En
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Une députation de négociants de la Cité de Londres, engagés dans le commerce avec la Chine, se rendit auprès de lord Granville et s'exprima ainsi : « Les inquiétudes de nos amis, que nous partageons, ont fort augmenté, nous ne pouvons le cacher à Votre Seigneurie, en présence de la politique de concession et de complaisance que le gouvernement de Sa Majesté a récemment adoptée vis-à-vis du gouvernement.chinois, tandis qu'il serait si nécessaire d'insister sur l'observation du traité et de se tenir prêt à demander satisfaction en cas d'injustice et d'injure. Nous n'avons pu oublier le prompt arrangement des difficultés survenues dans l'ile Formose, grâce à l'intervention du consul Gibson. Au lieu de le remercier du service rendu et de l'en récompenser, ce fonctionnaire a été sévèrement blâmé et destitué. Nous avons appris, à notre grand regret, que l'amirauté a défendu aux officiers des stations navales en Chine de débarquer des hommes en aucun cas, même quand il s'agirait de protéger la vie de sujets britanniques, etc. » Je cite les paroles des négociants de la Cité, parce qu'elles sont l'écho fidèle, quoique tempéré, des doléances de leurs amis en Chine.
Le gouvernement impérial et ses principaux mandarins donnent lieu à d'autres plaintes. M. Hart les a résumées dans son mémoire. Accusé de sympathies chinoises, l'inspecteur général des douanes impériales jouissait, au sein des communautés européennes, d'une médiocre popularité. Il racheta sa faute, si faute il y avait, en déposant au pied du trône de l'empereur de Chine une pétition, ou plu-
tôt une mercuriale, d'une sincérité, et, vu la position de l'auteur qui est aux gages du gouvernement chinois, d'une témérité sans exemple. Au courage de M. Hart répondit la longanimité ou le superbe dédain du prince de Kung et de ses collègues. En Europe, dans les États les plus libres, la destitution de l'auteur aurait suivi de près la présentation d'un pareil écrit. Dans l'empire du Milieu, les choses se passent autrement. En présence des sanglantes critiques que le subordonné leur adressait, à la face de la Chine et du monde, les ministres de l'empereur passèrent tranquillement à l'ordre du jour. M. Hart garda sa place et la Chine son assiette. Le statu quo fut maintenu. Certes aucun Européen n'est plus à même que M. Hart de connaître les rouages du gouvernement, ses vices et ses qualités, et, à ce titre seul, le mémoire de ce haut fonctionnaire anglais au service du Céleste-Empire mériterait notre attention.
« En Chine, dit-il, les races de l'Occident ont trouvé un abîme de faiblesse. A quoi bon un code admirable, quand l'observation des lois s'est relâchée ! L'administration, presque excellente en principe, est devenue une misérable machine. Les fonctionnaires tiennent leur emploi pendant un court espace de temps. H s'ensuit que le nombre des agents qui font bien est restreint, et grand le nombre de ceux qui ont recours à des pratiques peu honnêtes.
« Les impôts de guerre sont énormes , mais le payement de la solde est toujours arriéré de plusieurs mois, parfois de plus d'une année. Sur le pa-
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picr, les soldats comptent par millions, mais en réalité l'armée est une collection de valétudinaires et d'ignorants imbéciles qui, en temps de paix, au lieu d'être exercés, gagnent leur vie comme koulis. Pour livrer bataille, on fait une razzia sur les gens réunis au marché, et on les arme de bêches transformées en sabres et en lances. Les troupes tartares qu'on voit en temps de paix s'exercer à l'arc et à la fronde ne font que poser. Ce sont des gens énervés et bons seulement à apprivoiser des oiseaux. Quant à l'apparition des rebelles, on a réussi à éviter une rencontre ; un homme se tuera avec toute sa famille pour obtenir des titres à la compassion impériale. Supposez les deux forces en position ! Si les rebelles se retirent, les autres avanceront en masse ; mais, si les rebelles ne reculent pas immédiatement, les soldats (de l'Empereur) sont les premiers à s'enfuir. Les officiers représenteront naturellement l'affaire comme une victoire, et, en confirmation de leur rapport, feront tuer un ou deux hommes paisibles, ou bien, si quelques villageois n'ayant pas la tête rasée tombent entre leurs mains, ils les tueront, sous le prétexte que ce sont des rebelles à longs cheveux. C'est pour les officiers une occasion de demander une récompense de leur mérite.
ce L'étude des livres est en théorie le moyen d'acquérir des connaissances, et les lettrés savent aujourd'hui faire des vers et écrire des essais. C'est ce qui leur ouvre le chemin aux fonctions publiques. Mais de connaissances utiles ou pratiques, ils n'en ont aucune idée. Comment peut-on, avec de pareils administrateurs , remédier aux maux , extirper
les abus, ou faire des règlements qui inspirent du respect ? Le peuple est soumis à des exactions continuelles.
« Ainsi, des lois bonnes en elles-mômes produiduisent des maux incalculables, à tel point que, même ceux qui par nature sont soumis et de bonne conduite deviennent difficiles et se jettent dans le désordre.
