‹ Promenade aux Champs-ÉlyséesChapitre 6 sur 8 · SUJETS DIVERS · texte numérisé non relu

SUJETS DIVERS

M. Compte-Calix a une façon de peindre qui tient le milieu entre une nature de convention et la recherclie de vérité dont aujourd'hui , en général , les artistes se piquent. Ces peintures , où la grâce est un peu trop maniérée , ont beaucoup d'affinités avec les vignettes qui font le charme d'un album. Un goût sévère trouve toujours quelque cliose à reprendre dans ces vignettes , absolument comme dans la plupart des tableaux de genre anglais. Les deux peintures exposées cette année par M. Compte-Calix représentent , l'une des jeunes filles occupées à suivre de l'œil une rose tombée dans un frais ruisseau et que le courant emporte en Teffeuillant : rose elle a vécu... Dans l'autre tableau , il s'agit d'un nid de vipères. Ici je suis resté perplexe : de jolies demoiselles , tout en suivant

un sentier ombreux , ont aperçu quelques menus serpents ; Tune d'elles , gardant son sangfroid , tandis que ses compagnes ont peur , frappe les serpents avec une baguette. Or , ces serpents sont-ils bien les vipères du tableau ?

La Visite à la jeune mère , par M. J. Goupil , est encore une toile bien mise à profit. J'aime la figure rayonnante de la jeune mère , qui, fière et heureuse , montre à une amie qui vient la Yoir, son nouveau trésor, son bijou le plus précieux. Cette mère n'a pas envoyé son enfant chez une nourrice , pour s'en débarrasser ; j'aime à remarquer combien elle en paraît satisfaite !

M. Charles Pecrus a représenté , lui aussi , une visite ; c'est la Visite des parents le lendemain des noces. Chacun des personnages est bien réussi , y compris la servante qui apporte le consommé réparateur. Il faut voir l'air important de M. le gendre serrant les deux mains de monsieur son beau-père , à qui il fait les honneurs de la chambre ! Ce tableau se distingue surtout par le fini des moindres détails: dentelles et bijoux , tentures et tapis , meubles et costumes , tout est traité avec une délicatesse exquise ; tout est en relief malgré l'exiguité des dimensions. Par exemple , à propos des costumes , ce sont , je crois , ceux du XVl« siècle ; mais le père et la mère de la jeune mariée sont habillés de noir. De quoi donc portent-ils le deuil ? Comme valeur , je rapprocherai volontiers du tableau de M. Pecrus le Départ pour le

baptême , par M. Plassan. Il y a là aussi de charmants détails et beaucoup de finesse. Quant à M. Meissonnier , la réputation de ce peintre est tellement faite et sa manière connue de tous , qu'il est inutile de s'appesantir sur le mérite de ce qu'il expose ;rénumérer sufïït. Il y avait au Salon de cette année deux tableaux de ce peintre : la Suite d'une querelle de jeu et le Portrait de M. Charles Meissonnier. Et , touchante réciprocité , d'un pinceau que Tamour filial a heureusement guidé , M. Charles Meissonnier a rendu à son père son bon procédé ; il l'a montré au public dans son atelier ; ce qui a permis au public de se demander pourquoi M. Meissonnier porte d'aussi grandes bottes dans son particulier? Gomme nous n'aimerions pas à parler à propos de bottes , nous poursuivrons notre chemin que nous commençons à trouver bien long. N'étes- Yous pas de cet avis ?

La Scène de jeu et le Chasseur humant une prise de tabac entre deux coups manques , par M.Brillouin, sont également de ces jolies petites perles qui fixent l'attention , que l'on admire longuement et que l'on quitte sans être bien sûr d'eu avoir vu tous les détails. M. Monfallet,dans r Homme- Orchestre , se rapproche de cette façon de peindre qui est presque la miniature , et y réussit.

Dans un Mariage en Bretagne sous la Terreur^ on peut observer s'il est indispensable de voir et de copier la réalité pour créer quelque chose

— sodé bon et de beau dans les arts , et qui , en même temps , ait le cachet delà vérité. Evidemment , M. Jules Ravel n'a point assisté à la scène qu'il a reproduite , et cependant comme il a su la rendre ! Pourquoi donc l'école dite réalisle voudrait-elle écarter le concours puissant de l'imagination dans les œuvres d'art ? — Tous les personnages groupés par M. Jules Ravel sont d'une exactitude merveilleuse : le paysan , le vieux chevalier de Saint-Louis , le marquis en habit de velours et la belle fiancée toute pâle d'émotion. Le prêtre , debout, parle aux nouveaux époux des périls qui les entourent en leur montrant la joie qu'ils éprouvent comme pouvant être subitement changée en deuil , en angoisses cruelles. A sa noljle figure , à son geste inspiré , on reconnaît qu'il montre aux époux le devoir comme supérieur à toutes les joies humaines , et qu'il leur indique où le devoir accompli trouve sa récompense. El tandis qu'il parle , avec quelle vigilante inquiétude ceux qui sont à la fois des serviteurs et des amis, ont l'oreille collée contre la porie ! — Les Rleus vont peut-être venir , et l'arrivée des Rleus , c'est la dispersion du bonheur momentané de cette famille, cest la fusillade , c'est la prison , c'est féchafaud !

Faut-il ranger /^OHia dans les tableaux de genre , ou le réserver pour l'examen des peintures historiques ? Par le sujet , fœuvre de M. Smits n'est pas autre chose qu'un tableau de genre ; par sa dimension , qui est d'une longueur de

plusieurs mètres , il appartient à la grande peinture. Ce tableau n'offrant d'ailleurs que l'aspect d'une foule de personnages qui tout simplement sont en promenade , on ne peut en dire autre chose , sinon que le dessin en est on ne peut plus remarquable. C'est beaucoup d'avoir à signaler une aussi précieuse qualité devant un travail aussi vaste ; mais ce n'est point assez , et déjà nous l'avons fait observer, il faut qu'une pensée domine dans une peinture et vienne l'Animer -, sans cette condition , l'intérêt s'amoindrit.

Il y a plus de poésie , à coup sûr , dans le Forum au soleil couchant , par M. Anastasi ; dans la Prière , par M. Gérôme ; dans les Fouilles de Pompeia , par M. Français , ou dans la Fin delà journée , par M. Breton (1) , que dans la Roma de M. Smits. Pourquoi? Parce qu'aux beautés de la nature , aux charmes du paysage , se joint l'intérêt d'une action ; deux éléments concourent à rendre la peinture à la fois intéressante et gracieuse dans les tableaux que nous venons d'énumérer.

Si j'ai une prédilection toute particulière pour les écrivains qui , poètes ou romanciers , s'attachent à décrire ce qui caractérise la physionomie d'une contrée , par le même motif j'attache du prix aux tableaux où se trouvent reproduits

(l)Les quatre tableaux ici indiqués sont réellement fort beaux, au Forum au soleil couchant et à la Fin du jour on remarquait de magnifiques effets de lumière.

tels ou tels détails de mœurs qui sont propres à un pays ; on peut y retrouver au besoin plus d'un de ces traits que la centralisation efface tous les jours sous son niveau inexorable. Dans cette catégorie de peinture se placent un Cabaret en Bretagne , par M. Gh. Giraud ; la Ronde bretonne , par M. Darjou ; les Pénitents , par M. Grivolas ; une Filature et le Marché aux melons à Cavaillon , par M. Théodore Jourdan , où l'on voit avec plaisir que tous les melons ne sont point expédiés à M. Alexandre Dumas ; il en reste dans le pays. Et puisque l'Algérie est depuis longtemps et qu'elle restera une terre française, je mets volontiers dans la série dont je parle le Marché arabe , de M. Guillaumet , et la Chasse à la gazelle , par M. Clément. Tous ces tableaux sont bien réussis. Devant les Pénitents de M. Grivolas , je me suis réellement cru transporté dans un village du Midi ; il me semblait ouïr la psalmodie nasillarde de ces braves gens qui quelquefois , après avoir quitté le froc , s'en vont au cabaret se refaire le gosier.

Les Religieux du Cap , par M. Lepoitevin , offrent un exemple des dévouements que lâchante chrétienne inspire. Devant ces homnjes accourus pour porter secours à des naufragés , involontairement on se souvient que ce n'était point dans un ])Ut pareil, lorsqu'un vaisseau se brisait contre un écueil , que les peuplades riveraines accouraient au bord de la mer , même dans notre Europe , avant que le Christianisme

y eût pénétré. Les figures des religieux sont expressives , les flots qui retombent en écume , et dans lesquels un navire s'engouffre , sont parfaitement mouvementés. M. Lcpoitevin a également très-bien réussi les Bains clEtretat. Les Moines à l'étude , par M. Gide , ont tellement Tair d'avoir été pris sur le fait , que je regarde cette peinture comme l'équivalent d'un long article de journal écrit pour répondre à ceux qui dissertent sur l'oisiveté et l'inutilité des ordres religieux. La Leçon de dessin , par M. Armand Leleux , estune cbarmante composition où la lumière , heureusement distribuée , met en vigoureux relief les personnages et les o])jets.

Mais combien j'apprécie le sujet choisi par M. Antoine Gibert ! C'est Ribera exposant un de ses tableaux sur une place publique de Naples. Par l'empressement et l'air attentif du peuple qui vient en foule admirer l'œuvre d'un grand artiste , en y remarquant qu'un simple pêcheur, armé de son trident , s'y trouve à côté d'un cardinal revêtu de la pourpre romaine , je ne confonds point cet empressement avec la curiosité qui amène des visiteurs au Palais de l'Industrie; j'y reconnais un exemple fi-appant de la situation à laquelle j'ai déjà fait allusion, et qui permet à toute une nation de porter intérêt aux œuvres de rintelligence.

