Le 31 mars
2. La convention anglaise fut signée en octobre 1854. Le traité russe n'a pas été publié.
était parti du prince de Milo, l'un des chefs du parti anti-européen. Un des gentilshommes du régent vengea son maître en tuant le père de ce prince.
Les Hollandais, émus de la perte de leur monopole, obtinrent en compensation quelques avantages, dont le plus important était la promesse d'être admis dans les ports qui seraient ouverts à d'autres nations ^ La factorerie de Deshima fut maintenue et le gouvernement] aponais s'engagea à abolir la coutume de fouler aux pieds la croix. Peu après éclata la dernière guerre de Chine. Ce fut pour les puissances alliées, l'Angleterre et la France, entourées alors du prestige de la victoire, le moment de faire reviser leurs traités avec le shogun, en d'autres termes, d'ouvrir le Japon au commerce et à la civilisation. Les flottes des deux puissances, avec lord Elgin et le baron Gros à bord des vaisseaux-amiraux, parurent à de courts intervalles dans la baie de Yedo. Voici les principales clauses des traités que les deux plénipotentiaires conclurent avec le shogun** :
Des agents diplomatiques résideront à Yedo et des agents consulaires dans les ports ouverts. Ces ports sont Hakodaté, Kanagawa (Yokohama) et Nagasaki, auxquels plus tard s'ajoutèrent Hiôgo et Niigata. Les sujets anglais et français pourront s'y établir, acquérir des maisons, faire le commerce, élever des églises et exercer leur religion. Ils seront
1. Aux termes d'une convention conclue à Nagasaki en novembre 1855. Des articles additionnels furent signés eu janvier 1856.
2. Le traité anglais fut siffné le 26 août, le traité français le 9 octobre 1858.
aussi, à une époque fixée, admis à Osaka et à Yedo, mais seulement pour y faire le commerce (ce qui semblerait exclure les missionnaires). L'agent diplomatique et le consul général seuls auront le droit de voyager à l'intérieur. Dans un paragraphe de larticle concernant le libre exercice de la religion chrétienne pour les étrangers dans les ports ouverts, les plénipotentiaires ont eu soin de prendre acte de la cessation, obtenue par la Hollande, des pratiques injurieuses au christianisme. Enfin, on prévit la révision des traités après un délai de douze ans. La conclusion de ces actes qui ouvrent le Japon au commerce européen, tout en limitant les points sur lesquels il pourra se faire, fut suivie de la signature de conventions analogues avec la Prusse, l'Espagne, la Belgique et, il y a deux ans, avec l'Autriche.
A en croire les anciens missionnaires, le Japon était placé sous la domination de deux empereurs. L'un gouvernait les âmes, l'autre l'empire. Les savants de Deshima partageaient cette opinion qui nous a été inculquée à tous lorsque, dans notre enfance, nous apprenions les rudiments de la géographie. L'un, le Mikado, était le chef spirituel ; l'autre, le Shogun, le chef temporel. Lord Elgin et le baron Gros le pensaient comme tout le monde, et, à l'exemple des amiraux étrangers qui avaient fait les conventions antérieures, s'adressèrent au shogun, négocièrent et conclurent leur traité avec lui. C'est plus tard qu'ils apprirent que le shogun, bien que plus ou moins le maître, depuis le douzième siècle,, de la plus importante partie du pays, n'était légalement que le premier vassal de l'empereur, qu'il
manquait de pouvoirs pour négocier avec l'étranger, et que c'était contrairement à la volonté et aux ordres du Mikado qu'il avait signé les traités. Ébranlé déjà dans sa situation, comme on le verra bientôt, il avait voulu se prévaloir de ses relations avec l'étranger pour en imposer à la cour de Kiyôto et pour contenir certains grands daimios qui engageaient l'empereur à rompre ouvertement avec lui. On prétend que, pour laisser les plénipotentiaires des deux puissances occidentales dans l'ignorance où ils se trouvaient sur la nature de son autorité, il prit dans ses rapports avec eux le titre chinois de Taikoun qui implique le sens de la souveraineté, au lieu de son titre habituel de shogun qui répond au mot de général en chef. Sa conduite eut des résultats opposés à ses espérances. Elle hâta la ligue d. ses ennemis et l'abolition du shogunat. Le pouvoir suprême, dans tout l'empire, fut de nouveau nominalement concentré dans les mains du Mikado. De fait, il passa aux chefs des quatre grands clans qui avaient renversé le shogun, ou plutôt à leurs principaux agents, aujourd'hui conseillers et ministres de l'empereur. Certes, l'arrivée des Européens devait tôt ou tard altérer gravement l'état intérieur du Japon ; mais l'erreur involontaire des plénipotentiaires anglais et français , le fait qu'ils se sont adressés non au Mikado, mais à son vassal, a rallié autour des daimios mécontents tous les éléments hostiles aux étrangers, et par conséquent hâté la chute du shogun. Les intérêts des Européens n'en ont pas souffert. La scission survenue entre les gouvernants indigènes leur était au contraire favo-
