‹ Promenade autour du monde, 1871Chapitre 32 sur 85 · Cité plus haut, p · texte numérisé non relu

Cité plus haut, p

on assure que plusieurs fois, à Nagasaki, durant 1 époque des grandes persécutions, cette cérémonie eut lieu en présence des membres de la factorerie, et que les sanjis, en gens qui savent vivre, eurent la délicatesse de les prévenir en les invitant à détourner la tête. Dans les dernières années qui précédèrent rouverture du port de Nagasaki et la dissolution de la factorerie, les scènes burlesques dont je viens de parler ne se renouvelèrent plus. Les shoguns étaient suffisamment édifiés sur la manière dont les Hollandais s'injurient, dansent et s'enivrent. Il est juste pourtant de rappeler que le gouvernement des Pays-Bas peut revendiquer l'honneur d'avoir, dans son dernier traité avec le shogun, stipulé l'abolition « des pratiques injurieuses au christianisme. »

Au bazar, on peut voir les vases, jadis célèbres, de porcelaine laquée de Nagasaki. On en exporte encore des quantités prodigieuses aux États-Unis et en Europe.

Le consulat anglais est une maison spacieuse, somptueusement meublée. On se croirait dans quelque couniry house d'un nobleman de la vieille Angleterre. C'est l'heure du tiffin. Le chiji (le gouverneur), son dai-sanji avec des interprètes, le capitaine Hewitt, de VOcéan, et les différents consuls sont réunis autour de la table de M. Annesley. La conversation roule sur les réformes annoncées à Yedo. On accable le gouverneur de questions, w Toutes ces innovations seront-elles acceptées par les intéressés? Y aura-t-il des résistances, des insurrections peutêtre? Les daimios se prêteront-ils aux sacrifices

qu'on leur demande? Ou bien toutes ces belles ordonnances resteront-elles à l'état de lettre morte? « A toutes ces questions, le gouverneur et son daisanji donnent textuellement les réponses que les hauts fonctionnaires m'ont faites à Yedo, à Kiyôto, à Otsù, à Hiôgo. Tout ira pour le mieux et comme sur des roulettes. Le refrain final est invariablement que, dans trois ans, la réforme sera accom.plie. Évidemment, le gouvernement de Yedo sait donner le mot d'ordre et se faire obéir par ses organes. Mais les daimios obéiront-ils? S'empresseront-ils, conformément aux ordonnances publiées au nom du Mikado, d'accomplir ce harakiri politique et financier? Voilà la question sur laquelle les avis sont partagés. Durant mon dernier voyage dans l'intérieur, j'ai entendu dire que les grands feudataires ne songent pas à se déposséder. Ils seraient aussi forts et plus forts que jamais, lisse rient des décrets de Yedo. Les princes de Satsuma, Hizen, Chôshiu et Tosa font semblant, il est vrai, de se sacrifier à la cause du progrès; mais, en réalité, ils comptent l'exploiter à leur profit et partager, avec les meneurs de la capitale, les dépouilles des daimios assez simples pour prendre au sérieux les ordonnances réformatrices. « Les chefs des quatre clans, ou plutôt les faiseurs de ces chefs qui, avec Iwakura, constituent le gouvernement actuel, m'a dit un homme haut placé, forment une oUgarchie et espèrent devenir les maîtres du pays. On demande donc aux daimios de grands sacrifices. Les quatre princes feignent de s'exécuter, tout en se promettant de ne rien donner et de gagner beaucoup. L'avenir prouvera si le cal-

cul est juste ou s'ils tomberont dans la fosse qu'ils creusent pour les autres. 5> Un lait qui s'est passé ici il y a trois semaines semblerait venir à l'appui de l'opinion généralement accréditée dans les provinces que jusqu'à présent les ministres du Mikado n'ont pas osé insister auprès des chefs des grands clans pour obtenir l'exécution des nouveaux décrets. Il s'agissait de la pose du câble qui réunira Nagasaki avec Shangaï. La compagnie ayant demandé au ministère l'autorisation requise, celuici répondit que, le point où le cable devait être attaché se trouvant sur le territoire du prince de Hizen, c'était à lui que la compagnie devait s'adresser. Or Hizen est le chef de l'un des quatre grands clans qui ont fait la révolution de 1868 et qui font aujourd'hui la réforme. Il y a donc des mystères qu'il n'est pas possible de pénétrer.