Les Deux Avares , de M. Claudius Jacquand , rappellent un type qui disparait ou , du moins, qui se transforme : Pavarice est un travers aussi

fortement enraciné dans le cœur humain que lest , par malheur , régoisme ; ni l'un ni l'autre ne seraient extirpés par les utopies , qui n'en tiennent aucun compte. Mais , de nos jours, Harpagon n'enfouit plus ses trésors , il ne les met même pas à la Caisse d'épargne : il les livre aux spéculateurs dont les prospectus promettent les bénéfices les plus forts. Et comment en seraitil autrement , lorsque des chiffres artistement groupés dans les plus petits journaux , scintillent comme des paillettes fantastiques extraites de je ne sais quelle eau trouble ! (1). Et notez qu'Harpagon consent à se payer quelquefois un numéro de journal : il est des journaux qui coûtent si peu, mais si peu !

Si j'accepte le réalisme de la bonne femme endormie au coin de l'dlre , par M. Guérard , je goûte très -peu , quel que soit le mérite de l'exécution , les deux vieilles dévotes embéguinées qu'un autre artiste a représentées en un recoin d'église , munies de leur chauffe-doux ; à quoi bon cette exhibition ?

Je demanderai également à M. Isambert pour-

(I) L'or reluit de toutes les farons possibles aujourd'hui '. vraie ou fausse, on met partout de la dorure : ainsi M. Dentu vient de pultlier un joli recueil de nouvelles ; ce recueil a pour titre : les Plumes (i07\ Parmi les noms des auteurs il y a MM. Nadar , Léo Lespès, About etc. Apparemment ces Messieurs écrivent avec une plume en or. Et dire que Racine , Bossuet et Corneille écrivaient avec une plume d'oie !

quoi il a placé sa Rêverie , très-poétique d'ailleurs , au milieu d'un arc-en-ciel tricolore ? Le fond du tableau est vert , rose et bleu. Se trouver dans une atmosphère aussi bizarre peut, en eiïet , prêter aux rêveries , car elle diffère de celle du monde où nous sommes. 11 eût été piquant de rapprocher ce tableau de celui où M. Feyen-Perrin a noyé VElégie dans une brume sombre. Ce brouillard est préférable au vaste fond noir dans lequel un peintre a enfoui un personnage dont on n'aperçoit que quelques menus fragments : c'est sans doute une perte que Ton fait en n'en voyant pas davantage. Le jeune Prisonnier gaulois , de M. Sollier , est peut-ètie très-beau.

M. Droz a intitulé un tableau : « Monsieur le Curé, vous avez raison. » Ce titre est bizarre; il n'a pas grands rapports avec l'action accomplie par ce curé : celui-ci , qui a la tournure de l'un de ces chanoines vermeils et brillants de santé dont Boileau esquissa le type aujourd'hui à peu près perdu , fait à monsieur son vicaire , long , maigre et lluet , la lecture d'un article de journal. Comme cette lecture parait exciter chez le bon curé une vive satisfaction , je me suis demandé si , par hasard , c'était quelque fragment de la prose de M. Sauvestre qui faisait s'épanouir cette douce hilarité ? — Hélas ! — je crois plutôt à la sincérité de la Joie du buveur qu'a peint M. Grosclaude. Je retrouvai là une vieille connaissance , un certain Michel dont un

charmant poète , M. Achille Millien , a donné le portrait :

Et le clairet pétille , et sa mine s'allume !

Et s'il part , croyez bien que , suivant sa coutume ,

Son gousset dégarni ne contient plus un sou.

Un beau jour que j'étais en veine de morale ,

Je le prêchai longtemps , d'une voix magistrale ;

Mais sans mon hôte , hélas , comme j'avais compté !

Lui , se tournant d'un air de gravité comique ,

Sans mot dire , leva son grand chapeau rustique ,

Prit son verre à la main , et... but à ma santé.

En certains endroits du Salon , on pouvait à peu près se croire encore à l'exposition récente des chiens. Depuis le bichon de ces dames jusqu'au dogue , la race canine y était représentée, soit dans des portraits spéciaux , soit dans des paysages où ils étaient introduits en foule.

Animaux; Natures mortes ; Intérieurs.

M. Maxime Claude aurait peut-être fait prime à l'exposition du Cours-la-Rcine , avec sa Sortie du Chenil de Chantilly , bien que de pareilles œuvres aient leur placement assuré dans le cabinet des Nemrods de l'époque, et notre époque

possède de grands chasseurs de renards , de superbes amateurs qui ne vont en chasse que bien Ternis et bien cirés. Mais nous ne saurions nous arrêter à ce qui pourrait les charmer , pas plus qu'à certaines études do volailles grasses , ni même qu'au Marché aux Chevaux , de M. Gengembre : celui-ci a bien à faire avant d'arriver à l'aubaine qu'eut récemment un autre artiste qui peint réellement les animaux avec bonheur. En fait de tableaux de genre , il ne me reste plus àmentionner que quelques-uns de ceux où les bêtes jouent le rôle principal ; ce ne sont point les moins dignes d'intérêt. Parmi ceux-ci , je dois citer l'' Approche de l'orage , par M. Héreau , qui était , selon nous , une des plus belles toiles exposées cette année ; un Mouton mort , par M. Vibert ; les Voleurs de bœufs et les Voleurs de Chevaux , par M. Otto von Thoren.

Si je m'arrête à Bertranl et Raton , par M. Charles Verlat , c'est que cette petite toile m'a fait faire quelques réflexions : Bertrand y joue le rôle de Robert Macaire ; mais , franchement , il tire avec beaucoup trop de violence le pauvre Raton par son appendice caudal. Le Robert Macaire bipède est mielleux , honnête et prudent , c'est un cousin du bon monsieur Tartuffe ; il se garde bien de ])rutaliser ceux par qui il fait retirer les marrons du feu : ce serait peu adroit ; il ne faut pas exposer les victimes à crier trop fort ! Ceci prouve , du reste , combien l'intelligence est habile dans ses raffinements , com-

bien elle est utile à l'homme ! Cette observation , d'ailleurs , ne m'a point empêché d'être ému par la grimace piteuse du pauvre Bertrand accusant une vive souffrance , de rire de son dépit , et pour me consoler de l'aspect de la mauvaise action de Bertrand , je m'en fus vite contempler une Sarcelle compatissante sauvant un Lapin : il faut voir comme elle fait jaillir l'eau sous ses efforts, en tirant derrière elle la fragile embarcation où se trouve le proscrit arraché aux dents des féroces limiers qui le poursuivaient. Ce joli tableau de M. Emile Villa a été fait , on le voit, d'après une fable de Florian ; mais s'il n'avait pas voulu peindre des animaux , il aurait pu trouver des motifs équivalents chez les humains ; en 1793 , en France , et de nos jours , en Pologne , il y a eu certainement des sarcelles pieuses , dévouées , charitables , qui ont accompli bien d'autres miracles d'héroïsme !

— Je poursuis mes citations : les Elèves de la grand' mère , par M. Plaihner ; un Dé jeûner acceplé sans cérémonie , par M. Schmidt ; la Sortie du troupeau , par M. Vie; une Charretée de saltimbanques , par M. Théodore Laffitte : un Terrier de renards , par M. Lambert ; le Repos en forêt , par M. Picou ; une Halle d'ânes dans les Flandres , par M. Haas ; Dans la plaine , par M. Brendel ; VEtahle , par M. Servin ; le Massacre des innocents (les innocents sont des hannetons) ; le Réveil , par M. Schenck , et , finalement , la Chasse aux hérons , par M. Fro-

mentin , qui a exposé aussi les Voleurs de nuit : ce tableau est bien fait ; mais on ne comprend pas pourquoi la nuit au milieu de laquelle opèrent les voleurs, est aussi profondément noire, tandis que Tartiste a étoile le firmament dans son tableau avec des centaines d'astres très-peu voilés.

Je no puis que signaler les tableaux qui généralement sont désignés sous le titre de natures mortes. Le mérite de ces peintures consiste dans le fini des détails , dans l'exactitude des reproductions , et ces sortes de mérite ne se peuvent apprécier dans un tableau que lorsqu'on voit ceux-ci ; aucune description faite au moyen de la plume n'en pourrait donner l'idée exacte. En première ligne , parmi les écbantillons de ce genre qui étaient au Salon , il faut citer les deux tiDleaux exposés par M. Desgoffe , surtout celui où se trouve une statuette de marbre (n^ G'i7). Il y a dans cett'j toile de quoi admirer le talent et la patience de l'artiste qui est arrivé à de tels résultats d'étonnante exactitude. Je remarquai encore de charmantes fleurs, par M. Tony Faivre ; un Coin de palais , par M. Monginot ; un CJievreuil et une Perdrix , par M. Edouard Gérard, et un fort joli tableau de fleurs , par M. Edouard Muller , Avant la moisson , qui , par sa composition , pourrait être classé dans une autre catégorie.

Quelques tableaux peuvent nous servir comme (le transition pour passer de la peinture de

genre aux paysages : ce sont ceux qui représentent des intérieurs et oùTartiste ne place des personnages qu'à titre d'accessoires. Entre toutes les vues d'intérieur , à l'Exposition , et où l'on observait une parfaite entente de la perspective, et où les détails d'architecture étaient excellents, j'ai distingué : la Galerie cV Apollon et la Galerie d'Henri II à Fontainebleau , par M. Victor Navlet , et Vlnlérieur de l'église de Beleni, par M. Van Moër. Certes , je n'ai nulle envie , après ces deux tableaux , de m'arréter à l'Intérieur de cour , par M. Vauquelin. Ceci aurait-il dû franchir les portes du Salon ? Sur le sol creusé en gondole , une plaque bleuâtre est censée être une flaque d'eau ; mais on dirait plutôt un cloaque en miniature ; les toits sont presque de la même couleur que le petit compartiment réservé pour les grenouilles. En face de cette peinture plus ou moins réaliste , on se prend à désirer un peu plus de sévérité dans l'admission des œuvres offertes pour l'exposition. Il ne doit y avoir place là que pour des œuvres d'art.

Paysages et Marines.

