LETTRE LXXXIX
D'Agagna (tle de Gubalb).
\j^ EST aujourd'hui la fête du roi d'Espagne ; elle est annoncée par le bruit du canon^ le'^son des deux cloches, celui de la seule clarinette et du demitriangle de la capitale. Quatre soldats et un tambour parcourent la ville et font déblayer les rues. Le balcon du Gouverneur est décoré du véritable portrait de Ferdinand VII, devant lequel tous les habitans ôtent respectueusement leur chapeau. Il y a ce soir des danses pubUques, et outre celles du pays, M. J. Médinilla réunit chez lui des Sandwichiens et des Carolins, et veut nous distraire par les cérémonies en usage chez ces divers peuples. Nous ne saurions trop lui en témoigner notre reconnaissance.
Aaynal dit, dans son Histoire philosophique, que c'était une erreur répandue et accréditée , que dansj'archipel des Mariannes, les femmes avaient le pouvoir, qu'en Europe et dans les autres parties du globe les hommes se sont arrogé, et quO la nature semble leur avoir départi. Il combat cette
opinion avec son éloquence entraînante; mais les principes philosophiques sur lesquels il se base^ vrais chez presque toutes les nations, ne peuvent être adoptés ici ; et Raynal , pour la dix-millième fois , pourrait bien avoir tort dans son roman historique, fruit de recherches infinies, mais quelquefois contraires à la vérité. Justifions par des faits une opinion contraire à la sienne.
Les premiers Espagnols, conquérans de cet archipel, n'oiit rien négligé (et leurs persécutions le signalent assez aux nations futures), pour établir dans leurs nouvelles possessions et leurs mœurs et leurs usages. La violence armée dompta la faiblesse craintive ; Tlndién mordait sans doute le fer qui le tenait esclave; mais la douleur commandait, et qui peut long -temps résister h la douleur?... Le cdeur n'afvait pas changé; mais un jour nouveau et de nouveaux maîtres ordonnaient de nouveaux principes; les premières institutions, celles surtout qui se trouvaient en opposition avec les mœurs espagnoles, furent renversées. La sévérité ne voulut d'abord rien épargner; petit a petit elle se relâcha de ses droits, et ne s'arma que contre les usages qui heurtaient trop de front ceux qu'on voulait établir : respecter quelques préjugés pouvait bien, à-lavérité , faire croire à la faiblesse des nouvelles lois proposées; mais la politique adroite ne voyait-elle
pas dans cette condescendance , perfidement généreuse , un moyen infaillible d'arriver a son but?
De légères concessions furent faites pour caresser et achever de dominer un peuple affaibli déjà par tant de massacres» Non-seulement on permit certaines coutumes antiques^ mais soi-même on eût Fair de s'y soumettre^ la supériorité des femmes n'avait rien d'effrayant pour les Elspagnols^ qui étaient bien les maîtres de s'affrandiir dans leur intérieur de cette espèce de dépendance ; et ce faible principe respect arrêta peut-êti»e des flots de sang. Malgré cet amour chevaleresque qui caractérise si bien la nation espagnole y îl est certain que jamais chez elle les hommes n'ont été sous la dépendance des femmes, et dès-lors je suis convaincu <jue cet usage existant eneore auis: M^urîiimies, les femmes y ont de tout ti^mps exercé la phjLs grande influence , et que les hommes leur étaient en quelque sorte soumis. Serartu fâché que je te donne quelques détails?
Aujourd'hui, lorsqu'une fi^imie prend un mari dont la fortune est moiiitdre que la sienne, c'est le mari qui , dans le ménage, travaille pour la femme , et s'impose les obligations les plus pénibles; et lorsque la dot de la femme n'est pas plus grande que celle du mari, ou même est moindre, les tmvaux sont partagés.