D'un autre côté, une série de faits constatent que les idées de progrès et de réforme gagnent de jour en jour. On a vu qu'un daimio avait rasé son château pour en faire des terres labourables. On remarque ici avec satisfaction que beaucoup de samurais se montrent en public désarmés ou armés d'une seule épée, les uns dans la crainte de perdre leurs rations de riz s'ils ne se conforment pas aux règlements nouveaux, les autres parce qu'ils ont embrassé les nouvelles opinions. De toutes façons, depuis que ces gentilshommes se promènent en bourgeois, il y a moins de rixes sanglantes, moins de meurtres, et plus de sécurité poui* les Européens. Je ne passerai pas sous silence un mot qu'un personnage du pays a dit à l'un des consuls :

« Nous avons échangé l'arc et le bouclier contre le fusil et le canon des Européens parce que nous en avons reconnu la supériorité. Peut-être le jour viendra-t-il où il en sera de même de la religion. » Propos remarquable, car il dévoile, en deux mots, la légèreté des novateurs du jour, prêts à tout sacrifier à leur idée de progrès : mœurs, traditions, constitution, et jusqu'à la religion du pays. Ils ignorent que toute religion suppose la foi et que la foi naît des profondeurs du cœur et non de variables calculs sur des profits matériels et mondains. Et cependant cette prophétie se réalisera peut-être. Un membre spirituel du corps diplomatique de Yokohama m'a dit : « Avant cinquante ans, le Japon sera peut-être chrétien. 5> Cela est possible. Les novateurs qui détruisent violemment les idoles du peuple, peuvent créer le néant, et du néant peuvent sortir, cela s'est vu, des aspirations nouvelles, le désir de la vérité. Mais j'ai de la peine à penser que les voies du radicalisme, le mépris du droit, l'imitation superficielle des choses d'Europe, la tendance à tout niveler et l'arbitraire du pouvoir, puissent mener le jeune Japon au christianisme.

Lorsque, peu de temps après la conclusion des traités, les prêtres des Missions étrangères de Paris * arrivèrent dans cette partie de Textrême Orient, l'existence de chrétiens indigènes y était inconnue. On pensait généralement que les grandes persécu-

1. En 1858 ils s'établirent provisoirement aux îles de Liukiu et ensuite dans les cinq ports ouverts aux Européens.

tions du dix-septième siècle avaient détruit jusqu'aux derniers vestiges de l'œuvre de François-Xavier. Trois ans seulement après leur installation à Nagasaki, les Pères français apprirent que, non loin de cette ville et dans l'intérieur de la grande île de Kiushiu, plusieurs villages*, entre autres le gros bourg d'Urakami, situé à quelques ris de la ville, étaient habités par des chrétiens. Les missionnaires s'y rendirent pour prêcher et exercer leur ministère. Plus tard, sur un ordre du vicaire aposlique, Mgr Petitjean, ordre provoqué par le ministre de France à Yokohama, ils durent s'abstenir de franchir les limites du territoire assigné aux étrangers. Il est donc avéré que, malgré les terribles persécutions, malgré l'absence complète de prêtres indigènes ou européens, aucun missionnaire, depuis 1638, n'ayant plus mis le pied sur le sol du Japon, les chrétiens sont restés fidèles à leur foi, ont conservé, avec les dogmes fondamentaux, la formule du baptême, et que, dans chaque communauté chrétienne, il y a eu jusqu'à ce jour des hommes faisant les fonctions et portant le nom de baptiseurs. Ils appartiennent à certaines familles, et leur dignité est héréditaire. On a aussi trouvé quelques anciens livres de prières, donnés probablement par des Pères Franciscains, car on y lit l'invocation des saints de cet ordre. Plus tard on apprit qu'aux îles de Goto et dans l'extrémité sud-ouest de Niphon un grand nombre de communes conservaient encore les lu-