Dans la Tribune artistique du Midi , M. Marius Ghaumelin a fait , dans un excellent article, des observations très-justes à propos d'un pein-

tre provençal : « A Texemple des grands maîtres, » disait-il, Aiguier s'est attaché à mettre dans ses » marines et dans ses paysages cette impression » vague , indéfmissable que produisent sur les )> âmes bien douées les harmonies mystérieuses » de la nature. Au lieu de copier Ijrutalemeht » ce que voyaient ses yeux. , il choisissait ses )) lignes , il recherchait les effets de lumière les » plus doux , les plus poétiques ; il composait, )» en un mot , ses tableaux sans altérer toutefois » la vérité du site , sans tomber non plus dans » les exagérations du style académique. » Je cite d'autant plus volontiers cette manière de comprendre les peintures de paysages , que c'est al)solument la mienne : j'éprouve comme une sensation triste et pénible devant certaines reproductions qui , sous prétexte d'exactitude , caricaturisent les œuvres de Dieu. Devant la magnificence de la nature , il est des hommes qui ferment les yeux pour ne les ouvrir qu'en face de choses immondes ou rebutantes : on dirait qu'ils éprouvent mie vive satisfaction à déprécier le monde où nous vivons , à le faire prendre en dégoût.

Un exemple : Est-ce un paysage ou n'est-ce pas plutôt une charge grotesque où a abouti un artiste aussi heureusement inspiré que l'a été M. Manet ? Le soleil est figuré par une orange énorme , rouge , rugueuse , massive , nageant en plein ciel et hien plus lourdement que ne le îemit le Géant de ^nd'àY on l'Espérance biscor-

nue de M. Delamarre ; les arbres sont massifs comme lu pomme céleste ; chacune de leurs feuilles semble être calquée Tune sur l'autre et comme taillée à remporte-pièce. Une vieille femme tricote abritée sous un parapluie rouge et d'une ampleur de parachute ; auprès de cette vieille , un dogue mal bâti , monstrueusement laid, dont n'aurait voulu pour voisin aucun des hôtes de l'Exposition des chiens , prend ses ébats au milieu d'une herbe si raide qu'aucun vent ne la ferait s'incliner. Qui donc pourrait avoir envie de jouir dans ses appartements d'un ensemble aussi gracieux ? Est-ce un paysage encore que cette toile oii un ciel couleur de plomb iiartage exactement en deux la surface d'un tableau ? M. Letrônea-t-il prétendu en ceci faire une peinture de circonstance ? A-t-il voulu démontrer ce que les grèves ont d'aride et de désolé? Pourquoi , de son côté , M. Frémy s'est-il accommodé aux goûts de l'école nouvelle , en alignant une foule de plumets gris , qui se détachant sur un ciel noir, représentent les Jets cVeau du bassin de Neptune ? Mais je comprends moins encore que M. Isidore Meyer , si je m'en rapporte au livret , ait fait voyager d'Angers à Paris (1) , pour y être exposé , son Assoupissement de la Nature. D'abord comment cette Dame Nature maussade et

(l)Le livret dit : M Isidore Meyers , né ù Anvers (Belgique). — A Anvers. Pour les artistes étrangers, le jury devait être moins miséricordieux.

morne peut-elle bien sommeiller , tandis que, pour troul)ler son repos , une nuée de corbeaux grotesques , tapageurs et criards , s'agitent, sous un ciel gris , sur des arbres gris plantt's dans un terrain gris ? Et dans l'ensemble du tableau , imaginez-vous un encbevétrement de lignes telles que pourrait en tracer le crayon d'uu dessinateur pressé de fournir un croquis pour le Charivari ou pour la Vie parisienne ! Franchement, si de Tétranger ilnedoit nous arriverquedes peintures de ce genre pour nos Expositions , qu'on garde chez soi de pareilles choses , nous n'y tenons pas : c'est laid et cela encombre le Salon. A de tels libres-échanges , nous n'avons qu'à perdre.

On aperçoit souvent, parmi de beaux massifs de fleurs, des surfaces plus ou moins vastes garnies de légumes herbacés, et s'il arrive que répinard, l'oseille ou la chicorée offusquent les yeux dans un jardin, à plus forte raison sont-ils disgracieux au milieu d'une lloraison artistique. En face dune verdure intempestive qui des tons les plus blafards s'en va jusqu'à la crudité la plus énergique , la critique doit se borner à un conseil donné à ceux qui abusent de cette nuance. Ce conseil consiste à les engager à rechercher avec soin des effets de lumière susceptibles d'éteindre les teintes trop vives, de donner de l'éclat à ce qui est trop pâle et de faire disparaître l'inconvénient de l'uniformité. Sur cette observation, continuons notre examen.

— M. Corot est bien Van de nos plus gracieux

— u — paysagistes. Son coloris est parfois trop vaporeux, ses contours sont un peu trop indécis ; mais ses compositions plaisent d'autant plus qu'il a soin de les animer presque toujours par des idylles charmantes, et c'est ainsi qu'autrefois procédaient les maîtres de l'art. Hins le Matin ^ exposé cette année par M. Corot, une nymphe donne la volée à un essaim d'amours. Le Souvenir du lac de Xènii est privé de tels accessoires; mais un grand effet poétique y ressort de l'harmonie des fonds et de l'ensemble des nuances.

MM. Daubigny, Lecointe et Paul Huet peuvent, ainsi que M. Corot, être considérés en ce moment comme les meilleurs peintres de paysages que nous possédions; mais si je ne trouve que des e'ioges à donner au Gave, de M. Paul Huet , je suis forcé d'user de réserves à l'égard des deux tableaux de M. Daubigny. La Vue du parc de Saint-Cloud éVàlQ ces tons verts dont nous parlions tout à l'heure , et d'autres nuances trèsvives qui donnent à ce tableau Papparence d'une belle lithographie enluminée. L'Effet de lune, se fait remarquer par de gros nuages blancs qui se détachent, presque sans demi-teintes , sur un ciel d'un noir absolu: Pœil se trouve heurté par ces grands blocs floconneux, épais, allongés ou arrondis, qui, disséminés sur la plus large part de cette toile, la rendent lugubre; on dirait presque un drap mortuaire semé de blanches larmes. Il n'y a pas môme dans cet effet recherche de la vérité absolue, car il est difficile de concevoir

un ciel d'un noir aussi intense ; les clartés de la lune qui éclairent vivement les nuages doivent rendre Tatmosphère diaphane et relativement lumineuse.

Le Banc de pierre, par M. Hébert, est un petit chef-d'œuvre. En un coin de bosquet, sous de grands arbres, au travers desquels la pluie a filtré, se trouve un banc recouvert par une mousse fraîche , verte et douce aux regards : le sol est jonché de feuilles tombées , et l'on reconnaît l'automne à ces feuilles colorées de teintes qui varient du pourpre foncé jusqu'au jaune pâle dont la pluie avive l'éclat. Une mélancolie pleine de poésie vous saisit, rien qu'à regarder ce simple banc au-dessus duquel se balance, au souffle d'un vent léger, le feuillage qui reste encore aux branches des arbres. C'est qu'on entrevoit les tristesses de l'hiver sous ce dernier sourire d'une vie qui s'éteint et dont les splendeurs semblent n'être plus rayonnantes que pour augmenter les regrets. On dirait que ce banc solitaire vient d'être quitté par quelque malade qui était venu y aspirer les dernières chaudes effluves de la belle saison, et Ton se prend à réciter les vers touchants de Millevoye :

De la dépouille de nos bois L'automne avait jonché la terre.

Le bocage était sans mystère, Le rossignol était sans voix, etc.

La SolUude, par M. Cabat, et VEtang, par M. Flahaut, sont encore de ces paysages devant

lesquels on se prend à rêver et dont on garde longtemps le souvenir^ Dans la composition de M. Flahaut, le soleil a disparu derrière Thorizon; mais ses rayons étincellent encore , et cette lumière brillante , subissant une dégradation harmonieuse , vient doucement mourir sur les premiers plans envahis par les ombres du crépuscule. La biume, qui déjà s'est élevée, estompe les contours et s'interpose vaguement entre la vive lumière du couchant et les eaux transparentes qui en reçoivent les rellets. Sur les bords d'une rivière qui coule lentement au milieu de grandes herbes, on aperçoit un mélancolique héron, perché sur une patte, et qui anime seul cette mystérieuse étendue où règne un calme absolu.

La Solitude^ de M. Cabat, est ombragée par de grands arbres qui surplombent au-dessus d'un lac paisible. C'est encore le soir; attirés par le silence, quelques cerfs s'avancent avec timidité, et descendent d'une rive gazonnée pour aller s'abreuver: l'immobilité de tout ce qui les environne, l'ombre qui s'étend, leur sont de sCirs garants qu'aucune meute ardente, aucun chasseur ne viendra les troubler. La solitude est bonne pour les êtres faibles ; ils y trouvent des refuges, de la paix, de la tranquillité, et tout au moins quelque répit dans la souffrance.

Pourquoine reparlerions-nous pas de la Fin de la journce, par M. E. Breton? X'était-ce pas l'un des plus beaux paysages animés qu'il y eût au

Salon ? C'est là que paraissent suaves et doux les rayons d'un soleil couchant , et que ces rayons illuminent de gracieuses figures de femmes, car M. Breton n'avait point jugé à propos d'enlaidir ses moissonneuses pour \e\iv donner duréalismel Ce tableau est presque un chef-d'œuvre, et combien je le préfère aux mièvreries copiées d'après nature, dans les alentours des boulevards, par M. Schlesinger ! Quelle douce sérénité sur ces figures de paysannes réunies en groupes charmants, se Uvrant au repos, les unes en allaitant leurs enfants, les autres en causant ensemble, après qu'ont été terminés ces champêtres labeurs, qui n'ont rien de repoussant. Ce ne seraient point de telles femmes qui priseraient certaine petite brochure fraîchement sortie de la librairie du Petit Journal (1). Non ; car plutôt elles tailleraient des gaules dans les arbres voisins , afin de fustiger celui qui ose dire dans un livre qu'il n'a point osé signer: « La femme est pour nous une créature de luxe... — Peut-on sortir avec une robe fanée que tout le monde a vue vingt fois ? — Dieu n'a pas dit à la femme : Tu travailleras^ etc., etc. » — Les moissonneuses qu'a vues M. Breton et qu'il a si bien reproduites savent qu'une mère de famille doit contribuer pour sa part au bien-être de la maison, que le travail est un devoir qui, dans d'autres limites,

(I) Le Droit des Femmes au luxe et à la toilette. Paris, librairie du Petit Journal, feuille chérie , on le sait, par les bourgeois économes.

incombe tout aussi bien à la compagne de Fhomme qu'à l'homme lui-même ; elles voient les femelles des oiseaux travailler pour la construction d'un nid tout aussi bien que les mâles , et cela leur sert de leçon. Or ce qui est vrai aux champs est encore plus vrai dans les villes ; les soins du pot-au-feu ne sauraient absorber les heures d'une journée, et la femme qui ne s'adonne à aucune espèce de travail , si elle n'est pas riche ; à aucune occupation sérieuse , si elle est dans l'opulence, est bien plutôt tentée soit d'aller se promener sur les trottoirs , soit de faire concurrence dans sa calèche aux biches qui se promènent au Bois : l'oisiveté, c'est banal à dire, est la mère des vices (1..

