‹ Promenade autour du mondeChapitre 76 sur 102 · LETTRE CLIV · texte numérisé non relu

LETTRE CLIV

En vae des Ues Maloaines.

Cj'est le la février 1820, à une heure après midi, que nous avons aperçu la terre ^ a moitié cachée depuis le matin dans^ des brouillards épais. Ce jour- là et le 1 3 furent employés à chercher la Baie-des^Francais , connue surtout par le séjour que Bougainville y a fait^ et par le petit établis* sèment qu'il avait vainement essayé d'y créer.

La brume épaisse qui bornait notre horizon ne nous permettant que rarement de gouverner sur la côte^ nous nous tenions prudemment au large ^ et nous ne nous en approchions que lorsque le soleil nous l.a montrait. Cependant le soir du 1 3 les courans nous y portèrent tellement près, que nous eûmes a craindre d'être drossés par eux, et d'être , contraints de mouiller pour éviter xm. naufrage. Une manœuvre heureuse et rapide de M. Gucrin nous tira du danger, et nous poussâmes au large, où nous louvoyâmes toute la nuit.

Le matin du i4> le ciel s'étant montré tout-àfait dégagé de nuages , nous nous dirigeâmes, par

une brise très-maniable, vers la baie que depuis trois jours nous appelions de nos vœux et de nos soupirs. Projets, souhaits des hommes , que vous êtes in- ,certainset téméraires ! Le voilà ce point tant désiré, pii nous comptions trouver le terme de nos longues fatigues. Hélâs! il devait être au contraire le commencement de nos malheurs. La Providence avait jusqu'ici payé de ttt)p de bienfaits un voyage si pépil?le. Dans notre présomption, nous n'attribuions /qu'à notre faible mérite des succès si constans. Un seul moment a abattu notre orgueil, humilié notre savoir, et jM-esque anéanti nos ressources : notre coui^age seul nous est re§té.

Nous filions à-peu-près deux lieues à l'heure , les perroquets dehors et vent-arrière. La mer était belle, le ciel clair et serein; nos regards se portaient avec avidité sur toutes les parties de la côte, absolument privée de verdure, et peuplée d'un nombre considérable d'oiseaux et d'animaux marins. Nous nous faisions une fête de poursuivre bientôt ces êtres peu habitués à la méchanceté de l'homme, et d'en augmenter nos ressourcés : nos fusils étaient

polis, nos pierres essayées Nous étions vis-à-vis

le cap qui forme la pointe Nord de la baie , à un mille et demi de terre , et la mer clapotait devant nous. Tout-à-coup le navire reçoit une secousse et s^arrête. Chacun se regarde , et prévoit une cata-?

Strophe hbrrible. Lies matelots eux-mêmes, dans leur style expressif, se disent entr'eux quih i^ont boire a la grande tasse; mais la terreur ne règne sur aucun visage , etle léger murmure qui se fait entendre a Finstant même de l'événement, est bientôt réprimé «par un coup de sifflet du courageux maîtred'équipage , qui commande le silence.

Cependant on manœuvre avec activité ; on masque partout ; nous pivotons sur la roche, et nous nous en dégageons, tandis que l'infatigable maître calfat, la sonde a . la main , prévient le Commandant que l'eau entre dans le navire avec une rapidité effrayante. Les pompes sont armées; mais soit que nous eussions emporté le morceau de rocher dans les bordages qu'il avait ouverts et que le sillage l'eût fait tomber, soit . que la voie d'eau se fut , agrandie en route par toute autre cause, les quatre pompes mises en mouvement ne purent parvenir à diminuer les progrès du terrible élément , qui menaçait déjà de nous engloutir. / :

Où a-t-ron jamais vu pourtant plus de zèle et.de gaîté? Pendant douze heures consécutives, on trar vaille avec une ardeur sans égale. Des. couplets joyeux rappellent les forces près de s'éteindre, ej; jamais le caractère français ne s'est mieux montré dans une circonstance si critique.

