DEUXIEME PARTIE
(suite et fin)
Du 14 au 18 septembre.
(Conclusion.) — Une partie fine ctiez Yaozen. — Audience du mikado . — La légation d'Angleterre. — Départ.
(14 septembre.) Il pleut à verse. Ce sont les premières eaux qui annoncent l'automne : la saison désagréable pour les habitants des maisons japonaises. L'humidité les envahit. Le papier des châssis se décolle ; plus d'obstacle au vent, et, quoiqu'il fasse tiède au dehors, à l'intérieur le frisson vous prend. En été on y souffre de la chaleur, en hiver il
n'y a pas moyen de se garantir contre le froid. Mais, pendant le court printemps et vers la fin de l'automne, quand le temps se remet au beau, on s'y trouve à merveille.
J'ai bouquiné chez plusieurs libraires. Dans les dernières années le prix des livres a extrêmement baissé. On n'achète plus que des encyclopédies traduites de l'anglais, de l'allemand, du français. Je fais emplette d'une description illustrée de la ville de Kiyôto, en onze volumes, et l'on me fait payer quatre bous^ un peu plus de cinq francs. L'année dernière cette édition valait encore six rios, environ trente-six francs.
(15 septembre.) U fait beau et nous voulons nous donner le régal d'un repas japonais dans le célèbre restaurant Yaozen. C'est le café Anglais de Yedo. La maison est située derrière l'Asakusa, à l'extrémité opposée de la ville, à onze ou douze milles de la légation.
L'hôtesse nous mène dans une jolie pièce du premier, nous fait prendre place sur de fines nattes et nous engage, en tout bien tout honneur, à simplifier notre toilette. Le Japonais se met à Taise pour manger. On se rappelle que la ceinture seule est indispensable: les autres vêtements sont l'accessoire; on les met, on les quitte selon la saison et le temps qu'il fait. Il est dans le génie de la nation de viser à la simplicité. On aime, il est vrai, à jouir; on s'entoure, si on le peut, de mille superfluités; mais, s'il le faut, on s'en passe volontiers, et on a toujours le nécessaire puisque, dans les bons
comme dans les mauvais jours, on se trouve réduit aux limites du possible.
Le repas est exquis : plusieurs poissons crus et coupés en tranches, bouillis et braisés, un potage (le poissons, diverses confitures et à la fin un plat (!e vermicelle fait d'une racine dont j'ignore le nom, le tout servi dans des coupes de porcelaine placées devant chaque convive sur un petit cabaret à quatre pieds de bois laqué. Auprès de nous, quatre jeunes filles, richement habillées, font entendre à tour de rôle, quelquefois ensemble et en s'accompagnant du luth, les morteaux les plus à la mode. Dans les • entr'actes, on cause, on rit beaucoup, mais on reste dans les bornes de la plus stricte convenance. Ces jeunes filles, dit-on, n'en sortent jamais, à moins qu'on ne leur fasse boire du saké; même alors elles ne pèchent que par un excès de gaieté qui se dissipe avec les fumées de cette boisson. Des fleurs épanouies près d'un tas de fumier! Deux autres jeunes filles exécutaient des danses ou plutôt des pantomimes. Elles tâchaient d'exprimer par des gestes et des poses les paroles des chanteuses. La musique n'accompagnait pas la danse. C'était plutôt la danse qui complétait la chanson. Les sujets de ces pantomimes étaient des scènes de tendresse. Un jeune homme va voir sa belle en cachette. Pour indiquer le caractère secret de l'entretien et en même temps la résistance que la belle oppose aux supplications de son amoureux, la danseuse s'incline e't dérobe derrière son éventail sa figure et son buste. Enfin le jeune homme est écouté. Pour exprimer le départ de son amant, la Jeune fille imite
o JAPON.
le mouvement d'un samurai qui passe ses deux épées dans sa ceinture et met son chapeau. Alafm, pour peindre son bonheur, elle compte sur ses doigts le nombre des rendez-vous. La danseuse devait à peine avoir quatorze anâ, mais elle était déjà complètement faite. Elle avait de fort beaux yeux, l'air délicat, la physionomie régulière autant que le type mongol le comporte, l'expression du visage doucement mélancolique et le maintien on ne peut plus modeste. Ses poses étaient pleines de grâce, mais un peu outrées et offrant, sous ce rapport, une vive analogie avec les produits de l'art japonais. Sa toilette consistait en une robe de soie gris bleuâtre, retenue par une ceinture écarlate. Dans le courant de la soirée, elle et ses compagnes se retirèrent deux ou trois fois pour changer de costume.