Mais où plaiderait-on en faveur du luxe et du far nicnte? qui avocasserait en faveur du luxe des drôlesses, si ce n'était en un des coins des boulevards de Paris ?

— M. Imer est, lui aussi, l'un de nos meilleurs paysagistes, et ce qui le distingue, c'est que chez lui l'effet se produit, que la poésie se dégage des compositions sans aucune combinaison, mais simplement , parce qu'il sait choisir les sites qu'il veut reporter sur la toile. Dans les Ruines

(1) Les idées que nous émettous à propos du tableau de M. Brelon se trouvent développées par M Eugène Pelletan dans son livre intitulé la Mère (2* édition, Pagnerre, éditeur, 1865). Ce livre a de fort belles et d'excellentes pages , nous aimons à le dire , bien que nous aurions quelques réserves à faire si nous en rendions compte.

de Crozant, des roches al)ruptes étagent leurs silhouettes grandioses autour d'un vallon désolé, et à travers ces masses de pierres éparpillées par quelque cataclysme, se glisse le courant d'une eau assombrie par le reflet de tout ce qui l'environne. Un sentiment de tristesse s'exhale de l'ensemble de cette peinture. Cette tristesse n'est point amoindrie par l'aspect des ruines qui se dressent sur des sommets sauvages , et autour desquelles voltigent en rond les oiseaux qui y ont caché leur nid. Les ruines des œuvres de Fhomme se trouvent à côté de ce qui semble être les ruines de la nature : ne sont-ce pas des ruines aussi ces roches qui des plus hautes cîmes ont roulé sur le sol pour y être rongées, creusées, anéanties par les eaux des torrents -, et ces deux genres de ruines, rapprochées les unes des autres, ne donnent-elles pas lieu à de graves méditations? N'est-ce pas en les considérant qu'on peut être convaincu qu'il n'y a d'éternel que Dieu? — L Etang des Fourdines forme un heureux pendant aux Ruines de Crozant.. Ici la nature est luxuriante et belle; de gras pâturages s'étendent à perte de vue, de tous les côtés de larges perspectives s'ouvrent peuplées de verdure. Je ferai seulement à M. Imerune petite chicane à propos de ce joU tableau; le ciel n'y occupe-t-il point une trop grande surface? Je ne sais si je me trompe, mais il me semlde qu'il doit y avoir toujours équili])re et proportion dans la mesure donnée dans un paysage au ciel et au

terrain. Si l'un des deux prend trop de place comme effet, c'est au détriment de Fautre. C'est ainsi que M. Daubigny a tout sacrifié à l'effet de ses nuages dans son Clair de lune ; deux ou trois cabanes Lasses, écrasées, vues en silhouette noire, sur un sol plus noirâtre encore, c'est tout ce qu'on voit sous un ciel houleux et morne, plein d'une sombre poésie.

— Le Bassindu Z)oi^65,par M. Charles Bavoux , était, lui aussi, une des plus remarquables peintures du Salon. 11 y a dans cette composition une nappe d'eau dont la transparence et la limpidité étaient admirables. — M. Legrip a peint une Vue prise aux bords de la Seine, où la lumière a des jeux charmants, mais où quelques tons violacés ne s'harmonisent pas plus avec le ton du reste que ne s'accordent avec ce qui les entoure les teintes ardentes et d'un vert cru qui déparent un tableau de M. Hanoteau, un Coin de parc dans le Nivernais. Et c'est grand dommage, car cette peinture est parfaitement dessinée , très-heureusement composée. Ajoutons que M. Legrip a animé son paysage par quelques canards qui, tout en clopinant, gagnent le Lord de la rivière, un par un, se suivant à la file, ce qui devait nous rappeler les Siamois de M. Gérome !

Le Midi, cette année , était richement représenté à l'Exposition des Leaux arts. Pouvais-je m'en étonner, moi qui regrette ce beau pays , et qui attache tant de prix aux beautés vives et

charmantes que fait ressortir un soleil radieux? M. Jeanron a peint les environs de Notre-Dame de-la-Garde La composition du tableau est bonne , les lointains bien observés, mais une teinte générale d'un rose terne s'étend comme un voile sur tout ce paysage où la lumière a des reflets par trop indécis : ce n'est point là notre Midi. Le tableau a été dessiné à Marseille; il a été peint à Paris, où parfois le soleil fait semblant de se montrer. J'en dis autant d'une peinture de M. de Groiseillez, le Pont du Gard: le paysage est exact, mais comment et pourquoi autant de teintes grises ? Le gris est en faveur , vous le voyez; plus d'une fois nous avons remarqué à quel point cette couleur dominait dans les peintures exposées. Nous vivons , j'en conviens, eu un temps où bien des choses prennent des tons effacés, même les caractères et les vertus viriles; mais, de grâce, messieurs les artistes, veuillez observer que les œuvres de Dieu restent toujours splendides : le soleil garde ses rayons , la nuit conserve ses étoiles I

M. Paul Flandrin est tombé dans un excès contraire dans son Souvcni)' du Midl^ car il nous y fait voir des montagnes d\m bleu tellement violent, qu'il est impossible. Lorsqu'on voit une montagne lointaine à travers une atmosphère lumineuse, la lumière n'estompe-t-elle pas aussi bien les contours, ne les rend-elle presque pas aussi confus que le ferait un brouillard lé^^er et transparent?

M. Guicliard a peint un Ouragan dans le port de laJolietle. — Un ouragan dans un port ! 0 Mistral ! ce sont-là de tes coups ! — Ce tableau m'a paru bien exécuté. Les vagues de la Méditerranée, si calmes dans leurs habitudes, insurgées sous le souffle du Mistral, se précipitent furieuses contre d'insuffisantes jetées, et la mer semble rentrer victorieusement dans ce qui fit partie de son domaine ; les bateaux, qui s'entrechoquent et s'inclinent, témoignent combien il faut à l'homme d'efforts, de soins et de travaux pour imposer sa volonté aux éléments, pour pouvoir dire, en maître, à la mer: « Tu n'iras pas plus loin ! »

Je n'en finirais pas si j'essayais d'esquisser avec ma plume tous les sites méridionaux que j'ai vus reproduits cette année au Salon. Il faut, et je le regrette , tant j'aime à parler de mon pays et de ceux qui le font valoir , que je me borne à une sèche nomenclature. M. Girardon a donné un Souvenir de la Ciotat et une Vue de Villeneuvc-lez-Avignon , où l'exactitude était merveilleuse, et de plus, ce n'est pas lui que l'on peut accuser d'avoir oublié cette belle couche d'or dont le soleil revêt nos anciens monuments. — Quelques tons faux gâtent un peu la Plage de Nice Q\\^ Mer calme^ de M. Jules Mazure ; le Tamaris , par M. Aiguier, de Toulon, est charmant ; M. Amen, de Nimes, a peint une Carrière du chemin d'Alais^ sujet assez ingrat dont il a tiré parti ; M. Appian , un Sentier aux bords de

risère ; mais j'aime bien mieux son Bochcr clans les communaux de Rix, où la transparence des eaux qui contournent les rochers est fort remarquable. De M. Emile Avon, d'Avignon , il y avait les Bords du Rhône en hiver ; de M. Moniei* de la Siseranne , une Vue prise aux bords de risère; de M. Bellel, un Souvenir duDauphiné; de M. Colla, les Bords de l'Arc près d'Aix; de M. Dagnan, la Maison de Pétrarque à Vaiicluse; de M. Mallet , le Rhône à Theil d'Ardèche ; de MM. Lucy, Auzende, Poirier, Suchot, Tanneur et Ponson, divers paysages empruntés aux environs de Marseille, aux plages de notre mer aux flots bleus. Vous le voyez , il est bien vrai que le Midi avait fourni plus d'un motif aux peintres ; mais les ressources qu'il offre seraient bien mieux appréciées si les artistes consentaient à quitter les sentiers trop battus, s'ils cherchaient moins à peindre ce qui mille fois déjà a fourni des sujets de tableaux. Quand donc, par exemple, un artiste se harsardera-t-il à aller jusqu'à cette ville des Baux, qui, perchée sur les Alpines, lui offrirait de si grandioses perspectives , des motifs si puissants et si vigoureux ? Mais qui connaît, seulement de nom, parmi les artistes , ce grand chaos de pierres taillées, cette vaste Pompéia du moyen-âge, qui se dresse en plein azur ? Qui a été chercher là les effets si imposants et si curieux d'un bouleversement immense (1)? — Il

(1) Voir la belle Notice historique, publiée par M. Jules Cauouge, de Nîmes.— Avignon, Aubanel, éditeur.

y a là une ville entière, toute une ville en ruines. Quomodo cecidit civitas ?

Aux révolutions politiques de répondre.

