Promenade d'un médecin à travers l'histoire
|«sp||g ors qu’un médecin contemple le monde exté- ■ ffl rieur, il s’en fait évidemment une idée to- Brea talement différente de celles des autres hommes.
En effet, nous autres médecins, nous avons toujours sur le nez une lunette qui nous change complètement les objets, qui les redresse, qui nous les montre sous leur véritable aspect : cette lunette, c’est la clinique.
Quand on a vécu, pendant dix ou quinze ans, dans des amphithéâtres de dissection ou des salles d’hôpital ; quand on a entendu pendant une suite ininterrompue de jours, des professeurs plus ou moins littéraires et éloquents vous rabâcher aux oreilles des leçons de pathologie, de thérapeutique ou d’hygiène ; quand on a côtoyé pendant longtemps des voisins aussi peu aimables et aussi peu gracieux que la fièvre typhoïde ou que la tuberculose, on a acquis une façon tout à fait spéciale de regarder autour de soi.
Si l'on met plusieurs hommes en face d’un même paysage, chacun de ces hommes enregistrera dans son cerveau la photographie de ce paysage avec des couleurs spéciales, avec des remarques particulières, en rapport avec les idées de chacun d’eux.
L’agriculteur, si poétique soit-il, ne pourra s’empêcher de songer à la qualité de la terre, et aux céréales qu’on pourrait bien y cultiver. L’officier y cherchera de suite l’importance de telle ou telle colline ou de tel ou tel bois au point de vue stratégique. Le naturaliste y découvrira d’un coup d’œil l’âge des terrains ou les diverses familles des végétaux. Le poète et le peintre, méprisant ces considérations matérielles, n’y verront que la courbe gracieuse du ruisseau, les notes éclatantes des fleurs, les dégradés des feuillages, le dessin sauvage et hardi d’un rocher.
Le médecin, — sera-t-il à la fois propriétaire, ancien officier, licencié ès sciences naturelles, peintre ou poète — ne pourra s’empêcher de remarquer l’humidité ou la sécheresse, la proximité d’un marais, l’exposition aux vents, etc., etc.
Le médecin voit mille et mille choses auxquelles un autre homme ne songe pas ; ses regards sont comme les rayons X, ils vont fouiller jusqu’au fond de l’objet.
Mais si nous disséquons ainsi la nature, nous disséquons encore bien mieux le moral de nos semblables.
Tel homme sera pour tout le monde un grincheux et un mauvais caractère ; pour le médecin ce sera un dyspeptique ou un rhumatisant. Allez donc rire de bon cœur ou être naturellement aimable, quand vous n’avez pas encore digéré à six heures du soir la malheureuse tasse de lait composant votre déjeuner, ou quand vos articulations vous avertissent que le temps va changer !
Tel autre passera aux yeux du public pour un grand original, et sera, pour le médecin qui le regarde, bien près de l’aliénation mentale.
Nous pourrions multiplier les exemples, nous préférons élargir notre sujet. En partant du même principe, un médecin lisant l’histoire y découvrira certainement des choses qu’un autre homme n’y aurait pas vues.
Il verra dans la biographie d’un grand homme, en dehors des actes plus ou moins héroïques, les souffrances physiques qu’il aura pu endurer, la marche qu’aura suivie en lui telle ou telle maladie, les tares héréditaires qu’il aura pu recevoir de ses parents, ou transmettre à ses descendants.
Un lecteur ordinaire, révolté par les actes de tel ou tel souverain, fermera son livre en disant : « Quel monarque barbare et cruel ! )> Le médecin dira : « C’était un dégénéré ! ))
Un historien, écrivant l’histoire du seizième siècle, citera la grande lignée d’Henri II et de Catherine de Médicis et ne s’occupera que des trois enfants devenus rois. Un médecin s’inquiétera de la longue stérilité de la reine, des causes qui ont pu amener ensuite sa belle fécondité ; il cherchera pourquoi tant d’enfants sont morts en bas âge, et pourquoi les autres ont vécu si peu de temps.
Mais nous dira-t-on à quoi servent ces futilités ? Qu’importe à l’histoire de la France que François Ier soit mort de la syphilis, ou Charles IX de la tuberculose P
Nous répondrons que ces détails importent beaucoup ; que bien souvent, chez un monarque, une souffrance physique quelconque a été, dans ses décisions, comme le caillou qui fait dérailler un express :
Pour grands que sont les rois, ils sont ce que nous sommes.
