‹ Promenade autour du monde, 1871Chapitre 23 sur 85 · J.\PON · texte numérisé non relu

J.\PON

avez porté dans votre pays le fardeau d'importantes positions, et que vous avez diverses fois exercé les fonctions d'ambassadeur dans de grands pays. Je ne saurais guère me figurer exactement la nature de vos occupations. Si, parmi les fruits de votre expérience, il se trouve quelque chose qu'il me serait utile de connaître, je vous prie de vous en ouvrir sans réserve à mes principaux conseillers. »

Conformément à l'étiquette, l'empereur, en me parlant, ne faisait que murmurer entre ses dents des sons inarticulés et à peine saisissables. Sanjo les répétait à haute voix, et le drogman du palais les rendait en anglais. Nos réponses furent traduites en japonais par M. Satow. Toutes les fois que l'empereur parlait, il se tournait vers nous, nous regardait dans les yeux et ses traits s'animaient soudain d'un sourire gracieux et d'une expression de bienveillance. Mais au moment où il fermait la bouche, il reprenait aussitôt son visage sérieux, ou plutôt insignifiant.

Lorsque nous nous retirâmes, l'empereur, restant immobile, fixa sur nous ses yeux. Ni à notre arrivée, ni à notre départ, ils ne nous a salués. Les ministres nous suivirent et nous firent faire un tour dans le jardin. Ils nous montrèrent une petite fermemodèle destinée à donner au souverain une idée des différentes manières dont ses sujets cultivent la terre. On me permit aussi d'escalader le bord du grand fossé et de jouir de là d'une vue superbe sur une partie de Yedo. Une petite collation nous fut ensuite offerte dans un des pavillons. Nous admirions la sy-

métrie et l'élégante simplicité avec laquelle la table était servie.

Au moment où l'on allait se lever, Sanjo, selon les ordres de son maître, me pria de lui exposer mes idées sur le Japon. Je m'excusai sur mon ignorance, tout en applaudissant aux efforts que faisait le nouveau ministère pour améliorer les conditions du pays, et aux innovations salutaires qu'il méditait. « La sagesse des hommes éminents que je vois réunis autour de cette table, ajoutai-je, les dirigera dans cette tâche ardue. Ils compteront avec les mœurs et les idées du pays ; ils comprendront que tout ce qui est bon en Europe ne saurait l'être au Japon ; ils éviteront les changements trop brusques et ne procéderont qu'avec une circonspection extrême. »

C'est ainsi que notre réception se termina. Les dignitaires nous accompagnèrent à notre voiture, et à trois heures nous étions rentrés à la légation.

Le soir, le Mikado nous envoya des boîtes remplies de confitures de formes bizarres, et de sucreries de diverses espèces. Ces boîtes sont en bois naturel ; car, à la cour impériale, conformément à une ancienne tradition, on dédaigne de peindre ou de laquer le bois.

Je ne pense pas que j'oublierai jamais la scène de ce matin : ce jardin féerique, ces pavillons mystérieux, ces hommes d'État en grande tenue errant avec nous dans les sentiers des bosquets, ce potentat oriental qui se présente comme une idole et qui se croit et se sent un dieu. Cela dépasse les contes des Mille et une nuits.

^17 septembre.) J'ai rencontré ce matin l'un des quatre conseillers qui avaient hier assisté à mon audience et nous avons causé des affaires du pays. «Les chefs du mouvement réformateur, m'a-t-il dit, sont certains du succès. Ils le disent et ils le croient, et je partage leur opinion. Nous ne craignons aucune résistance sérieuse. Dans trois ans, l'œuvre sera accomplie (c'est exactement ce que Iwakura nous avait dit.) Peut-être ne sommes-nous pas tout à fait sûrs du Sud, ni des satsumas dans l'île de Kiushiu ; là il pourrait y avoir des dissidents ; mais eux aussi finiront par céder. Quant à moi, je ne doute pas du succès iinal. Un de nos grands projets est de réunir plusieurs petits clans en un seul et de scinder les clans trop grands et, par suite, trop puissants. »

Notez l'analogie avec les procédés qui ont été souvent employés en Europe. On décompose les provinces en départements, on change les districts électoraux. Au Japon, un sort pareil est réservé aux clans, qui sont les éléments* historiques dont se compose la nation.

