LETTRE CXLVI
De Sidnej,
SiXe'ssi eu rs Quoy ^ Gaudichaud et Pellion partaient pour Bathurst ^ tandis que^ sur le ch^oûn de Liverpool, je m'acheminais vers le torrent de Kinkham. La relation de leur voyage offre des particularités assez curieuses pour que je t'en donne l'analyse; et je saisis avec empressement l'occasion de te faire connaître la manière de voir et de raconter de notre botaniste , persuade d'avance que tu me sauras gré du sacrifice que je fais de mon amour-propre.
Dans une expédition comme la nôtre ^ ilestimpossible qu'un seul individu^ quelque zèle qui l'anime d'ailleurs^ soit de toutes les courses et de toutes les entreprises; la fatigue agit puissamment dans ces climats où la chaleur est quelquefois étouffante ; et nous nous reposions souvent sur le zèle et les travaux de nos ^mis pour connaître les lieux que nous n'avions pas eu le pouvoir d'explorer nousmêmes. C'était en quelque sorte un échange inrsiructif qui , en-méme-temps qu'il resserrait entre
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nous les liens de Famitié ^ excitait aussi notre ëmu* lation et doublait notre constance. Je choisis donc le récit de M. Gaudichaud.
c( Cette expédition projetée depuis long-temps, et qui avait fait le sujet d'un fort grand nombre de conversations agréables pendant notre traversée des îles Sandwich à la Nouvelle-Hollande ; cette expédition qui nous consolait un peu (s'il est possâ)le de s'en consoler) d'avoir traversé l'Océan Paci£k|ue sans avoir touché à l'une de ces charmantes îles, telles qiji'O-Taïti quToungatabou, fut enfin décidée le 27 octobre par notre commandant, qui obtint a cet effet toutes les facilités convenables.
» Sidney-Gow, le contour de la rade et le pays qui l'entoure à quelques milles a la ronde , mais plus particulièrement ^n se rapprochant de la mer, n'offre que du grès, du sable, et, en quelques endroits seulement , du sable mélangé de légères couches de terre végétale. Malgré cela, la végétation y est active, et même vigoureuse en certains endroits. Gette végétation cependant, quoiqtiç assez brillante, a dans son ensemble quelque chose de triste qu'on ne saurait définir;' Lesarbi^s ne s'y élèvent qu'a-peine, et leurs troncsrabougris attestent, ainsi que la maigreur de leurs itimeaux , l'état
continuel de souffrance darô lequel ils doiveixt «c ti'ouver.
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» Les broussailles, qui forment les deux tiers de ces boîs-, appartiennent aux genres ericaljrptus-, casuarina , banksia , exocarpus , embothrium , mimosa, qui, presque tous, forment ailleurs des végétaux de premier ordre.
» A-peine avions -nous dépassé Brick-Field ^ sorte de faubourg de Sidney, et gagné les premières hauteurs qiû dominent la ville, que le pays nous offrit un aspect tout différent. Le sol, jdus uniforme, quoique légèrement ondulé par intervalles; la terre, qoire et ti^ès-propre à la culture 'y les ai4>re$ élevés et droits, de nombreuses et élégantes habitations disséminées avec goât sur les positions les plus riantes, une route hien^ntretemie et palissadée de chaque bord, des ponts solidement construits jetés sur les ruissiBaux ^x les petites criques dont le pays est coupé , furent les objets <]ui fixèrent notre attention jusqu'à Parramatta ». Ici , mon ami 'Gaudidiaud entre dans quelques détails sur la maoïière dont ils y fi*rent reçus, et se loue beaucoup de la bienveillance dû Gouvèmeor et des fi^vettances h&n&fAAm de madame Macquarie. Après avoir wçu de M. Field tous les renseignem^ns nécessaire», ils partirent^ escorta par M. Lawàoti , qui leur fit bientôt mettre, pied a terre pour leur montrer une pistite fîiare dont les boitls desséchés et biatid)ris par une
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matière saline precédemmeat terme en solution^ indiquaient une eau minérale.
« Cette eau (continue notre botaniste), qui se traîne par cinq ou six rigoles différentes autour d'une petite montagne , est fade et légèrement douceâtre, claire, quoiqu'un peu ambrée. Elle était tiède alors; mais cela tenait sans doute a ce qu'elle avait reçu pendant cette belle journée l'action des rayons brulans du soleil.
