‹ Promenade autour du monde, 1871Chapitre 40 sur 85 · En 1869. — 2. En · texte numérisé non relu

En 1869. — 2. En

commandant les stations navales l'obligation de pourvoir à la sécurité de leurs nationaux. Les mi* nistres, placés constamment sous le coup d'attaques meurtrières, quittèrent Yedo. Le représentant des États-Unis seul , se séparant de ses collègues , y resta pendant quelque temps. Ceux-ci s'établirent donc à Yokohama au milieu de leurs compatriotes , et sous la protection des vaisseaux de guerre portant leurs pavillons. Un jour, on apprit que des rassemblements d'hommes armés avaient lieu autour de la factorerie. Le gouverneur japonais se déclara impuissant à la défendre. Les résidents s'armèrent à la hâte et se préparèrent à embarquer leurs familles à bord des navires. Ce fut au milieu de cette alarme que l'amiral Jaurès fit débarquer des troupes de marine qui s'établirent au pied de& bluffs. Un régiment anglais appelé de Hongkong vint dresser son camp sur les hauteurs. Cette double occupation , avec certaines modifications concédées à la susceptibilité du gouvernement actuel, a été maintenue jusqu'à ce jour, et il serait, ce me semble, de la dernière imprudence de retirer ces forces, d'ailleurs peu considérables, et, en cas d'une attaque victorieuse, tout au plus suffisantes pour ménager aux résidents le temps de se réfugier sur les navires. Peu après, la légation d'Angleterre s'établit de nouveau à Yedo. Les autres ministres continuent de résider à Yokohama. Dans ces derniers temps tout danger semble avoir disparu , et la « concession» jouit, du moins en apparence, d'une parfaite sécurité.

J'ai parlé plus haut de la poéitique tortueuse, mais

en somme favorable aux Européens , de la cour shogunale, placée dans la situation délicate de ménager à la fois les étrangers et l'opinion hostile du pays. Lorsque les ministres des quatre puissances annoncèrent au shogun leur intention de châtier le })rince de Choshiu et de bombarder Shimonoséki, il s'empressa de donner en secret son consentement, et protesta publiquement. Le Mikado lui avait envoyé l'ordre d'expulser les étrangers. Il fit publier un édit conçu dans ce sens, mais il se hâta de notifier secrètement aux agents diplomatiques que sa proclamation n'était qu'une démonstration. Lorsque, sous le prétexte de secourir l'empereur, il entreprit la campagne contre les choshius, il pria les amiraux de faire transporter ses hatamotos par des vaisseaux de guerre anglais et français, qui, pour ne pas blesser l'opinion publique, arboreraient le pavillon japonais. Cette demande fut naturellement repoussée, mais on lui permit de noliser des bâtiments de commerce anglais et d'y hisser son pavillon. Ces faits sont significatifs. Un pouvoir réduit à de semblables expédients est jugé et condamné.

En présence d'une situation si complexe, la tâche des diplomates était des plus délicates. D'abord, ils étaient imparfaitement renseignés. Les nouvelles qui leur parvenaient de Kiyôto et du sud-ouest, foyer principal des trames ourdies contre le shogun, et même de Yedo, étaient rares, incomplètes, le plus souvent contradictoires. Une politique d'abstention était évidemment la plus sage et au fait la seule à recommander. Mais le moyen de s'abstenir, quand on massacre vos nationaux, quand on incendie et

qu'on attaque Tune des légations, quand on en tue et qu'on en blesse plusieurs membres? Rester les bras croisés, c'était accroître l'insolence des ennemis et provoquer de nouveaux désastres. Agir, c'était s'engager dans des voies dont on ne connaissait ni la direction ni l'issue. Cependant il fallait pourvoir à la sécurité de l'établissement. Il fallait demander et obtenir des satisfactions. Autrement le prestige était perdu, l'existence des étrangers compromise. Mais que faire? Userait-on de persuasion, ou de menaces, ou de représailles? Il y eut sans doute des hésitations, mais, somme toute^ s'il m'était permis d'énoncer un jugement, je dirais que les représentants d'Angleterre auxquels, vu l'importance des intérêts britanniques engagés dans le commerce du Japon, vu les forces matérielles dont ils disposaient, revenait de droit le premier rôle, je dirais donc que sir R. Alcock, le colonel Neal et sir H. Parkes qui se sont succédé à la tête de la légation de la reine Victoria, ont, dans ces moments difficiles, agi avec prudence, avec énergie quand il le fallait, et, ce qui est l'essentiel pour l'intérêt public, avec un succès incontestable. Le représentant de la France, M. Roche, suivait une ligne plus tranchée ; il ne cacha pas ses sympathies pour le gouvernement de Yedo, et alla, comme on a vu, jusqu'à offrir au Mikado, c'est-àdire en réalité, vu l'état du moment, au shogun, l'intervention des forces navales françaises. Après la chute de ce dernier, M. Roche quitta le Japon et fut remplacé par M. Outrey. Le ministre des États- Unis se tenait à l'écart. L'action du quatrième membre de corps diplomatique, le plénipotentiaire des