1. On comprend que je dois m'abstenir de nommer les chrétientés connues des missionnaires, mais peut-êti-e ignorées du gouvernement persécuteur.

mières de la religion chrétienne, obscurcies, il est vrai, par l'ignorance, la superstition et des pratiques païennes. Un édit publié dernièrement , dans la gazette officielle de Yedo, condamne les habitants chrétiens d'un village des environs, et révèle en même temps ce fait inconnu jusque-là, que le christianisme avait pénétré dans ces contrées si éloignées du théâtre de l'activité des premiers missionnaires. On en conclut que, du temps des anciennes persécutions comme dans les plus récentes, le gouvernement a fait transporter les chrétiens dans l'intérieur, et qu'ils ont été comme aujourd'hui disséminés sur divers points de l'empire. Depuis l'apparition de saint François-Xavier jusqu'à la catastrophe finale, les massacres de Papenberg, on compte quatre-vingt-dix ans, et l'époque des grandes prédications et des nombreuses conversions n'embrasse guère plus d'un demi-siècle ; et cependant, malgré des persécutians périodiques et des vexations constantes, les traditions chrétiennes se sont maintenues jusqu'à ce jour.

A la fin de 1869, le bruit vague d'une persécution exercée contre les chrétiens des îles de Goto parvint jusqu'à Yokohama. Sir Harry Parkes, qui à bord d'un bâtiment de guerre visitait alors les ports nouvellement ouverts, se rendit sur les lieux. J'ignore s'il put vérifier le fait, mais à son retour à Nagasaki il fut témoin des affreux traitements infligés aux chrétiens du village Urakami. Le jour de Tan 1870, quatre mille personnes, hommes, femmes, vieillards, enfants, furent arrachées à leurs domiciles, garrottées et entassées pêle-mêle et presque

nues sur des djonques qui les transportaient on ignore où. Sir H. Parkes, indigné de ce spectacle révoltant, adressa au ministre des affaires étrangères une protestation énergique, et demanda au gouverneur de Nagasaki de surseoir provisoirement à l'exécution de ses ordres. Ce dernier, s'excusant sur ses instructions, qui en effet étaient péremptoires, sir Harry se hâta de regagner Yokohama. Les nouvelles affligeantes d'Urakami Ty avaient déjà précédé. Les membres du corps diplomatique s'en étaient émus, et, sans entente préalable, avaient déjà spontanément protesté. On n'attendait que l'arrivée de l'envoyé britannique pour se concerter sur les démarches à faire en commun. Tous les chefs de mission se rendirent à Yedo. Une conférence eut lieu, à laquelle assistèrent le premier ministre Sanjo et Iwakura, alors premier membre du grand conseil et déjà l'âme du gouvernement impérial. Le ministre d'Angleterre rendit compte des faits dont il avait été en partie témoin. Son langage était empreint d'une grande réserve. C'étaient des remontrances bienveillantes, un appel aux sentiments d'humanité qui, disait-il, animaient sans doute les principaux conseillers du Mikado, et une allusion au mauvais effet que de semblables actes, si peu en harmonie avec les idées du temps et les projets de réforme du gouvernement impérial, devraient produire en Europe. M. Outrey, constatant en termes chaleureux les sympathies de la France pour ses coreligionnaires, usa des mêmes ménagements et se plaça sur le même terrain que son collègue d'Angleterre. M. Delong, l'envoyé des États-

Unis, plaida la cause des chrétiens en termes énergiques. Iwakura prit ensuite la parole. Aux doléances du corps diplomatique il opposa les griefs de son gouvernement. Les plus graves accusations alternaient avec les plus puériles ; mais toutes tendaient à établir le caractère essentiellement politique des crimes imputés aux chrétiens.