Nous savons bien que, pour un souverain, il n’est migraine qui compte quand le protocole a parlé ; et que souvent il lui faut saluer, sourire,
prononcer des discours, assister à une revue navale ou présider un banquet, tout en étant torturé par une diarrhée cholériforme ou une névralgie dentaire atroce. Mettez-vous un instant à sa place, et dites-nous si son sourire aura le même naturel, si ses discours auront le même entrain que s’il était indemne de quelque affection physique ?
A notre avis, ces névralgies, ces migraines, ces coliques, ces petits riens en un mot sont beaucoup, sont presque tout dans l’histoire. Comparez donc le règne d’Henri IV jovial, gros mangeur et plein de santé, avec les années terribles et torturées d’un réchétif comme François II ou d’un tuberculeux comme Charles IX ?
Mais le médecin aura également un autre sujet d’étude dans l’histoire. Après avoir fait des recherches biographiques, il pourra encore examiner l’ensemble d’une époque, étudier les mœurs, les coutumes, l’évolution des idées, la façon de vivre en un mot de nos ancêtres plus ou moins éloignés.
Aussi, nous a-t-il paru intéressant, à la suite du docteur Cabanès — dans ses admirables ouvrages et dans son journal si documenté, la Chronique Médicale — de faire en quelque sorte une promenade médicale à travers l’histoire de notre pays.
L’opinion que nous nous sommes faite en terminant cet ouvrage, c’est que l’homme d’aujourd’hui est absolument le même qu’il y a plusieurs siècles. Entre nos contemporains et ceux d’Isabeau de Bavière, il y a une très grande
différence de costumes, mais il n’y a qu’une
toute petite différence de caractères.
Saint Hilaire Évêque de Poitiers
SAINT HILAIRE Évêque de Poitiers (303-372)0
|p|gNg|Eu de villes en Fiance pourraient lutter avec S'ils P°^^ers au point de vue de l’intérêt his- ÊKi torique. Il n’est peut-être pas une page de l’histoire de notre pays, depuis les temps reculés des Gaules jusqu’au siècle dernier, où le nom de Poitiers ne soit écrit.
En dehors de sa position stratégique importante, de la force de ses remparts et de son château, l’antique capitale des Pictaves fut dès le IIe siècle, et pendant tout le Moyen âge, un centre intellectuel de premier ordre, un foyer de doctrine catholique. Résidence royale sous les Wisigoths, Poitiers vit Clovis en 507 détruire, sous ces murs,
(1) Nous avons écrit ce chapitre en souvenir des bons moments passés à Poitiers.
la puissance de ses rois, et vit mourir Alaric II. Deux siècles après, Charles Martel venait y porter un coup fatal à la puissance de l’islanisme. De 1087 à 1 127, la ville eut pour comte le grand seigneur troubadour Guillaume de Poitiers. Aux XIe et XIIe siècles, un certain nombre de conciles provinciaux furent tenus à Poitiers ; le plus connu est celui où fut condamné le roi Philippe Ier, coupable d’adultère. La ville passe ensuite au pouvoir des Anglais par le mariage d’Eléonor d’Aquitaine avec le roi d’Angleterre Henri II, jusqu’à Philippe-Auguste. Reprise en 1356 par les Anglais, après la défaite de Jean le Bon sur le plateau de Maupertuis, la ville fut rendue à la France par Duguesclin en 1372. Le séjour de Jean de Berry lui rendit sa prospérité ; Charles VIII y fut proclamé roi de France. En 1560, s’y tint le deuxième synode national de l’église réformée de France. En 1562, Poitiers fut en proie aux violences des protestants et des catholiques.
En 1 569 Coligny assiège Poitiers. En 1 577, Henri III y signe un édit mettant fin à la sixième guerre de religion, accordant aux protestants l’exercice de leur culte. Enfin, sous la Restauration, c’est à Poitiers que se dénoue la conspiration de Thouars et Saumur, par la condamnation du général Berton.
Et pourtant, malgré son passé si glorieux, Poitiers s’est endormi d’un sommeil profond. Comme Bruges en Flandre, comme Gué-
rande en Bretagne, Poitiers a oublié ce qu’il a été. Mirant dans le Clain ses vieux remparts et son antique cathédrale, la ville ne se souvient ni de sa gloire, ni de sa prospérité. Les habitants méconnaissent leurs aïeux et bien peu nombreux sont les Poitevins qui se sentent un peu émus et fiers à la vue de la tour Maubergeon et au souvenir de Jean de Berry.
