‹ Promenade aux Champs-ÉlyséesChapitre 7 sur 8 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Il faut une conclusion à une étude que mes lecteurs auront trouvée bien longue , et je le regretterais , si , en l'entreprenant , je n'avais eu un but sérieux devant moi. Deux volumes viennent d'être publiés , qui me fourniront la possibilité de conclure précisément comme j'avais eu l'intention de le faire. Voici d'abord M. Proudhon (1) , qui considère la manière de M. Courbet comme le guide que l'art actuel doit prendre. Je crois avoir saisi le motif de cette prédilection. Selon l'artiste et l'auteur de son panégyrique , le monde est très-laid ; en le représentant tel qu'on le voit , on en fait soi-disant la critique , et on prétend ainsi l'amener à devenir plus beau. La prétention est aussi singulière qu'ingénieuse ; l'exécution de la théorie est facile , — il est plus aisé d'exprimer le laid que le beau , — et la laideur poussée à outrance a le privilège d'attirer la foule tout aussi bien que la beauté ; les Amis de la Vérité le savent, et

(1) Du Principe de l'Art , par Proudhon. Paris , Garnier frères , éditeurs. 1865.

c'est précisément ce qui fait que plus d'un jeune artiste , voulant se faire un nom , arriver à la célébrité par un chemin rapide , se précipite sur les traces de M. Courbet , même en renchérissant encore sur son système.

Mais croiriez-Yous que , tout en développant son idée, M. Proudhon frappe à bras raccourcis sur nos gloires artistiques ? Dans son Léonidas aux Therniopy les ,Dix\k\ eut une conception fausse , d'après la critique rationnelle , et, d'après cette critique , les quatre cinquièmes de Pœuvre de Delacroix sont niaiserie pure; l'esthétique de M. Ingres est la négation de toute idée ; il y a dans ses tableaux de lubriques myslicités ; le fronton du Panthéon, Tare de triomphe de l'Etoile, reçoivent des coups de marteau ; les Moissonneurs , de Léopold Robert , sont irralionnels ; ce peintre a dépensé son talent en une conception fausse et une fantaisie inutile. Quant à la Smala , d'Horace Yernet , voici ce que sa vue inspire à M. Proudhon parodiant un grand roi : « Otez-moi cette peinture. Pour le vulgaire » qui l'admire, elle est d'un détestable exemple; w pour les honnêtes gens , qui savent à quels » sentiments elle répond , elle est un sujet de » remords (l). L'auteur a été payé , je suppose » (fi donc ! quel argument !). Je demande que » cette toile soit enlevée , ratissée , dégraissée ,

(1) M. Proudhon prétend que les trente- trois ans de l'occupation algérienne sont une honte , dont le tableau d'Horace Yernet ne peut qu'éterniser la mémoire !

« puis vendue comme filasse au chiffonnier. » Tel est le cas que certains tliéoriciens , dont le cœur est momifié par des abstractions , font de ce qui rappelle les gloires de la France ! — Mais ce n'est pas tout ; s'enivrant de sa propre dialectique et de son enthousiasme pour M. Courbet, M. Proudhon arrive à des gammes sauvages , et il lance les plus étranges imprécations contre tous les artistes qui ont exalté le beau ; il excommunie du culte des arts ceux qui ont cherché à rapprocher l'inteUigence humaine de la Divinité , qui la fit à son image.

« Plut à Dieu , s'écrie en dardant Tanathème « celui que le paradoxe entraîna si souvent avec » une ardeur de locomotive chauffée au rouge , 1) plût à Dieu que Luther eût exterminé les Ra- » phaël , les Michel-Ange et tous leurs émules ! » — Et , d'après lui , les plus nobles et les plus grands parmi les artistes ne sont que des agents de prostitution , des ministres de corruption , des professeurs de volupté , etc. Est-ce pourtant bien là le rôle de Raphaël dans la Transfiguration , celui de Michel-Ange dans le Jugement dernier , celui d'Ary Scheffer dans le Christ consolateur ? Est-ce là où visaient Lesueur et Nicolas Poussin ? Et Steuben , qui peignit Guillaume Tell prêt à délivrer sa patrie , et Prudhon montrant la Justice divine poursuivant le Crime ^ et Sigalon faisant le portrait de Locuste ?... Que d'exemples et de noms viendraient se grouper sous ma plume qui mettraient à néant les tristes

paradoxes dont j'ai donné F échantillon ! — Iconoclastes I est-ce ainsi que vous comprenez la démocratie ? Est-ce ainsi que vous pouvez l'amener à n'être point redoutée ou méprisée par les îimes d'élite ? Niveau ridicule et funeste que celui (/u'on veut étendre ainsi ; rien de noble ni de grand ne pourrait s'élever au-dessus des trivialités banales et vulgaires ! On vise à je ne sais quelle égalité des intelligences , sans même tenir compte des observations de la phrénologie ni des enseignements de la nature : il faut que les cygnes et les oisons voguent de front dans la mare où on les parque ; l'ardent coursier doit marcher du même pas qu'un âne ou qu'un porc à l'engrais !