« Les chrétiens (indigènes), dit-il, refusent de participer au culte du pays. C'est un acte de rébelhon contre le Mikado , fils des Dieux et chef de la religion dédaignée par les chrétiens.

« Les chrétiens refusent de fournir des fleurs pour l'ornement des autels.

« Ils évitent de passer sous les fourches (les portails isolés placés à l'entrée de l'avenue des temples) et de traverser le terrain attenant aux sanctuaires.

« Ils reconnaissent l'autorité de prêtres étrangers, et refusent obéissance aux magistrats.

« Contrairement aux coutumes, ils n'admettent pas les bonzes à l'occasion des naissances, des mariages et des enterrements. En d'autres termes, ils leur refusent les redevances perçues par les prêtres en pareilles occurrences.

« Enfin ce sont des conspirateurs, car ils se réunissent en secret, ce sont des rebelles contre le souverain et chef de la religion, contre les lois et les coutumes du pays. »

Les représentants des puissances s'étudièrent à réfuter ces arguments, et demandèrent que le gouvernement japonais réintégrât les chrétiens déportés dans leurs domiciles. En retour, il s'engagèrent,

(le concert avec Mgr Petit] ean, à prendre soin qu'aucun prêtre ne franchît plus les limites des traités et n'exerçât son ministère dans les localités habitées par des chrétiens indigènes.

Sanjo et Iwakura ayant déclaré qu'avant de répondre ils devaient en conférer avec leurs collègues, la séance fut levée. La décision finale ne se fit pas attendre. Ce fut un refus net et catégorique. Les deux ministres se rendirent à Yokohama pour le notifier aux représentants. « Revenir, disaientils, sur une mesure sanctionnée par le souverain, déjà exécutée et généralement approuvée par le pays, serait une atteinte grave portée à l'autorité du Mikado et un défi jeté à l'opinion publique. En un mot, c'est impossible. 5> En même temps ils remirent aux envoyés un mémoire justificatif.

« Le gouvernement du Mikado, y est-il dit, a appris avec chagrin que les mesures prises à l'égard d'un certain nombre de sujets du Mikado, habitant Urakami et se disant chrétiens, ont causé du déplaisir aux ministres étrangers.

« Le prix qu'il attache à l'amitié et à la bonne opinion des puissances avec lesquelles il a des relations d'amitié et de commerce lui fait un devoir de s'expUquer sur ce sujet. L'exposé des motifs qui l'ont fait agir dissipera tout malentendu.

« Rien n'est plus éloigné des intentions du gouvernement japonais que de punir le peuple parce qu'il professe une religion étrangère, à moins toutefois qu'il ne montre, comme à Urakami, des dispositions à l'émeute et à la rébellion.

« Jamais le gouvernement n'a songé à se mêler

des opinions religieuses personnelles de ses sujets. Plusieurs individus venus au Japon comme missionnaires (protestants) se trouvent actuellement au service de l'État. Ils enseignent dans les collèges et dans les écoles publiques les sciences et les langues étrangères. Aucune entrave n'est mise à la circulation des livres étrangers, même de ceux qui traitent de matières religieuses. Ils sont traduits dans notre langue et se trouvent chez tous les libraires. Le gouvernement estime que ce sont là autant de preuves de son esprit libéral à l'égard des questions de religion.

« Mais, quand nos sujets embrassent le christianisme pour conspirer librement et pour afficher le mépris des lois fondamentales du pays, quand les communautés indigènes des chrétiens récusent l'autorité du Mikado et que leurs catéchistes leur promettent la protection de l'étranger, c'est-à-dire l'impunité, alors le gouvernement ne peut rester inactif. Pour sa sauvegarde et pour le maintien de l'autorité de S. M. l'empereur, il doit prendre des mesures qui ramènent au respect des lois et des institutions ses sujets égarés. Sa conduite lui a été imposée par la nécessité et plus encore par l'opinion publique, qui avait gardé le souvenir des déplorables événements d'il y a deux siècles, lorsque des missionnaires catholiques apportèrent le christianisme au Japon. Encore maintenant, l'opinion publique demande qu'on éloigne cette cause de discorde qui, dans les temps anciens, renversa presque le gouvernement et compromit l'indépendance du pays. »

C'est donc par une fin de non-recevoir que se termina cette négociation, qui, sans adoucir le sort (les chrétiens, eut pour résultat raflaiblissement du prestige des puissances et l'engagement pris par leurs représentants d'interdire aux missionnaires catholiques l'exercice de leur ministère en dehors des étroites limites fixées parles traités*.