Pays-Bas, bien que naturellement limitée, était empreinte de l'esprit sage et conciliant qui distingue toujours la diplomatie hollandaise. Lorsque la révolution des quatre clans triompha, les chefs du mouvement sentirent le besoin de consolider leurs relations avec les puissances étrangères. Le Mikado fit donc prévenir les envoyés chargés de lui remettre leurs nouvelles lettres de créance qu'il les recevrait à Kiyôto. On connaît l'épisode sanglant qui troubla cette solennité*.

Des recherches et découvertes récentes, dues en grande partie au zèle et à l'activité intelligente des interprètes et étudiants des légations, ont considérablement modifié les idées qu'on s'était faites en Europe sur la constitution du Japon. On sait maintenant que le Mikado est et a toujours été le maître suprême. Fils des Dieux, invisible (jusque dans ces derniers temps) comme Jéhovah parlant à Moïse entouré de nuages, il réunit dans sa personne tous les attributs de la divinité. Dépositaire et source de tous les pouvoirs, il n'est pas, comme on l'a cru si longtemps, le chef de la religion, une sorte de pape, distributeur de grâces spirituelles et gardien de la foi. Il est plus que cela, car il est issu de la divinité. Jamais on n'a distingué entre le pouvoir spirituel et le temporel. Depuis le neuvième siècle il réside à Kiyôto, entouré de ses kugés, nobles de cour de haute et ancienne hgnée, et parfois, quand il les convoque, de tous les daimios de l'empire. Le pou-

1. L'attaque de deux fanatiques sur sir Harry Parkes^ le 23 mars 18G8. Voir les détails page 72.

voir militaire était délégué à deux grands fonctionnaires. L'un commandait dans le Nord, l'autre dans le iMidi, ce qui leur valait le nom de shogun, général en chef.

L'un d'eux, au douzième siècle, eut l'audace et la bonne fortune de rendre cette dignité héréditaire dans sa famille, et, toujours sous la suprématie de l'empereur, de s'emparer des plus riches et plus importantes provinces du Japon. C'est ainsi que le shogunat fut établi : il devait durer sept siècles. Le shogun était le premier vassal du Mikado. Quant à l'étendue de sa puissLUice, elle subissait des fluctuations diverses. Depuis Yoritomo, une des grandes figures de l'histoire japonaise, mais appartenant à une époque trop reculée pour qu'on puisse la juger en pleine connaissance de cause, le terrible Taiko- Sama, à la fin du seizième siècle, est celui des princes qui a le plus marqué. Né dans l'obscurité, parvenu au faîte des grandeurs, grâce à son génie, à son énergie, à un grand mariage et à son étoile, il a survécu dans les traditions légendaires et il a laissé, dans les deux centres de Yedo et Ôsaka, qui sont ses créations, et même dans Kiyôto, de magnifiques monuments de sa puissance. Le lien de vasselage, parfois nominal, qui unissait les shoguns au Mikado se maintenait toutefois. De temps à autre ils se rendaient à Kiyôto pour faire acte d'obéissance. On doit à des envoyés de la factorerie hollandaise de Deshima une relation curieuse sur une de ces entrevues. Des fenêtres de la maison qui leur servit d'auberge et de prison ils purent voir passer les cortèges des deux potentats.