« Une de ces sources, située dans le Nord de cette même montagne, offre cela de particulier, que le soir elle est saumâtre , tandis que le matin elle est fade et douce comme celles qui l'avoisinent. Elle est située dans l'enclos même de M. Lawson. Elle est aussi la plus abondante; et quoiqu'elle perde^ une partie de son eau par l'évaporation, elle lui est rendue pendant la nuit.
» Les rochers de cette jolie montagne, observés à sa base et à son sommet, n'ont offert que du granit , dont M. Quoy a recueilli quelques échantillons.
» Cette singularité , d'une montagne entièrement de granit, de forme conique, presque circulaire, de cent cinquante ou deux cents pieds de haut, perdue, pour ainsi dire, sur un sol qui jusqu'alors ne nous avait offert pour toutes roches que du grès diversement modifié , m'a semblé être un
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phénomène minéralogique assez remarquable pour qu'il dut prendre place ici.
» Arrivés sur le sommet de cette petite montagne^ M. Ijawson nous fit encore faire une pause pour nous montrer le panorama le plus ravissant. En effet, de ce point si heureusement disposé, on voyait, dans FOuest, la chaîne majestueuse des Montagnes-Bleues , formant un rideau de verdure qui bornait l'horizon par une ligne immense dirigée du N.-E. au S.-O. Dans le N., et, pour ainsi dire, k travers les montagnes qui nous en séparaient, Fœil, après avoir franchi quelques, vallées, arrive enfin aux plaines de Windsor, et se perd dans leur immensité. Le S., quoique non moins favorisé que les autres parties, n'offre cependant rien de bien particulier, et le cède de beaucoup à la partie de l'E., dans laquelle quelques pointes de la route de Parramatta, et Parramatta lui-même,' forment un des plus beaux tableaux.
» On concevra facilement qu'une petite plaine, située autour d'une montagne de granit en décomposition, doit offrir un sol différent de celui observé jusqu'à ce moment autour de ce lieu, et tenir plus ou moins d'une nature alumineuse. Effectivement, la petite propriété de M. Lawson, située sur un terrain gras, humide, et même marécar
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geux^ est si abondante en alumine^ qu'il suffît de réduire ce terrain en mottes convenablement figurées, et de les cuire, pour avoir des briques, grossières à-la-vérité, mais cependant assez solides pour les bâtisses, à l'usage desquelles on les emploie journellement ».
Après avoir rendu un juste hommage aux qualités et aux grâces de madame Lavrson et de ses jolies demoiselles, M. Gaudiehaud dit qu'il s'occupe de ses recherches botaniques, et nous fkit partager le petit malheur arrivé à M. PeUion, qui, en tirant un oiseau, fut renversé de son cheval, qui s'enfuit à travers les bois. Ce désagrément avait cependant cela de sérieux que nos Messieurs étaient forcés de se prêter mutuellement leur monture, ^t de ralentir ainsi la rapidité de leur marche. C'est aussi dans cette même journée <|ue le nar* rateur dit avoir vu plusieurs reptiles^ dont le plus grand n'avait pas plus de six pieds de longueur sur deux ou trois pouces d'épaisseur. Ik coati* mient cependant leur mautche sans les attaquer, et ils arrivent ^fin siir les boïds de la Népéan, non sans avoir reçu A^ja sur lèuts épa^iles quelqite^ unes de ces rapides nve^Pses qui tomb^sit si fréquemment dails ces conitées,
« La Népean é^ lnrg(^ en cenaîns endroits de vingt a vîngt-ciîàq birâsses, fet m profondeur
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est de quinze k dix-huît pieds. Son cours est tranquille^ lent^ mais ses eaux sont fraîches et limpides, et ont le précieux avantage de nourrir dans leur sein une prodigieuse quantité de bons poissons, parmi lesquels fl s'en trouve de fort gros. La lamproie surtout y accpiiert des dimensions qu'on nous a assure n'avoir jamais rentiarquées ailleurs
» Les principales rivières qui viennent grossir la Népéan sont la rivière de l'Oiest (Ouest-River), formée elle-même dé cinq où sit autres, dont les plus marquantes sont la rivière Nataé (Nataé- River), la rivière de Coxe (Coxe-River), et la nvicre de la vallée ou crique sir John JamissOn.