1. Le 9 février 1872, une nombreuse députation de VEvangelical Alliance se présenta au Foreign Office pour appeler l'attention du principal secrétaire d'État sur les persécutions dirigées contre les chrétiens japonais. Le ministre de la reine au Japon se trouvait alors en Angleterre. Lord Granville le pria d'assister à l'audience et de répondre au nom de Sa Seigneurie. J'emprunte au compte rendu du Times du 12 février 1872 les parties essentielles du discours de sir H. Parkes. — Il admet l'existence d'une persécution religieuse au Japon, mais c'est un héritage des temps anciens, les persécutions continuant depuis le dix-septième siècle. L'histoire des deux derniers siècles est toujours présente à l'esprit des Japonais. C'était une guerre de^ chrétiens qui avait amené l'expulsion des missionnaires du Japon. La loi n'a pas été changée depuis. Une fois même elle fut appliquée avec tant de rigueur, que douze Japonais furent exécutés uniquement pour avoir professé le christianisme. Un fait certain, c'est que le christianisme ébranle dans sa base l'autorité du Mikado qui, d'après l'opinion des masses, est d'origine divine. .\utoriser la propagation d'une religion étrangère serait la condamnation de la foi nationale. Il est vrai que la population du village d'Urakami a été exilée, mais, au dire du gouvernement japonais, cette mesure n'a été prise que dans l'intérêt du maintien de l'ordre et pour prévenir l'explosion des sentiments religieux (je traduis littéralement). On a donné l'assurance aux ministres étrangers que les exilés ne seraient pas maltraités. Ayant appris que le gouvernement avait manqué à cette promesse, il (sir Harry) a tout de suite envoyé sur les lieux un officier pour s'informer du véritable état des choses. Il résulte de cette enquête que, dans une seule des trois localités visitées par son agent, les chrétiens ont eu à subir de mauvais traitements. Dès que le gouvernement japonais en a été averti, il s'est empressé de désavouer ses fonctionnaires et de leur infliger un blâme public dans la Gazette de la Cour. De plus, les ministres japonais ont affirmé que, malgré la nécessité de se conformer aux lois, surtout à celles qui ont trait à la religion, ils ne s'opposeraient pas au développement d'opinions nouvelles en ma-

On a vu que, clans cette mémorable conférence, l'envoyé des États-Unis s'était distingué par Ténerg'ie de son langage. Le gouvernement de Washington, écoutant les représentations des sociétés bibliques et la voix de l'humanité si cruellement outragée sous les yeux de son ministre, non-seulement approuva la conduite de M. Delong, mais se déclara même disposé à tenfr, de concert avec la France, une conduite plus accentuée. Des ouvertures en ce sens furent faites à Paris et communiquées au cabinet

