LETTRE CVI
De KLayeroo (Ues Sandwich).
JjiA rade de Kajrakakooa est grande et sûre. Les hautes montagnes qui la défendent des vents les plus constans^ les pointes Kowroi^a* ^ situées au N., et celle. ... au Sud^ empêchent que la mer y soit jamais bien haute. La plage est belle, et quelques édifices et deux chaussées très-avancées offrent un sûr abri pour les embarcations.
La ville de Kayerooa est d'une étendue considérable; mais les maisons , ou plutôt les huttes, sont si éloignées les unes des autres, surtout sur le penchant de la colline , qu'on ne pent guère les rattacher au quartier de la plaine, où, du-moîns, de petits sentiers battus figurent passablenient des rues et des passages. Quelques maisons sont construites en pierres cimentées; les autres sont faites de petites planches, de nattes ou de feuiUes de palmistes très^biep liées entr'eUes et impénétrables à la pluie
* C'est là que Cook a péri.
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et au vent. La plus grande partie des toits est recouverte de goémon, ce qui leur donne une solidité merveilleuse^ quelques solives bien ajustées et assu jédes par des ligatures de cordes de bananiers, leur assurent une durée considérable; et depuis que nous fréquentons des pays à demi sauvages, les cabanes d'Owhyhée me paraissent les meilleures. Elles n'ont presque toutes qu'un seul appartement, orné de nattes, de calebasses et de quelques étoflTes du pays. Là couchent pêle-mêle pères, mères, filles, garçons, quelquefois même les chiens et les porcs; là les mères proposent leurs filles aux étrangers ; là les enfans apprennent presque en naissant ce qu'ils ne devraient connaître que dans un âge avancé; là le fils oublie ce qu'il doit à son père, parce, que le père oublie ce qu'il doit à son fils; là, en un, mot, le chef n'a d'autorité que lorsqu'il a Ja force en main, et que le fils n'est pas encore affranchi des liens de l'enfance.
Vus de la rade , deux ou trois édifices ont quelqu'apparence, et font regretter de les trouver, pour ainsi dire, isolés au milieu de ruines. Le plus considérable est un magasin qui se détache en blanc sur toutes les autres cabanes. Il appartient au Roi , qui en fait son garde-meuble, mais sans oser lui confier ses trésors , qu'il enfouit dans des souterrains. L'autre édifice est un Moraî situé à l'extrémité
d'une cliaussée qui s'avance dans la rade; le troisième est une maison appartenant a un des principaux chefs de JRiounou^y qui, avant de quitter la ville, a eu l'adresse de la faire tabouer^ afin d'en éloigner les curieux et les voleurs. On me fit entendre que celui qui chercherait k y pénétrer serait sur-le-champ mis à mort, et que le maître de la maison était un homime très-cruel et très-puissant. Le quartier N. de la ville peut avoir une centaine de cabanes, dont la plupart n'ont pas plus de trois à quatre pieds de hauteur sur six de longueur. Les portes sont si basses , qu'on ne peut prescjue y pénétrer que ventre à terre, et l'on respire, dans ces cloaques infects, un air capable de renverser ceux qui n'y sont point habitués*
En arrivant sur la plage, on se trouve en face
d'un chantier de construction fort vaste, où l'on achevait un tiavire d'une quarantaine de tonneaux. Ce chantier est voisin de quelques hangars, qui mettent à l'abri des vents et de la pluie un nombre prodigieux de pirogues simples et doubles , d'une beauté surprenante et d'un fini précieux. Ces pirogues sont travaillées avec uti instrument appelé dans le pays Toëy qui peut être comparé k nos herminettes, mais infiniment plus petit, et propre à être mis en mouvement d'une seule main. Nos
* On prononce indistinctement Riouriou ou Ouriounou,
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ébénistes ne polissent pas mieux leurs meubles les plus soignes ; et sans rabot et sans les instrumens nécessaires à nos ouvriers, ceux d'Owhyhée sont capables de rivaliser avec les artisans les plus réputés de l'Europe. Le dessous de l'embarcation , jusqu'au baUy est peint en noir; et^ avec une fleur jaune qu'on trouve dans toutes les parties de l'île, on lui donne un vernis extrêmement luisant. La plus grande de ces embarcations était single , et avait soixante-douze pieds français de longueur sur trpis dans sa plus forte largeur. Les cordages qui cousaient les différons bordages et qui ajustaient les autres parties de la pirogue et de son balancier, étaient tressés et amarrés avec l'adresse la plus merveilleuse. Les autres pirogues qui remplissaient les hangars n étaiait ni moins élégantes, ni moins soignées ; mais la longueur des plus grandes ne dépassait pas cinquante pieds. Ces divers ateliers étaient déserts ; un ou deux ouvriers s'occupaient par intervalles à réparer quelques pièces endommagées, et je conçois que sous un Roi tel que HiourioUj tout doit se ressentir dç l'apathie qu'il semble encourager par son exemple.
