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LETTRE CXLVIII

De liyerpool (Nouyelle-Galle du Snd).

i jA ville de Liverpool n'est composée encore que d'une trentaine de maisons réunies sur la grande route , d^un bel hôpital situé sur les bords de la rivière du Roi - Georges , d^une quinzaine de bâtisses disséminées à peu de distance de là, et d'une grande église, déjà assez bien ornée. Sur la place qui sépare l'hôpital de la route ^ est une espèce de geôle où Fon expose, attachés par les pieds, les malfaiteurs du district. Vis-à-vis se trouve le tribunal^ et comme on juge sans appel, le coupable n a que deux pas à faire pour aller subir sa peine. Les délits seuls sont du ressort de ce palais de justice, et les criminels sont conduits à Sidney.

J'ai vu juger cinq affaires dans l'espace d'une demi-heure : il n'y avait pas d'avocats.

Après avoir fait une visite à l'hôpital, cpntenant aujourd'hui vingt-sept malades^ pour la plupart blessés par des serpens , on nous fit servir un joli déjeûner chez le chirurgien en chef, homme de beaucoup de mérite , et il partit avec nous pour la Joëlle campagne de M. Oxley.

Ma curiosité me fit demander à un docteur pourquoi un de ses malades, à figure imposante, avait fui notre présence avec tant d'opiniâtreté. — C'est qu'il vous a pris pour des Anglais. — Il n!est donc pas Anglais lui-même? — C'est un Irlandais, fait prisonnier depuis cinq ou six.ans. Il est Général, et irréconciliable ennemi de la Grande-Bretame. Il avait déjà plusieurs fois dépassé le torrent de Kinkham, pour chercher a vivre avec les hordes sauvages qui habitent les forets et les montagnes voisines^ mais on s'est emparé de lui, et il est ret^nuprisonnier à l'hôpital. Je tremble pour sa rai- .spn. Quand il se promène dans les jardins, j'entends .pi^esque toujours sortir de sa poitrine oppressée les mots : 'Anglais , tyrans , horreur , guerre k mort. Les autres malades l'évitent, et lorsqu'il en rencontre un sur ses pis, il l'éloigné de son pied, ou d'un de ses regards dont vous avez du remarquer l'expression. Son nom est.*. ... J'oubliais qu'il m'a souvent prié de ne pas le faire connaître. Je lui disais encore hier : Bonjour, Général. — Bonjour. — Comment vous portez-vous? — Mal , je guéris. . . mais le torrent deKinkham n'est pas loin ; guérissezmoi vite

Je reverrai cet Irlandais a mon retour.

De Liverpool à la demeure dé M. Oxley, la campagne est toujours riche , toujours imposante ^

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elle est aussi plus sauvage ^ car les habîtoticms nes'y rencontrent qu à de grandes distances les unes des autres, et à-peine la route est-cllè marquée par une ligne de grands arbres que la luiche a fait tomber, et qui, formant une sorte de haie, empêche de s'égarer. Notre cabriolet, moins rapidement traîné que la calèche de M. Oxley , était de beaucoup en arrière, lorsque nous vîmes un convict , appuyé sur un bâton, et placé à côté d'un tronc desséché , qui nous tendit la main lorsque nous fumes devant lui. Mon compagnon arrête, tire de sa poche une pièce de monnaie , la jette au malheureux ; au moment où celui - ci allait la ramasser, il entend derrière lui un léger In-uit, fte retourne, et aussitôt il se sent mordu au milieu delà jambe. Avec une présence d'esprit admirable, il détache rapidement sa ceinture de poils, qu'il serre fortement au-dessus de la blessure, et nous prie en-même-teihps de lui prêter un couteau. Nous lui jetons un rasoir, il s'eh empare; d'un seul coup il enlève la moitié du gras de la jambe; €it, en poussant de tristes gémissemens , il se dirige sur Liverpool , péniblement appuyé sur son bâton.

Quel épouvantable séjour que celui où de pareilles scènes peuvent se répéter à chaque instant de la journée !

Il ne nous arriva plus rien d'intéres$£ait jusqu'à

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la caiïipagné où nous nous rendions. Quelques ruisseaux assez profonds traversent la route en une foule d'endroits, et je ne doute pas que bientôt on n'y jette des ponts souvent indispensables pour la sûreté des Voyageurs. La nuit nous surprit en route , et ttous eûmes quelque peine à trouver Féntrée de la demeure de M. Oxley.