Depuis quelques années cependant, un courant semble s’être formé pour redonner à la ville le souvenir de ses gloires d’antan. On cherche un peu à se rappeler, à faire revivre le passé; on pratique des fouilles, on répare les ruines.
En écrivant ce chapitre, nous avons tenu à apporter nous aussi notre petite pierre à cet édifice.
En étudiant ici Saint Hilaire, nous n’avons nullement l’intention de nous occuper de l'écrivain, cela sortirait du cadre de notre ouvrage. Nous ne voulons que tracer un tableau de la vie du grand évêque de Poitiers, étudier en lui l’homme privé, pour ainsi dire l’homme physique, et voir aussi quel soulagement Saint Hilaire a apporté aux souffrances de ses contemporains par ses miracles ; car enfin, quelque soit le point de vue auquel on se place, que l’on considère les miracles comme une intervention divine, ou que l’on y voie simplement
une action du moral sur le physique, les miracles n’en ont pas moins toujours été, depuis la mythologie jusqu’à Lourdes, un moyen de thérapeutique (i).
Saint Hilaire naquit aux environs de l’année 303. Les anciens n’étaient pas d’accord sur le lieu de sa naissance. Les uns voulaient qu’il fut né à Bourc en Saintonge, les autres à (( Naliers en bas païs de Poictou », les autres, avec Saint Fortune, en Aquitaine, à quarante-deux lieues de la mer, sans autres indications. Mais si nous en croyons l’auteur des Vieilles Annales où nous avons cherché nos renseignements, on découvrit vers 1530, en l’église paroissiale de Saint-Hilaire de Claire, près Passavant en Poitou, les sépultures de son père Francarius et de sa mère.
Tout porte à croire que ses parents étaient païens, et pour qu’ils aient eu une sépulture dans une église, il faut que leur fils les ait convertis sur leurs vieux jours; C’étaient des gens de moyenne richesse, nobles, d’une seigneurerie appelée le Mureau.
Ses quinze ans sonnés, c’est-à-dire en 319, le jeune Hilaire part pour Rome et la Grè:e
(i) Nous avons puisé nos renseignements dans les Annales d' Aquitaine, fa'icts et gestes au sommaire ces Roys de France, d’Angleterre, et païs de Naples et de Milan : revues et corrigées par l’auteur mesmes, jusqu’en l’an mil cinq cens cinquante et sept, à Poitiers, chez Enguilbert de Marnef. — MDLVII.
étudier l’éloquence et les lettres latines et grecques. Il y reste huit ou dix ans et revient à Poitiers, instruit et chrétien.
Dans sa ville natale, il ne reste pas inactif : (( il tint université, c’est-à-dire congrégation de jeunes gens de tous pais qui venoient à luy pour apprendre science humaine, évangélique, et pour estre instruits en la foy ».
Voilà le berceau de l’Université de Poitiers. C’est grâce à cette innovation que Poitiers devint un grand centre intellectuel et qu’il conserva cette renommée pendant tout le Moyen âge. Les principaux élèves de Saint Hilaire furent Saint Mesme, Saints Jovin, Saints Maixents frères, son filleul Saint Hilaire, Saint Juvence, etc. Du sein de cette école partirent les attaques contre Arius et ses disciples, les ariens, qui furent les ennemis acharnés de Saint Hilaire.
Déjà célèbre et doté d’une fortune suffi santé, Saint Hilaire ne pouvait manquer de se marier. 11 épousa alors en l’église Saint-Nicolas, la fille d’un homme riche du pays dont il eut aussitôt une fille nommée Apre.
Qu’on nous permette ici une parenthèse au sujet de l’église Saint-Nicolas. Cette église qui depuis devint Notre-Dame-la Grande venait d’être
construite en l’honneur de Nicolas, évêque de Myrrhe, nouvellement décédé.