Nous ne pouvons plus guère procéder que par nomenclatures relativement aux paysages, et par nomenclatures incomplètes , car on comprend facilement la part que peuvent avoir les paysages dans un ensemble de plus de 3,000 peintures ou dessins. — Donc , après avoir cité un Dessous de Bois , par M. Saunier; les Bords de l'Oise, par M. J. André ; Sous le feuillage, par M. Jules Salles; T'e?iwc, par M. Ziem : Fouilles de Pompeia, par M. Français ; le Souvenir de Sologne, par iM. René Yerdicr , et deux délicieux paysages animés , Journée d'automne dans le Vendomois et la Chasse aux marais dans le Bernj, par M. Charles Busson, sur lesquelles je voudrais pouvoir m'arrêter davantage ; la Vue de Montmoro en Suisse , par M. Kuwaseg ; Une lande en Bretagne, par M. Auffray ; le Torrent, par M. Herst ; les Bords de VEllée, par M. Lansyer; la Chasse, par M. Aligny ; la Matinée au pâturage, ^^^lV M. Charles Humbert; Le Crépuscule^ par M. Castan ; Apriis la moisson, par M. Besnus ; une Cour de ferme à Feu/es et la Crcssonyiière de Ventes en Normandie, par M. César de Cock ; une Route , par M. Gosselin; deux tableaux de M.Albert de Meuron, nous aurons, je crois, la fleur du panier, et il ne me restera plus à parler que des tal)leaux qui représentent des sites appartenant à des pays lointains. L'Orient ne

fournit beaucoup. Les bateaux à vapeur et les chemins de fer ont vulgarisé ces sortes de reproductions en les rendant plus faciles , et nul ne saurait s'en plaindre lorsqu'on est en présence de peintures aussi poétiquement belles que celles de M. Berchère : SakJiich^ sur les bords du Nil, et le Temple deRhamsès; Vile de Philo'ô , par M. Moucbot. J'ai admiré encore, dans la même catégorie : Sur les toits à Téhéran, par M. Laurens; le Débarcadère d'Eyoub , par M. Fabius Brest; la Prière^ par M.Gérome; le Couvent de Saint- Antoine au mont Liban, par M. Dauzatz ; Smyrne, par M. LoUier-^ un Soir dans le Sahara, parM. Guillaumet, et deux tableaux de M. Tournemine. — Une journée de pluie en Laponie , par M. Georges Saal , et un Navire baleinier , par M. Marins Julien, nous amènent à parler des marines. Dans ce genre-ci , nous n'avons guère à citer qu'une Tempête, par M. Escbke, et le Naufrage de l'Emily , par M. Isabey : on a beaucoup louange ce tableau ; Taspect général en est trésémouvant, j'en conviens ; mais le bloc des vagues soulevées n'a-t-il point trop Fapparence d'un volcan engoulï'raut dans le cratère bouillonnant qui s'ouvre sur sa cîme une foule d'infortunés voyageurs? L'eau qui ruisselle en pente figurait la lave : c'est dire que l'amoncellement des flots m'a paru un peu massif , sans m'empêcber de trouver cette peinture très-belle, belle surtout à côté des Marines d'outre-mer exposées cette année par M. Gudin. Mais c'est tout simplement une impression personnelle que je livre

ici ; je me garderais de me poser en juge, pas plus pour ce tal^leau que pour tous les autres.

Peinture Religieuse , Peinture d'Histoire.

Me voici enfin arrivé à ce qu'on appelle la grande peinture; mais où précisément je voudrais n'avoir à donner que les témoignages d'une complète admiration, je suis tenu à des réserves impérieuses.

Ainsi, avant de pénétrer dans les salles où sont accrochés les tableaux de tout genre , j'ai été arrêté, comme tout le monde , par une composition immense , dont la bordure ornementée portait inscrits ces trois mots qui Texpliquaient : « Ave , Picai-dla nutri^ ! » C'est donc un hommage rendu par M. Puvis de Chavannes à la Picardie , et l'on voudrait , de grand cœur, n'avoir qu'à donner des éloges à une généreuse pensée secondée par un talent incontestable. Mais si, dans son ensemble , la conception de cette vaste peinture est réellement bonne , pourquoi tant de tons blafards et de teintes efTacées ? Pourquoi des moutons verdàtres , de l'eau blanchâtre, massive , sans aucune transparence ; pourquoi ces scieurs de long, couleur chocolat, dont les silhouettes se découpent sur les fonds ? pourquoi cette apparence de tapisserie déteinte ? — C'est la Picardie industrielle et agricole qu'exalte

M. de Chavannos , et je le félicite volontiers d'avoir fait une lar;^e part aux travaux des champs ; on ne saurait assez s'appliquer à remettre ceux-ci en honneur. La richesse et la fécondité du pays sont exprimés par des hommes qui, vigoureusement, font tourner la meule d'un pressoir ; par la charrue qui sillonne le sol, par des troupeaux; par des femmes robustes qui font sécher des filets ou qui tordent de forts écheveaux de lin ; par un enfant qui plie sous le poids d'une corbeille pleine de fruits mûrs. Tout cela est largement dessiné et d'une main ferme; il y a du mouvement et de la vie dans tous ces groupes : j'applaudis à cette apothéose de la vie rustique. Et relativement aux défauts de coloris, aux formes un peu excessives de quelques femmes , je me suis demandé si , comme pour le Vercingétorix de M. Millet, ce qui me choquait no disparaîtrait point ou du moins ne serait pas amoindri , lorsque cette peinture murale se trouverait placée à une hauteur convenable? Puis , vis-à-vis de l'œuvre de M. de Chavannes, se trouvait une Galathée ^ par M. Balze : celleci est en carreaux de faïence, elle est bien réussie sans doute; mais les tons vifs , éclatants, un peu trop vifs , un peu trop éclatants peut-être de cette peinture, pouvaient porter tort à ce qui était en face.

— Dans les tableaux comme dans la statuaire, la peinture religieuse était médiocrement représentée, et comme ce n'est point la première année que l'on constate un pareil résultat, devant

une si fâcheuse décadence, il est impossible de ne point se souvenir d'abord que c'est la pensée religieuse qui produisit autrefois le plus de chefsd'œuvre , et puis qu'évidemment c'est à l'influence des matérialistes et des amateurs de la vie facile que nous devons l'absence d'émotions qui rend si froides aujourd'hui les peintures de ce genre. Raphaël , Michel-Ange n'étaient peutêtre pas des saints; mais ils croyaient et savaient que leurs œuvres paraîtraient devant des hommes qui croyaient. Tout le secret des beautés touchantes de leurs travaux, de leurs suaves ou grandioses conceptions est dans cette foi. Ecrire ou peindre sans convictions aucunes dans le cœur , prétendre ensuite se trouver au même rang que ceux qui eurent de saintes croyances, on nous démontre tous les jours que c'est là une prétention que l'on peut avoir , mais qui s'évanouit devant la comparaison.

Toutefois, je m'empresse bien vite de dire qu'un tableau, la Communion des Apôtres, par M. Delaunay, était très-au-dessus du niveau de ses congénères. Il y a dans ce tableau sincérité d'expressions, une simplicité dans la composition n'excluant point la dignité , un dessin correct et du grand style; le coloris, un peu trop sombre, laisse seul à désirer. Le Christ, un Christ vraiment beau dime beauté divine , est debout au miUeu des Apôtres dont la figure rayonne de foi et de sainte affection ; le mouvement d'ardente ferveur de saint Pierre, la douce physionomie de saint Jean, rappellent les œuvres des plus grands maîtres ; en

un autre temps , c'est à ce tableau qu'eut été attribuée la médaille qui est allée à un simple portrait.

Auprès de ce tableau , je placerai volontiers comme bonne peinture religieuse , V Annonciation et les panneaux décoratifs de M. Doze : on y remarque des attitudes qui rappellent la manière de Flandrin, du naturel, de la couleur, du dessin et du sentiment. Quant aux qualités du Saint Sebastien de M. Ribot , elles ne consistent malheureusement point dans l'expression des figures; on y constate seulement un coloris puissant, une touche large, des rehefs et des ombres énergiques qui portent en eux de bonnes réminiscences de l'école espagnole. Mais pourquoi donner au saint martyr une figure dont la vulgarité est désolante? On dirait un marmiton qui s'est blessé en maniant un couteau de cuisine. Sa bouche est entrouverte ; est-ce le hoquet de l'agonie qui ouvre ainsi ces lèvres violacées, ou bien ce hoquet provient-il d'autres causes ? on ne saurait le dire, et c'est une espèce de dégoût, de sentiment répulsif que l'on éprouve au lieu de la pitié sympathique et de la vénération qui devraient saisir le spectateur. Ces pénibles impressions ne sont pas même amoindries par Faction accomplie par les deux personnages , hommes ou femmes, je ne sais lequel des deux, qui, la tète enfoncée dans une cagoule sombre, viennent porter secours au Saint étendu sur le sol ensanglanté et panser ses blessures béantes.

— no —

La Sainte Elisabeth de France , par M. Langée; le 3Iurtyre de St-Vincent, par M. Bignand ; le Christ au jardin des Oliviers , par M. Feragu; la Sainte Famille ^ par M. Boulanger; la Prière de Moyse , par M. Perrodin ; Jésus descendu de la Croix, par M. Alexandre Grellet ; le Baptême du Christ , par M. Richomme ; Saint Paul à Athènes , par M. Magaud ; la Vierge , par M. Yerlat; Saint Pierre et saint Jean confirmant les premiers chrétiens, par M.François Grellet; V Assomption, par M. Romain-Gazes ; le Crucifiement de saint Pierre, par M. Antoine Gibert ; Saint Jean de Dieu, par M. Emile Lafon ; la Mort de saint Stanislas de Kostka, par M. de Goubertin, les Xierges de MM. Levigne et Boichard, voilà tout autant de tableaux où il y a des parties réussies, aucun d'eux ne saurait rivaliser avec l'œuvre magistrale de M. Delaunay;presqu'au sujet de chacun d'eux on ne saurait louanger sans de fortes réserves ; ainsi la Vierge de M. Yerlat a quelque chose de trop mignon , j'allais dire trop enfantin ; M. Gibert a abusé du rouge ; chez M. François Grellet les contours sont mous et la couleur insuffisante ; chez M. de Coubertin un réalisme inopportun remplace l'idéal religieux, etc. Et toutefois, combien ces peintures sont audessus de plusieurs autres toiles du même genre! Dans les Vendeurs chassés du Temple , l'œil est offusqué par un homme qui offre d'une façon assez malséante certaine partie nue de son individu aux verges vengeresses , j'engage M. Ghré-