Je tn'éveillai de grand matin ; presse de jouir

des beautés, de la campagne Quel spectacle

étonnant 1 au-lieu de ces eucalyptus espacés qui pèsent sur cette terre sauvage , les végétaux de l'Europe enrichissent le sol et le parent en-mémetemps; le pécher s'y montrait déjà en rameaux surchargés de fruits naissans ; la vigne, en longs serpenteaux, se promenait d'arbre en arbre, et apportait jusque dans la demeure du maître ses grappes rafraîchissantes; la fraise, plus grosse et plus suave que celle de nos contrées^ se cachait au pied de riantes charmilles parées des plus belles fleurs ; quelquefois , au détour d'une tranquille allée, Toeil apercevait un élégant casuarina , placé là sans doute pour rappeler à la mémoire qu'on foule une terre lointaine; ou jdutôt il ressemblait à un exilé, étranger et indifférent à tous les êtres qui l'entouraient.

Mais en s'éloigiiant de ces rians vergers, on parcourt, frappé d'admiration, de vastes champs

de blé d'Europe , où le rapide kanguroo évite plus facilement l'atteinte du chasseur. A côté de ces riches épis, sont bâties des granges solides, capables de résister a la fureur des eaux du torrent dé Kinkham, éloigné d'une demi-lieue. Là sont entassées les richesses de l'année, qu'on expédie ensuite pour les pays quidonnent en échange le thé, le sucre, la muscade et les porcelaines ; là se conservent, sûrs garans de la prospérité -de la colonie, des productions utiles, prêtes à réparer des désastres précédens ou à suppléer à l'insuffisance des saisons.

Les possessions de . M, Oxley sont déjà fort grandes j et comme une partie du terrain que lui a justement alloué le Gouvernement commence seulement à être défrichée , dans peu de temps ^ propriété sera une des plus importantes de la cplonie. Le torrent de Kinkham la couvre de ses eaux au-moins deux fois par année , mais il y laissée un limon gras qui assure des richesses considérables.

. Le paysage qui se dessine dans le lointain n'offre pas la moipdre variété ; mais ces monts sauvages, ombragés par une végétation merveilleuse, oflFrent un spectacle imposant; chaque monticule se présente à l'œil comme une masse infoniie de verdure, et l'on cherche en vai^i un seul petit i^space de terrain

sec OU aride dans un horizon de plus de quatre lieues de diamètre.

Te dirai-je la manière. amicale et flatteuse dont M. Oxley traite ses convives? Te dirai-je les prévenances honorables dont il m'a accablé ? Non , j'aime mieux le laisser paisiblement exercer envers les étrangers les actes de sa bienfaisance ^ et je sais (^ailleurs que sa modestie. souffrirait de mes justes éloges.

Le lendemain de notre arrivée , nous avons vu descendre dans ses possessions une petite caravane composée de huit sauvages^ dont un avait été roi d'une nombreuse peuplade. Il était armé d'une petite hache ; et M. Oxley, pour me faire jouir d'un spectacle extraordinaire , lui ordonna de gravir un arbre extrêmement roide, de plus de trois pieds de diamètre , en lui prometlant une récompense s'il était au sommet des fortes branches en moins de cinq minutes. Aussitôt le sauvage tire la hache de sa ceinture j il en frappe à coups précipités le tronc , y fait deux coches à la distance de deux pieds l'une de l'autre, et y monte. Placé sur la plus élevée, il lance à hauteur d'homme son instrument, qui se plante avec force dans la tige trèsrlisse ; il se donne un grand élan , se cramponne au manche, s'élève, se tient avec les plis de sa peau dure et la plante raboteuse de ses pieds ,

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et recommence le même exercice. De ma vie je n'aurais cru à tant d'adresse et à tant de dextérité.

L'arbre fut gravi en six minutes , et le sauvage n'en mit pas une a le descendre. Lès autres malheureux individus qui nous entouraient^ sollicitèrent aussi la faveur de gravir des arbres plus ëlevës encore, et M. Oxley reconnut leur empressement par une ample provision de vivres dont il ntmplit Icuri peaux de kanguroo.

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