‹ Promenade autour du mondeChapitre 65 sur 102 · LETTRE C XL VIL · texte numérisé non relu

LETTRE C XL VIL

X u ne vas pas lire une relation aussi intéressante que celle de mon ami ; maïs tu sais que je me suis engagé à te faire ccmnaître tout ce que j'aperce* vrais de remarquable.

Le pays que j'avais k parcourir était encore plus riche que celui qu'ont visité les trois voyageurs qui allèrent à Bathurst. Il m'est impossible d'en comparer la majesté à rien de ce qui m'a frappé jusqu'à ce jour. Les vastes forêts du Brésil ou des Moluques ne peuvent rivaliseir avec celles d'ici. Privés d'herbes épineuses , de lianes et de ronces , les bois de la Nouvelle-Hollande offrent presque partout des plaines immenses tapissées ^'une ver-* dure riante, où, brillent, mélangées avec magnificence, des fleurs, riches de mille couleurs, et répandant une odeur délicieuse. . . . Sous ces fleurs cependant se glissent de dangereux reptiles , et malheur à l'imprudent qui foule les bois d'un pied téméraire.

Le seul point de ressemblance qui me paraisse

exister entre ce pays et celui que j'ai visité dans F Amérique méridionale, est cette immense quanr tité de beaux oiseaux qui peuplent les forôts. Sous ce rapport, le Brésil l'emporte sur la Nouvelle- Hollande. Mais, quoique privé de cette nombreuse et vive famille des oiseaux-mouches, et de 6es étonnantes variétés de grands papillons, aussi merveilleux dans leurs parures que dans la variété de leurs rapides évolutions, le pays que je parcours maintenant compte encore assez de richesses pour qu'il puisse être satisfait de son sort.

Parmi les hôtes élégans qui peuplent ses campagnes, le cacotoës blanc occupe la première place; viennent après lui les mésanges , diverses espèces de pinsons, et cette prodigieuse réunion de petites perruches vertes seulement, ou vertes avec quelques plumes rouges, et dont les cris aigres troublent à chaque heure du jour et de la nuit les rêveries des voyageurs. Mais si les habitans de l'air ont ici une grande ressemblance avec ceux des Moluques et du Brésil, on en trouve une plus grande encore dans ces reptiles venimeux, effroi continuel des habitans, dont ils assiègent les moissons et la demeure. Moins monstrueux que .les redoutables amphibies qui se promènent dans Timor, et que ce Boa, dont les replis tortueux embrassent les arbre^ les plus puissans , les serpens de la Nouvelle-Galle

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du Sud sont plus nombreux et plus dangereux surtout que ceux du Brésil. Le plus à craindre de tous, est le serpent noir, long, pour l'ordinaire, de cinq à six pieds, et dont la blessure est si souvent mortelle , qu'il n'est pas d'annëe qu'on n'ait à déplorer dans la colonie la perte ^nne foule d'individus victimes de sa dent empoisonnée.

Après avoir fait une douzaine de milles en voiture, mes compagnons de voyage se livrèrent à quelques recherches botaniques , tandis que , sur les pas d'un Naturel du pays, je m'acheminais vers une éclaircie, où j'espérais trouver un paysage pour mes crayons. Je ne saurais te peindre le charme magique qu'on éprouve à fouler ce gazon que garantissent des rayons brulans du soleil les dômes majestueux de ces arbres qui comptent tant de siècles ! A chaque pas cette pensée : Je suis le premier à presser ce terrain, se présente a votre imagination ravie; et les dangers qui vous eqtourent ne sont pas assez puissans pour vous en distraire.

' Le. Sauvage dont je suivai$ les traces depuis quelques instans, se retourna bientôt , me fit signe qu'il avait faim , et qu'il allait dans une petite habitation voisine chercher quelque nourriture. Aussitôt je courus vers mon cabriolet, et lirai du coffre un pain de quatre livres et un mor-

ceau de volaille, que je m*empressai d'apporter k ce malheureux. A-peine eus-je avancé quelques pas, que je le vis venir a moi , et me fkire signe de la main de m'arréter et de garder le silence.

Connaissant le naturel farouche des Indigènes de ces contrées, je craignis une surprise, et me mis en état de défense, après avoir jeto à terre les pro* visions que je venais de chercher. Cependant, Gonmie le Sauvage avait quitté sa sagaie et soiï casse-téte , je me laissai conduire vers un endroit qu'il m'indiquait, et où il me montra un serpent noir, de six pieds au-moins de longueur^ c|ui, étendu sur un vieux tronc d'eucalyptus , avait une partie de son corps cachée sous l'écorce à demi enlevée. Je l'invitai à me suivre à son tour, et à me permettre d'aller chercher un fusil; mais il me retint, prit dans ma poche mon mouchoir, en entoura sa main , et s'approcha lentement du reptile, qui, attentif, se retourna au bruit, et allait peut-être se jeter sur le Sauvage , lorsque celni-ci le saisît par la queue, et le fit tournoyer avec rapidité au-dessus de sa tête. Effrayé de son action et étonné de son courage , je restais immobile , tandis que lui, enchanté de sa prise, riait aux éclats, et gambadait d'une manière grotesque, sans cesser de faire pirouetter l'animal. Enfin il s'approcha d'un tronc raboteux , le frappa de la tête du serpent,

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et me montra bientôt le reptile ëtendu sur le gazon. Je lui donnai à^ entendre que je désirais <ju'il m'en fît cadeau^ et que je reconnaîtrais ce service^ tnais il me prévînt quHl n'était qu'endormi, et que je lui ferais plaisir de lui prêter un couteau pour l'achever. Je lui présentai celui que l'avais dans ma poche, et aussitôt le Sauvage tranr cha la tête au serpent, ramassa le corps, qu'il noua a son cou en forme de cpavate , prit le pain et le morceau de volaille que j'avais apportés, et tou-* jours en sautant , eonm^e s'il célébrait son triomphe, il s'éloigna petit«-a*petit, et il disparut bientôt avec une vitesse étonnante. Je restai lea bras croisés comme un homme qu'on trompe pour la première fois, et je demeurai convaincu que, dans toutes les parties du globe, la nature a placé dans le cœur de l'homme ce sentin^ent puis^ sânt qui le porte à s'emparer de la propriété des autres. Honteux, je rejoignis mes amis, et nous arrivâmes a Liverpool quelques heures après, en admirant toujoiurs la ricbease des pays que nous parcourions.

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