Dirais-tu que ces hommes qui ont bravé tant de

périls, éprouvé tant de souffrances, et qui avaient aujourdTiui la. certitude d'un retour heureux dans leur patrie, n'ont pas été un instant découragés parce malheur inattendu? Écoutes-tu nos refrains joy eut, et souvent très-peu orthodoxes ? N'entends-tu pas avec autant de calme que nous les lugubres roulemens des flots qui dévorent déjà nos provisions et nos richesses? Nous vois-tu, plongés petit-à-petit dans les gouffres de l'Océan, nous occuper encore de l'aspect curieux de la terre, et des légions immenses d'oiseaux qui la peuplent? .... Le madtre monte ,• il dit que les efforts sont inutiles, que les bras se lassent en vain, que le faux-pont commence à être submergé. Un quolibet répond à son sinistre pronostic, et la gaîlé ne fuit pas de nos lèvres. Va, va, récite avec nousces beaux vers du rival de notre Pindare :

Il est beau , quand le sort nous plonge dans l'abîme, De paraître le conquérir*.

Oh! que de saillies originales, que de plaisans (fui- •proquo ont retenti danis la batterie et sur le pont, à chaque annonce du progrès de l'eau ! et ces porcs qui nageaient au milieu des caissons flottans^du navire , et qu'on saisissait poui* les lancer dans le ' . ' ■ ■ '

^ Ode de Lebrun^ sur le yaisseau U Vtnfgiwr.

^rand canot que nous remorquions^ de coiiibîen de burlesques historiettes n'ont*ils pas été l'objet! et les récits de mille naufrages^ faits par les orateurs du bord^ que de courages n'ont*ilspas réveillés l et les petites vengeances desmatelots contre la sévérité du service y qu'ils racontaient alors a haute voix/ comptant sur l'impunité ! . . . . Ici ce buveur intré*' pide entre jusque dans la chambre du Lieutenant; et , devant lui y il vidç ses bouteilles y en lui disant qu il préfère le vin k l'eau salée^ et que puisqu'il doit mourir^ il veut que co soit dans le jus de la treille; là un autre dérobe quelques biscuits^ et quand on lui darnande m qu'il en vent faire ^ il répond qu'il a faim^ et que c'est pour tremper dans la sauce qu'on lui prépara ; un autre assure qu'il est accou* tumé a se noyer, et que sa position n'a rien d'effrayant, tandis que son voisin, moins habitué aux souffraneos^ lui. demande la rece|t<ç de ses ressources contre la faim et la soif. Partout^ je t'assure, on n'entend que des refrains joyeux; partout le courage est le même y et les cris de l'équipage ressemblent à des chants de triomphe.

Mais l'espoir d'arrêter les progrès de l'eau est tout-^*fait éteint; on commence à craindre de ne pouvoir arriver sur la côte, et l'on songe aux ressources. Qu'on sauve au-moins la poudre, s'écriet-on. La poudre était sauvée par l'étonnante acti-

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vite du maître canonnier * qui, dix fois déjà, s'était trouvé d^ins des circonstances semblahles. Jamais on n'a rqndu de plu^ signalés services, jamais on n'a bravé tant dç fatiguas; et tandis qu'il se multiplie en quelque sorte pour porter des secours là où le danger devient plus pressant , on dirait, au peu d'importance qu'il parait y attacher , que nous n'avQris rien «à redouter du terrible élément, et que ces catastrophes sont les petits accessoires du métier.

Tu le vois aujourd'hui calme et paisible; tel il s'est toujours montré lorsque, sur les vaisseaux de l'État, il commapdaik le feu contre les navires ennemis de la Grande-Bretagne. Couvert d'honorables cicatrices, il a bien mérité, je t'assure, la place qu'il occupe depuis tant d'années.

Le maître d'équipage. Bonnet, dont Factivlté, pendant notre longue campagne , ne s'est pas démentie un seul instant, et dont le savoir égale l'activité ; son vieux camarade , le maître Fouque, qui, comme lui, a éprouvé les plus grandes fatigues; le maître charpentier et son second, le capitaine d'armes , Redon , qui a gagné son grade par sa conduite à bord ; M. Tournier, chef de timonnerie, qui pendant toute la campagne, et surtout

* Rolland, de Toulon.

4oO PROMENADE

ail cip Hom, nous a prouve qu'il manœuvrait un navire avec la plus grande facilite ; et ce maître cal fat ^ dont je t'ai déjà parlé , honune aussi actif qu'entreprenant, aussi courageux que docile et expërimenté, ont rivalise de zèle et de prévoyance. Ils étaient partout, ils voyaient tout; et sans cesser de donner l'exemple du dévouement , ils ont prédit , dès l'échouage , la perte de notre pauvre Uranie.

Puissent-ils s'être trompés dans leur funeste conjectui-e ! . . .

AUTOUR DU MONDE. ^Ol

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