LETTRE CXXXIV
£n mer.
As-TU reçu ma dernière lettre? m'as-tu répondu? J'ai : déjà fait bien du chemin depuis ce dernier courrier, et j'ai quelque chose a te raconter. L'amitié est causeuse , car tout ce. qui nous intéresse doit aussi intéresser nos amis.
Après avoir quitté Whahoo avec le regret assez vif de ne pas visiter Atooaï^ où nous aurions pu compléter nos observations sur les Naturels.de tout l'archipel des Sandwich, le navire mit le cap à-peu-près au Sud , et nous pûmes, à notre aise, nous livrer à nos conjectures sur le lieu de notre prochaine relâche. Nous étions persuadés que ce serait d'abord à 0-Taïti que nous toucherions, et nous relisions avec avidité ces pages agréables de la relation de notre Bougain ville, où il peint les plaisirs que son équipage goûta dans cette île , que son esprit original nous a présentée comme un paradis terrestre. Nous appelions de nos vœux les plus ardens cette pointe de Vénus consacrée par
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tant de fêtes , nous comptions nos mouchoirs , nos boutons, nos colliers^ nous faisions, en un mot^
. rënumëration de toutes nos richesses , et les plus économes . d'entre nous se félicitaient d'avoir sauvé
. des séductions puissantes des Mariannes et des Sandwich ,• une foule de bagatelles qu'ils espéraient bien ne pas porter jusqu'au port Jackson. Pour moi , mon ami , je ne comptais plus rien; mes richesses avaient disparu ; quelques boutons de gilet composaient ma fortune , et je tâchai de me familiariser d'avance avec les privations qui me menaçaient.
Le vent était favorable , nous avancicms avec
rapidité Tout^-à-coup on ordonne de virer de
bord, et de mettre le cap« l'Ouest. Certes, la campagne était déjà passaUement longue, nous devions être un peu fatigués de tant de courses; et cependant un nuage de tristesse se répandit sur nos traits, dès que nous pûmes craindre de ne pas toucher a O'TaîtL
Le soin et le z^ qu'on mettait aux observatioitt; nous firent présumer touteibis qu'on cherchait un des nœuds du méridien magnétique f et nous pensâmes, avec qiidque raison, qu'après l'avoir ttotfve
nous reviendrions sur ups pas et nous vcmons enfin File tant désirée. Tu le sais, mon Aast Batlk)
AUTOUR DU MONDE. 25l
on aime k se persuader ce qiie le cœur désire.
Nous venons de trouver ce nœud du méridien magnétique, et la route n'est pas changée. Ceux qui O0t des bagatelles européennes commencent à les dédaigner, tandis que ceux cpii nW ont plus ne regrettent |^»s leur prodigalité. Deux jours, trois jours se succédait , nous sommes déjà bien loin d'O-TaJLti; nous renonçons o l'espoir qui nous avait .tant séduits. Nous cinglons vers la Nouvelle-Hol* landk* Puisse du-moins la distmice qui nous en -éloigne être bientôt franchie * !
On signale terre c'est PUstaard. Elle ressemble parfaitement à un berceau. Desrochersaigus et élancés comme des clochers, sont ^acés la par k nature dans on accès de poétique humeur. De loin , on dirait une division navale qui cherdie à s^emparer de l'île. Le pied dé ces pyramides, battu sans' cesse par les flots, conserve sa teinte noirâtre, tandis que les parties supérieures, refuge de miUions
■ * Je jie saurais t^ exprimer le regret ^e nons avons tous prouvé de ne toncher k aucune des lies peu connues de ce vaste Océan : 0-Taiti surtout avait excité nos désirs; et il fallait que notre Comna^daift ne £At pat tenu d^y niouiUer , ffour ne pas y unïret , puisque JMM 4P 4^(0» si près. JH r«ite , Q-Tû^ , «vâmir %ii)QVTd'biû , «'aurait '«tint auoin r^niUat iieureiix pour les sciences; «t il eit pcobaMe que ce motif seul » déterminé M. Freycinet à faite àa «uite route vers le port Jackson.
aSy. PROMENADE
d'oiseaux^ sont couvertes d'une couche blanchequi, à quelque distance , imite fort bien les voiles d'un navire.
Plus nous approchons^ plus nous distinguons d'aiguilles. Le coup d'œil est vraiment magnifique, et je tâche de le dessiner avec justesse.
Si nous en croyons les navigateurs, cette île est inhabitée et inhabitable ; aussi nous passons à côté sans nous plaindre des vents qui nous en éloignent. Mais on croit distinguer une pirogue au-delà de l'un des rochers les plus aigus; on en est certain; elle est manœuvrée par trois hommes; ils font force de rames; ils viennent à nous; ils agitent, au bout de leurs pagaies , un morceau de linge blanc: peut-être sont-ce des infortunes que quelque tempête a poussés jusque-là; peut-être sont-ce des malheureux naufragés à qui la Providence envoie un secours inespéré*. Attendons -les; y eût -il même quelque danger à le faire si près de terre. . . La brise continue, l'île s'abaisse, les rochers se confondent déjà avec la végétation Hélas !
' * Userait possible que ce fussent trois Naturels de Pilstaard, etqat cette Ue se trouTàt habitée, car nous j avons tu de très-betnx groupes de cocotiers. U eût été très-curieux d^y descendre, et nous TaTons yainement demandé au Conunandant, qui sans doute n^eftt pas mieux demandé , si la chose eût été possible.
nous voila bien loin : nous mettons enfin en panne; mais la nuit s'avance^ nous ne distinguons plus la pirogue, nos cœurs se serrent. Que de joivs avant qu^une occasion semblable s^offre à ces infortunes !