LETTRE XCI
D^Agagna ( lie de Giiham).
Un des pilotes les plus renommes des Carolines suivit l'exemple du Tamor dcja établi a Seypan. Comme on nous Favail cité pour un homme trèsintelligent^ M. Freycinet fut curieux de lé voir. Un an de séjour à Guham^ où il attendait son épouse, lui avait appris quelques mots espagnols, et nous avions d'ailleurs un interprète qui parlait passablement sa langue. Il vint. Sa physionomie était très^aractérisée : Lawater en aurait fait le siège du génie. Son front était large, ouvert^ ses yeux petits, vifs^ sonnez assez gros; sa bouche bien cadencée ; ses dents éclatantes de blancheur ; son ' sourire infiniment gracieux. Il plaça toutes les îles de son archipel, figurées par des grains de blé de Turquie, avec une intelligence merveilleuse. Il les nomma toutes; désigna celles dont les atterrages étaient faciles, celles qui étaient entourées de f escifs, et ncHnma les productions de chacune d'elles : en un mot, il ne négligea rien pour nous montrer qu'il connaissait la géographie d'une partie de l'Océîin
Pacifique. C'est sans doute dans un de ses voyages i/qu'il a appris que les Nàturels d!ïapa, île située ^ près de Manille ^ sont très -meurtriers; qu'ils ont des fusils {pac ) , de la poudre, et portent la guerre chez leurs voisins. Il pariait avec frayeur de leur férocité^ mais il n'a pu nous dire s'ils avaient déjà été jusque dans son pays.
Une chose à remarquer avant d'aller plus loin,
et qui peut être fort utile aux navigateurs , c'est
que les habitans des Carolines font remonter leur
^ archipel jusqu'aux Philippines inclusivement, et
^ que ceux des Mariannes appellent presque toujours
les iles Sandwich, Carolines du Nord.
Quand on eut demandé à notre pilote par quels moyens ils se dirigeaient pendant leurs longues traversées; avec des morceaux de bambou qu'il tailla, il nous fit une boussole, désigna les vents les plus constans dans son pays , nous montra les étoiles , plaça et nomma les constellations , et nous fît fort bien comprendre que lorsqu'ils ne poiivaient pas se diriger sur de pareils guides, ils interrogeaient les courans, dont la direction leur avait été donnée par une longue suite d'années d'expérience. Quel fragile appui !
Ouéléouél est la polaire ; et pour eux , la grandeourse n'a que cinq étoiles. A l'aide de grains de maïs, avec lesquels il les figura, il nous fit
entendre qu'elles tournaient autour de rimmobilc.
Presque toutes les questions qu'on fit à ce pilote , furent résolues avec sagacité^ clarté et précision. Dès qu'il s'apercevait d'une erreur , il la rectifiait suivle-champ, et le calcul suppléait souvent à sa mémoire.
Sa femme ^ qu'il attendait depuis un an^ est arrivée avec les derniers pros. Ils se sont revus avec de faibles démonstrations de joie. Elle devait être sans doute bien fatiguée d'un voyage aussi pénible ; mais quoique sa figure fût un peu flétrie, sa physionomie était d'une douceur touchante ; ses yeux langoureux^ sa bouche petite et amoureuse ^ ses dents très-blançhesj son sein peu ferme ^ son pied infiniment petit, et son teint jaune. Elle est tatouée jusqu'aux genoux. La scène qu'elle nous a donnée ce matin mérite d'être rapportée.