«Déjà, continua mon interlocuteur, nous avons supprimé les daimiats, les principautés féodales. Reste à résoudre la grosse question des samurais, des gentilshommes de clan attachés au service des daimios, et qui jusqu'à présent vivaient des rations (le riz et des libéralités de leurs chefs. Yoici notre projet : On leur ôterale tiers de ce qu'ils touchaient. Les deux autres tiers leur seront payés pendant dix ans à titre de pension. Le troisième tiers, avec les intérêts composés, formera un fonds public qui ser-

vira à ramortisscment de la pension des deux tiers*.

« Tous les daimios sans exception seront tenus de résider à Yedo, c'est-à-dire d'y prendre domicile et d'y établir leurs familles. lisseront libres d'ailleurs de visiter leurs terres et de voyager dans les pays étrangers.

« Nos réformes répondent aux vœux de la nation. Plusieurs clans nous ont adressé des pétitions, et ce que nous comptons faire était précisément ce qu'ils demandaient. »

La vérité, c'est que les meneurs du centre donnent le mot d'ordre aux meneurs des clans, et se servent des pétitions, écrites sous leur dictée, comme si elles émanaient de la libre initiative des clans. Qui n'est frappé de la ressemblance de ces procédés avec les moyens employés par nos radicaux d'Europe? Je me demande si elle est le produit naturel de tendances et de circonstances analogues ou d'iniluences étrangères qui agissent en secret. Je pense que les deux éléments sont à l'œuvre. Seulement, j'ai de la peine à me persuader que des Européens ou des Américains interviennent, même indirectement, dans le travail qui se fait à Yedo. Sans doute, les ministres japonais, excessivement ardents à s'informer des choses d'Europe et à les imiter, ont pris l'habitude de consulter les envoyés des grandes puissances sur telle ou telle mesure administrative ou financière, et on me dit qu'ainsi interpellés, les

1. Cette opération financière a été simplifiée. On m'éciit à ce sujet, du Japon, en date du 29 avril 1872, que les rations de riz des horûmes à (Jgux sabres ont été fort diminuées.

diplomates n'ont pas toujours refusé d'énoncer un avis. L'avenir prouvera peut-être qu'on aurait mieux fait de s'abstenir ; car les donneurs de conseils sont toujours regardés comme moralement responsables, quoique en réalité ils rie devraient répondre de leursidées qu'autant qu'ils auraient été appelés à les mettre à exécution, et ce n'est pas ici le cas. Mais, à ce sujet, je suspends mon jugement. C'est une observation générale et non une critique déguisée de la conduite de tel ou tel ministre accrédité auprès du Mikado. Ce dont je suis fermement persuadé, c'est qu'aucun de ces diplomates, quand bien même il eût été consulté, n'aurait pris sur lui d'encourager le gouvernement à se lancer dans l'inconnu ou de lui fournir, d'après des modèles européens, un programme pour la future constitution du Japon. Quelque disposé qu'on puisse être à voir le pays entrer dans les voies d'une sage réforme, on ne peut pas ne pas comprendre que ces essais, fort louables en eux-mêmes, devront, s'ils réussissent mal, amener une réaction, et que cette réaction pourrait bien compromettre les intérêts, la prospérité, peut-être la vie des résidents européens.

Néanmoins Tanalogie entre les procédés employés ici et la marche suivie par nos radicaux est si frappante, que, je le répète, on ne peut nier l'action d'influences européennes et américaines. Ce sont là, je pense, les premiers fruits des voyages que les Japonais font à l'étranger. Déjà ces influences commencent à se faire sentir. Elles seront bien autrement puissantes quand tous ces jeunes Solons seront revenus d'Europe.

Le soir, Kido, dont j'ai fait la connaissance hier au château, dîne à la légation. C'est le meneur du clan de Chôshiu, l'un des principaux moteurs de la révolution de 1868 et l'auteur de la célèbre pétition au Mikado, par laquelle les daimios ont demandé leur médiatisation. Il a l'air et les manières d'un homme du peuple. En effet, avant de figurer sur la grande scène, il était simple samurai. Mais je n'ai pas rencontré dans ce pays-ci de physionomie plus spirituelle. Quand il parle, ses traits s'animent singulièrement. Il s'exprime avec facilité. On voit que c'est un homme hors ligne. On l'a fait beaucoup causer après dîner, et le résumé de sa conversation est : la confiance la plus entière dans l'œuvre de la réforme. Lui aussi déclare que trois ans suffiront pour déplacer tous les droits acquis, changer les mœurs et transformer les idées!