Cependant la conversation ne tarit pas. La première chanteuse, un peu plus âgée que les autres, y prend une part active. Elle a des traits fort jolis et le? manières aisées et élégantes d'une femme du monde. Un événement vient d'agiter le quartier. Un comédien a enlevé une femme mariée. Le couple a été arrêté et jeté en prison. Être emprisonné, au Japon, c'est le plus souvent la mort, toujours l'extrême misère. Il est vrai qu'une commission de fonctionnaires, guidée par un des étudiants de la légation d'Angleterre, s'est rendue tout récemment à Hongkong pour visiter l'établissement pénitentiaire de la colonie anglaise, modèle de toutes les perfections que l'esprit philanthropique ait jamais inventées pour la demeure des criminels. Mais cette
((uestion n'esl qu'à l'étude, et, en attendant la solution, les prisons sont encore des repaires infects. A moins d'avoir une santé de fer, ceux qui y sont enfermés périssent par la faim, par le froid, ou par les maladies * . Un homme en prison est donc , avec raison, le sujet de la commisération de ses concitoyens. Nos chanteuses aussi déploraient le sort du comédien ; mais, et voilà le trait caractéristique, elles applaudissaient à l'incarcération de la femme; car, disaient-elles, quand une femme dit à un homme qu'elle l'aime, que peut-il faire, le malheureux! sinon se rendre à son désir? Agir autrement ce serait violer les lois de la galanterie ; ce serait ignoble, ce serait lâche. Que dites-vous de ce code de morale?
Il est un autre trait que je ne dois pas omettre; il jette une vive lumière sur le mouvement qui se fait dans les esprits, et que représente la jeunesse dorée de Yedo. L'infatigable Satow, tout en causant avec ces beautés, transcrivait soigneusement sur son calepin le texte des chansons que nous venions d'entendre. En voici une : «^ Ah ! que ne puis-je voyager par télégraphe ; car le jinrikisha est bien lent, il vous traîne péniblement, vous meurtrit les membres et vous écrase en tombant! » Ce sont là les échos du jeune Japon : progrès, imitation de l'Europe et mépris des choses indigènes.
1. D'après des nouvelles récentes (septembre 1872) des améliorations notables viennent d'être introduites dans l'administration du grand bagne de Yedo, Les prisonniers, tous des condamnés aux travaux forcés, sont suffisamment nourris et traités avec humanité.
Pendant noire retour on nous fait voir de loin la maison du chef des étas. Elle est située non loin de l'Asakusa, sur la rive gauche du Sumidagawa. La maison semblait proprette, bien tenue, et ne trahissait nullement l'état abject de son propriétaire. Impossible d'y entrer. Nous aurions été souillés à jamais et nos bettos nous eussent abandonnés sur-le-champ. Les étas sont les parias du Japon. Ils vivent entre eux, et sont employés aux cimetières comme fossoyeurs et à lous les métiers réputés infâmes.
(16 septembre.) Mon audience auprès du Mikado, fixée pour aujourd'hui, avait donné lieu à plusieurs entretiens de M. Satow avec Iwakura. On m'avait communiqué les paroles que l'empereur m'adresserait, et j'avais dû fournir ma réponse. On m'avait remis en outre un plan du pavillon où l'audience aurait lieu, avec indication du trône et des places que chacun de nous aurait à occuper. Quant à l'étiquette, elle fut réglée d'après le précédent fourni par l'audtence accordée à M. Seward, ancien ministre des affaires étrangères des États-Unis.
Ce matin, un chambellan vint nous chercher dans une sorte de phaéton fabriqué à Hongkong, peutêtre le seul véhicule qu'on possède, car à la cour impériale l'usage des voitures est inconnu. Le Mikado ne sort jamais*.