« Tout, administration civile, administration militaire, est fondé sur le mensonge. Ceux qui sont chargés de faire exécuter les lois ne visent qu'à leur profit ; les gardiens de la bourse publique ne songent qu'à ramasser une fortune; et les hommes au pouvoir font semblant de ne pas avoir d'yeux. L'intérêt du bas peuple ne peut monter assez haut pour parvenir à la connaissance des personnages haut placés, et les ordres d'en haut ne peuvent assez descendre pour être connus du peuple. Gomment répondre de celui-ci, comment empêcher que son mépris pour les gouvernants n'éclate un jour en rébellion ouverte? »
L'auteur passe aux affaires étrangères. Les traités ont réglé la question des frontières avec la Russie, la question des missionnaires catholiques avec la France, les questions de commerce avec les trois puissances, mais principalement avec l'Angleterre. Qu'arriverait-il si la Chine violait ses engagements avec la Russie? M. Hart garde le silence sur ce point. Si la Chine manque à ses engagements par rapport aux missionnaires, toutes les puissances catholiques viendront, selon M. Hart, défendre cette cause qui leur est commune. S'il y avait, de la part du gou-
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vernement chinois, infraction aux privilèges accordés au commerce, ce serait une offense qui atteindrait toutes les puissances. Si l'empereur persiste à refuser l'audience aux ministres étrangers, ce ne sera pas une cause de guerre immédiate, mais il est à craindre que les étrangers ne lui cherchent querelle sous quelque autre prétexte. Enfm l'auteur du mémoire réclame l'établissement de légations permanentes en Europe, et, pour les marchands étrangers, la permission de s'associer avec des négociants chinois pour la construction de chemins de fer, de lignes télégraphiques et de bateaux à vapeur.
Je résume la situation de l'Angleterre en Chine. L'importance énorme de l'industrie et du commerce britanniques engagés dans cette partie du monde, l'espérance motivée d'atteindre un plus grand développement, ne permettraient pas au gouvernement anglais, quand même il le voudrait, de quitter les positions qu'il a prises dans l'extrême Orient. Mais s'il est impossible d'abandonner ces positions, il est difficile de maintenir le statu quo. On a vu pourquoi. D'un côté, les résidents peu satisfaits de leur situation, identifiant volontiers leurs intérêts individuels avec les intérêts publics de l'Angleterre, multipliant par là des discussions irritantes avec le . gouvernement chinois, prenant le verbe haut et demandant à la mère patrie une politique « ferme et énergique » qui, mise en œuvre, deviendrait une politique de menace et de guerre. De l'autre côté, le le gouvernement de la Reine, obéissant aux inspirations d'une saine politique, et par conséquent ne voulant et ne pouvant suivre une pareille ligne de
conduite. Aussi, pour amoindrir le danger de complications imprévues et incalculables, a-t-il retiré, aux consuls et aux officiers de ses stations navales le pouvoir d'user de représailles, sous leur propre responsabilité, envers les autorités locales. Mais, en insistant pour que les réclamations soient adressées par les voies diplomatiques au gouvernement central de Pékin, ne se livre-t-il pas à des illusions dangereuses? Ne suppose-t-il pas, ai-je entendu dire à Shanghai, à Tien-tsin, à Canton, ne suppose-t-il pas une Chine imaginaire, bien différente de celle qui existe réellement? Dans l'empire du Milieu, tout est autre que chez nous : les idées, les croyances, les lois, les traditions, les usages, les notions du droit et de l'honneur. Aux relations de la Chine avec r étranger manque la base commune d'un droit international. L'organisation de l'intérieur est l'opposé de celle qui régit les États civilisés de l'Europe : ou plutôt cette organisation fait entièrement défaut. Si les États européens ressemblent au corps humain dont chaque partie exerce certaines fonctions, dont le sang circule d'après des règles fixes, dont les muscles obéissent à la volonté, la Chine est un immense polype ou plutôt une agglomération de corps divers n'ayant de commun entre eux que l'origine de leur race, la haine de l'étranger, l'orgueil et la présomption, ces deux ennemis de toute amélioration, la force de l'inertie, les armes de la ruse et de la trahison. Comment, pour ne donner qu'un exemple, demander au gouvernement central le libre transit, puisque cela supposerait l'abolition, au moins partieUe, des lignes de douanes qui entourent chaque pro-
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vince, et dont les produits fournissent en trèsgrande partie au gouvernement provincial le moyen de faire marcher l'administration et de livrer au trésor impérial le tribut annuel, seul lien moral qui existe entre le cœur et le reste du polype ?