La légation britannique à Yedo se compose en ce moment de M. F. 0. Adams, chargé d'affaires; d'un second secrétaire, absent et suppléé par M. Dohmen, vice-consul au Tsukiji; de M. E. Satow, premier interprète ou japanese secretary of légation, et, quoique à peine âgé de trente ans, un des plus forts japonologues vivants; enfin de quatre « étudiants « qui, placés sous la direction du secrétaire interprète, apprennent la langue du pays. Ils occupent de jolis cottages, situés dans l'enceinte de la légation, et touchent pendant la durée de leurs études deux cents livres ^-terling par an. Les jours de la malle, ils travaillent à la chancellerie, ce qui leur

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fournit l'occasion de se rompre aux affaires. Dès qu'ils sont suffisamment avancés, ils sont placés comme interprètes, soit à la légation, soit aux cinq ports des traités. La carrière consulaire leur est également ouverte; mais ils doivent s'engager à servir exclusivement au Japon. Ce système semble donner d'excellents résultats. Ces jeunes gens, animés d'une noble émulation, font des progrès rapides, s'éprennent d'une vive affection peur le pays où ils passeront la plus grande partie de leur vie, et contribueront un jour à porter la lumière dans les ténèbres qui enveloppent encore l'empire du Soleil levant. Mais ce ne sont pas les « étudiants » seuls qui aiment à apprendre. Ce désir est partagé par tous les membres de la légation. On ne parle que Japon, Japonais et Japonaises. C'est l'inconnu qui pique votre curiosité ; un rébus qu'on s'étudie à déchiffrer.

En dehors du personnel diplomatique, il y a un médecin, un inspecteur et quatre ordonnances ou orderlies qui suivent le ministre à cheval dans les occasions solennelles ou quand il peut y avoir du danger. Ils sont chargés de veiller dans l'enceinte de la légation à la sûreté de ses membres, et font alternativement le service de nuit.

En attendant qu'on bâtisse riiôtel de la mission, qui doit être érigé dans le Soto-Jiro, c'est-à-dire dans la seconde enceinte, la légation d'Angleterre occupe un yashké situé dans la partie haute du faubourg de Takanawa, à environ un mille de la porte occidentale de Yedo. Comme toutes les habitations des grands, c'est un groupe de maisonnettes en bois

et en papier, reliées par des couloirs, élevées de deux ou trois pieds au-dessus du sol, donnant d'un côté sur de petites cours et de l'autre sur un vaste et beau jardin. Un mur solide l'entoure. Il y a bien quelques parties faibles du côté d'un petit bois sacré appartenant à un vieux temple, mais les orderlies y ont les yeux. Au centre est le principal corps de logis. Des arbres magnifiques ne vous laissent pas oublier que vous êtes au Japon. En effet, édifices et jardins portent au plus liaut degré la couleur du pays. Près des maisons se dresse le mât de pavillon. Au dehors, en face du grand porche, imposant comme ceux de tous les yashkés, se trouve le corps de garde occupé par une trentaine de yakunins, de cavaliers et de soldats ayant pour mission de veiller à la sûreté des membres de la légation et de les accompagner quand ils sortent. J'ai plusieurs fois essayé de me glisser au dehors sans être aperçu. Vaine tentative! Trois ou quatre hommes, quittant leurs cartes et leurs pipes et ceignant à la hâte leurs épées s'attachaient aussitôt à mes pas. Pour leur échapper, je saute dans un jinrikisha et je dis au kouli : Vite à la Shiba! Mais à peine suis-je arrivé aux tombeaux des shoguns, trois autres de ces véhicules mettent sur le pavé autant de yakunins. Ils s'inclinent profondément et sourient finement ; puis ils m'entourent, me suivent, et ne me quittent qu'à la porte de la légation.

L'accès de ce palais n'est pas facile. Une longue montée assez raide, où, par intervalles, on a pratiqué de larges degrés, vous y mène. Heureusement, chevaux et voitures s'y habituent. Le jardin, où ne

se trouvent pourtant ni fleurs ni aucun genre de luxe, est de toute beauté. Il possède une belle allée et un tertre d'où l'on découvre, au-dessus des têtes d'arbres, le golfe de Yedo, les forts maritimes désarmés aujourd'hui, puis à l'horizon les hauteurs bleuâtres de Kanagawa. Dans ce lieu solitaire, on aime à passer les heures chaudes de la journée, recueillant les brises de la mer, et tendant l'oreille au son du gong des temples qui appelle les Dieux, aux mille bruits confus, étranges, qui, tempérés par la distance, montent du golfe et des régions basses de la ville jusqu'à ces hauteurs aériennes.