L'utile , l'utile , voilà tout ce que préconise M. Proudhon en fait d'art ; mais en paraissant même dédaigner Vutile dulci du poète latin , c'est l'utile du pot-au-feu qu'il lui faut. Son idéal ne va pas au-delà de l'utilité pratique , et , avec complaisance , il cite comme un chef-d'œuvre les Halles Centrales de Paris , vaste cage de fer, propice aux rhumes de cerveau. « La première chose » qu'il nous importe de soigner , ajoute-i-il M après sa profession de foi d'admiration pour » les grandes Halles , c'est V habitation. ^^ iMais l'habitation ordinaire , les logis accessibles au plus grand nombre, c'est l'industrie qui les construit. Pourquoi confondre avec les artistes , les maçons et les entrepreneurs qui aménagent les demeures bourgeoises ? Entre ceux-ci et les ar-

listes , il y a souvent une distance énorme , une distance presque infranchissable.

Que l'Art se mêlât un peu plus de nos habitations , je ne demanderais pas mieux -, mais comme , après tout , M. Proudhon juge qu une habitation peut recevoir quelques décorations , ce sont , apparemment , les peintures de M. Courbet et de son école qu'il y faudrait placer. M. Proudhon est un philosophe qui , tout en répudiant les doctrines d'Epicure, ne pense lui-même qu'au corps ; en fait de satisfactions et de jouissances, d'après son livre , il ne donne à l'âme que les peintures de M. Courbet, c'est-à-dire rien comme idée , rien , moins que rien , pire que rien !

Je ne puis m'empêcher de songer à ces rigides Spartiates qui faisaient lutter des femmes nues , lorsque je vois qu'en affichant des aspirations vers une austérité vertueuse , M. Proudhon ne s'aperçoit pas qu'un matérialisme grossier , le terre-à-terre dans les habitudes de la vie , le bien-être trop préconisé , conduisent tout droit à Pabrutissement et à rabaissement des caractères. Il applaudit , chose bizarre ! avec un fort enthousiasme , à la Baigneuse , de M. Courbet (page 216) ; apparemment , cette Callipyge n'a pas les inconvénients des chastes Suzannes des grands maîtres d'autrefois !

S'il y a quelque chose de plus triste et de plus dangereux qu'un philosophe* dont la pensée déraille , c'est , à coup sûr , un pédant qui, raide,

sec et gourmé , prend Tallure d'un philosophe. C'est à peu près ainsi que s'est comporté M. Taine lorsqu'il a fait monter les gammes de son éloquence (1) au ton d'une autorité dogmatique dont la raideur ne se plie à aucun doute. Il n'y a pas d'hésitation chez le professeur -, ses paradoxes doivent être articles de foi.

Et notons , en passant , que les savantissimi doctores de cette force font fi , en général , des sermons des orateurs chrétiens et en rejettent les conclusions.

M. Taine a aligné dans un livre les amplifications qu'il avait déclamées. Voici la phrase finale du livre ; cette phrase s'adresse aux jeunes artistes : « Emplissez votre esprit et votre cœur , si larges qu'ils soient, des idées et des sentiments de votre siècle , et V œuvre viendra. »

Quoi '. le siècle est frivole, le turf ou lescluLs élégants se disputent la jeunesse dorée ; de l'écurie on passe à l'estaminet , de l'estaminet au boudoir ; les équipages des drùlesses éclaboussent les passants ; on n'a pas d'oreilles assez longues ni assez amples pour y recueillir les re-