tière de religion, pas plus qu'ils n'avaient entravé l'introduction de nouvelles idées politiques et commerciales. Les changements en matière de religion impliqueraient nécessairement des changements dans les esprits et dans les convictions, et, malgré ses dispositions libérales, le gouvernement était impuissant à vaincre les préjugés et les traditions du peuple en pareille matière. L'envoyé finit par déclarer qu'il est autorisé à protester sans hésitation si le gouvernement japonais se montre dur ou intolérant envers les chrétiens indigènes. De semblables instructions ont été données à d'autres ministres étrangers qui, le cas échéant, ont aussi protesté. Il ne croit pas que ces avertissements soient restés sans effet, et il aime à espérer que, grâce aux progrès rapides de l'opinion publique de plus en plus éclairée du Japon, grâce aussi aux mesures prises par le gouvernement japonais pour seconder ce mouvement, les vœux de VAlliance évangélique se réaliseront promptement, à moins que des tentatives imprudentes et intempestives de propagande ne viennent y mettre obstacle, — C'est à l'avenir de justifier ou de démentir ces espérances. La même Société évangélique a plaidé la cause des chrétiens auprès de l'ambassade japonaise, qui se trouvait alors en Angleterre. La réponse très-réservée d'Iwakura, reproduite dans le Times du 7 décembre 1872, mérite de fixer l'attention de sir H. Parkes. En voici le résumé :

Le bruit que nous avons remis en vigueur les lois contre les chrétiens est faux. Le gouvernement agit dans l'intérêt de ses sujets. Il favorise les idées libérales en matière de religion autant qu'en matière civile. Telle est notre politique, notre conduite le prouve.

En attendant, les chrétiens gémissent et meurent dans les cachots du gouvernement qui se dit libéral et dont Iwakura est L'âme, la tête et le porte-voix.

de Londres. La guerre entre la France etTAllemagne mit fin à ces pourparlers.

D'après les assurances formelles des minisires japonais, les chrétiens déportés étaient traités avec douceur. On ne tarda pas d'apprendre la fausseté de cette assertion. Partagés en petites bandes, et disséminés dans l'intérieur de Niphon, ces infortunés avaient été confiés à la garde de différents daimios, ou traînés dans les environs de Yedo et de Kiyôto. On sut qu'ils étaient parqués comme du bétail dans de misérables cabanes; ceux qui avaient abjuré obtenaient la permission de sortir pendant le jour pour travailler et gagner quelques tempos ; tandis que les récalcitrants, c'est-à-dire ceux qui restaient fidèles à leur religion, étaient renfermés jour et nuit dans des trous infects; les uns et les autres ne recevaient d'ailleurs qu'une misérable pitance à peine suffisante pour vivre, et de terribles maladies les décimaient. C'est à un missionnaire américain, protestant, qu'on dut les premières informations authentiques sur le sort de ces malheureux. Un employé du service consulaire, envoyé dans l'intérieur par sir H. Parkes, les confirma. Il avait trouvé pourtant que dans deux localités on traitait plus humainement les déportés. Au reste cet agent n'a pu visiter que trois de ces dépôts ^

On soutient qu'à la fin de l'année dernière un

1. D'après des nouvelles récentes, le gouvernement s'est un peu relâché de ses rigueurs. En vertu d'un décret du 2 mars 1872, les chrétiens qui ont apostasie ont été renvoyés dans leurs foyers. Les chrétiens fidèles sçnt toujours traités avec la même cruauté.

tiers environ des déportés d'Urakami aurait succombé à la faim, au froid, aux maladies et aux tortures morales. Je n'ai pu vérifier ce chiffre; mais il est certain qu'un très-grand nombre de ces malheureux sont morts. Poussés à bout par des souffrances atroces, quelques-uns abjurèrent le christianisme. Ils espéraient ainsi obtenir la liberté. On leur accorda seulement, comme je Tai dit, la permission d'aller travailler au dehors pendant le jour. Les autres, dignes descendants des glorieux martyrs du dix-septième siècle, continuent à donner l'exemple d'une constance héroïque et d'un attachement inébranlable à la foi du Christ.