Comment recommander la création d'un code international, si indispensable pour les procès entre Chinois et étrangers, et pour ce qu'on appelle les cas mixtes, alors que les idées du droit en Chine sont si différentes des nôtres? Comment se bercer de l'illusion qu'il soit possible d'en arriver à un modus Vivendi tant soit peu tolérable? Renonçons donc à de vaines tentatives qui ne feront que dévoiler notre entière impuissance. Ayons le courage d'envisager la situation telle qu'elle est. Reconnaissons franchement et virilement que nous sommes placés dans ce dilemme : ou quitter la Chine, ou la prendre, en prendre une portion — les autres puissances pourront faire de même — , et gouverner les pays occupés, d'après les lois et principes des États civilisés ! Et, en effet, au point de vue de la logique abstraite, c'est la seule solution radicale possible. Seulement la politique ne comporte pas toujours les solutions radicales et logiques, et le gouvernement anglais est trop éclairé pour seconder de tels projets.
Il y a, dans la vie des individus comme des nations, des moments où il faut savoir temporiser, vivre au jour le jour, tout en préparant les moyens d'atteindre le but voulu quand le moment propice se présentera. C'est le cas des gouvernements étrangers en Chine. Dans l'état actuel des choses, on fera bien,
ce me semble, de renoncera l'espoir de régler d'après des principes généraux les différends qui naissent tous les jours. Chaque cas devra être jugé et traité isolément, dans les limites du possible, et autant que le comporteront les circonstances données et les hommes auxquels on a affaire. Si le gouvernement central est impuissant à imposer à ses satrapes éloignés la stricte observation de ses engagements internationaux, il est évident que les gouvernements étrangers se chargeront d'ouvrir l'intelligence obtuse du fonctionnaire prévaricateur, ou, s'il manque de bonne volonté, de lui infliger le châtiment que son propre gouvernement est incapable de lui appliquer. Seulement, ces actes d'intervention ne pourront se justifier que par une nécessité impérieuse, et le jugement sur la question de savoir si l'inters^ention doit avoir lieu ne pîut appartenir qu'au représentant diplomatique à Pékin, et non aux agents consulaires des trade-ports. Non que je doute le moins du monde de l'intelligence des hommes distingués et honorables chargés de veiller sur le commerce des sujets britanniques et, en bien des cas, sur la sûreté de leurs propriétés et de leurs vies. Mais chacun de nous a l'horizon de sa situation, et celui des consuls est naturellement plus restreint que l'horizon du ministre à Pékin. C'est à lui, dans chaque cas donné, de peser les divers éléments, de décider si des actes coercitifs sont nécessaires, si la situation politique de la Chine et de l'Europe les comporte, dans quelle mesure et à quel moment il conviendra d'y procéder. Les références à Pékin, vu les grandes distances et, pendant
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l'hiver, l'extrême difficulté des communications, ont leurs inconvénients ; mais l'action des consuls sous leur propre responsabilité en offrirait de bien plus graves : elle exposerait l'Angleterre à se voir tout à coup, et pour ainsi dire à son insu, engagée dans une guerre avec la Chine. C'est probablement en suivant cet ordre d'idées, et non dans la supposition erronée que la Chine puisse être traitée sur le pied des États civilisés, que feu lord Clarendon a retiré aux consuls et concentré dans les mains du représentant de la reine à Pékin les pouvoirs nécessaires pour employer, le cas échéant, des mesures coercitives. S'il en est ainsi, tout esprit non prévenu doit rendre hommage à la sagesse de cette mesure. Un dernier mot sur les efforts qu'on fait ou qu'on désire faire pour répandre en Chine les bienfaits de la civilisation. C'est un beau et noble sentiment; et si des voyageurs étrangers éprouvent le besoin, à leurs propres risques et périls, de prêcher aux Chinois l'évangile des connaissances utiles, du télégraphe et du chemin de fer, personne ne trouvera à y redire. Mais ce n'est pas là la tâche des diplomates et des consuls. Ce que M. Low a dit au sujet des missionnaires et des chrétiens indigènes s'applique aussi, ce me semble, à la propagande de la civilisation. Cette œuvre se trouve placée, pour répéter le mot profond de M. l'envoyé des États- Unis, en dehors de la mission et de l'action de la diplomatie. Les diplomates et les consuls ont pour tâche de sauvegarder les intérêts de leur pays, et non de se mêler des affaires du pays où ils exercent leurs fonctions. Les plus sages conseils qu'ils
puissent offrir seront accueillis avec méfiance, ne fût-ce que parce qu'on les croira intéressés. J'ai toujours vu que les ambassadeurs qui prennent un intérêt trop vif au pays où ils résident ont fini mal, et, chose plus grave, ont compromis les intérêts de leur propre pays. D'ailleurs les Chinois ne sont pas si obtus qu'on semble le croire. S'ils ne veulent pas du chemin de fer et du télégraphe, ce n'est pas qu'ils méconnaissent l'avantage qu'il peut y avoir à vaincre le temps et l'espace; c'est peutêtre parce que, loin de vouloir multiplier et accélérer les relations avec l'Europe, leur intention est, au contraire, de s'en isoler et de rendre les communications difficiles, ou, mieux encore, impossibles. La preuve qu'ils apprécient parfaitement, là où il leur convient, les progrès de nos sciences, ce sont les travaux de leurs arsenaux organisés d'après le système européen, les steamers de guerre construits dans ces arsenaux, le perfectionnement de leurs armes, les forts à l'européenne érigés sous l'inspiration des augures, non dans l'intérieur, non sur les frontières du nord, mais sur la barre de Taku et dans les ports ouverts, en face des concessions européennes.
