‹ Promenade autour du monde, 1871Chapitre 80 sur 85 · HOM W ARD-BOUND · texte numérisé non relu

HOM W ARD-BOUND

A Pékin, la tâche de la diplomatie russe se réduit à sauvegarder les intérêts que je viens d'indiquer. Commercialement, la Russie ne demande rien à la Chine; politiquement, ses frontières étant rectifiées, elle demande qu'on ne lui suscite pas de difficultés dans l'Asie centrale.

La situation de l'Angleterre est tout autre. D'énormes intérêts de commerce réclament sa protection. Ses échanges annuels avec le Céleste-Empire atteignent le chiflre prodigieux de quarante-deux millions de livres sterling. Ils arriveraient à des proportions plus grandes encore, si tout l'empire était ouvert aux produits de la fabrication anglaise, aujourd'hui admis seulement dans seize ports et frappés — contrairement à l'esprit des traités, disent les Anglais ; légalement et régulièrement, soutiennent les Chinois — des droits de transit que perçoivent les douanes intérieures. Ainsi, ouverture de l'empire tout entier aux produits de l'industrie européenne, admission des pavillons de commerce étrangers dans les rivières, établissement de communications libres et directes entre les provinces de l'Ouest, le Sze-chuen, le Yûnan et les Indes (par l'Iravaddy), abolition des douanes intérieures ou libre transit des articles européens, voilà les conquêtes auxquelles vise l'Angleterre. Je dis l'Angleterre : Manchester, Leeds, tous les grands centres manufacturiers de la mère patrie que je distingue ici de ses enfants établis à Hongkong, à Shanghai et dans les autres ports ouverts de la Chine. L'industrie anglaise exige donc l'ouverture de l'empire et le libre transit; et le gouvernement de la Reine ne peut,

quand même il le voudrait, se refuser à poursuivre ce but. Pour l'atteindre, il emploie tous les moyens de persuasion dont il dispose, et il redoublera d'efforts à l'occasion de la révision des traités; mais, par des considérations financières et politiques, par des motifs d'humanité, par mille autres raisons, il recule et reculera le plus longtemps possible devant l'emploi de la force. Il sait d'ailleurs que, si de ses exigences commerciales sortait la guerre avec la Chine, vu l'immense disproportion des intérêts en jeu, il ne pourrait compter sur le concours armé d'aucune autre puissance.

Et ici qu'il me soit permis de toucher en passant une matière que j'ai souvent entendu discuter. C'est la question de la solidarité entre les puissances représentées à Pékin, dans le cas où des complications graves viendraient à troubler les relations de l'une ou de l'autre de ces puissances avec la Chine. Cette solidarité si désirée, espérée même, est le grand argument qu'on oppose à l'opiniâtreté des autorités chinoises. Tous vous trouvez, leur dit-on, en face non de l'Angleterre, ou de la Russie, ou de la France, ou des États-Unis, mais de nous tous. C'est cet argument que M. Hart emploie aussi à plusieurs reprises dans son mémoire. Est-il besoin de démontrer combien il est fallacieux? Peut-on sérieusement espérer que les puissances qui ne prennent aucune part ou en prennent peu au mouvement commercial des ports ouverts, tireront l'épée pour appuyer les prétentions de l'Angleterre? que l'Angleterre combattra pour les intérêts politiques de la Russie en Asie, ou pour la protection plus efficace des missionnaires

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callîoliques? que la Russie rompra avec la Chine pour maintenir le prestige de l'Angleterre aux Indes? Et cependant ces illusions subsistent. Tant il est vrai que l'homme est toujours enclin à croire ce qu'il désire. Sans doute ilyades intérêts communs, et, pour la défense de ces intérêts, il sera peut-être possible d'établir un concert entre les puissances et un langage analogue et même identique entre leurs représentants à Pékin. Mais de là à une action militaire commune qui amènerait, qui serait la guerre, il y a loin. Les gouvernements le savent bien et le Tsungli-yamen aussi. C'est dans les concessions étrangères que se rencontre cette illusion.

J'ai parlé ailleurs de la situation, moins prospère qu'elle n'était naguère, quoique très-satisfaisante encore, des commerçants européens des trade-ports. On a vu que les profits individuels diminuent, tandis que l'importation des produits anglais augmente. J'ai donné l'explication de ce fait. Il en est résulté, dans les settlemcnts ou concessions, je ne dirai pas un mécontentement universel, mais un malaise moral, et comme conséquence une certaine agitation, un penchant à la critique du gouvernement anglais et de ses principaux agents en Chine, une animosité croissante contre le Tsungli-yamen et contre les mandarins en général, enfin le désir, fort naturel, d'en arriver à une crise et, par la crise, de revenir au bon vieux temps avec ses grands et rapides profits. Deux courants divers agissent donc sur la légation et les consulats de Sa Majesté Britannique : le courant qui vient de la patrie : développement graduel et pacifique des relations commerciales au oro-

fit de tous; et le courant des ports : réclamations individuelles, interprétations du traité dans le sens des prétentions de chacun, menaces, actes de représailles, et, s'il le faut, coups de canon. On accuse le gouvernement britannique de mollesse, le ministre, à Pékin, de complaisances, de sympathies pour les Chinois ; on reproche aux autorités impériales leur fausseté et leur insolence, et on demande aux consuls et aux commandants des bâtiments de guerre le châtiment immédiat des prétendus coupables. Beaucoup d'exemples et beaucoup de bonnes raisons peuvent s'alléguer en faveur de la méthode recommandée par les factoreries. C'est en agissant de cette façon, c'est-à-dire par son intervention consulaire directe et spontanée, appuyée sur des forces navales, que M. Medhurst a réglé ses comptes avec le vice-roi de Nanking *, et le consul Gibson avec les mandarins de Formose. Les trade-ports applaudissaient; mais de Londres arriva un désaveu. Il n'appartient pas aux consuls, disait le Fonign Office, de procéder à des actes de représailles, ni aux capitaines des bâtiments de guerre de leur prêter mainforte. C'est au gouvernement central, par l'organe de la légation de Pékin, que les plaintes et réclamations doivent s'adresser. Le consul de Shanghai fut blâmé, celui de Formose destitué, les officiers sévèrement réprimandés. Les communautés anglaises répondirent par une explosion de colère. De toutes parts on protesta contre ce qu'on appelait un abandon des intérêts britanniques.

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