L'action des ministres étrangers, peu connue d'ailleurs dans ses détails, a été diversement jugée. Les résidents européens leur savaient gré d'avoir évité une complication qui pouvait sérieusement compromettre les transactions commerciales. Quelques-uns, s'élevant au point de vue de l'humanité outragée, blâmèrent la mollesse des représentants. Sïls avaient, disaient-ils, tenu tous le même langage, laissant, en cas de refus, entrevoir des actes de représailles, le gouvernement japonais n'aurait eu garde de se montrer intraitable; les ministres auraient eu le facile mérite de sauver quatre mille infortunés, et se seraient épargné l'humiliation de voir sous leurs yeux immoler lentement des gens inoffensifs,' victimes à la fois de leur fanatisme religieux et du fanatisme politique de leurs bourreaux. Il y avait enfin, à Yokohama, quelques fervents chrétiens, catholiques et protestants, qui déploraient le sort de leurs coreligionnaires et en rendaient

responsables les chefs des légations. Eux aussi, ils pensaient qu'avec un peu plus d'énergie on serait aisément venu à bout des résistances du gouvernement japonais.

Pour ma part je m'associe aux regrets que l'on donne aux martyrs, mais non aux jugements que l'on porte sur la conduite des diplomates.

Cet incident d'Urakami touche à des questions internationales si graves, qu'il me semble mériter d'être examiné avec soin.

J'accorde d'abord, bien que j'en doute, que, si tous les représentants avaient tenu absolument le même langage, si les nuances du diapason qui ne pouvaient échapper à la pénétration d'Iwakura n'avaient point affaibli leur autorité, ils auraient peutêtre obtenu un résultat meilleur. Mais c'est là précisément la grande difficulté de toute action diplomatique collective. Chacun des représentants, en dehors de la cause commune et transitoire qu'il s'agit de défendre, doit sauvegarder les intérêts particuliers et permanents de son pays, et ces intérêts ne sont pas toujours identiques avec les intérêts des autres États représentés par ses collègues. Aussi, ceux qui ont siégé dans des conférences européennes savent combien il est difficile, même entre des plénipotentiaires de puissances étroitement alliées, d'établir et de maintenir une solidarité de langage et de conduite. Dans le cas donné, vu le chiffre énorme des capitaux anglais engagés dans le trafic avec le Japon, la plus grande responsabilité pesait sur sir H. Parkes. De là son extrême circonspection et la mollesse qu'on lui reproche. La

France s'est donné mission de protéger les intérêts catholiques dans les pays non chrétiens. Cela explique la chaleur comparative de M. Outrey; mais celte chaleur était tempérée par des considérations politiques de premier ordre et par les égards dus au commerce français. Évidemment, il ne se séparera pas de son collègue d'Angleterre qui, tout aussi évidemment, ne posera pas de casus belli. Iwakura a dû le comprendre. J'ignore quelle a été la conduite du chargé d'affaires de la Confédération Germanique du Nord. Je pense qu'elle a dû être empreinte à la fois du désir de parler haut, comme il convient à une grande puissance, et de ne pas compromettre la navigation marchande de l'Allemagne, très-imporlante dans ces mers. L'envoyé d'Amérique a énergiquement protesté. Mais ses collègues ignoraient si son gouvernement l'approuverait ; s'il serait disposé à agir seul et à agir dans le cas probable où l'Angleterre, dans le cas possible où la France, resteraient passives.

La Russie, dont les intérêts commerciaux au Japon sont nuls et qui n'y entretient pas de mission; l'Autriche, dont les intérêts politiques et commerciaux sont également nuls dans ce pays et qui, à cette époque, n'avait pas encore noué de relations diplomatiques avec le Mikado, l'Autriche et la Russie n'étaient pas représentées dans la conférence. Elles jouissaient donc des bénéfices trèsréels de l'absence.

On dit : Si les ministres avaient menacé, les Japonais auraient cédé. Ce n'est pas certain ; et les grands gouvernements ne menacent que lorsqu'ils

sont résolus et préparés à agir. Après avoir proféré des menaces, sans qu'elles fussent écoutées, il fallait procéder immédiatemeijt à l'emploi de mesures coercitives. Les envoyés disposaient -ils de forces navales et militaires suffisantes pour ouvrir les hostilités? Évidemment non. Il fallait donc ou reculer peu honorablement, ou se lancer dans les aventures, provoquer des événements d'une portée incalculable : chute des hommes au pouvoir, lesquels, comparativement, sont amis des étrangers, avènement du vieux parti anti-européen, cessation entière du commerce, reprise des assassinats isolés et des attaques contre les factoreries. Pour délivrer de prison quatre mille Japonais, les ministres exposaient à la ruine, peut-être au massacre, deux mille Européens, et engageaient leurs gouvernements dans une guerre avec le Japon.