Pour convertir les Chinois à notre civilisation, il faudrait donc agir sur leur cœur plus que sur leur esprit, bien plus ouvert qu'on ne croit généralement. Il faudrait savoir retourner les volontés.
Les Chinois ne sont pas comme les Japonais, ces enfants charmants gouvernés par des enfants terribles ; ce sont des hommes sérieux ; ils adopteront
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notre civilisatien quand ils nous auront compris, et ils nous comprendront le jour où ils voudront.
Hélas! mon cher journal, j'aurais bien des choses encore à inscrire sur tes pages; mais tu enflerais outrii mesure. Soyons modeste; ne présumons pas trop de la prtience de ceux qui nous liront. Déjà ne dira-t-on pas : ce touriste, comment ose-t-il prendre la parole sur des matières qu'il n'a pas eu le temps d'approfondir? A ceci nous répondrons : L'extrême Orient est encore une terre presque inconnue. Aux maîtres de la science la gloire des grandes découvertes, aux humbles ouvriers le petit mérite d'avoir concouru à l'œuvre dans la mesure de leurs moyens.
Heureux ceux qui, par un beau temps, ont la bonne fortune de voyager à bord du Tigre, d'avoir pour commandant le capitaine Boilève, et pour compagnons de voyage mes aimables voisins de table! Ce sont six semaines de villégiature. La monotonie de la traversée est rompue par des tableaux lumineux encadrés dans l'Océan : Saigon, Singapore, Ceylan, les roches de Socotora, Aden; plus loin, ou pour mieux dire, plus près de la chère patrie, les déserts de l'isthme de Suez, la cime de rida couverte de neige, l'Etna, la Corse, les côtes de l'Italie!
(13 janvier 1872.) Nous sommes devant Marseille. Le crépuscule nous inonde de ses lueurs blafardes.
La terre se dérobe à nos regards sous un rideau blanc ; mais ses bruits confus nous arrivent, comme au théâtre on entend parfois le bruit de la scène à travers la toile qui va se lever. Maintenant, les premiers rayons du soleil, d'un pâle soleil d'hiver, déchirent les voiles, et, dans une éclaircie, sur le pic de son rocher, apparaît la flèche de Notre-Dame de la Garde.
RÉSUMÉ DES ÉVÉNEMENTS QUI SE SONT PASSÉS AU JAPON, DU MOIS DE SEPTEMBRE 1871 AU MOIS DE SEPTEMBRE 1872-
A la fin d'août 1871 fut mis à exécution un projet nourri secrètement depuis nombre d'années par les réformateurs politiques. C'était la publication d'un décret changeant les han en ken. Dorénavant les han, c'estrà-dire les territoires semiindépendants, administrés par des gouverneurs héréditaires comme l'étaient les daimios, sont assimilés aux ken, ou domaines impériaux, dont les gouverneurs sont nommés par le gouvernement central et choisis parmi les samurais, hommes à deux glaives, et parmi les kuazokus, hommes nobles. Tous les gouverneurs héréditaires furent renvoyés le même jour. Les employés subalternes reçurent l'ordre de remplir leurs fonctions comme par le passé jusqu'à ce que de nouveaux arrangements fussent pris à leur égard. Un autre décret enjoignit aux nobles de revenir à Yedo dans le courant du mois d'octobre, sous le prétexte mensonger que dans l'origine ils avaient été envoyés de la capitale dans les différentes provinces. Gomme de raison, cette mesure trouva de la résistance sur plusieurs points du territoire. Poussé par des meneurs qui appartenaient à la classe des hommes à deux glaives et qui étaient irrités de perdre leur pouvoir et leur importance, le peuple se leva dans quelques-unes des provinces, au jour fixé pour le départ des ex-daimios^ et alla jusqu'aux menaces pour les empêcher de partir. Mais nulle part le mouvement n'offrit la moindre chance de succès, tant il était mal organisé. 11 fut bientôt étouffé par les troupes du
parti chargé de faire exécuter les nouvelles réformes. A la fin dvj décembre, tous les ex-daimios étaient de retour à Yedo, et depuis ce moment ils n'ont plus aucune importance politique.
Par suite de cette transformation des daimiats en domaines impériaux, le gouvernement fut nécessairement forcé de prendre à sa charge les obligations pécuniaires des princes. Ces derniers avaient Thabitude d'émettre de grandes quantités de papier-monnaie non convertible et ayant cours seulement dans leurs propres domaines. Dans plusieurs provinces ce papier avait baissé de 9 pour 100. Pour trancher la difficulté, le gouvernement a décidé que le papier-monnaie des daimiats serait échangé au cours du 29 août. Il y avait en outre les dettes contractées par les princes envers les marchands étrangers et indigènes. On obligea ces derniers à patienter ; mais parmi les marchands étrangers il s'en trouvait à qui cette subite interruption des transactions commerciales causait un sérieux embarras. Tous les jours de nombreuses réclamations arrivaient des ports ouverts. La plupart furent accueillies, et, avant lafînda mois de janvier 1872, le trésor impérial avait affecté à cette liquidation plus de deux millions et demi de dollars. Une faible partie seulement de ces dettes avait été contractée à Yokohama, le plus grand des ports ouverts et celui où règne le plus d'activité. Ce fait est curieux à noter, et prouve que les négociants de cette ville sont moins disposés que les habitants des établissements plus récents à abandonner le commerce de la soie et du thé et le commerce dit d'importation, pour se livrer, dans l'espoir d'un gain plus rapide, à celui des fusils et des bateaux à vapeur.