tien à faire la charité d'un peu de costume à cet affreux juif. M. Ville a pris des bronzes verts pour modèles, nature-morte passablement laide ; M. Coutel a produit un alignement d'anges ailés dont la perspective est bizarre , et si je m'arrêtai devant le Christ priant pour r humanité , par M. Lazerge , c'est qu'en face de ce tableau , je me prisa songer au Christ libérateur d'Ary Sclieffer. Que signifient ici l'étalage et l'amalgame que l'on voit ? Un personnage à figure vulgaire , — c'est le Christ , — descend du ciel sur des nuages de carton, il considère avec un juste étonnement une foule d'objets épars sur le sol, instruments de mécanique, palettes de peintres , etc. ; beaucoup de gens sont en présence du Christ , môme un individu couché et qui semble être mort de la rage. Tout à côté s'agenouille une femme richement vêtue et décolletée comme une reine de Mabille , un monsieur couronné de roses , apparamment contrarié par cet étalage d'un luxe mondain, s'avance pour étendre sur cette femme une draperie quelconque ; ce personnage n'a pas de souliers ferrés , il est jeune , il est beau , ce n'est pas M. Dupin. Dans cette peinture assez vaste , un groupe seul m'a paru posséder le sentiment chrétien : ce sont les figures qu'on voit dans le fond du tableau , et qui , je le suppose , représentent ceux qui délivrés des peines de la terre, s'élancent vers un plus heureux séjour. Je parlerais plus à mon aise du Christ insulté par des soldats, Vil s'agissait d'une

peinture exécutée dans un autre ordre d'idées : il suffit de dire que cette composition touche la càvlc-dime. — Les Hébreux condiàts en captivité, de M. Bellet du Poizat; le Lévite cCEphraim, par M. Thirion, ont au moins une certaine poésie ; mais où le sentiment religieux brille par son absence, c'est dans le tableau de M. Leloir : Lutte de Jacob avec Canfje. Franchement , je me soucierais peu de rencontrer le soir dans un endroit écarté et mal éclairé par le gaz un ange de cette espèce. Quel air féroce et rageur a ce grand diable d'ange ! Ses mains crispées s'enfoncent dans les flancs du malheureux Jacob; il grince des dents, ses cheveux se hérissent , le bout de ses ailes démesurées lai sert de crampon pour s'appuyer au sol ; décidément , c'est un Esprit frappeur ! Et cependant , il y a du talent dans cette peinture, les muscles sont vigoureusement dessinés, les efforts sont bien rendus ; Otez les ailes , à la place d'un ange supposez un lutteur quelconque, et le tableau paraîtra excellent.

Avant tout, de l'actualité ! La Judith de madame Collard est vêtue d'un grand sarreau bleu vif ; son front est paré de sequins neufs et reluisants ; autour du cou, aux bras, en guise de bracelets, partout des sequins ; cette parure grotesque est du reste assez à la mode : j'ai rencontré par les rues plusieurs petites dames qui s'en embeUissaient et du reste les peintres ne sont pas les seuls qui affublent des personnages antiques d'ornements en vogue aujourd'hui.

Il est assez bien porté d'avoir une chevelure d'un roux ardent, et un industriel qui faln'ique des statuettes de sainteté, n'a eu garde de manquer de donner aux vierges et aux anges de sa boutique des cheveux de cette nuance. J'aperçus , il y a quelque temps , ces toisons d'or dans les vitrines d'un vaste magasin de superbe apparence ; on doit avoir fait iii ce que font beaucoup de belles dames , on a teint les cheveux des anges , c'était plus facile.

Comme chef-d'œuvre de parodie burlesque, il importe de ne point oubher la Chute crAdaiii^ par M. de Lemud : derrière nos premiers parents , on aperçoit un vieillard à face vulgaire , un père noble dont le menton est garni d'une barlje blonde , si je ne me trompe : ce vieillard , c'est le Créateur; il est vêtu d'une robe d'un lilas presque rose; sur son front incliné , les soucis creusent des rides ; ses bras croisés sur sa poitrine indiquent qu'il est livré à de sévères réflexions, apparemment il entrevoit les faits et gestes de ses créatures durant le cours des âges futurs , et il a l'air de se dire à lui-même : « Pourquoi ai- » je fabriqué ces mauvais garnements ! » Il en est aux regrets, sans avoir tort peut-être , mais ce n'est point ainsi que Milton et Michel-Ange comprenaient Jéhovah ! Disons, en passant, à M. Lemaire qui, lui aussi, dans le Premier berceau^ a peint Adam et Eve, qu'au théâtre de la Gaieté où l'on joue le Paradis perdu , de simples acteurs rendent avec beaucoup plus de convenance

quil ne Ta fait, la physionomie des deux premiers habitants du regrettable Eden : chez lui . Eve est une coquette perfectionnée , Adam a Tair de sortir de chez un coiffeur.

V Evocation , par M. Madaroz , est une scène fantastique que je n'ai pu assez m'expliquer pour m'en rendre compte : j'ai déjà dit ce que je pensais des Martyrs de M. Vibert, et si le Sacrificp cVAbraham , par M. Marquis , le Chœur céleste. par M' " Adélaïde Wagner, Une âme au ciel , par M. Leloir , sont autant de tableaux caractérisés par un sentiment poétique remarquable, il m'eût été bien difficile de ne point trouver bizarre VAnge consolateur de M. de Curzon : d'après le livret, cet artiste s'est inspiré de trois vers des Méditations de M. de Lamartine :

Maintenant je suis seule et vieille à cheveux blancs,

Mais c'est vous; oui, c'est vous, ô mon ange gardien, Vous dont le cœur me reste et pleure avec le mien.

Or savez-vous comment le peintre a traduit le poète? Une vieille femme est assise, à ses côtés^ debout et la regardant , un virtuose ailé joue (Ju violon. Singulière façon de consoler les geng ! et si par hasard on déteste la musique ?

Dans le grand tableau de M. Court, le martyre de sainte Agnès n'est qu'un épisode d'une corpposition immense où se meut tout un monde. C'est l'antique Forum restitué avec ses magnifiques lignes d'architecture , ses longues colonnades , ses grands temples des dieux ; aussi loin

— dl5 -

que Toeil peut aller dans les profondeurs d'une vaste perspective, on voit s'agiter, aller et venir les habitants de Rome. Le peintre dans ce tableau fit preuve de goût, de science archéologique et d'un talent incontestable • il est fâcheux que le jeu de la lumière fasse défaut dans cette grande peinture, et que la couleur y laisse beaucoup à désirer.

En quittant les tableaux dont les sujets touchent à la religion, nous devons parler d'abord de l'œuvre d'an artiste qui , dit-on , est jeune encore et qui par conséquent justifie de légitimes espérances. Il s'agit d'un grand tableau représentant le prêtre Skarga prêchant devant la diète de Cracooie. Le ton général de cette peinture est trop violacé , presque vineux ; mais la composition en est belle , les figures sont trèsvariées dans leurs attitudes, elles sont en général dessinées avec soin et la touche y est hardie. Ce qui étonne, dès le premier aspect , c'est de voir un orateur parlant avec une véhémence extrême , tandis que chez la plupart des auditeurs , le recueillement a toute l'apparence d'un calme sommeil. 11 n'est pas jusqu'au roi Sigismond et un cardinal qui se trouve sur le premier plan , qui n'aient l'air d'être plongés dans cette douce somnolence qui suit un repas consciencieux. 11 semble qu'on entend des notes sortir du gosier du Petit chanteur florentin de M. Dubois ; ici on croit entendre des notes nasales toutes difTérentes. Je comprendrais de pareilles

torpeurs si par exemple il s'agissait de M. Weill débitant son SyUahus\ je ne la comprends point lorsqu'il est question d'un homme qui plaide avec feu en faveur de sa patrie. Hélas ! se passait-il au temps de Skarga ce que nous voyons se passera cette heure? que d'orateurs, d'artistes et de poètes peuvent s'écrier aussi : Canimus surdis !

— La mort du dernier Barde breton , par M. Yan d'Argent , est une chose étrange : est-ce un harde dont on voit la figure enfouie dans la neige , ou n'est-ce pas plutôt un aveugle dont le chien appelle au secours ? Pourquoi donner l'allure de Mohicans dansant la danse du scalp aux passants qui, répondant à l'appel du caniche fidèle , accourent auprès de l'infortuné vieillard ? M. Yan d'Argent est un heureux émule de M. Gustave Doré. Quant à la vignette , il y réussit , mais ces vignettes grossies et prenant les proportions d'un vaste tableau , perdent tout leur charme.

— Le débarquement des Puritains en Amérique, par M. Antonio Gilbert, est une belle toile, une œuvre sérieuse et faite avec conscience -. les attitudes sont bonnes, le recueillement, la prière, les regrets de la patrie y sont bien exprimés.

~ Mentionner le Roland de M. Victor Mercier, me suffit ; si blâmer me répugne , c'est surtout en présence d'eiforts pour arriver à faire convenablement de la grande peinture, tandis que tant d'autres artistes emprisonnent leur pensée dans de tout petits cadres.

J'en dirai autant à propos du Martyre de Jeanne d'Arc, par M. Navlet, de la Marie Stuart de M. Kicnlin, de la Marie-Antoinelte de M. de la Cliarlerie , et de la Mort de la princesse de Lamballe , par M. Firmin Girard. Dans ce dernier tableau , ce qui choque surtout , c'est la physionomie de la pauvre victime. Elle a une ligure trop jeune , peu expressive et elle a Fair d'avoir étudié la manière de s'évanouir avec grâce : en revanche , les cannibales qui hurlent autour d'elle sont très-bien réussis. Le monstre joyeux brandissant une bûche, l'infernale vieille qui vocifère en ricanant , l'homme qui , ô glorieux trophée ! enlève la coiffe de la princesse avec la pointe de son sabre , le petit enfant , témoin de cette scène atroce, et se cachant les yeux , il y a là un ensemble d'où l'horreur et la pitié naissent aussitôt qu'on l'envisage , et le peintre n'a fait que reproduire avec fidélité ce que l'histoire a déjà décrit (1;.