(1) Voici un spécimen curieux de cette éloquence. A la page 55 de la Philosophie de l'Art , on trouve ceci à propos de la Flandre : « On pourrait dire qu'en ce pays, » l'eau fait l'herbe , qui fait le bétail , qui faic le fro- » mage, le beurre et la viande, qui tous ensemble avec » la l)ière fort l'habitant. » — Ceci ne rappelle-t-il pas d'une manière heureuse certain jeu des enfants : « Je » tiens le bâton ;, qui a tué le clint , qui a mangé le rat, » qui a rongé la corde , etc. »

frains dégoisés par des gourgandines ; les mères laissent leurs filles s'enivrer de la mélodie de chansonnettes graveleuses (1) ; la morale aisée est mise en pratique , et si l'on n'arrête plus sur les grands chemins , le vol a des raffinements qui lui permettent de s'exercer du fond d'un cabinet à l'abri des sévérités de la loi , sans luttes dangereuses ; c'est à qui montera le plus vite à l'assaut des fonctions lucratives -, le paysan déserte les champs ; toutes les facultés de l'intelligence humaine se sont tournées vers la spéculation ; les plus éhontés parmi les empiriques sont ceux qui réussissent le mieux quand ils savent habilement faire manœuvrer la réclame ; les hallucinés du spiritisme trouvent des adeptes , et les marchands de vin, qui pullulent, trouvent des pratiques ; les faits accomplis , quels qu'ils soient , ne trouvent personne qui reste debout et la tête couverte ; tous les soleils levants , tous les succès entourés de rayons de clinquant voient devant eux des adorateurs tomber à genoux , se

(1) Dernièrement les journaux ont reproduit une observation de M. Alphonse Karr au sujet de ce qu'on laisse chanter aux jeunes filles, avec accompagnement de piano, et cela au sortir du couvent. M. Karr citait, pour l'avoir entendu sortir du gosier d'une tendre Agnès, le Jeune homme empoisonné qui fait son nez II n'est pas le seul a avoir été témoin de celte sottise ; je pourrais l'aflirmer comme lui , et il n'est pas de jour que l'on n'invente une nouvelle scie musicale , une vilenie , qui fait ensuite son tour de Paris et puis son tour de France. Oui nous délivrera de ces choses ordurières que l'esprit ne peut pas faire accepter, attendu qu'il y brille par son absence ?

prosterner platement comme les Siamois qu'a peints M. Gérome, tandis qu'aux foules hébétées les ruades d'un mulet rétif en apparence , une chanteuse à voix de rogomme , suftisent comme amusement ; dans les journaux adoptés par ces mêmes foules , il suffit , pour plaire aux lecteurs , de quelques banalités et de quelques drôleries du temps jadis retapées et mises à neuf par des fripiers de lettres.... Et c'est dans ces milieux où l'intelligence la plus distinguée risquerait de s'atrophier que Tartiste devrait puiser afin de remplir son esprit et son cœur ? C'est l'étude de mœurs pareilles qui ferait venir une œuvre ? — Oh ! Texcellent conseil ! — Suivez , suivez le monde ! comme crie Bilboquet à l'entrée de sa baraque — Sautez, moutons dePanurge ! Halte-là ! Où veut-on nous conduire ? A quels abaissements , à quels bourbiers ? Au pi^ofit de qui ou de quoi faut-il qu'on s'enfonce là-dedans ? Et il est bon d'observer ce qu'avant d'émettre l'avis doctoral que vous venez de lire , monsieur le professeur avait préconisé sur les planches de sa chaire ; il avait chanté la chimie , qui a apparemment de grandes affinités avec les productions des Beaux-Arts ; il avait chanté les découvertes de la science positive , l'industrie , les machines , disant même qu'en fait de machines, les machines politiques allaient s'améhorant. Que sais-je ? Tout le bagage du progrès matériel était brouetté par cette forte éloquence devant

l'auditoire , et maintenant c'est un livre qui porte ces magnifiques choses. A cet étalage superbe nous n'avons rien à reprendre assurément, notre admiration lui est dévolue ; mais non erat hic locus : les Beaux-Arts n'ont à demander à l'industrie que des couleurs non frelatées , des toiles hien préparées, des ciseaux de bonne trempe et du marbre de bonne qualité. Le progrès matériel ne peut en aucune façon donner aux arts une impulsion , et ce progrès nous paraît d'ailleurs insuffisant s'il se présente seul et s'il laisse en arrière les idées où les arts se vivifient. Ce progrès ne peut suffire à Thomme qui pense et qui doit élever ses regards vers le ciel ; un païen parlait ainsi :

Os homini sublime dédit , cœlumque tueri Jussit, et erectos ad sidéra tollere vultus.