Le système de l'administration a également subi quelques graves changements. Vers la fm d'avril, le ministère de la censure a été réuni à celui des peines. Au commencement de septembre, toute l'administration intérieure, qui jusque-là se partageait entre le ministère de l'intérieur et celui des finances, a été confiée à ce dernier. Lui seul est maintenant chargé des recettes et des comptes de l'État, de rencouragement des manufactures, de la publication des actes du gou-
vernement, de la monnaie, des postes et du recensement de la population. Le conseil d'État s'occupera dorénavant de toutes les affaires qui formaient le ressort du conseil législatif et des huit départements, appelés désormais la chambre gauche et la chambre droite. L'ancien conseil d'État portera le nom de chambre principale. La chambre droite était composée des ministres et des vice-ministres des huit départements. Ses membres devaient se réunir six fois par mois. Mais peu à peu ce projet fut abandonné, et pour le moment il n'existe plus que sur le papier. Les attributions du conseil législatif sont peu définies, ce qui correspond d'ailleurs parfaitement à la tournure d'esprit de ses membres, qui sont pour la plupart des théoriciens politiques. Il est chargé, à ce qu'on dit, de préparer les projets de loi ; mais il ne peut ni les voter ni les promulguer. Ce soin appartient à la chambre principale, qui se compose du premier ministre et de quatre conseillers d'État. Ces derniers sont choisis dans les clans puissants de Satsuma, Chôshiu, Hizen et Tosa. Dans le budget, on a prévu en outre la nomination d'un ou deux vice-ministres d'État. Tel est ce que, en Europe, on appellerait le gouvernement de S. M. le Mikado. De tous les souverains absolus, il est celui «qui possède le moins d'autorité. C'est ce qui donne naissance au bruit que le temps n'est peut-être pas éloigné où il pourrait se trouver forcé d'abdiquer pour céder la place à un président de la république. Dans tous les cas, il a été de plus en plus dépouillé de ses prétendus attributs divins. Le premier pas dans cette voie a été l'ordonnance du 27 septembre (1871), enjoignant aux fonctionnaires de ne plus paraître devant Sa Majesté dans le costume de cour national, si ce n'est aux solennités officielles. Ce costume a été finalement aboli au mais de février (1872), pour être remplacé par un habillement européen au choix de chacun. Gomme les tailleurs, les cordonniers et les chapeliers japonais sont incapables de confectionner des vêtements tant soit peu semblables aux nôtres, on ne voit que des accoutrements qui feraient rougir un insulaire des Sandwich.
Le 1er octobre (1871), un autre décret a annoncé que le
Mikado sortirait fréquemment à Pavenir, soit en voiture, soit à cheval, et que le public, dans ces occasions, devrait s'abstenir des manifestations respectueuses qui jusque-là avaient été en usage (!) Le lendemain, effectivement, le mikado s'est rendu aux résidences particulières du premier Ministre et du ministre des affaires étrangères hvâkura, et a donné un déjeuner, dans le palais de Hmagotén, à tous les grands fonctionnaires d'État. Le l^f janvier (1872), il est allé inspecter Tarsenal de Yokosuka, à quelques milles de Yokohama. Des témoins oculaires racontent que sa suite portait les costumes européens les plus inimaginables, et que la foule a été autorisée à approcher Sa Majesté tant que durait la visite. Jusqu'à présent, quand on écrivait certains caractères chinois qui expriment une partie des noms du Mikado et des noms de son père et de son grand-père, il était de rigueur, en signe de respect, d'omettre un des signes ; une notification du mois de mars (1872) abolit cet usage. Elle mérite d'être mentionnée ici, comme caractérisant la politique générale des hommes actuellement au pouvoir. On a aussi fait visiter au Mikado les bureaux des différents départements et les écoles civile et navale, sous prétexte de lui faire connaître les rouages de l'administratitn et les moyens employés pour le développement intellectuel .de son peuple. A la fin de juin (1872], il a quitté Yedo pour faire une course en mer sur les côtes occidentales du Japon. L'escadre était composée de neuf vaisseaux de guerre. Il en est revenu au commencement de juillet. Durant tout ce voyage, il portait un habit européen fait par un tailleur indigène de Yedo. Cet habit était tellement surchargé d'or et de broderies, qu'on distinguait à peine le drap. L'aspect grotesque que cet accoutrement donnait à Sa Majesté a sans doute provoqué à Kagoshima les remontrances de Shimadzu Saburô contre les progrès rapides de la dénationalisation.