— La Charge de cuirassiers à Waterloo , par M. Bellangé , est aussi une toile émouvante ; en voyant ces milliers de cavaliers voler pleins d'ardeur pour ne prendre à l'assaut que la mort; au coup d'oeil des chevaux qui s'élancent, se cabrent et tombent frappés par les boulets ; à l'aspect de ces fiers soldats dont rien ne saurait arrêter l'énergie impétueuse , on est saisi par la

(1) Voir le beau livre de M. de Lescure : La Princesse de Lamballe , m vie , sa mort. Paris , Henri Pion , éd in-8, fiyec portrait, fac-similé et gravures.

- us -

tristesse. Pourrait- on ne pas songer aux deuils qui ont suivi une journée funèbre , aux haines que le sang versé féconda , aux douleurs de notre pays?.... Parlons vile du tableau de M. Bellangé simplement comme peinture : le mouvement y est magnifique et entraînant; des lueurs fauves y jettent d'éclatantes étincelles sur les cuirasses et les lames des sabres et produisent au milieu des ombres de très-grands effets; mais le ton général du tableau n'est-il pas trop brun, le bitume n'y domine-t-il point ? Et ceci serait regrettable, car cette couleur pousse bientôt au noir.

— La Charge de cavalerie à Traktir, de M. Schreyer, avait également le privilège de grouper devant elle tous les visiteurs du salon , et c'était justice. On ne voit guère autre chose dans ce tableau qu'un caisson d'artillerie passant emporté au galop d'un vigoureux équipage , à travers des morts et des mourants étendus sur le sol. Cette simple composition , animée comme elle l'est, intéressait d'une manière suffisante. Tandis que les chevaux sont lancés à toute vitesse, l'un d'eux s'est entravé parmi les traits , il va tomber et entraîner son cavalier dans sa chute. Celui-ci semble insensible à ce qui se passe ; sa tête se penche; est-ce la fatigue qui courbe ainsi ce front , ou bien le vieux soldat est-il blessé à mort ? c'est là ce que l'on ne distingue point assez ; mais les types miUtaires qui ont une si grande vérité , la verve et l'entrain qui caracté-

risent ce tableau, le rendent remarquable et en font une œuvre d'élite. Je ne sais pourtant pas s'il n'y aurait point quelque chose à reprendre dans le cheval de gauche de l'attelage; ce cheval est-il en équilibre suffisant, il penche et ne tient pas au sol? On peut aussi désirer un peu moins de mollesse dans la touche lorsque la composition elle-même a tant de vigueur !

— M. Protais aune faconde peindre les scènes militaires qui s'écarte heureusement de ce qui s'est produit ou se produit même encore dans ce genre : ce ne sont pas seulement des manches de bayonnettes que les soldats de M. Protais; leur allure est noble , ils pensent , ils réfléchissent. Ainsi, dans le Retour au camp , les vainqueurs qu'on voit défder posant comme ils le peuvent, leurs pieds au milieu des boulets et des débris de mitraille , ont un air digne et recueilli qui saisit. Sur de mâles visages noircis par la poudre des batailles, une juste tristesse, des regrets pour les frères d'armes qui sont tombés , sont mêlés, on le voit , aux joies , aux fiertés légitimes. Et en constatant que ces hommes vaillants n'ont pas seulement le cœur ému par cette satisfaction brutale qui fait tressaillir les bêtes fauves après un triomphe, on sait gré à l'artiste de comprendre ainsi le soldat. S'il manque un peu de lumière et par conséquent de relief au tableau de M. Protais , l'expression y est si belle, que c'est à peine si l'on prend garde à des défauts qui disparaîtront des tableaux de ce pein-

tre, lorsqu'il le voudra. M. Hersent se rapproche de la manière de M. Protais , et dans le Giiè^ les soldats qu'il a peints sont également privés de ces allures chauvines qui, généralement parlant, rendent ennuyeux , banals et vulgaires les tableaux de batailles. Si volontiers j'avais fait une station assez prolongée devant les peintures de M. Schreyer ou de M. Protais , je fus loin d'être charmé au même degré par les tons roses , les poses mélodramatiques que j'entrevis au Siège de Toulon de M. Charpentier , pas plus que par le papillotage étincelant de VEntrée à Mexico . par M. Philippoteaux, ni par les Convives inattendus de M. Baume, où des tigres jouent le rôle principal et qui appartient plutôt à la peinture de genre, ni par les chevaux et les héros verts de M. Devedeux. J'aimerais mille fois mieux le Charles -le- Téméraire retrouvé de M. Feyen- Perrin. Je ne saurais me décider à parler ici du Supplice de Brunehaut , par M. Boncza-Tomachewski , pas plus que de la grande exhibition de femmes nues qu'a faites M. Arnold Scheffer sous prétexte d'histoire ; j'aime mieux qu'un autre que moi dise de ces vilaines choses tout le mal que j'en pense.

L'allégorie nous servira de transition pour arriver aux peintures mythologiques , puisqu'il s'en fait toujours , et ce n'est pas moi qui m'en plaindrais; la mythologie a de charmants motifs, dont on a usé et abusé, c'est vrai; mais ils plaisent toujours. Si Neptune et Jupiter sont un peu mis

à l'écart , les Vénus et les Léda ne manquent jamais de faire concurrence acharnée aux chastes Suzannes : il est peu de peintres qui en exposant une belle étude de femme nue agissent comme l'a fait M. Lefebvre et ne lui donnent pas une étiquette mythologique : M. Lefebvre s'est contenté de faire inscrire au livret : Jeune fille endormie. En fait ({'allégories , j'ai remarqué : V Abandon, par M. Nemoz; le Génie des ar/5, par M. Chasselat-Saint-Ange; la Licence écrasant la liberté, par M. Dubouloz ; les Ecueils de la vie , par M. Debon, oii un jeune homme pâle, absorbé par de sombres réflexions, est entouré par beaucoup de gens qui m'ont l'air de lui donner de fort mauvais conseils; le Génie enchaîné par la Misère , oîi la Misère est représentée par une vieille soi'cière , toute dépenaillée , qui agitant les doigts crochus de ses mains décharnées , a l'air de confabuler un pauvre diable dont les jambes écarquillées sont chargées de fer. L'allégorie a l'inconvénient de n'être pas toujours fort claire dans ses démonstrations ; on aurait souvent besoin qu'un sphinx vint aider à déchiffrer ce que le pinceau a voulu y exprimer. Cet inconvénient devient excessif dans les peintures mystiques ou mystérieuses de M. Gustave Moreau. Deux tableaux de cet artiste figuraient au salon : j'avoue en toute humilité, que sans le secours du livret , il m'eût été tout-à-fait impossible de pénétrer dans des mystères étranges et d'en interpréter le sens. Il y a là-dedans un fan-

— in -

tastique d'où se dégage le môme malaise que l'on éprouve lorsqu'on a lu, par hasard , les Fleun du mal de M. Baudelaire ou les contes d'Edgard Poe. L'un de ces deux tableaux bizarres a pour titre le Jeune homme cl la Mort. La figure du jeune homme est blême , ses yeux sont mornes, il est vêtu d'une espèce de caleçon très-court ; Tune de ses mains élève une couronne au-dessus de sa tête : dans l'autre main est un bouquet de tleurs jaunes, sans doute quelques soucis. Une femme est horizontalement étendue derrière son dos et a tout l'air d'être portée par lui en sautoir : cette femme est belle, des fleurs contournent son front; mais une pâleur livide s'étend sur tout son corps, ses yeux quoique beaux ont de sombres éclairs-, vous seriez sans doute effrayé par ce r'^^ard , vous frissonneriez devant cette pâleur, mais penseriez-vous que cette femme à l'air maladif c'est la Mort elle-même ? Gomment ce corps sans ailes se soutient-il ainsi horizontalement? Ce serait difficile à concevoir ; quand on sait qu'il s'agit de la Mort, on le comprend , la Mort est une divinité puissante. Auprès du groupe des deux personnages entrecroisés, on voit un petit génie qui éteint un llambeau : ceci se comprend; mais je saisis beaucoup moins la signification de cet oiseau bleu qui n'est pas endormi et qui voltige autour des personnages mystérieux? Dans l'autre peinture de M. Moreau, c'est, à ce qu'il paraît, Jison que l'on voit. Ce Jason s'appuie sur une femme; la pose et le rapprochement

de ces deux individus font songer aux frères siamois. Ce couple singulier foule aux pieds un aigle blanc ; au-dessus un caducée surmonté d'une boule bleue, se dresse monumentalement, et un oiseau vert, une manière de phénix, tournoie autour de ce curieux assemblage ! Que signifient cet archaïsme obscur et ce galimathias , où tendent ces énigmes à peu près indéchiffrables ? n'est-ce point gaspiller un beau talent que rappliquer à des conceptions aussi fantastiques ? — Deux Andromèdes se faisaient au salon une espèce de pendant ; l'une est de M, Bin , l'autre de M. Duveau : celle-ci déjà délivrée, exprime sa reconnaissance à Persée , le monstre défaillant et terrassé essaie vainement de redresser encore sa tête épouvantable , il est définitivement vaincu, et des Néréides témoins du combat , agitent des brins de plantes marines en signe de victoire , et plus loin des Tritons sonnent de la trompe afin de proclamer le triomphe du héros. Ce tableau est remarquable : les figures, les fonds , la perspective, tout est bien étudié; la couleur n'a rien de trop éclatant, les nuances s'harmonisent, et la composition, largement conçue , présente un bel ensemble. Il' Andromède de M. Bin ne gagnait point au parallèle qui, tout naturellement, s'établissait entre elle et sa gracieuse Sosie. La joie et la tendresse de V Andromède de M. Duveau sont ici remplacées par une immense frayeur , et cela se conçoit : dans l'un des tableaux le combat est fini, dans l'autre il commence. Et au surplus

- i±A — rAndromède de M. Bin a bien raison d'être épouvantée, car son libérateur se montre on ne peut pas plus imprudent et maladroit. La pose de Persée est exagérée, c'est celle du génie de la colonnede la Bastille; ceci n'est rien, il est permis àun demi-dieu de faire le grand écart en exécutant une voltige aérienne ; mais figurez-vous que Persée perdant l'équilibre , appuie l'un de ses pieds dans la gueule ouverte du dragon. La bêle hideuse n'a qu'à refermer sa puissante mâchoire, et le héros n'aura plus qu'un pied ! — Je reprocherai encore à ce tableau ses teintes dures, son ciel d'un bleu épais et violent.