» De l'autre côté de la rivière, toujours vis-àvis la propriété de M. John Jamissoii , se trouve la plaine des' environs, formant un terrain dussi beau et aussi plat que celui de la rive droite,- se prolongeant seulement a trois ou quatre milles dans lé Sud, mais k l'infini dans le Nord. Bornée ' âàxïs rOuest par le premier plateau des Montagnés-Bleiies^ qui fortnent un athphithéâtre delà plus grande magnificence, cette plaine, coiij]^, par plusieurs petits ruisseaux qui se forment dans toutes les inégalités de la montagne, ôi| s'élèvent déjà, garans de la prospérité ftitnre dé la colonie , des étàblissemens appartenant au
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Gouvernement, n'est pas encore défrichée. Mais la hache et le feu ont déjà commencé à étendre leurs ravages sur une grande partie de sa surface, et aplani en grande partie la seule difficulté que ce terrain puisse offirir a la charrue ».
Tandis que M. Quoy empaille des oiseaux et que M. Pellion dessine ce point-de-vue, M. Gaudichaud se livre toujours avec le même zèle à ses recherches botaniques, et reconnaît, à travers quelques endroits des montagnes privées de végétation, des couches horizontales, coupées verticalement, ce qui lui fait supposer qu'elles sont formées de grès.
« Après avoir visité un petit établissement entouré de jolis jardins, nous nous avançâmes vers la plaine confiée à la hache des bûcherons. Rien ne m'avait si vivement frappé que là chute de ces nombreux géants du Sud, composés d'une énorme tige, élevée,. droite, supportant des rameaux nombreux à divisions plus nombreuses encore. Us n'ofirent plus alors qu'un amas informe de débris qui pressent les reptiles dangereux qui rampaient a leur base..
» Bientôt nos voyageurs arrivent k une espèce de presidio formé de i4o convicts, gouvernés par un intendant, condamné comme eux à la déportation. Je te laisse à penser quelle sévérité nécessaire on
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deît déployer au milieu de tant d'individus habitues au crime, et sur lesquels on a a-peine essaye les premiers principes 'de probité et d'honneur.
» Us me montrèrent un serpent énorme qu'ils venaient de tuer, et plusieurs autres empaillés, tous en mauvais état, et pour la plus grande partie privés de la tête. Parmi ces derniers, il s'en trouvait un de huit ou neuf pieds de longueur, ayant trois pouces au-moins de diamètre.- Cette espèce, qu'on dit n'être pas venimeuse , a les écailles du ventre arrondies, jaunâtres , avec un point noir au centre.
» Un autre plus petit, semblable à celui que je vis il y a peu de jours, et qui ne parait jamais dépasser cinq ou six pieds ^ a les écailles du dos hexagones, noires, ^t celles du ventre d'un rouge obscur taché de noir. On assure que c'est l'espèce la plus dangereuse , et que sa blessure est presque
toujours mortelle , ..
Plus on approche du sommet de cette montagne, ' qui est comme un avant-poste de la chaîne principale, plus les végétaux se montrent abondans, mais plus aussi ils sont rabougris. Le sol enfin change totalement, et ne ressemble plus en' rien à celui observé à Rirramatta. Les belles prairies ont fait place a un terrain rocailleux, les beaux végétaux à de tristes broussailles. Si parmi ces
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arbrisseaux s'élèvent encore quelques arbres, on voit à leurs tiges noueuses, à leurs rameaux grêles et tordus , ainsi qu'a leurs feuilles rares , qu'ils 'souffrent singulièrement par la nature du sol, par le vent, et surtout par le passage fréquent des nuages glacés.
» Ce que l'amateur des beautés de la nature perd en cet endroit sous le rapport du. coup-d'œil, il le remplace par beaucoup d'avantages sous celui de la diversité , de la multiplicité des êtres : jamais en effet une foule de végétaux ne s'étaient montrés aussi heureusement réunis.
» Cette particularité toutefois ne s'observe pas toujours. La route qui suit le sommet des coUînes offre presque à chaque pas des changemens dans le sol et dans ses productions. Aussi voit-on souvent se reproduire ces belles masses de verdure, d'autant plus merveilleuses ici^ que le contraste en relève encore la magnificence.
» C'est dans un de ces beaux endroits, sur le penchant d^uiie colline, que nous vîmes pour la première fois des Indigènes de cette terre. Us n'étaient alors que deux : un vieillard maladif couché sur des peaux de kanguroo, recevant, a coté de quelques tisons enflammés, les soins d'un jeune homme petit de taille , mais bien pris et fort vigoureux.