Ce sont mes dernières heures à Yedo, et nous sommes tous un peu tristes de nous séparer. L'hôte ou le compagnon de voyage de M. Adams pendant plus d'un mois, et jouissant chaque jour de Tagréable commerce de M. Satow et de tous les membres de la légation, je vois avec peine se terminer ce séjour si plein d'intérêt et d'agrément. Mes regrets sont, je le crois, partagés; car, dans ce brillant mais lointain exil, on a rarement l'occasion de rencontrer des personnes avec qui l'on puisse causer des hommes et des choses d'Europe. Les grandes distances agissent sur l'esprit comme un rideau de gaze agit sur l'œil. Les nouvelles de la patrie, tronquées et dénaturées comme le sont ordinairement les télégrammes, arrivent d'abord par le fil électrique, et deux mois après par la malle ^ Dans l'intervalle très-probablement, la situation en Europe a

l. Le télégraphe aboutit à Shanghaï (Chine) et atteindra prochainement le Japon,

de nouveau changé. Ce n'est presque pas la peine de lire les journaux, écrémés d'ailleurs par le télégraphe.

Telle est la disposition d'esprit des résidents de l'extrême Orient. Les nouvelles de la patrie leur parviennent comme aux passants de la rue les sons d'un concert à travers les fenêtres closes d'une maison. On entend la grosse caisse, mais l'ensemble de la musique vous échappe. Le cœur reste attaché au pays qui vous a vu naître, mais vous renoncez forcément à suivre en détail la marche des événements. Vraiment, l'existence de ces hommes courageux et dévoués n'est pas toujours enviable. Le négociant vient pour faire fortune; le missionnaire, obéissant à sa vocation, est soutenu par les satisfactions internes d'une vie d'abnégation et de sacrifice. Les fonctionnaires diplomatiques et consulaires ne sont amenés ni par l'appât de l'or ni par l'espoir des récompenses éternelles réservées aux apôtres et aux martyrs. Sauf quelques douteuses chances d'avancement, le sentiment seul du devoir les maintient au poste du danger. Oui, au poste du danger! Regardez cette légation d'Angleterre, la seule qui réside dans la capitale du Japon. Le golfe d^ Yedo, à cause de son peu de profondeur, est inaccessible aux vaisseaux de guerre. Et, même en supposant en rade quelque canonnière prête à vous recueillir, il faudrait, pour gagner la plage, descendre par des ruelles et traverser des rues et des quartiers populeux. A moins d'une protection miraculeuse de la Providence, il me semble qu'en cas d'une attaque soudaine par la populace ou par des troupes, aucun

des membres de la légation ne parviendrait à se sauver. Leur vie dépend absolument de la loyauté du gouvernement japonais, des moyens qu'il a ou qu'il n'a pas de les défendre, des mouvements incalculables et le plus souvent mystérieux de sa politique, de la conduite de l'opposition, aujourd'hui sourde et contenue mais non résignée, et qui, à un moment donné et quand on s'y attendrait le moins, pourrait bien essayer de ressaisir le pouvoir*. A l'heure qu'il est, je veux bien le croire parce qu'on me l'affirme, il n'y a aucun danger. Mais, au Japon plus qu'ailleurs, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. A Yokohama, il y a beaucoup plus de garanties pour la propriété et pour la vie des résidents. Les troupes et les bâtiments de guerre européens donneraient probablement, en cas d'attaque, le temps de s'embarquer. Comparativement, mais non absolument, c'est de la sécurité. Le corps diplomatique a d'ailleurs déjà fourni ses victimes. M. Heusken, secrétaire de la légation des États- Unis, fut massacré, au centre de Yedo, près des célèbres tombeaux de la Shiba. Sir Rutherford Alcock, le prédécesseur de sir Harry Parkes, à peine installé dans un temple, non loin de la légation actuelle, fut attaqué de nuit par des hommes armés; un de ses orderlies et son cuisinier furent tués. M. Oliphant, l'écrivain, alors secrétaire de la léga-

1. En 1872, des hommes armés ont tâché de pénétrer dans le palais du Mikado. Après avoir livré aux gardes un combat acharné, ils ont été massacrés dans les antichambres. C'était un acte de désespérés, mais il répond au génie de la nation, et semble prouver que le feu couve sous la cendre.

lion, quelques jours seulement après son arrivée de Londres, fut très-grièvement blessé. Honneur donc aux hommes qui acceptent ces situations périlleuses, qui les remplissent avec dévouement, qui veillent sur les intérêts et la sécurité de leurs nationaux, portent haut, aux antipodes, le drapeau de la patrie et, par des études solides de la langue et des mœurs du Japon, ouvrent de nouvelles voies aux conquêtes de la science I

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