‹ Promenade autour du mondeChapitre 75 sur 102 · PROMEN^PE · texte numérisé non relu

PROMEN^PE

LETTRE CLÏII.

JtIe voila, mon ami ^ j'arrive j je n'ai plus que quatre ou cinq mille lieuea à faire pour t'emhra»^ ser : je auifi tout hors de mot.

; Nous avons quitté la Nouvelle-Hollande, enchantes de notre relâche. Nous allons revoir notre vieille Europe, et nous achevons cette longue campagne avec la conviction bien douce, je t'aasure, que nous laissons quelques amis dsois toutes les parties du globe. Si nous avons étë menacés par des Sauvages, si nous avons quelquefois courir de grands dangers, pas une goutte de «ang n'a été versée; notre prudence et notre gaîté ont aplani les obstacles, et il ne s'échappe de notre copui! ni un remords, ni même un regret.,. • ^ ..

Que ce vent impétueux qui nous pousse me fait de bien! Nous sommes déjà au Sud de la Nouvelle- Zélande , de cette île si vaste où l'hiver est si froid , et où cependant les hommes ne se couvrent que d'un manteau fort court pour se garantir de la rigueur des saisons. Là encore vivent des anthropo-

phages y dont les combats sont si meurtriers; là se trouvent des peuplades sauvages qui, comme les Paikicé ou les Mundrucus tranchent les tètes de leurs ennemis vaincus , et les préparent pour les conserver pendant des années entières. Mêmes armes, mêmes mœurs farouches, presque mêmes dessins sur leurs corps et sur leurs visages , chet ces peuples si éloignés l'un de l'autre ; et si j'en crois les rapports de certains voyageurs^ même nom de leurs divinités. Explique, si tu le peux, cette ressenftblance merveilleuse , surtout dans des 2Ônes si difiTérentes : les premiers habitent des régions hjperborées; les autres, au contraire, reçoivent sur leurs têtes les rayons perpendiculaires du soleil.

A quelques Ueuet de Ftte Campbell.

Nous voici au point du globe le plus éloigné de Paris; nous sonomes si près de son antipode, que je puis presque dire que je dansé aujourd'hui sous le Pont-Neuf.

Peu de jours «e sont écoulés depuis notre départ de Sidney ^ et déjà plus de sept cents lieues noud en séparent. Terre ! s'écrie la vigie , terre devant nous ! Nous consultons la carte ; rien n'est indiqué. »Nous approchons , et nos yeux surpris votent une montagne de glace de la hauteur de nos mâU; C'est un spectacle imposant que ces masses pela-

giennes détachées du pôle, et que les vents impétueux ont poussées jusqu'en des climats plus tempérés. Le lendemain, nous en distinguons deux autres d'une moins grande dimension, et les jours suivans', nous passons si près de quelques-uns de ces rochers flottans, que notre surveillance en devient plus active, et notre navigation très-périlleuse.. .

Je me réveille aujourd'hui aux cris joyeux de l'équipage , qui salue pour la seconde fois le continent de l'Amérique. Encore cette relâche pénible; car nous savons que le froid est très-rigoureux au Cap Hom, même au milieu de l'été. Le temps est beau , la brise très-fraîche , et peut-être doubleronsnous aujourd'hui cette pointe si redoutable.

Tu le vois, mon ami, je satisfais tes goûts et ton impatience; je te fais franchir en une page un espace de plus de dix-huit cents lieues, pour te donner des détails intéressans sur un pays bien curieux et cependant trop peu exploré. Je n'ai pas voulu te promener avec nous pendant cette longue traversée , ou faire louvoyer ton esprit avec notre corvette, parce que j'ai pensé que tu n'étais pas très-avide de ces détails nautiques qui tuent l'intérêt sans apprendre rien de nouveau. Tu as dû remarquer qîae j'ai toujours été fort avare de marine; et, si la première raison est mon ignorance absolue dans pette partie, la seconde est le peu de prix

qaW y attache , aujourd'hui surtout que la navigation a fait tant de progrès.

. Nous voici donc devant le Gap Horn : le temps est magnifique^ c'est une joumëe de printemps de nos climats; aucun nuage ne se repose sur la côte; un Icgei: souffle nous fait avancer lentement , et nous pouvons à notre aise promener nos regards sur les sites varia qui passent devant nous. En général, la terre n'est jias très-ëlevée, quoique, à une petite distance , des taches blanches nous indiquent la limite des neiges éternelles dans ces régions glacées. Des sommets aigus et des rochers d'un aspect bizarre, forment les premiers plans du paysage , où se dessinent aussi des anses et des criques qui doivent . être à l'abri de toute espèce de vents. Que de tempêtes ont battu ces voches pelées ! que d'ouragans ont passé sur leurs cimes noiirâtres! La, point de végétation, si ce n'est dans quelques enfoncemens où le vent a moins d'activité. La mer est calme aujourd'hui , et cependant elle mugit sourdement au milieu de ces masses imposantes qui , depuis tant de siècles , bravent sa fureur. Des colonnes de fumée s'élèvent dans. les terres a une assez grande distance. Nous ignorons si, elle est produite par des volcans ou par la main des hommes ; et nous nous éloignons sagement, parce que nous n'ignorons pas qi;i'ici im jour