Comme bien d'autres, et plus sincèrement peutêtre , nous applaudissons à toutes les découvertes susceptibles d'améliorer l'existence du peuple ; mais est-ce tout , messieurs de l'Ecole normale (1)? Ce peuple que nous aimons , ce

(1) Veut-on savoir comment Proudhon jugeait les élèves de l'Ecole normale, lui qui; tout en suivant un autre courant, arrive dans son livre aux mêmes résultats que M. ïaiue dans le sien : « Voyez les élèves de l'Ecole » normale : choisis parmi les lauréats des collèges, éle- '> vés dans cette serre-chaude , ils ont perdu par leur » éducation même , l'originalité , la personnalité , la » foi. Ce sont des sceptiques , des écrivains trop bien » élevés pour qu'il y ait en eux rien de spontané , de » fort , de soudain , d'immédiat ; ce sont de pédantes-

peuple a une âme , et c'est à cette âme qu'il importe de songer parce qu'elle est immortelle. C'est donc , selon nous , un sursum corda éloquent et perpétuel qui doit ressortir de la littérature comme des productions des Beaux-Arts ; quant à ce qui concerne les jouissances du corps, il est évident que l'Industrie suffît pour aller aujourd'hui au-devant des désirs et de toutes les exigences.

Et du moment que les jouissances intellectuelles sont moins recherchées que les autres, provoquer leur recherche est un devoir pour ceux qui ont mission d'instruire , et ce n est point le cas, à propos des Beaux-Arts, d'exalter l'Industrie , de chanter les machines.

Aux pages qui précèdent celles d'où j'ai extrait le conseil qu'il donne aux artistes , M. Taine affîrme « qu'une œuvre cVart est déterminée par )) un ensemble qui est Tétat général de Vesprit » et des mœurs environnantes. Il y a , dit-il en » un autre endroit , une direction régnante qui » est celle du siècle ; les talents qui voudraient » pousser dans un autre sens trouvent Vissue fer- » mée , et la pression de l'esprit public et des » mœurs environnantes les comprime ou les dé- » vie en leur imposant une floraison détermi-

» ques médiocrités. >> — T>u Principe de VArt , p. 288. Proudhon y voyait parfois assez juste: avec une intelligence comme la sienne , c'était inévitable ; et il y a de fort bonnes choses à prendre dans son livre , s'il y en a beaucoup à laisser.

,, nép. ^^ — D'autres que M. Taine ont dit les mêmes choses à propos de la littérature : ces assertions sont fausses, elles soufflettent Thistoire. La moitié de la France vivait dans une ignorance indifférente et ne savait pas même lire, on se battait dans tous les coins sous prétexte de religion ou pour d'autres causes , quand , au sortir du moyen-âge , quelques penseurs et quelques artistes travaillant à Técart opérèrent à eux seuls cette Renaissance des lettres et des arts qui fut le péristyle du grand siècle. En regard des foules qui les environnaient , combien étaient ces hommes qui purent arriver à faire monter partout le niveau de la pensée ? —Le même spectacle ne s'offre-t-il pas après les troubles de la Ligue et plus tard après la Fronde ? Molière , en se moquant des gentilshommes d'antichambre et des bourgeois qui singeaient ces gentilshommes , se mettait-il à l'unisson de ce qui l'entourait? Labruyère et Bossuet étaient-ils au diapason des frivoUtés qui applaudissaient Ouinault?Puis, tandis que la folie agitait ses grelots dans toute la France précipitée par le Régent dans les bras de la débauche , plus tard pendant le règne qui par malheur suivit la Régence , que faisaient un petit nombre de penseurs qui s'accrut ensuite ? Dans leurs mœurs, dans leur vie privée, ils n'imitaient que trop leurs contemporains ;mais, tout en gardant regrettablement les traces de ces mœurs et en dépassant le but qu'il fallait attein-

cire , leurs travaux avaient des parties sérieuses et solides , et ils préparaient des réformes sociales qui , pour la plupart, étaient devenues nécessaires. Et cependant , tandis qu'elle s'amusait , la foule songeait peu à ces réformes , qui ne furent inaugurées qu'en 1789 , au prix d'une révolution sanglante. Est-ce en s'inquiétant beaucoup de ce qui se passait autour d'eux , tandis que la mytiîologie avait ses entrées partout et paradait jusque dans les ballets royaux , que Poussin et Lesueur firent des chefs-d'œuvre de peinture religieuse ?

La même Mytliologie ne persistait-elle pointa grimacer dans toutes les œuvres littéraires et artistiques lorsque Chateaubriand fit paraître son Génie du christianisme et que tout aussitôt les artistes et les littérateurs se précipitèrent dans la nouvelle et magnifique voie qui leur était ouverte ? Ces artistes et ces littérateurs suivaient-ils le courant où le vulgaire allait? N'eurent-ils pas à lutter non-seulement contre un Taine de l'époque, celui-là s'appelait Morellet , mais contre des légions deTrissotins classiques de toutes tailles et de toutes valeurs ? Un apothicaire s'en mêla !