1. Quelques mois après, sur le conseil de ses ministres réformateurs, l'empereur s'est montré en calèche à ses sujets ébahi-:. En
A midi, M. Adanis, M. Satow et moi nous quittons la légation, précédés et suivis par les ordonnances anglaises à cheval et par une vingtaine de cavaliers japonais. Les bettos couraient à pied aux portières ,fle la voiture. La distance qui sépare du château le faubourg de Takanawa est environ de quatre milles. Sur tout le parcours, les rues transversales avaient été fermées aux passants avec des cordes ; des sentinelles étaient placées à de courts intervalles. Les postes présentaient les armes. Une foule compacte, indifférente mais curieuse, se pressait derrière les cordes.
Arrivés à la porte de la première enceinte, nous trouvâmes de la troupe sous les armes. Il en était de même à l'entrée de la seconde et aux abords du château. Armés eten partie habillés à l'européenne, ces soldats avaient bonne apparence ; seulement ils semblaient un peu gênés par leur déguisement. En revanche, les yakunins et autres cavaliers du service militaire et civil qui portaient le costume et les armes du pays, offraient un spectacle imposant et vraiment beau. Après avoir traversé le dernier pont, jeté audessus du grand fossé du château, nous mîmes pied à terre et. fûmes conduits dans le jardin particulier du Mikado, rigoureusement fermé aux mortels, sauf de très-rares exceptions.
C'est une étroite bande circulaire qui d'un côté entoure une partie du château, et de l'autre a pour limite le grand fossé. Mais ni le château ni le fossé
1872, ils l'ont vu parcourir les rues de Yokohama en voiture de louage. Le fils des Dieux portait un uniforme de fantaisie européen, moitié de marin et moitié d'ambassadeur !
ne sont visibles. Ils sont cachés derrière un double rideau de bambous et d'arbres plantés par Taiko- Sama : des conifères aux troncs rouges et tourmentés, des érables aux feuilles fines et étoilées, des chênes verts, des cryptomérias, des lauriers, de^ arbres fruitiers choisis pour labeautéde leurs fleurs, les seules que l'on trouve dans ce lieu enchanté. Aucun vestige de plates-bandes. Un seul sentier sur la pelouse fraîche et épaisse. Le terrain, artificiellement ondulé, figure une région montagneuse. Çà et là on a semé de petits chalets, ne se distinguant en rien des pavillons qu'on voit dans les jardins des riches. Nous avions marché environ cinq minutes, lorsque nous fûmes reçus par Sanjo, président du conseil, par [wakura et par trois conseillers intimes, Kido, Okuma, Itagaki, les délégués des clans de Chùshiu, Hizen et Tosa, qui, avec Saigo, le délégué des satsumas, absent en ce moment, ont fait la révolution de 1868.
Nous nous trouvions donc en présence des hommes qui, selon le point de vue auquel on se place, seront les régénérateurs ou les destructeurs du Japon. J'ai déjà parlé d'Iwakura et de Sanjo. Tous deux ont l'air de ce qu'ils sont, de grands seigneurs. Okuma, pauvre étudiant à Nagasaki la veille de la révolution, est devenu, avec Kido, l'homme important du jour. Les autres, avant de s'élever aux postes qu'ils occupent, étaient de simples samurais oukôtos, et leur nouvelle grandeur n'a pas poli leurs manières. Mais ce sont des têtes intéressantes, plus intéressantes même que celles de leurs nobles collègues. On y lit l'intelligence et la hardiesse, et
aussi l'assurance du joueur qui, se sentant en veine, est décidé à jouer son va-tout. Certes, leurs ongles ne sont pas soignés, et leurs mouvements un peu brusques, un peu gauches., manquent de la gracieuse nonchalance du Japonais de haut rang. Mais ils n'en sont pas moins les maîtres de la situation. C'est d'eux que dépend en grande partie l'issue finale de la lutte, sourde encore en ce moment, entre ceux qui profitent de la réforme et ceux qui en payent les frais. J'en parlerai ailleurs en examinant la situation politique de l'empire. Il suffit de dire que, grâce à leur popularité, ces quatre conseillers, dont trois sont assis en face de moi, ont décidé leurs clans à prendre les armes en 1868, et à continuer leur appui aux réformes radicales qui doivent changer la face du Japon.