de calme prëcède presque toujours une nuit ord-

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Toutefois celle que nous venons de passer a été fort belle , et nous appelons de nos vœui les plus ardens cette baie du BonSuccès, qui probablement ne nous sera pas plus funeste qu'a tant d'autres navigateurs. Une végétation active couronne le flanc des montagnes que nous contournons, et nous remarquons surtout que la partie exposée à FEst est celle où s'élèvent les végétaux les plus majestueux. Mais déjà le vent fraîôhit y des nuages épais se pressent et passent rapidement sur nos tôtps^ d'autres au contraire, tournant en tourbillons sur les mornes les plus^ voisins, sqnt déchirés par les pointes aiguës qui forment là cime des pionts^ le feuillage des arbres^ les creux des rochers font entendre un lugubre sifflement, et semblent riépondre au bruissement des lames écumeuses qui se roulent et piUgissent autour dii navire.

Mais dans notre rapide marche^ nous franchissons en un clin-d'œil ces roches énormes du haut desquelles descendent de belles nappes-d'eau qui vont se perdre dans les flots de l'Océan. La plus remarquable de ces cascades est celle qtii avoisittfele plus la baie 4u Bon-Succès ; et quelque magnifique qu'en $oit le spectacle , nous la dépassons avec

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plaisir pour entrer dans le havre désiré, où nous laissons tomber Fancre a une petite demi-lieue de la côte. Nous nous sentons à notre aise 3 et tandis que chacun de nous prépare déjà ce dont il a besoin pour ses courses., le maître actif cpii tient en main le plomb de sonde, prévient le Commandant que le navire chasse sur les roches. Un instant, un seul instant d'irrésolution, eût infailliblement causé notre ruine ; et ici M. Freycinet manœuvra avec précision. Le cable fut coupé; et dans l'espoir de ravoir notre ancre et de regagner le mouillage, nous loavoyâmes pendant quelque temps, et, es* rayâmes de tenir le travers. Vain espoir! le vent frsdchissait à chaque minute; lés courans nous éloi-^ gnaient de la baie, et l'ouragan commençait a se déclarer. Bientôt la mer devient plus creuse et plus turbulente, les cordages sifflent, les mâts font entendre un triste craquement ; la voix du chef se perd et n'est plus entendue; les lames, poussées avec violence, roulent et sont enlevées par les raffales qui les brisent ; de grosses gouttes de pluie tombent ^avec une rapidité étonnante; le nuage qui maintenant se trouve à notre zénith , se perd dans l'horizon une minute plus tard; la nuit devient obscure; et si par intervalles quelques points de l'atmosphère blanchissent, moins chargés de va^urs, lesodffle 1^ plus impétueux se précipite par cette ouverture ,

Sq^ promenade

et pèse sur le navire en danger Maïs noii5

sommes déjà loin du mouillage , et nous n'ignorons pas que ces parages sont très-peu connus. Terre! crie-lron de Favant; terre près de nous! On largue une voile j pour pouvoir gouverner et tacher de

l'éviter la voile est en lambeaux. S'il est vrai

que ce soit la terre , adieu^ mon ami , notre perte est assurée^ car la tempête mugit en ce moment avec plus de violence que jamais.

Voi&-tu ces masses énormes d'une eau courroucée, poussées les unes sur les autres avec un lugubre roulement? Se brisent-elles? c'est avec un sifflement épouvantable. S'avancent-elles sans être déchirées, nous nous élevons et retombons en^-mêmetemps. C'est aujourd'hui que je peux dire que le navire

« Va tantôt à la cave , et tantôt au grenier » é

Nous ne savons ce que nous devons le plus redouter, ou du vent qui fait craquer nos mâts, ou de la mer qui menace de nous engloutir, ou de la terre sur laquelle on croit que nous courons

La vigie s'était trompée^ nous avons a-coup-sûr dépassé le détroit de Lemaire; nous sommes au large; et, a notre tour, nous provoquons et Borée et Neptune en courroux.

Il en est de ces tempêtes comme des grandes

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crises politiques : elles ne durent que peu de temps ^ mais l'agitation n'est pas si vite calmée. Je me réveille content et satisfait; le vent a molli sensiblement; nous pouvons porter quelques voiles, et nous entrons dans des parages connus.

Nous mettons le cap sur la terre des Patagon»; bientôt nous changeons de route pour courir sur les îles Falkland. Le lendemain nous gouvernons de nouveau suf l'Amérique; et, après avoir jeté la sonde k diverses reprises , nous revirons de bord pour aborder définitivement les Malouines. Après une secousse aussi forte que celle que nous venons de recevoir, il me semble que le repos aura un double attrait pour nous.

La marine étant en quelque sorte une guerre aua? élémens, nous nous félicitons de ne pas perdre trop de temps eiî indécisions timides, et nous portons autant de voiles que le vent peut nous le permettre. Aussi nous sonmies aujourd'hui en vue de terre.

Encore quelques lieues^ et j'ai fait le tour du Monde. Hélas! que d'heures encore avant de te revoir! N'est -il pas vrai que tu partages mon impatience ?

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