LETTRE XC
D'Agagna ( Ile de Gaham ).
A.V X danses du pays ont succédé celles des Natu^ rels des Carolines.
La gaité la plus folle animait la physionomie de tous les acteurs. Leur amusement n'était point un jeu : c'était une fête. On n'y riait pas pour rire ; on ne s'agitait point pour se fatiguer; les éclats peignaient la situation des cœurs , et les cœurs étaient heureux . Réunis d'abord sur deux colonnes, les danseui's entonnaient un chant monotone et très-harmonieux, qu'ils accompagnaient des gestes les plus gracieux, et de mouveitiens de hanches extrêmement lascife. Leurs yeux exprimaient la volupté et non le plaisir : on eût dit qu'ils attendaient une maîtresse.
Bientôt, un chant plus gai succédait à cette scène amoureuse, car ces hommes ont appris à varier leurs amusemens. Us se prenaient par la main, couraient en rond, faisaient mille folles gambades; chacun posait le pied sur la cuisse de son voisin ; tous riaient dé notre étonnement et de notre satisfaction, et dès qu'une figiu^ était terminée, un des
acteurs se détachait de la troupe, et venait nous demander si nous étions contens.
Après ces scènes originales et divertissantes ^
vinrent des danses tellement curieuses, que le
dessin seul' peut en donner l'idée. Ici c'était la
difficulté qui en faisait le mérite. Armés de longs
bâtons qu'ils tenaient à deux mains, les joyeux
Carolins se rangeaient sur deux lignes. D'abord, un
seul marquait le commencement de la .figure , en
élevant la voix comme pour fixer l'attention. Un
chant général répondait a cet appel ^ les bâtons se
heurtaient en cadence \ on se portait des coups à
droite , à gauche : mais ce n'était que le prélude
d'un fi*acas plus merveilleux. Bientôt, le spectacle
s'anime \ les danseurs changent de place , s'évitent,
se suivent, se dispersent, se croisent sans s'em-
l)rouiller, forment des figures admirables, des
tableaux ravissans. Tantôt quatre à quatre , tantôt
huit à huit, ils s'attaquent avec rapidité; un coup
menace les reins ; une arme le chasse ; un bâton va
atteindre la tête ; le bâton du voisin est là , comme
par enchantement, pour l'arrêter : bientôt les coups
se précipitent; chacun fiiippe, pare, et riposte
à-la-fois. Quel mouvement ! quelle vélocité ! quelle
adresse de passer tant de fois sous les armes les uns
des autres sans se heurter , sans se confondre , sans
se perdre ! L'œil a peine à les suivre ; l'attention se
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fatiguerait^ si rëtonnement ne tenait sa place. Les figures changent de forme à chaque instant 5 les danseurs changent d'adversaires, et toujours l'harmonie la plus parfaite règne dans la fête patriotique. Enfin y trois cris plus forts , trois mouvemens plus rapides^ trois coups plus prononcés achèvent le tableau. . . . Ils sont un peu las sans doute ; mais le plaisir et la Surprise des spectateurs semblent les dédommager de leurs fatigues.
Peuple heureux ! est - il éloigné le jour où , attaqué par de féroces ennemis/ vous serez forcé d'échanger vos frêles roseaux contre des armes meurtrières? Ah! que la voix de l'humanité retentisse au milieu de toutes les nations pour les exciter a votre défense; car l'ennemi de vos jeux et de votre bonheur doit l'être aussi du genre humain.
Il est difficile d'épuiser la matière, en parlant de ce peuple si intéressant. Néanmoins, je vais essayer de compléter, dans cette lettre, tous les détails qui nous «ont parvenus. La circonstance nous sert admirablement. Un oflicîer du Gouverneur a séjourné quelque temps dans leur pays : il parle un peu leur idiome ; et plus de cinquante individus de diverses lies de l'archipel- des Carolines, sont à chaque instant sous nos yeux. Qu'importe d'ailleurs l'ordre de mes idées, pourvu que ma mémoire ne me laisse rien omettre.
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Le caractère distinctif d'un peuple se développe , pour ainsi dire, dans chaque évënement reniarquable ; et quoiqu'il ne fiiille pas toujours le juger dans les grandes circonstances , on ne peut nier, ce me semble, que c'est alors surtout que l'âme est fortement émue par un plaisir nouveau, ou par un malheur inattendu que l'homme se montre tout entier, et par conséquent, la nation.