» M. Lav^sonrecomiut ce vieillard. Il était Roi de
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tonte cette partie de la montagne y et M. Lawson nous dit a ce sujet que c'était le Sauvage qui s'était montré le plus redoutable ennemi des Anglais^ qu'il en avait assassiné un grand nombre^ mais qu'on n'avait jamais pu le prendre sur le fait^ ^}^y du reste ^ depuis long-tei!nps^ il vivait paisiblement^ et servait même les étrangers^ soit en faisant la guerre aux autres Sauvages de l'intérieur^ quand ils s'approchaient de. la Képéan ^ soit en prévenant les postes anglais de leur approche , lorsqu'il n'était pas assez fort pour, les combattre lui«-même^ soit enfin en servant de guide aux troupes européennes^ quand des tribus de Sauvages étrangers se répandaient dans le pays..
» Sa case était formée de quelques écbrces aplaties de l'eucalyptus , pUées en double. Elle avait trois pieds d'élévation^ et son ameublement se composait de plusieurs peaux de kanguroo et de deux petits morceaux de bois pour faire du feu y absolument semblables a ceux dont se servent les habitans de Timor.
» M. Lawson ajouta que bien certainement ces deux Sauvages avaient des armes cachées à peu de distance de la ^ dont ils se servaient pour la chasse , mais qu'ils ne nous montreraient pas, dans la crainte^ peut-être fondée, que nous ne pensassions qu'ils auraient voulu s'en servir contre nous.
» Nous priâmes le jeune homme d'aller nous
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chercher une gourde d'eau fraîche : ce qu'il fit k Fînstant^ tandis que M. Pellion dessinait le vieux anthropophage. Nous les quittâmes après leur avoir fait quelques légers cadeaux ».
Nos jeunes amis arrivèrent peu de temps après au deuxième dépôt militaire^ ^tué a douze ou quatorze milles de la rivière de la Népéan; et avant d'atteindre à la rivière de Coxe, ils aperçurent, couchés sur Farêne, plusieurs centaines de gros arbres, déracinés probablement par im de ces tourbillons qui passent dans ces tristes déserts.
« Le I .«'• décembre , obligé de séjourner pour attendre les bagages et laisser reposer les chevaux, je profitai de ce tèmps-la, dit M. Gaudichaud, pour réparer les plantes récoltées précédemment, et pour Élire diverses courses dans les envîçons de la rivière de Coxe, laquelle est encombrée de gros blocs de granit qui roulent du sommet des montagnes.
» Le 2, nous quittâmes le troisième dépôt militaire , et après avoir traversé Coxe-Rher, nous gagnâmes les hauteurs ».
Ici, notre botaniste se livre à une foule de recherches intéressantes et périlleuses, tandis que M. Qnoy étudie aussi le pays, et que M. Pellion enrichit ses calepins. Ils franchissent ensemble plusieurs vallées profondes , et quelques ruisseaux , sur lesquels
on a jeté des ponts solides ; ils apercoiyent aussi quelques précipices ^ auprès desquels sont plac& des garde-fous pour la sûreté des voyageurs.
» Us traversent à gué la rivière de Campbel , ils quittent les seotiers frayés pbur pénétrer dans les montagnes^ et ils distinguent auprès d'un étang circulaire une prodigieuse quantité de cygnes noirs qui se jouaient sur les eaux . Bientôt ils gravissent les sonn mets qui les séparent de la plaine de Bathurst, et c'est la qu'ils aperçoivent enfin un kanguroo , le seul qui se soit montré à eux dans cette longue course. Enfin ils arrivent à Bathurst méme^ terme de leur promenade, exténués de faim et de fatigue.
» Le 5 décembre au matin, nous quittâmes ce lieu pour retourner a Sidnçy. J'exprimerais difficilement les regrets que j'éprouvai de nous voir forcés de fuir si vite un p.iys où la nature se montre aussi belle que grande, où surtout l'histoire naturelle aurait une mine si riche à exploiter »
Tu sens bien, mon ami, que, dans cette relation, j'ai retranché une foule de petits détails, pour ne pas tenir ton attention trop long-temps fixée sur le même objet; mais j'espère t'avoir démontré que M. Gaudichaud, en étudiant la nature, sait aussi la décrire, et qu'il ne compte pour rien les courses pénibles , dès qu'il peut en espérer quelqu'heureux résidtat.