Après une courte causerie, on vint nous avertir que le Mikado était prêt à nous recevoir. Nous reprîmes notre marche et accompagnés de tous ces dignitaires qui portaient leur grand costume de cour, nous arrivâmes à la porte ouverte du pavillon dit de la Cascade. Malgré ma vive curiosité de voir l'empereur, je nepusm'empêcherde jeter un regard autour de moi, et d'admirer la beauté poétique du lieu. Le pavillon s'élève sur le bord d'une petite plaine circulaire entourée de coteaux et d'arbres gigiantesques. En face, quelques blocs de granit groupés avec un art et un sentiment de la nature exquis, forment un rocher escarpé d'où se précipite un ruisseau abondant qui donne son nom au kiosque.
Nous pénétrons dans l'intérieur et nous voici en
présence du Fils des Dieux. La pièce est longue de vingt-quatre pieds environ et large de seize à dixhuit. Le plancher est couvert d'une natte très-fine. Aucun meuble, sauf un piédestal haut de deux pieds, occupé par le Mikado. A l'entrée, la pièce était sombre; mais, par un heureux hasard, un rayon de soleil, glissant entre les persiennes et par les fentes des cloisons de papier, répandait une vive clarté sur la personne de l'empereur. Dans les rares audiences officielles, toujours données au château, un rideau à demi baissé dérobe la tête du souverain aux regards indiscrets des personnes qui l'approchent. Ici, aucune précaution de ce genre n'avait été prise. Il était assis sur un tabouret, les jambes croisées, et tenant ses mains appuyées l'une contre l'autre. C'est exactement la pose qu'on donne aux statues de Bouddha.
L'empereur a vingt ans, mais il paraît en avoir trente. Son nom particulier est Mutsuhito. J'ai eu de la peine à le savoir. C'est M. Satow seul qui a pu me renseigner sur ce point. Dans le peuple on ne désigne jamais le souverain que par le nom généririque de Mikado. C'est seulement après sa mort qu'on lui décerne le nom qu'il portera dans l'histoire. Les traits de Mutsuhito ont tous les signes de la race japonaise : le nez large et un peu épaté, le teint blême, mais les yeux vifs et brillants, malgré l'immobilité que leur prescrit l'étiquette. Il me semblait avoir souvent rencontré ce visage dans les rues de Yedo. Le costume était on ne peut plus simple : tunique bleu foncé uni tirant sur le noir d'ardoise et de très-larges pantalons écartâtes. Les cheveux,
arrangés à la mode du pays ; la coiffure, une aigrette colossale faite d'une branche de bambou et de crins, (jui, partant de l'oreille droite, s'élevait verticalement à une hauteur d'au moins deux pieds et demi et s'agitait avec violence au moindre mouvement de la tête. C'est l'insigne du rang suprême. Ni le Mikado nisesministresneportentde bijoux. Exceptéen nous adressant la parole, Sa Majesté se tint immobile comme une statue.
Derrière elle un dignitaire portait, soigneusement enfoncé dans le fourreau, le glaive de l'empire. Malheur à celui qui le verrait nu ! Ce serait sa mort. A la gauche du trône, appuyés contre la cloison, se tenaient Sanjo et les trois conseillers; à la droite, Iwakura. M. Adams et moi, accompagnés de M. Satow et de l'interprète de cour, nous occupions le milieu de la pièce, en face et à quelques pas de l'empereur. Pendant les premiers instants, un profond silence régna dans ce petit pavillon qui en ce moment renfermait les arbitres des destinées d'un grand empire. On n'entendait que le bourdonnement des mouches et le chant des cigales.
M. Adams, prié par Iwakura de procéder à la présentation, dit qu'en l'absence du représentant de l'Autriche qui réside à Sanghaï, il avait l'honneur de m'introduire auprès de Sa Majesté. Le Mikado lui dit quelques mots aimables, s'adressa à moi en me félicitant d'avoir heureusement traversé les grandes mers, et je répondis par quelques phrases adaptées cl la circonstance
Il prit alors la parole pour la seconde fois.
« J'apprends, dit-il, que pendant longtemps vous