Le nombre des pirogues appartenant au Roi est immense; Tamahamah 1.^^ était à la veille de tenter avec elles la conquête de toutes les îles de l'Océan-Pacifique : Riouriou n'a peut-être que peu
d'années a être paisi}3le possesseur des Etats que le courage de son père lui a coAquis.
Après avoir visité une grande partie des maisons de K/ijerooay où se reposent de leur indolence des hommes dont l'existence est si paisible et si monotone, je me dirigeai \eTS la cabane du gouverneur, qui m'avait prié de m'y rendre. Elle est petite, mais très-propre et assez bien meublée. Un lit passablement élégant , deux chaises d'osier , quelques oreillers indiens, et un grand nombre de nattes la remplissent. A peine fus-je assis, que deux fenunes d'une quarantaine d'années s'agenouillèrent a mes côtés et me macèrent "^ de toutes leurs forces. Persuadé que cette cérémonie était une galanterie de sir A dams y je les laissai faire un injStant, et les remerciai comme je le pus en leur faisant à chacune un petit cadeau, qu'elles acceptèrent de bon cœur. M. le Gouverneur me pria de faire son portrait : je le croquai au crayon, et il pîînit content de la ressemblance. Je bus chez lui , . dans des verres en tristal, différentes espèces de vins, et je me convainquis qu'il avait eu le bon esprit de tenter d'embellir un si triste séjour. En
^ Macer an« personne , c'est presser dans ses mains toutes les parties de son corps, et courir des bras aux jambes, des cuisses aux épaules, etc. On se sert ici de ce moyen pour s'assoupir. Feu habitué à cet exercice, il me réveilla.
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sortant de son appartement, je trouvai a la porte, et couchées sur des tas d'étoffes, son épouse et sa bellensœur^ jamais je n'avais vu de femmes si colossales ; leur taille n'était guère que de cinq pieds six pouces, mais leur grosseur faisait honte à leur taiUe. Leur physionomie était douce, leurs tatouages élégans; une d'elles était tatouée sur la langue^ leur familiarité n'avait point cet air de débauche qui caractérisait les fenmies du peuple. Mais du reste , elles autorisaient toute espèce d'attouchémens, et celui qui aurait appuyé la maîu sur le sein de la première, n'aurait pas été réputé galant s'il avait oublié sa voisine. 11 est difficile de voir des mains aussi fines et aussi potelées que ceDes de ces deux princesses ; nos coquettes s'en feraient honneur, et mourraient de jalousie en jetant leurs regards sur leurs pieds si délicats, et pourtant toujours affranchis de chaussures.
J'ai trouvé, le lendemain, ces princesses et leurs suivantes couchées en plein air; et c'est sur le sable du rivage, et comme étouffées sous mi tas énorme de nattes et de pagnes, qu'elles puisent cet embonpoint qui les rend si lourdes et si massives. Il m'a fallu bien des exemples pour me convaincre que, dans ce pays, des masses si repoussantes étaient les beautés les plus recherchées.
On m'assure que les deux femmes qui font naître
I06 PROMEHADE
aujourd'hui mon ëtonnement , ne sont que des miniatures en comparaison des veuves de Tamahamah. Nous serons bientôt à même d'en juger. Adieu ^ mon ami. Vivent nos soubrettes légères et dégourdies.