Mais le souverain n'est pas le seul qui subisse l'influence de l'esprit de nivellement dont ses ministres sont animés. Les hommes à deux glaives ont reçu l'autorisation, c'est-àdire l'ordre de cesser de porter leurs armes. Fort heureusement, ils profitent de cette autorisation, ce qui est d'un grand
avantage pour la sécurité publique. En compensation , ils ont été privés du privilège de passer les barrières sans payer les droits de péage ! A l'avenir, les samurais devront s'abstenir de tuer les personnes appartenant aux classes inférieures, à moins d'une provocation sérieuse, tandis qu'ils pouvaient jusqu'ici s'adonner à ce genre d'exercice sans encourir le moindre châtiment. Désormais le mariage est libre entre les trois classes de la noblesse, les samurais et le peuple. Ce dernier pourra porter des pantalons et des manteaux, privilège qui appartenait jusqu'ici aux samurais. Il lui est permis aussi de monter à cheval. Pour faire disparaître toute distinction de classes, un journal semi-officiel a publié, au mois de mai dernier, un projet de décret abolissant les nobles et les gentilshommes. Complétons ce tableau en ajoutant que les mendiants et les ouvriers en cuir, qui depuis un temps immémorial étaient des parias, ont été l'an dernier affranchis de toute incapacité civile et assimilés au peuple. Mais on aura de la peine à faire disparaître les préjugés qui existent contre eux.
Outre les changements administratifs signalés plus haut, il y en a eu d'autres encore dans le courant de l'année qui vient de s'écouler (1871). Le département chargé de la promulgation de la religion d'État, appelée shinto, occupait autrefois le même rang que le conseil d'État et un rang supérieur aux autres départements de l'administration. Il vient de leur être assimilé par un décret du mois de septembre. Par la nature de ses fonctions, il était particulièrement propre à faire réussir les attaques récemment dirigées contre le bouddhisme, et que l'on jugeait nécessaires pour assurer au Mikado la stabilité de son autorité. Ces mesures provoquèrent un grand mécontentement. Le 26 mars (1872), de grand matin, dix bouddhistes fanatiques essayèrent de pénétrer dans le palais avec l'intention — telle est la version officielle — de déposer une pétition aux pieds du Mikado. Ils furent tous massacrés sur place. Si ces malheureux n'av^aient réellement pas d'autre projet que de présenter une requête, la manière de les débouter de leur demande était un peu rude. Mais peut-être venaient-ils avec d'autres intentions que le gouver-
nement connaissait, et que ses organes ne veulent pas nous faire connaître. Quoi qu'il en soit, peu de temps après, pour se concilier les sentiments des bouddhistes, on a aboli le département du shinto, et on a créé à sa place un département de l'instruction religieuse, chargé également des intérêts du shinto et du bouddhisme. De nouveaux grades et de nouveaux titres furent institués, et conférés indistinctement aux prêtres de toutes les croyances. La meilleure part même en revint aux bouddhistes. Un grand soin est apporté aux questions religieuses. Beaucoup de Japonais croient que la seule solution possible est la liberté des cultes, y compris le culte chrétien. A la fin de Tannée dernière parut une remarquable brochure dans ce sens. Elle était écrite en chinois, et s'évertuait à prouver que la civilisation de l'Occident, l'objet de toutes les convoitises du Japon, était partout le produit de la religion chrétienne, et que, par conséquent, c'était une insigne folie d'admirer les fruits et de condamner l'arbre.
L'auteur a la hardiesse de conseiller au Mikado de se faire baptiser et de se mettre à la tête de l'Église du Japon. Le christianisme, devenant pour ainsi dire le directeur du progrès au Japon, le Japon pourrait, sous son égide, devenir peu à peu une petite Europe en Asie. L'effet que cet ouvrage doit produire sur les hommes d'État indigènes est difficile à prévoir, mais cela vaut certes mieux que les lâches invectives contenues dans la brochure antichrétienne publiée il y a quatre ou cinq ans. Toute la nation a l'air d'être devenue plus tolérante, et on est en droit d'espérer que le temps des persécutions est passé (?)
En octobre (1871) on a commencé à diviser tout le pays en préfectures d'égales dimensions. L'étendue des districts gouvernés par les daimios était variée à l'infini. Les plus grands avaient cent fois plus de terres cultivées et taxées que les plus petits, tandis que chaque district avait un nombre égal d'employés. En outre, plusieurs des daimios possédaient des terres situées en dehors de leur province et très-éloignées du siège de leur gouvernement. Quatre ou cinq mois furent employés à compléter la nouvelle organisation. Une liste
officielle fut alors publiée, contenant les noms des nouvelles préfectures et des villes, des terres taxées, des provinces et des départements, ainsi que des anciens daimiats et des domaines impériaux récemment amalgamés. Les villes sont au nombre de trois : Tôkai (Yedo) , Kiôto et Osaka. Il y a soixante-douze préfectures, dont chacune en moyenne est un peu plus petite qu'une province. L'île principale que les Européens appellent Niphon, Kiuskiu et Shikoku, en contient soixante-huit. L'île de Yezo, étant considérée comme colonie, n'est pas comprise dans la nouvelle circonscription administrative. On lui a donné le nom d'Hokkaidô. Il n'est pas sans importance de faire observer que presque rien n'a été changé aux districts gouvernés autrefois par les daimios indépendants (kokushi)^ même quand cela élait contraire au principe nouvellement établi: qu'une préfecture ne doit pas s'étendre au delà des limites d'une province.
