, subjugué la volonté de près de deux cent mille êtres humains; — faites-vous raconter tout cela sur les lieux mêmes par des hommes, je le répète, impartiaux et fort instruits des choses qui se passent sous leurs yeux, par le commandant des troupes fédérales au fort Douglas, par ses officiers, par le chief-justice, par l'attorncy général, par les médecins, qui tous résident ici depuis des années, par les mineurs qui vont et viennent, et votre prévention fera place à l'étonnemcnt d'abord, et à l'admiration ensuite, à l'admi-
ration non certes des doctrines que Brigham Youn^ 1 répandues et encore moins de ses pratiques, ni même des prodiges de la colonisation qui est son œuvre, car d'autres que des mormons en ont fait autant dans d'autres parties du territoire américain, ni des mobiles qui l'ont fait agir et que nous n'avons pas le droit de juger puisque nous ne les connaissons guère ; mais des moyens que la Providence a prodigués à cet homme extraordinaire, de l'instinct, de la perspicacité de cet esprit inculte, de son énergie indomptable, de sa persévérance, surtout du pouvoir mystérieux et absolu qu'il exerce sur ses sectaires.
On a écrit plusieurs livres, beaucoup de brochures et d'innombrables articles de journal sur Brigham Young, sur Deseret, sur les mormons, sur leurs croyances et leurs pratiques. Ces imprimés, du moins plusieurs d'entre eux, ont le mérite de peindre les localités et d'exposer les faits assez exactement. Rien de plus attrayant que la description de la Nouvelle Jérusalem par Hepworth Dixon. Le portrait est bien fait et il est d'une parfaite ressemblance. Mais ni cet auteur ni d'autres qui ont écrit sur cette matière n'ont su faire connaître le secret de la puissance terrible créée et exploitée par cet homme afin d'établir, au centre de l'Amérique, un état de choses qui, politiquement, religieusement et socialement, est la négation manifeste des idées, des mœurs, des croyances de notre siècle.
Joë Smith est le fondateur ou le régénérateur de la secte des mormons. C'était un inspiré et en même temps un fort mauvais sujet 11 n'enseignait pas la
polygamie; mais, à en croire la voix publique, il la pratiquait, sauf la bénédiclion nuptiale. Cette circonstance devint même, après sa mort, la cause d'une scission, d'une sorte de schisme au sein de la communauté : sa veuve et ses enfants jurant que Joë n'avait jamais été polygame, et Brigham Young, qui avait besoin d'invoquer, en faveur de la polygamie, l'exemple de son prédécesseur, faisant constater par des témoignages supposés faux que le prophète Smith était partisan de la pluralité.
L'expulsion des mormons de leurs établissements sur le Mississipi, dans l'IUinois, forme un épisode extrêmement curieux et significatif, sous plus d'un rapport, de l'histoire contemporaine de l'Amérique. Le pauvre Joë n'avait du prophète que l'inspiration. Plus de cinquante fois il avait été traduit devant les tribunaux et toujours acquitté, lorsqu'à la fin il eut les honneurs du martyre. Pendant qu'il était enfermé dans la prison de Carthage, chef-lieu du comté de Hancock (Illinois), une bande d'hommes qui s'étaient noirci le visage y pénétrèrent et le tuèrent à coups de fusil, lui et son frère Hyram^ Admis à être leur propre caution, les assassins furent jugés et acquittés. Dès la mort du prophète, le charpentier Brigham Young, en sa qualité de président des douze apôtres, prend la direction dans ses mains. Malgré l'état calamiteux où l'on se trouve, il réussit à réconcilier les dissidents, à réunir dans le même bercail, qui est le sien, tous les^ croyants, à inspirer une nouvelle vie à cette secte