rable. Mais, pour le Japon, l'abolition du shogunat devait entraîner les conséquences les plus graves. Les traités conclus, on procéda à l'exécution des articles. Les Missions étrangères s'établirent à Yedo; les consuls et les négociants sur la plage de Yokohama, où une ville considérable s'éleva en peu d'années. Le cabinet de Saint-Pétersbourg, fidèle à l'ancienne et sage maxime que la présence d'un agent diplomatique doit être justifiée par les exigences d'intérêts majeurs que le gouvernement est décidé et prêt à sauvegarder par la force, le cas échéant, le cabinet russe s'abstint de nommer un ministre auprès du shogun, et se borna à établir des consulats à Yokohama et à Hakcdaté, dans l'île de Yezo, le point le plus rapproché de ses possessions du Pacifique. De cette façon il pourvoyait aux intérêts du commerce et de la navigation russes, assez insignifiants encore dans ces parages, et évitait, par son absence diplomatique, de s'engager sans motif et sans profit dans une voie évidemment hérissée de difficultés, et peut-être riche aussi de compromissions. En effet, la situation politique était obscure, compliquée, critique. On avait conclu les traités avec le shogun et, bien qu'un rideau épais dérobât aux agents diplomatiques ce qui se passait à la cour de Yedo, à celle de Kiyôto et au camp des grands daimios qui demandaient et préparaient l'expulsion des intrus, on ne put se dissimuler que toutes les couches supérieures de la nation étaient hostiles, que le pouvoir avec lequel on avait traité chancelait, qu'il était peut-être miné dans ses fondements et prêt à crouler. Néanmoins on s'appuyait
sur ce pouvoir, et on était décidé à l'appuyer, sans songer, ou peut-être parce qu'on ne pouvait faire autrement, que l'appui moral ou même matériel donné par les étrangers au shogun ne ferait que le discréditer de plus en plus auprès de la nation, fournir des armes à ses ennemis et accélérer sa perte,
A cette époque le fait dominant de la situation, c'était l'affaiblissement du shogunat. Quant aux causes, personne n'a su me les donner. On parle de corruption, de vénalité, de trahisons; mais telle est encore l'obscurité qui enveloppe l'histoire presque contemporaine du Japon, que personne n'a pu préciser des faits. Sur ce point capital, comme sur bien d'autres, on en est réduit à des conjectures. Iwakura seul, à qui je me suis permis d'adresser la même question, m'a donné une réponse nette et précise: « Le shogun, a-t-il dit, est tombé sous l'exécration df*, la nation japonaise, pleine de loyauté et d'affection pour son souverain légitime le Mikado. 5> Mais comment se fait-il alors que la nation japonaise, si pleine d'attachement pour Terhpereur, ait supporté les usurpateurs pendant sept siècles, et comment la loyauté endormie pendant ce long espace de temps s'est-elle réveillée si soudainement? A cette question il n'a pas été fait de réponse.
Voilà donc un élément important de constaté. Le shogunat, établi au douzième siècle et maintenu avec des fluctuations diverses jusqu'à nos jours, était déjà, par des causes inconnues, fortement ébranlé avant l'arrivée des étrangers.
A Kiyùto, les kugés et les meneurs des clans soutinrent que les traités conclus avec les Européens avaient besoin, pour être mis en vigueur, de la ratification du Mikado. Ce fut le premier coup que le parti de la cour porta au shogun. A partir de ce moment, le maître de Yedo pour affermir son pouvoir, le Mikado pour recouvrer le sien, tâchèrent de se servir des Européens. Kiyôto devint un foyer d'intrigues.
Il paraît que le 31idi a toujours joué un grand rôle dans les révolutions du Japon. On y envoya des agents. On tâcha d'exciter l'opinion publique contre le shogun qu'on accusait de livrer le pays aux barbares. Le shogun d'un côté, de l'autre les grands daimios, armèrent à la hâte, empruntèrent des instructeurs aux étrangers, achetèrent des fusils à culasse, construisirent et commandèrent en Europe des bâtiments de guerre. Les chefs des trois grands clans de Satsuma, de Ghoshiu et de Tosa, auxquels plus tard vint se joindre celui de Hizen, d'accord avec les kugés, exigèrent hautement l'expulsion des étrangers et adressèrent au Mikado une pétition insistant pour que le shogun fût chargé de les jeter à la mer. L'ordre fut donné, mais le shogun s'excusa sur sa faiblesse. Les meneurs du mouvement anti-européen, dominés de plus en plus par les samurais, les hommes de la classe militaire, demandèrent alors au Mikado de châtier le shogun, et d'entreprendre lui-même la croisade contre les barbares. Si cette demande n'eut alors aucune suite, c'est que le Mikado se trouvait entre les mains d'un des daimios les plus puissants du Nord, le prince
d'Aidzu, à ce moment gouverneur militaire de Kiyôto, parent et ami du shogun. Le prince de Choshiu (connu aussi sous le nom de Nagato), voulant s'emparer de la personne du Mikado, tenta un coup de main contre Kiyôto ^ Les choshius pénétrèrent dans la ville et livrèrent bataille aux hommes du prince d'Aidzu ; mais, battus et rejetés, ils se retirèrent dans leur pays, à l'extrémité sud de Niphon , en face de l'île de Kiushiu. Momentanément, le prince d'Aidzu et le shogun se trouvèrent ainsi, à la cour du Mikado qui s'était entièrement livré à eux, les maîtres de la situation. Ils lui arrachèrent l'ordre pour le shogun de punir les choshius ^. A celte époque les ministres étrangers se rendirent à Hiôgo pour demander au Mikado la ratification des traités. M. Roche offrit l'assistance des forces françaises pour la réduction des choshius. C'était d'une manière indirecte intervenir militairement en faveur du shogun. Le Mikado déclina l'offre, mais il ratifia les traités.
Cependant deux événements eurent lieu. Les Anglais avaient, pour certains faits, demandé vainement satisfaction au prince de Satsuma. Ils bombardèrent Kagoshima, capitale de sa principauté, dans l'île de Kiushiu. L'année suivante', les vaisseaux des quatre puissances signataires avaient successivement canonné et incendié la ville de Shimonoséki , située à l'entrée de la mer intérieure et appartenant aux domaines du prince de Choshiu.