Le territoire shogunal se composait de huit provinces , comprises sous ie nom collectif de Kuantô avec Yedo, et des villes Ôsaka, Nagasaki, Niigala el Hakodaté avec leurs territoires. Ces villes et provinces, administrées par des gouverneurs, étaient placées sous l'autorité directe du shogun. Il y était maître absolu. Il monopolisait le commerce et s'emparait du produit des douanes. Mais, dans les différents hans, villes et domaines des daimios devenus ses vassaux, il lui fallait compter avec eux. Aussi lorsque, dans les négociations avec les plénipotentiaires américains et européens, il s'est agi d'admettre les étrangers, le shogun n'a consenti que l'ouverture de villes et ports placés sous son autorité directe. Il n'a eu garde d'accorder l'ouverture de hans dont les seigneurs, quoique ses vassaux, auraient probablement protesté et même résisté. Sa force armée était principalement fournie par les Hatamotos, littéralement : sous le drapeau. Le premier successeur de Taiko-Sama, en anoblissant et dotant de terrains ses hommes de la classe militaire, avait créé la caste des hatamotos, qui était tenue de servir le shogun en temps de guerre," soit personnellement, soit en fournissant un certain nombre <ie soldats ou une certaine indemnité en argent. Il y avait quatre-vingt mille hatamotos. Englobés dans la ruine de leur maître, ils se dispersèrent. Les uns se firent marchands, d'autres, la plus grande partie, allèrent grossir les rangs des déclassés, des ronins.

En dehors des daimios, vassaux du shogun, en dehors des princes et comtes médiatisés, s'il est

permis d'employer ce terme inconnu au Japon, il y avait les daimios relevant directement du Mikado, plus ou moins soumis selon le temps qui courait, plus ou moins dignes du nom de roi que les anciens missionnaires donnaient aux dix-huit grands seigneurs féodaux de premier ordre. Ceux du Nord étaient les plus indépendants. On a vu le rôle important que les plus puissants d'entre eux ont joué dans la dernière révolution. Mais, règle générale, la partie septentrionale de la grande île est trop éloignée, peut-être aussi trop pauvre, pour exercer une influence décisive sur les destinées de l'empire. Ces provinces qui, par suite de la rigueur du climat, manquent d'un article de première nécessité, le riz, qu'elles sont obligées d'acheter dans le midi, sont peu cultivées, imparfaitement peuplées, et moins prospères que celles du centre et du Sud.

Telle était, il y a deux ans encore, la constitution politique du Japon. Socialement, la nation se divise d'un côté en clans, et de l'autre en castes. A ce double point de vue, le Nord de l'Ecosse d'autrefois et celui des Indes ont avec le Japon une certaine analogie.

La caste militaire prime toutes les autres. Les marchands cèdent le pas aux cultivateurs et occupent l'un des derniers rangs. Les bonzes et les lettrés jouissent de quelque considération. Les paysans forment une classe respectée et respectable. Dans chaque village, le maire est élu par les chefs de famille. Il n'y a pas en Europe d'exemple d'une constitution municipale plus libérale. Respectueux, strict observateur des règles de Tétiquette, docile et facile à vivre, le paysan est jaloux de ses droits, et mal-

heur à l'agent de l'autorité qui oserait y porter atteinte. Tout dernièrement, les cultivateurs d'un gros bourg ayant à se plaindre d'exactions, après avoir épuisé les moyens de pétition, envoyèrent une députation nombreuse auprès du gouverneur. Lorsqu'ils virent que ce fonctionnaire ne voulait pas faire droità leursjustes réclamations, ils Tégorgèrentdans son yashki et rentrèrent tranquillement chez eux. Tout le monde considérait ce procédé comme un acte de défense, justifié par les circonstances. Le métier des armes est héréditaire. C'est le féodalisme né dans la nuit des temps, parvenu dans le cours des siècles à ses derniers développements, animé de l'esprit chevaleresque de nos croisés, identifié avecles idées, les traditions, les mœurs de la nation. On a vu que les arts et métiers occupent les derniers degrés sur l'échelle hiérarchique de la société japonaise. Seul le fourbisseur fait exception. Il passe pour noble. Quand il procède à la partie la plus délicate de son œuvre, quand il s'agit de souder ensemble l'acier et le fer dont se compose la lame, il ferme le devant de sa boutique et s'affuble du costume de cour^ Le sabre et le poignard se transmettent de père en fils, de génération en génération. Les noms des grands fourbisseurs de Kiyôto, de Yedo, d'Ôsaka, connus de tous les hommes à deux sabres, forment souvent le sujet de leurs causeries. Même les dames apprenaient jadis à manier la hallebarde. M. Mitford raconte que, dans quelques grandes familles de vieille roche, cet usage s'est conservé. Il y avait et il y a

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