Comme elle paraissait enchantée du portrait du roi d'Espagne qu'elle voyait au fond du salon, M. le Gouverneur et moi la conduisîmes près d'une image de la Vierge qui était dans un autre appartement. Elle la considéra d'abord avec une grande attention ; ensuite , elle nous demanda quelle étajt cette femme si belle. Nous lui répondîmes que c'était la mère d'un Dieu bon et juste,. qui était là haut, et nous voyait. Elle sollicita la faveur de l'embrasser; et dès que nous lui en eûmes donné la permission,
ÎÎ3 PROMENADE
elle monUi sur une chaise , et ne fut pas peu surprise de trouver Fimaffe insensible k ses caresses. Mais sitôt qu'elle eut retourne le cadre, et aperçu la toile , son ëtonnement augmenta : elle ne pouvait concevoir un pareil phénomène. Nous lui en expliquâmes tout le secret; et je craignis que son amitié pour moi n allât jusqu'à l'adoration, quand elle eut appris que je faisais de ces femmes à ma volonté. Je lui promis même de lui en donner quelquesunes de ma façon; et elle en fut si enchantée, qu'elle m'accabla de caresses. Cette scène originale donna lieu , de ma part, a une indiscrète curiosité. Je demandai à notre Caroline si, dans son pays, c'était par des signes extérieurs et sensibles qu'on témoignait son amour à quelqu'un; et lànlessiis, voulant m'en convaincre par un exemple, elleikie sauta au cou , me tourna, me retourna, et fit tant, que si je n'avais hfiis fin a ses transports, la présence du Gouverneur et de plusieurs autres personnes qui étciient survenues, n'aurait pas été un frein k ses démonstrations de tendresse.
Dès que nous fumes rentrés au salon, la fille de cette ^ femme si passionnée dans ses témoignage» d'affection, nous demanda, en voyant le porlrait encadré du Roi, pourquoi on avait coupé la tête a un homme si beau, et pourquoi on l'avait mise dans une boîte. Un sauvage seul était capable de
AUTOUR DU MONDE. !a3
cette méprise y et le peintre aurait eu bien tort de s'en féliciter.
Les chansons qui accompagnaient les danses des Garolins^ étaient toutes sur le mdtne ton^ et ne se composaient que de deux ou trois notes ^ articulées plus ou moins fortement. Je n'en ai entendu aucune à deux voix^ et nos accords ne leur paraissaient pas harmonieux. Vainement leur avon»iious demandé le sens des paroles qu'ib pron<Hiçaient : ils n'ont pas pu nous satisfaire^ mais ils nous ont dît que ces .chansons leur avaient été tran^nises par leurs ancêtres , et que probablement le langage aVâit changé. Le major d'Agagna en a cependant traduit une^ ou il prétend qu'on ch»ite les douceurs de la matermté. Je serais bien surpris d'app^elidre un )onr que ee sont des cris de guerre.
La rriigion de$ Carc^ins se borne k reconnaître une puissance surnatureUe^ mattresse d'exaucer leurs vœux. Ils brûlent les cadavres^ et assurent que les hommes qui ont été bons^ et qui n'ont pas frappé leurs femmes^ sont reçus au-dessus des nuages pour être éternellement heureux; tandis que ceux qui ont volé du fer sont changés en un poisson dangereux, qu'ils appellent TibourioUj et qui
est continuellement en guerre avec les autres
La guerre, chez ces peuples, est la punition du méchant Quelle leçon!
a4 PROMENADE
Le major Don Louis nous a assures que les naturels de toutes les Carolines croyaient un déluge et un Dieu en trois personnes^ le père, le fils et le petit-fils. Le major Don Louis a ëté ëlevc à Tespagnole, et ajoute foi aux prétendus miracles du père Saint-Victores ! Il nous a dit aussi que dans tous les villages de cet archipel, il y avait des écoles de navigation y dirigées par les plus habiles pilotes, et que nul Carolin ne pouvait se marier avant d'avoir donné des preuves de son adresse à guider un pros. Pour cet examen , on choisit un temps im peu gros ; on met a l'écoute de la voile le Girolin qui se présente, car c'est avec la voile seule qu'Us dirigent leurs embarcations; et là, entouré de resçifs, et au milieu de lames écumeuses, il faut qu'il fasse fran« chir à son pros une certaine distance, sans que son balancier touche les vagues. Je n'aurais pas cru à tant d'adresse si je n'avais navigué avec eux.