En ce qui touche la question de droit, je cherche vainement un titre sur lequel fonder l'intervention des diplomates. Les traités assurent aux étrangers le libre exercice de la religion chrétienne dans les ports ouverts. Pas un mot sur les chrétiens indigènes (les plénipotentiaires, lord Elgin et M. Gros, ignoraient leur existence). Enfin, le gouvernement japonais maintient l'engagement pris antérieurement avec les Hollandais d'abohr les pratiques injurieuses.

Au point de vue de l'opportunité, au point de vue du droit, la réserve des chefs de mission me semble donc justifiée. Car, ne nous y trompons pas, ils ne pouvaient invoquer aucun principe général. L'État moderne, l'État sans confession, à moins deconven-

lions spéciales qui autorisent son intervention, a renoncé au droit de protéger, à l'étranger, telle ou telle croyance religieuse. Il peut bien élever la voix en faveur de Fliumanité, mais là se borne son action. 11 ne pourrait employer la force qu'en se plaçant sur le terrain vague et indéfini de la philanthropie.

Envisagé à ce point de vue, le remède serait probablement pire que le mal. Les plénipotentiaires des puissances, après avoir vainement fait appel à la prudence et à la générosité du gouvernement japonais, se voyaient donc condamnés au rôle passif de spectateurs des tortures infligées à leurs corehgionnaires.

(2 octobre.) Les dernières terres japonaises, les îles de Gôto, ont disparu sur l'horizon. Le New-York s'en éloigne avec la vitesse réglementaire de dix nœuds à l'heure. La mer v^uune, quittant ses rudes manières, nous traite avec une urbanité qui ne lui est pas habituelle. Pour le voyageur c'est le moment de récapituler ses impressions sur la situation politique du Japon.

Les Portugais parurent les premiers dans les ports de Kiushiu, la plus méridionale des quatre grandes îles dont se compose cet empire. En même temps, François Xavier, accompagné de quelques prêtres, mit le pied sur le sol du pays dont il devait devenir l'apôtre. C'était l'époque des brillantes affaires des factoreries portugaises, et Tépoque des grandes conquêtes du christianisme. Elle embrasse

environ quatre-vingt-dix ans •. Des profits fabuleux, comparables seulement aux gains énormes réalisés de nos jours pendant quelques années, à Shanghaï et à Hongkong, enrichissaient la ville de Macao, alors le grand emporium du commerce portugais dans l'extrême Orient. La prédication des missionnaires encourageait les plus belles espérances. L'île de Kiushiu, la principauté de Nagato (Chioshiu), le territoire du prince de Tosa, les îles de Goto et de Firando se couvrirent de communautés chrétiennes. Même à Kiyôto, au siège du Mikado, la croix fit de nombreuses conquêtes. Mais à ces succès si brillants succédèrent bientôt de funestes revers. La haine des bonzes, la jactance des nouveaux riches portugais, des parvenus de la fortune, les méfiances croissantes du shogun, éveillées par les indiscrétion:; d'un voyageur castillan qui lui avait parlé de l'irrésistible puissance de Philippe II, alors maître du Portugal; la prise des Philippines par les Espagnols, les intrigues des Hollandais devenus les concurrents formidables des Portugais, tout sembla conspirer contre ces derniers, et en même temps contre l'œuvre des missionnaires catholiques. Des lois restrictives, des persécutions partielles, la défense absolue faite aux indigènes, sous peine de mort, d'embrasser la religion chrétienne, remplissent les dernières années de Taiko-Sama et le règne de son successeur. Le soulèvement d'une communauté de chrétiens indigènes, dans lequel des Portugais avaient été ini-

Page 1