Les Naturels des Carolines , étrangers jusqu'ici k tous CCS petits intérêts qui bouleversent notre sage Europe , sont toujours les mêmes. Tels vous les avez vus le premier jour , tels vous les verrez dans la suite. La présence du danger n'éteindra pas le sourire placé sur leurs lèvres ; ils prient, mais leur front est toujours calme. C'est le siège de l'innocence. Lorsque nous traversâmes- leur archipel, les pros de chaque île s'avançaient à pleines voiles, tournaient le navire; et un seul geste de bienveillance de notre part faisait naître leur confiance. Les échanges une fois acceptés, jamais nous n'eûmes à nous plaindre de leur bonne -foi, et souvent môme, ils nous envoyaient du poisson, des pagnes ou des coquillages, avant d'avoir reçu les objets que'noUs leurs destinions. En un mot, notre présence parmi eux fut regardée cônrnie un jour de fête ; et le jugement que npus en portâmes alors, n'a pas été démenti aujourd'hui, qu€ nous avons
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pu les mieux apprécier. Quels sont les peuples qui gagnent à être connus?
Le commerce attire aux Manwn§s les habitans ^ des Garolines : ils aj^rtent des coquillages^ des pagnes^ des vases en bois^ des cordages faits d'écorce de bananier et de cocotier. On leur donne en échange des morceaux de fer ^ du cuivre j des clous et de mauvais couteaux. On ignore quel est l'auda^ cieux qui, le premier, osa venir jusqu'ici; et cependant, l'époque n'en est pas reculée. On pense que les vents, ayant éloigné son embarcation, la poussèrent jusqu'aux Mariannes; qu'avec le secours de son expérience , le pilote Carqlin regagna son pays; et, nouvmu Colomb, publia chez ses com^ patriotes éblouis , les richesses des Ues qu'il venait de quitter. L'amour du gain , aidé de l'amour du merveilleux^ aplanit les difficultés d'une longue tfaversée. Pour ces hommes, les dangers devinrent nuls, dès qu'ils osèrent les envisager; mais afin de ne pas perdre le fruit de tentatives si glorieuses, on peoss^ue des échanges et des bienfaits réciproques établiraient la concorde entre deux peuples si peu éloignés , et cependant si différens l'un de l'autre. . . ; chacun se crut enrichi des productions de son voi»U2 : un effort, couronné du succès, encouragea à de nouvelles tents^ves. Le fer que les habitans des Mariannes livraient, n'était pas Êiçonné à l'usage
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de ceux des Garolines. Rendus chez eux, ceux-cî Fapproprîèrent a leurs besoins.. Leurs outils, d'abord grossiers, leurs machines d'abord imparfaites, se perfectionnèrent insensiblement^ et, de ce commerce encore naissant, il résulta un bien infini pour
. les deux peuples. Le pins civilisé eut la gloire de répandre des bienfaits ^ l'autre , le mérite peu coramun de les apprécier, et de sentir le besoin d'échanges si utiles aux progrès des arts et de l'industrie. Tous les ans, les pros des Garolines faisaient un ^ voyage aux Mariannes : tous les ans on acquérait de nouvelles connaissances. Mais ce n'était point assez sans doute que quelques honunes courageux profitassent de tant d'avantages^ il fallait trouver les moyens de rendre utiles à tous les découvertes qu'on faisait dans ces pénibles courses. Quelque
• intelligens que fussent les modernes Argonautes , leur courte station à Guham, nécessitée par les vents et les saisons, ne les payait qu'imparfaitement de leurs peines. Leur active imagination leur lais-
- sait peu de chose à faire ^ mais pendant du. mois d'absence , que de regrets devaient faire naître à.e^ souvenirs imparfaits! On se promettait de tout observer , de tout imiter dans un prochain voyage ,• mais la multiplicité des objets qui les frappaient, accablait leur mémoire, et ce chaos d'idées produisait la fatigue et le découragement.
Le gouverneur actuel des Mariannes a concouni ^ à lever ces obstacles^ qui d'abord parurent insurmontables. Il a fait partir d'ici , il y a peu d'années, un forgeron intelligent, chargé d'apprendre aux habitans des Carolines le moyen de travailler le fer et de fabriquer des instrumens ; mais , par une inattention incompréhensible, son ambavssadeur j>artit sans outils. Ce voyage ne fut cependant pas toutr-k-fait sans résultat. L'expérience et l'adresse du forgeron suppléèrent en partie à son oubli ; et M. Médinilla, par cet acte de philantropie, acquit des droits à la reconnaissance de ses voisins.
Le gouverneur général des Philippines, jaloux de contribuer de tout son pouvoir au bien-être d'une nation qu'on lui peignait sous les plus aimables couleurs, obtint de son souverain la permission de livrer à ceux d'entr'eux qui embrasseraient le christianisme, une des îles les plus fertiles des Maronnes , Sejrpan, Dès qu'on leur en eut fait la proposition, ils l'acceptèrent avec reconnaissance. Un de leurs Tamors, qui était venu a Guham avec sa femme et son fils, ne voulut même pas retourner dans son pays, et partit peu de jours après pour sa nouvelle patrie. (C'est celui que j'ai dessiné à Tinian. ) L'exportation de tant d'individus nécessitant de pbis sûrs^ moyens que les fragiles pirogues des Carolines, on attend tous les jours, de Manille,