LETTRE XCII
IFAgagna (Ue de Gnliaiii).
Un navire ( Maria de Boston), capitaine Samuel WillamSy parti de Manille en, 1812, par ordre du Gouverneur gênerai^ pour reconnaître l'état des Carolines y s'arrêta à Guham^ où il prit quelques individus, parmi lesquels le major Don Louis de Torres était le plus distingué. Ils visitèrent plusieurs îles, et furent effrayés du peu de ressources qu'elles offraient. Ik ne trouvèrent presque nulle part ni chèvres, ni cochons, ni poules, nibœufs. Les naturels ne vivaient que du produit incertain de leur pèche, de noix de coco et de quelques racines peu nourrissantes. Leur activité, m'a dit Don Louis, était étonnante. Us se levaient dès le point du jour, et il fallait que la mer fût bien haute pour les empêcher d'y lancer leurs pros. Leurs autres instans étaient consacrés aux soins du ménage, à des plantationsi et a la réparation ou à la construction de leurs pirogues. Leurs femmes sont en général beaucoup mieux que celles des Mariannes : eUes ne chiquent jamais, et ne vivent
que de poissons^ de cocos et de bananes^ dont tous ces insulaires s'abstiennent cependant lorsqu'ils entreprennent un long voyage. Elles ne portent pour habillement qu'une petite pagne qui ne descend que jusqu'à mi-cuisse; quelques-unes même vont absolument nues. Le Major n'a pas vu d'honrmie ayant deux femmes, et le nombre de celles-ci lui a paru infiniment plus grand que l'autre.
Les maisons sont bâties sur pilotis, très-basses, et composées de quatre ou cinq appartemens fort spacieux. Les enfans ne couchent jamais dans la chambre de leur père dès qu'ils ont été sevrés, et les filles sont toujours séparées des garçons. Le Major croit que le frère peut épouser la sœur, et il a entrevu dans les réponsej aux questions qu'il a faites à ce sujet, que ces mariages étaient préférés aux autres. Il ne garantit pas toutefois l'exactitude de son assertion.
Pendant son séjour aux Carolines, Don Louis n'a été tétnoin d'aucun combat, ni d'aucune querelle. Les seules larmes qu'il ait vu couler étaient des larmes d'amoiir et de regret r et un peuple si bon doit souvent en répandre pour de semblables motifs. Un jour, il fut prévenu qu'on allait célébrer les funérailles du fils aîné du roi Melisso^ mort depuis deux jours , et que la cérémonie commeneerait au lever, du soleil. Il s'y rendit. Le
collège était composé de tous les habitans de l'île ^ qui y d'abord dans le plus profond silence , s'ache^
minèrent vers la demeure attVistée de leur chef éteint. Les hommes et les femmes étaient confondus, mais les familles n'étaient point séparées. On lui permit d^entrer dans Faj^riement où l'on avait déposé le fils de Melisso , enveloppé dans des nattes amarrées avec des cordes de cocotier. A chaque nœud flottaient de longues touffes de cheveux, sacrifice volontaire des parens et des amis du défunt. Le vieux Roi était assis sur une pierre, sur laquelle reposait aussi la tête de son fils. Ses yeux étaient rouges, son corps couvert de cendre. Il se leva dès qu'il vit un étranger, s'avança vers lui , le prit par la main, et lui dit avec l'accent de la plus vive douleur : Voilà le fils de Melisso^. ... * Dès que le coups, porté par six chefs, sortit de l'appartement, le peuple poussa jusqu'au ciel des cris de dése^ir : les uns s'arrachaient les cheveux,, les autres se donnaient de grands coups sur la poitrine; tous répandaient des larmes. Le corps fut déposé dans une pirogue , et y resta toute la journée. Un vieillard vint offrir au Roi une noix de coco ouverte , et celui-ci , en l'acceptant, se condamna à vivre pour le bonh^ir de ses sujets. Après le coucher du soleil, le corps fut brûlé, les cendres mises dans le pros et portées sur
le toit de la maison du défunt. Le lendemain^ le peuple parut ne pas se ressouvenir de la scène de la veille*.
Après la mort du Roi , Fautoritë passe toujours dans les mains du fils, si le plus âgé des vieillards, qui ne le quitte presque jamais , le juge digne de la souveraineté. Jamais la femme ou les sœurs du Roi n'en ont hérité.
Presque toutes les îles Carolines sont basses , sablonneuses, mais très-fertiles. C'est sans doute à quelque superstition que les habitans doivent le malheur de ne vouloir nourrir ni porcs, ni volailles. Dans le voyage que j'ai fait avec eux , j'ai remarqué que c'était pourtant sur ces animaux qu'ils tombaient avec le plus de voracité. Le jour n'est peutôtre pas éloigné où ils sentiront tous les inconvéniens d'un usage que la pauvreté de leur pays aurait du leur faire mépriser , mais auquel ils tiennent peut-être par la sainteté de quelque promesse solennelle.
L'expérience , qui est pour tous les hommes une seconde nature , leur a appris à se défier des entreprises téméraires de quelques voisins , ennemis du repos des peuples : mais les seules armes qu'ils leur ont opposées sont les frondes. L'art avec lequel
* Je suis fâché de trouTei* le plus petit rapport entre ce peuple et les TimorieDs.
ils. les tressent prouve malheureusement qu'ils ont été quelquefois contraints d'en faire usage ; mais leurs batailles sont presque toujours très-peu meurtrières , et ne coûtent au vaincu que quelques contusions ou la perte d'une touflPe de cheveux.
Il parsdt que les témoignages de respect qu'ils donnent à leurs Rois sont très-grands^ puisqu'un Tantor de Sathoual est venu frotter mes souliers avec son nez en signe de considération, et dans l'espoir sans doute d'obtenir quelque léger cadeau.
Leur costume est à peu près nul : un morceau d'étoffe leur couvre les parties sexuelles, et tout le reste du corps est nu. Quelques-uns, pour se garantir du froid, mettent sur leurs épaules une pelisse faite de feuilles de cocotier, et d'autres (je crois que les chefs seuls ont ce droit), se couvrent d'un manteau taillé comnfie la chasuble de nos prêtres, qui leur descend j[usqu'aux genoux. Leurs cheveux sont noués avec goût, et couronnent trèsgracieusement leur front ^ quelques-uns les portent longs et flottans sur lés épaules. Ceux-ci , en général , sont coiffés à la Ninon , et je crois qu'ils mettent beaucoup de coquetterie à les agiter et a les livrer au vent.
3o PROMENADE