— M. Erhman a su n'être point vulgaire en composant , lui aussi , une peinture mythologique : a-t-il pris son sujet , — la Sirène et les Pêcheurs — dans quelque ballade des pays étrangers ? je l'ignore ; ce qui est certain , c'est que l'eiïet de son tableau est véritablement joli. Voyez-vous rétonnement et l'admiration des pécheurs, de gentils pécheurs, ma foi ! apercevant, prise dans leurs filets , une sirène charmante et que ne dépare même pas la partie inférieure de son corps terminé en poisson. Extrême est la frayeur de la pauvre sirène ; elle s'agite et veut en vain chercher à briser les mailles du filet; les pêcheurs paraissent trop enchantés de leur capture pour vouloir la laisser s'échapper : que le menu fretin saute à l'eau , peu leur importe , mais ils garderont la sirène.

J'ai à citer encore quelques tableaux gracieux

et dignes d'attention ; une Léda , par M. Saint- Pierre ; VAiiiymone de M. Giacomoti , qui par malheur , a pour compagnon un triton à fort mauvaise mine; Psyché aux enfers, par M. liillemaclier ; Mercure conduisant lésâmes aux enfers , par M. lUanc Célestin ; un fJandre assez poétique , mais perdu dans des teintes grises et un peu trop disloqué , par M. Sellier. Et après avoir dit que je passai sans m'arrèter devant une Clytle , par M. Antony Serres , une Médée , par M. Mottez; nue Diane, par M. Lévy; une Sapho, par M. ChifTlard ; une Léda, par M. Armand Doré et donnée par lui sous ibrme de virgule , il ne me restera à parler que des portraits.

Portraits — Dessins. — Aquarelles.

Emaux et faïences.

On peut dire d'un portrait figurant dans une Exposition , qu'il est bien peint , que les carnations y sont naturelles, que la figure a de la vie et de l'expression ; mais comme , la plupart du temps, on ne connaît point les personnages qui ont posé, on ne peut en aucune façon apprécier la ressemblance qui est en définive le mérite principal d'un portrait. Par conséquent , il est

difficile, sinon inutile, de s'appesantir beaucoup sur les portraits exposés au salon. Relativement au portrait en pied de l'Empereur, par M. Cabanel, il est néanmoins aisé d'observer que la pose et le costume sont disgracieux et vulgaires ; si ce n'était le grandcordon de la Légion-d'Honneur, on pourrait prendre l'Empereur pour tout autre personnage faisant partie de sa maison. Je ne dis rien de la touche , qui m'a semblé flasque , de la couleur qui est terne ; il est assez inutile quand on a à signaler un défaut capital, de s'arrêter à d'autres défauts qui sont moindres. Parmi les meilleurs portraits , j'ai remarqué : M. Dewinck , par M. Robert-Fleury; le général du Dos, par M. Porion; Madame de R. L. , par M. Giacomoti ; M. de Laprade, par M. Jeanmot; MM. Aubert , Bouguereau , Horovitz et M''^ ^Y'iie Jacquemart ont aussi exposé des portraits fort remarquables , mais combien d'autres étaient laids et ridicules ?

Imaginez-vous en quoi pouvait plaire un trio de Messieurs logés dans un môme cadre , alignés comme des volailles à la broche , et fort peu susceptibles , j'en réponds , de poser pour les trois Grâces? Que dire du cadre, doré, sculpté à jour, où M. Metzmacher a somptueusement installé la silhouette d'un beau sire dont le front est couvert d'une toque moyen-âge ? Et de cette autre silhouette d'un moutard à front bombé , lèvres saillantes de nègres, nez camard, dont les cheveux s'insurgeaient en mèches ingrates ? n'aurait-on

pas pu nous priver de l'aspect de ce laid cliérubin? Comprenez-vous que M. l'abbé Deguerry ait consenti à paraître en public avec ces belles teintes de rubis que prend une figure lorsqu'on a tt^p bien fonctionné à dîner? Saisissez-vous l'opportunité de ce portrait d'une dame , belle, j'aime à n'en pas douter , qui s'est fait peindre vue de dos ; celle-ci ne montrait au public que ses épaules et l'édifice assez volumineux de la chevelure qu'elle portait sur sa tête tandis qu'on faisait sa portraiture? S'agirait-il de l'enseigne d'un coitfeur? Une autre dame ne brillait que par une robe d'un azur resplendissant , l'une des robes de Peau d'Ane -, une autre avait visé à l'étalage de ses dentelles-, un précoce chasseur, un Nemrod dont la valeur n'a pas attendu le nombre des années, paraissait excessivement fier de tenir un fusil, un fusil pour de bon ! Pour qui de telles exhibitions sont-elles profitables ? en tout cas moins aux artistes qu'au public, qui peut en rire.

— J'aurais vivement désiré compléter mon travail par l'examen des aquarelles , pastels , dessins, émaux et gravures -, mais je suis obligé de commettre des injustices et de mentionner tout simplement un très-petit nombre de ces œuvres qui , bien certainement , mériteraient un examen plus détaillé. Le Salon n'est guère resté ouvert plus d'un mois et demi , et pendant ce temps-là , il a été fermé plusieurs jours durant à cause de certains revirements jugés nécessai-

res. 11 était donc impossible cVétudier en aussi peu de temps une si grande profusion d'objets d'art; ceux qui pour Mre de V actualité dans un journal, bâclent leurs jugements, les écrivent et les pu])lient tandis que le Salon est encore ouvert , ont-ils réellement eu le loisir de voir et d'observer attentivement ce dont ils ont à parler? Ils sont si habiles que quelquefois leur siège semble être fait d'avance. Pour moi, c'est à peine si parmi les pastels , il me fut possible de noter avec précipitation quelques-uns où je crus avoir remarqué de sérieuses qualités; je vais les énumérer : un Silène , par M. Célestin Nantcuil ; une Bacchante^ par M. Tourny ; des fusains de M. Appian ; 3Ia chatte , par M. Galimard ; une tête dWbyssinicnne, par M. Clément ; une Gitana, par M. Gabriel Durand; U Fille du pêcheur .i^avU. Staal; un Groupe d'enfants , par M"« Choel ; un Chemin creux , par M. Bellangé ; des portraits par Mlle de Lage et MM. Muraton et Feragu ; deux aquarelles (Co7e5 de Provence) , i^ry U. Girardon; le Baiser ^ par M. Huas ; un Triptique , par M. Chasselat; V Adoration des Mages, par M. Schultz; le Brocanteur , par M. Donjean ; une Vue de Venise , par M. Sabatier , etc. Mais je veux donner une mention particulière à un pastel dont le sujet offre un coup d'œil très-pittoresque ; son auteur est M. Jancker , sa dénomination : le Coin de la borne. Autour de cette l)orne le balai d'un chiffonnier a réuni toutes sortes de résidus probablement ramassés du côté de la rue Bréda.

Péle-mèle avec dos trognons de choux , des os à demi rongés, des chiffons sales et des fragments de bouteilles cassées on aperçoit des loques d'une autre espèce. Ce sont des livres feuilletés parles blanches mains de quelques petites dames et par leurs servantes ; il y a là les Méinoires des divas d'estaminets, ceux d'une Biche anglaise, ceux d'une Femme de chambre, etc. ; le fumier, vous le voyez , est allé rejoindre le fumier. Au travers des ténèbres , la lampe du chiffonnier , posée à terre, projeté sur les livres entrouverts une lueur fantastique qui leur donne un aspect infernal. Plusieurs noms devenus célèbres et marqués sur les pages des livres me paraissaient là en place convenable, tandis que si je me promène, le soir, aux Champs-Elysées , j'y vois inscrits en étincelles de feu, aux portes d'un café, un nom qui pourrait sans inconvénient, ce me semble , rayonner avec moins d'éclat. Thérésa est donc toujours à l'apogée de sa gloire ? C'est à rendre misanthrope que de constater à quelles apothéoses la sottise peut arriver, même à Paris , Paris la ville élégante , l'Athènes sur qui se modèlent des centaines de chefs-lieux ! Un peuple d'idiots aurait-il de pires engouements ^ Devant les majuscules qui tlamboient à l'entrée de PAlcazar , il est dillicilc de ne pas trouver que le siècle des lumières en a trop quelquefois ! — Le coin de (a borne , exécuté au pastel , n'était point recouvert par une glace , et tout au bas du cadre on avait écrit ceci , était-ce une épi-

— vso —

gramme? « ^y touchez pas. » Cette recommandation s'appliquait-elle aux livres dont on lisait le titre ou bien au pastel ?

Avec un plaisir trop court , je pus distinguer parmi les porcelaines ou faïences , les œuvres de M>"«^ Bloc , Caille , Buret et Philip , de MM. Lepec , Adolphe Meyer , Hudel , Bouquet , Chanson, Ulysse etPopelin. Quant aux projets de palais impériaux, d'hôtels de préfectures , de mairies , etc. ils abondaient , d'après le livret ; mais moi qui trouve la truelle beaucoup trop intempérante aujourd'hui , ces projets m'intéressaient on ne peut pas plus médiocrement : je n'entrai même pas dans le domicile de l'Architecture.

— Quant aux gravures, tous les jours, à Paris, on en voit de magnifiques à côté de bons tableaux, dans les magasins de xMM. BuUa, Goupil, Cadart (!) , Alphonse Giroux , Durand Ruel , etc. Ce n'est donc guère la peine de s'arrêter dans une Exposition à ces œuvres de burin si dignes pourtant d'être encouragées depuis que la photographie leur fait concurrence. Gravure et photographie ! hélas ! je le crains fort , ceci tuera cela !

(1) M. Cadart, (nie Richelieu. 78), a publié ULe Revue du salon, ornée de charmantes eaux-fortes. Dans ses magasins comme dans ceux de MM. Goupil , Alphonse Giroux, et Durand-Ruel, j'ai vu exposés en vente plusieurs tableaux ayant avantageusement figuré au Salfin.

Page 1