Le problème le plus difficile à résoudre en ce moment pour le gouvernement est la question de savoir dans quelle mesure il pourra sans danger priver les samurais de la pension héréditaire dont ils jouissaient depuis bientôt trois siècles. Au point de vue européen, ils ont autant de titres à conserver ces pensions qu'un marchand à garder un bien acquis par le commerce. Mais dans un pays où le mot « droit i> n'existe même pas, tout se décide par la loi du plus fort. Les samurais sont les descendants de paysans qui, il y a plus de huit siècles, furent arrachés à la charrue pour former une classe à part. Les terres qu'ils avaient cultivées jusque-là furent données à des hommes moins robustes qui, à partir de ce moment, eurent à faire double labeur et à payer double taxe. Les samurais, du moins la plupart d'entre eux, sont des paresseux, mais en même temps c'est la classe la plus intelligente du pays, et, si on leur enlève leurs pensions héréditaires, on pense que le commerce et l'agriculture leur offriront de quoi se maintenir au même niveau. D'autre part, n'ayant pas été élevés à ce métier, il est probable que beaucoup de ces hommes tomberont dans la misère. Différents projets ont été mis en avant et en partie exécutés. Un de ces projets consiste à payer sur les fonds de l'État une somme ronde
équivalant à cinq ans de revenu, à ceux qui demanderont la permission de rentrer dans la classe des marchands ou des agriculteurs. Le gouvernement n'a pas réussi à faire accepter cet arrangement par les samurais en corps, et probablement le manque d'argent est cause qu'on ne le leur a pas imposé de force. On croit que la récente mission de Passistant-viceministre des flnances en Europe a pour objet de contracter un emprunt à cet effet, et que sous peu ce projet deviendra exécutoire. On conçoit difficilement le bénéfice qui en résultera pour la nation, car il n'est pas question de diminuer les charges des paysans, bien que l'abolition des pensions héréditaires donne aux surtaxes dont ils sont frappés leur véritable raison d'être. Mais le gouvernement dépense beaucoup et ses besoins sont grands. C'est aussi la cause de l'émission énorme et jusqu'ici illimitée de bank-notes non convertibles. Sans parler de la facilité de contrefaire les bank-notes imprimées au Japon, il y en a des quantités en circulation qui ont été fabriquées à Francfort; et dernièrement de nouvelles commandes y avaient été faites. La Monnaie est trèsoccupée depuis le mois d'avril 1871, mais ces pièces ne figurent encore que dans les cotes de la Bourse.
Le gouvernement s'occupe beaucoup de la politique étrangère. L'année dernière une mission a été envoyée à Pékin pour négocier avec la Chine un traité sur le modèle de ceux que le Céleste-Empire a conclus avec les puissances occidentales. Le gouvernement chinois, tout en paraissant indifférent à ces ouvertures, ne les a pas repoussées et a réussi, par une rédaction habile, à modifier essentiellement le sens de l'article sur la médiation, cet article devant être conforme à une clause sur la médiation insérée dans le traité de la Chine avec les États-Unis. Le cabinet du Mikado n'en eut pas plutôt connaissance qu'il expédia en toute hâte un employé à Tien-tsin pour enjoindre à l'envoyé japonais de revenir immédiatement. Cet ordre arriva trop tard. Le traité venait d'être signé. A son retour à Yedo, le négociateur fut mis à la retraite. Le gouvernement chinois, blessé par ces procédés, témoigna son mécontentement en refusant de reprendre les négociations.
Le gouvernement japonais n'était pas plus heureux dans ses relations avec la Corée. Il y envoya lettres et courriers pour vanter les bienfaits de la civilisation européenne, mais sans jamais obtenir de réponse. Dernièrement il y expédia un employé du ministère des affaires étrangères, qui partit sur un vaisseau de guerre pour faire une dernière tentative. Le succès de sa mission paraît fort douteux. La Corée en effet, semble résolue à conserver ses anciennes institutions.