L'Art a pour critérium le Beau et le Bien qui renferment le Vrai). Où le Bien et le Beau sont absents , l'Art , le véritable Art , décline , languit ou fait défaut. Si donc l'Art doit se livrer tout entier à la recherche d'un idéal aussi précieux , ce serait en suivant de mauvaises pentes , en s'enfonçant dans des ornières creusées parles fou-

les , qu'il parviendrait à atteindre cet idéal qui seul peut lui donner des couronnes durables ? L'artiste, pour obtenir quelques faveurs auprès de ses contemporains , devrait abdiquer sa conscience et ses convictions, oaettre un éteignoirsur son intelligence , etîacer son individualité , accommoder son esprit à Vesprit des autres , abdiquer toute originalité ? Mais c'est insensé ce qu'on nous dit là ! mais un tel enseignement , c'est le dernier coup qu'il soit possible de porter à l'Art défaillant ! Voyez-vous l'Art devenant le résultat précaire d'une espèce de suffrage universel , lui qui toujours et partout doit être à la tête de la multitude pour l'éclairer , pour la guider! TArt asservi aux caprices du sultan le public ! Lui qui brille de l'éclat de la Divinité , dont seul il nous rapproche , il serait subordonné aux mauvais instincts , qui dans tous les temps ont cherché à éteindre cet éclat qui les offusque ? Son rôle se bornerait à tenir un miroir où viendraient se refléter les fabricants de minuscules alinéas, les agents de change et leurs fractions, lesdilettanti d'absinthe et de calembours grivois , les vieux Beaux rajeunis par des teinturiers, et leurs émules à moustaches étirées et à cols raides, qui, pleins de grâce juvénile , entrent dans la carrière où sont encore leurs aines ; les cochers et les grooms de ces messieurs ; les crinolines à large surface dominées par des têtes maquillées et par des chevelures volées aux cimetières , qu'étalent les dames de tous [esmondes possibles-,

les philomèles de cabaret, les graves bavards de conférences , la grande tribu des Robert-Macaire et la tribu plus grande encore des gobemouches et des sots. Ce rôle est indiqué par les chefs de l'école rcaliste.YA l'on ne tiendrait aucun compte de Flniagination , de cette qualité puissante , méconnue peut-être par ceux qui en sont dénués .mais qui seule peut faire les grands artistes et les grands poètes. C'est pourtant à Flmagination que doivent d'immenses consolations ceux qui veulent se détourner de spectacles affligeants ; i^ar elle, on peut s'élever au-dessus d'une atmosphère troublée et oublier les fâcheux qui font tout en bas sonner leurs sonnettes. Et l'Imagination devrait être étouftee sous les talons lourds des apôtres du progrès matériel ; ses caprices légers, ou ses conceptions élevées seraient l'objet des proscriptions de ceux qui prétendent arrêter son essor -, elle ne compterait plus parmi les facultés humaines ! Quoi d'étonnant ? ces mêmes hommes oublient même de parler de Dieu (1). Tout leur talent , tous leurs efforts ,

(1) A la page 21 de la PlUlosopliie de l'Art , on lit : « ]£n fait de préceptes , ou n'eu a encore trouvé que » deux; le premier qui conseille de naître avec du gé- » nie : c'est l'affaire de vos parents , ce n'est pas la » mienne »

Non, monsieur Tuine , nul n'eût prétendu que votre liouche puisse insuffler du génie à personne , mais estce parler sérieusement que dire à de jeunes élèves : <' C'est l'affaire </<? roç parents , ce n'est pas la mienne. " H y a dans ces mots une froide dérision , un coup de houtoir contre les convenances qui renverse celles-ci

toute leur habileté de chimistes , tendent à faire s'interposer de factices brouillards entre le ciel et l'humanité.

Ah ! ce n'est point un tel langage que nous tiendrions , nous , aux jeunes artistes , si les bancs de l'Ecole normale nous avaient servi de degré pour monter à une chaire : ce que nous leur dirions se bornerait à peu de chose , et peut-être ce peu de chose vaudrait beaucoup mieux que les dissertations plus longues ^e ceux qui , vraisemblablement pour être plus sûrs d'être applaudis , se mettent à la remorque des idées prédominantes chez le plus grand nombre.

Ce que nous dirions aux jeunes artistes , le voici :

Après avoir recherché en tout et partout le Bien et le Beau , faites que les foules aillent vers vous , n'allez jamais aux foules.

et par-dessus on oublie , et volontairement, que le génie n est point un héritage qui se puisse tansmettre , que Dieu seul peut le donner.

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