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LETTRE LXXXVIII

D'Agagna (île de Guliam].

LiA médecine est înconnue aux Mariannes; les deux principaux docteurs de la colonie sont le Gouverneur et le Curé : tous deux ont des remèdes ' universels et très- efficaces. U herbe dite df-Acapulcoy est celle qui guérit radicalement de la lèpre ; elle n'est pas rare ici , et voilà pourquoi Ton trouve tant de personnes attaquées de cette cruelle maladie. Le remède adopté par le Gouverneur est une décoction de kanhrelas , qu'il distribue a tout Venant pour les maux de reins, de poitrine, pour :>' les ulcères, pour les fractures, etc. Il tenait,b^aaf '•: -^^ coup à nous convaincre, de son efl[iôaeité^ et i| . ^' a poussé la politesse jusqu'à nous àïùhai^rV^éjS-.. ^ ^ . rhumes, la goutte, ou toute autre infirmité, pow ^ . nous prouver la vertu de son spécifique. \ '*/ »* ^ Le remède adopté par le Curé est la crème de tartre. Une personne se casse la jambe, le frère .

Tonit IL I

Cjriaco est appelé 5 il accourt, en applique av4B. soin quelques pincées sur la fracture, et le malade marche sans douleur. Il rend, par le même moyen, la vue aux aveugles; il remplit un cornet de papier de son remède ; par Fextrémité, il en laisse tomber \\n peu sur Fœil, en soufflant, pour l'étendre. D'abord, la douleur est très-aiguë; elle est moindre à la seconde expérience , et rarement le malade n'est pas guéri à la troisième. J'avais bien quelque envie de vendre cher, à mon retour, ce secret à l'Europe étonnée; mais je omî plafe d'avance à le publier pour le bien de l'humanité. Et qu'on ne cherche point à révoquer en doute la bonté de la découverte du Curé d'Agagna ; il m'a été certifié ici , qu'il n'y a que quatre aveugles dans la colonie , qui ne le seraient plus, s'ils avaient voulu supporter les deux derniers effets du précieux remède. Le gouverneur Médinilla perçoit par mois cent trente piastres de pension, et vingt saille piastres à-peu-prèspar an pour les frais de la colonie. Quoique '•'/V / ; ^çs vingt mille piastres constituent aussi son traite* • •. . mer^'l^rlii^lVAis se réduisent à presque rien, il aurait • /**'•'. ifSicjLf^i^Aè voyager dans notre barbare Europe.^ :* y: y\ et/dcT gfUérir les blessés et les aveugles : l'or des - «iK^jCipjûs/et la reconnaissance des siècles, lui auraient bien payé le sacrifice du gouvernement des Mariannes. Incrédules que nous sommes ! Plusieurs fois

nous avons voulu élever des doutes sur la vérité de ce qu'il nous annonçait ^ et presque toujours ^ après LUX mur examen, nous avons été punis d^ notre aveuglement et de notre présomption.

Par exemple, c'est a lui que nous devons l'éclaircissement d'un fait que nous pouvons aujourd'hui attester par serment, et que naguères nous regardions comme très-absurde.

Du temps de la conquête de Fîle, un certain frère Saint-Victores ^ dont je t'entretiendrai plus au long dans une autre lettre, fut massacré par Matapangy un des ennemis les plus redoutés des Espagnols, qu'il avait voulu conv^tir, et qui jeta son cadavre dans la mer. L'endroit où il avait disparu est toujours rouge du sang du martyr, et le terrain où il est tombé pour la première fois sôus les coups des assassins reste sec et aride. Le Gouverneur est myope , et cependant il avait vu plusieurs ibis ce double miracle; mais comme, à ^exemple de saint Thomas , nous voulions aussi voir et toucher ^ nous partîmes pour Timboun , distant de plus de deux lieues dé la ville, et presque certains que nous allions être édifiés. Comme nous craignions cependant les pièges de nos {»^jugés, nous partîmes six, persuadés que la foi éclairerait quelqu'un d'entre nous, et que les autres n'auraient point de vains prétextes à opposer a la vérité.

La route qui conduit a Tinzboim est trèsagréable^ elle est bordée d'une grande quantité de vacois forts et vigoureux, tandis qu'à l'Ile-de-France et à Bourbon cet arbre croît péniblement sur le penchant des collines, semble ne s'y soutenir qu'avec peine, et y meurt abandonné. Nous avançons avec impatience vers le lieu indiqué, nous arrivons, et nous voyons clairement Y eau rouge en certains endroits et le terrain sec et aride* .... Nous restons stupéfaits, ou plutôt nous nous reprochons notre incrédulité. Vainement les plus perfides d'entre nous apportent quelques poignées du sable qui rougit la superficie de l'eau, et cherchent à convaincre les autres qu'on arrache la terre végétale du lieu marqué par une croix; le miracle n'en est pa» moins avéré , et nous sommes tombés tous d'accord que M. Médinilla , quoique myope , a pu voir la mer légèrement teinte de sang, et le terrain ^ec et aride. La marée monte, .... le rouge disparaît, .... le miracle cesse; mais à certaines heures delà journée, le Gouverneur sera toujours justifié *.

^ * Parmi les sages conseils que M. de Quéieu a donnés au frère

Cyriaco, il Ta engagé surtout à ne pas s'emparer de la crédulité des

lukbitans des Mariannes , par d'éternels exemples de faux miracles, et

lui a souvent dit que ses soins devaient tendre sUdtout à ofirir, dans sa

personne , un modèle des vertus érangéliques dont il ne parle pas assez.

Nous ne sayons si ces leçons ont été comprises y car elles X}nt été

données en bon latin, que le Curé d^Agagna n'entend pas beaucoup.

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