Tous les traités du Japon avec l'étranger contiennent une clause en vertu de laquelle ces traités peuvent être revisés sur la demande qu'adresserait à cet effet Tune des parties contractantes à l'autre, une année à l'avance à partir du 1" juillet 1872. Aussi le gouvernement japonais vit-il approcher cette date avec de grandes appréhensions. Il craignait surtout qu'on ne lui demandât, en faveur des Européens, la liberté des cultes et celle de voyager dans toute l'étendue du territoire. Ce fut sous l'empire de ces préoccupations que l'on conçut l'idée d'envoyer une ambassade à toutes les cours de l'Europe qui avaient des traités avec le Japon. Cette ambassade, composée d'Iwâkura, vice-ministre d'État, de Kidô, conseiller d'État, de Okubô, ministre des finances, de Itô, vice-ministre des travaux publics, et de Yamaguchi, assistant-vice-ministre des affaires étrangères, s'embarqua à la fin de décembre 1871 sur le paquebot américain allant à San- Francisco. Ce fut à Washington que hvàkura forma le projet de reviser les traités en Europe, tandis que la révision ne devait avoir lieu qu'après le retour de Tambassade au Japon. En conséquence, trois de ces ambassadeurs restèrent aux États-Unis. Okubô et Itô furent envoyés à Yedo pour y réclamer des pleins pouvoirs. Cette demande n'agréait pas au ministre et au vice-ministre des affaires étrangères. Ils s'y opposaient tous les deux. Espérant négocier eux-mêmes la révision après le retour des ambassadeurs, ils n'avaient nulle envie de céder à d'autres les récompenses qu'ils en attendaient. Le ministre alla même jusqu'à donner sa démission; mais n'ayant pas été suivi par le vice-ministre, il la retira aussitôt. On offrit à ce dernier le poste de ministre-résident à Londres, et on lui donnait à entendre que, si les traités
étaient revisés en Europe, il serait un des ministres plénipotentiaires. Sur ces entrefaites, les pleins pouvoirs furent délivrés, et Okubô et Itô repartirent pour Washington à la fin de juin.
La ligne télégraphique de Nagasaki à Yedo est achevée et l'on annonce pour le U octobre l'ouverture définitive du chemin de fer de Yedo à Yokohama. La plus grande partie du parcours avait été livrée à la circulation, du moins pour le transport des voyageurs, au commencement de juin. Huit trains par jour allaient danschaque direction. Au mois d'août, la moyenne des voyageurs était de 2300 par jour. Ce nombre doublera probablement dès que toute la voie sera achevée, et que la partie plus timide de la population se sera faite à ce nouveau mode de locomotion. Outre cette ligne, il s'en construit actuellement une autre entre Kiôto et Osaka. Différents chemins de fer sont à l'étude : l'un qui ira de Osaka par Kiôto et Tsûruga, sur la côte occidentale ; un second de Kiôto à Yedo par l'intérieur, avec une bifurcation pour Nûgata par Shinano ; un autre encore de Yedo au détroit de Tsugaru, en face du port de Hakodaté. Nécessairement, des années passeront avant que ce réseau puisse être achevé, attendu qu'on est obligé d'engager, à des prix énormes, des ingénieurs et des employés européens, sans parler du matériel roulant qui ne saurait être manufacturé dans le pays.
EXTRAIT d'une LETTRE DE YOKOHAMA, DU 29 AVRIL 1872.
Si vous étiez ici, je ne crois pas que la vue de l'état actuel des choses vous donnât grand espoir pour l'avenir de ce pays. Les hommes au pouvoir s.emblent n'avoir qu'un souci : dénationaliser le Japon aussi vite que possible, et le faire ressembler à un État européen. Ils vont trop vite en besogne. Impossible de prévoir ce qui en résultera. La première conséquence probable de cette politique sera qu'ils ruineront le trésor public. L'appauvrissement inévitable du pays amènera une réaction. La grande panacée des hommes au pouvoir est la confiscation de toutes les propriétés; c'est ainsi qu'ils se sont emparés de toutes les terres appartenant aux établisse-
ments religieux des bouddhistes et des shintcMtes, et que dernièrement ils ont obligé tous les propriétaires de Yedo d'acheter des titres de propriété, en payant de nouveau le prix de leurs terrains. La ration de riz de la classe à deux glaives a été réduite à presque rien, sans que pour cela les charges des paysans aient été allégées. On a fait déposer leurs sabres aux samurais et le dernier projet des réformateurs les plus avancés est d'abolir tout à fait la classe des nobles. On veut faire croire que toutes ces choses se font dans l'intérêt du Mikado, mais son établissement est aussi mesquin que par le passé. Il reste bien encore quelques bons vieux Japonais, mais je dois avouer que, plus je vois ce peuple, moins je l'aime. Malgré leur rage à imiter les Européens et l'ostentation qu'ils mettent à s'instruire, je suis persuadé qu'ils nous méprisent avec la même insolence qu'autrefois. Leurs soldats, tout en étant habillés et exercés à la française, ne connaissent pas de plus grand plaisir que d'insulter les étrangers. Il en est de même des marins, qui ont la prétention d'être façonnés à l'anglaise. Les hommes les plus importants du gouvernement ont même l'air de se croire assez forts et assez sages pour pouvoir m.ettre de côté le principe de Vexterritorialité, et je ne serais pas étonné que, lors de la révision des traités, ils vinssent nous proposer de placer les Européens sous leur juridiction, en nous offrant en échange la liberté de voyager dans l'intérieur. Cette idée est préconisée aussi par des Européens au service du Japon et par un mauvais petit journal rédigé par un jurisconsulte d'Europe Qui est-ce qui se chargera de mettre à la raison ces réformateurs présomptueux?