Si le frère ou le père d'une jeune fille sauve d'un danger inuninent un individu quelconque^ dont la fortune est considérable, celui-ci (s'il ne déplaît pas ) est tenu de prouver sa reconnaissance en épousant la sœur ou la fille de son libérateur, et n'a pas le droit d'exiger une dot de la part de sa future. Et quand je dis que c'est la reconnaissance qui lui dicte cette conduite, je dois ajouter que la loi peut le forcer à s'y soumettre. Je sais bien qu'en s'étayant du Code espagnol , on a le droit aussi de s'en affranchir^ mais, tel est le respect du peuple pour ses anciennes institutions, que personne jusqu'ici n'a osé les enfreindre , et je connais a Agagna une foule de ménages qui ne se guident que sur de pareils principes.
Les parens et les amis d'une maison s'y réunissent lorsque la mort vient de la priver d'un de ses membres , et l'on cherche à s'étourdir par des fêtes et des repas sur la perte qu'on a faite. Un costume est adopté pour marquer au-dehors le chagrin de l'âme. Si l'on a a regretter un garçon, le deuil est de deux mois ; si l'on pleure une fille , il ek de six.
Dans les ménages, les discussions d^homme a homme sont jugées par des femmes^ les discussions des femmes ne le sont jamais par les hommes.
Les scènes des danses du pays qu'on a représentées aujourd'hui devant nous, sont encore une
nouvelle preuve de Fascendant que les femmes ont toujours eu ici sur les hommes. On appelle ces danses les danses des antiques. Réimies en cercle, elles se tenaient par les mains, tournaient en bourdonnant un chant monotone ; faisaient quelques gestes ridicules; plaçaient leurs mains au-dessus de leur tête, et, sans exécuter un seul pas gracieux, elles se fatiguaient vainement pour nous divertir, et répétaient sans cesse la même figure. Un incident vint cependant fixer notre attention : Un jeune chevalier, la tête couverte d'un chapeau de paille pointu et à cornes, se présente dans l'arène, armé d'un bâton figurant une ]ance, et, dans un discours audacieux, appelle un adversaire au combat; les danses avaient cessé, et les héroïnes de la fête entouraient le champ de bataille. Ici le spectacle fut tronqué, car nul guerrier n'osa se présenter, et. . . . la Jeté finit faute de comhattans. Cependant voici les détails que nous nous sommes procurés.
Le héros qui entre le premier dans l'arène propose un combat particulier ; l'adversaire qui vient lui disputer la victoire n'est pas agréé s'il est parent du provocateur fanfaron; mais s'il ne l'est pas, l'aflFaire s'engage. Le vainqueur n'est couronné que lorsqu'il a battu tous les ennemis qui se présentent, et ne reçoit la récompense promise (ce sont des fruits ou du linge), que lorsque les femmes l'y ont
lO PROMENADE
autorise. Elles seules ont le droit de séparer les combattans; elles seules couronnent le héros de la lice.
De pareils usages pourraient bien aussi avoir été cré<^ par la galanterie^ ainsi que les premiers exemples que j'ai déjà cités. Mais il me semble qu'un pays encore a demi sauvage , où de semblables institutions existaient de temps immémorial^ devait être celui où l'autorité était entre les mains de la femme, et où l'homme avait appris à obéir. Mon opinion, quoiqu'appuyée de tant de preuves, auxquelles il me serait facile d'en Joindre d'autres, peut bien n'être pas un témoignage irrécusable; mais si j'ai tort, je compterai sans doute quelques défenseurs en Europe ; et que de femmes avoueront avec moi que le pays seul où elles commandent est l'empire de la raison et de la justice*!
* On a dit souyent encore que les habitans des Mariannes , avant laconquête des Espagnols, ne connaissaient point le feu. C'est un conte de plus à ajouter à tous ceux' qu'on a déjà ^publiés. Dans un pays sujet à tant d'oriijÇ«s, et couvert de tant de volcans, cette «opinion absurde n'a pas besoin d^être démentie.
AUTOUR DU MONDE. Il