Voici à ce sujet une anecdote curieuse au point de vue archéologique et même au point de vue médical : « On dict communément que le nom de la dicte église fut changé pour le premier miracle qui fut faict en la dicte église, par les mérites et intercessions de la benoiste Vierge. » L’abbé de cette église avait un jeune neveu, très dévot mais qui, étant donné son jeune âge, eut un jour envie de connaître les mystères de l’amour, car pour être dévot l’on en est pas moins homme. Il fit la connaissance d’une jeune femme qui lui promit de venir le rejoindre en son lit la nuit suivante : (( et eux estans au lict, ce jeune enfant avant que de s’approcher de la femme luy demande son nom : elle luy feist response qu’on l’appelait Marie. Lors il se reculla d’elle et luy dist, Marie mamye, pour la révérence de celle dont vous indigne portez le nom, je m’abstineray de vous toucher, car elle est le miroir de chasteté et la Vierge des Vierges. Et ce faict il s’abstina de son impudicité )).
Malheureusement notre jeune coquebin était tellement contrit et malheureux de ce qu’il allait faire, qu’il s’évanouit et s’esmeut le sang en son corps si très fort qu’il mourut dedans une heure après ». La femme avait eu la présence d’esprit d’appeler les serviteurs, de peur qu’on ne l’accusa de cette mort. L’oncle abbé, qui n’était
pas commode, apprenant que son neveu était mort a côté d’une femme impudique, lui refusa la sépulture en terre sainte et le fit enterrer aux douves du Palais de Poitiers, « au lieu où est comme on dit la maison de Maisonnier dict Péricault. ))
Quinze jours après, bien que ce ne fut pas la saison, un rosier blanc splendide fleurissait sur la tombe. On déterra le jeune homme et « on trouva en sa bouche ung petit brevet de papier où estoit escript en lettres d’or, Maria. » On interrogea la femme, les serviteurs, le prêtre qui avait confessé le mourant ; on apprit qu’il était mort de chagrin et de contrariété et on s’empressa de le porter en terre sainte. (( Et en commémoration de ce, on feist faire une image Notre-Dame en la dicte église Sainct-Nicolas, qui est l’image qu’on y voit de présent, ou depuis ont esté faict tant de miracles, qu’au moyen de ce, on appela la dicte église Notre-Dame-la-Grande. »
En 341, l’évêque de Poitiers, Pascentius, meurt. Le clergé et les notables ne voient pas de meilleur successeur à lui donner que Saint Hilaire. Celui-ci se récuse d’abord par modestie ; on insiste, on lui répond en lui parlant de son université et de l’éclat de son talent. Il objecte alors qu’il est marié. Les Poitevins lui répondent que cela n’a pas d’importance, car (( ils gardoyent encores l’opinion
de Monsieur Saint Paul qui fut tousiours approuvée en la primitive église, lequel permettoit indifféremment à tous ceux qui ne se pouvoient contenir en chasteté de se marier. »
Ils avaient les idées larges les Poitevins
d'alors !
Saint Hilaire ne partage pas tout à fait l’opinion de Saint Paul ; il accepte bien le titre d’évêque (i), mais il tient à être chaste, et comme il a près de quarante ans, il obtient facilement le consentement de son épouse : « délibéra à vivre en chasteté, et se contentirent d’une fille qu’ils avoyent eue puis demy-an de leur mariage, nommée Apre. »
En 356, l’empereur Constance réunit un concile d’évêques à Béziers, pour défendre l’arianisme, sous la présidence de Saturnin, évêque d’Arles, chef dans les Gaules du parti arien. Saint Hilaire s’y rend pour critiquer la doctrine de ses adversaires ; et là, avec Saint Eusèbe, il déploie une telle énergie et un tel courage, que Saturnin obtient de l’empereur leur exil en Phrygie.
Saint Hilaire devait rester quatre ans en Phrygie, au milieu des souffrances et des maladies. Heureusement pour lui que Saint Eusèbe se mit
(1) Saint Hilaire fut le dixième évêque de Poitiers; voici les noms de ses prédécesseurs : Nictirius, Liberius, Tupianus, Agon, Hildipianus, Justinus, Bellator, Aliphius et Pascentius.
à faire de la médecine : (( paouvrement nourry, et bien souvent des pratiques de Sainct Eusèbe, qui pour vivre en son exil usoit aucunes fois de la médecine. »
C’est pendant cet éloignement que Saint Hilaire compose ses ouvrages; un traité en douze livres sur la Trinité, des Commentaires sur les Psaumes et sur l’Evangile de Saint Mathieu, une requête adressée à l’empereur Constance, etc. 11 opère aussi déjà des miracles : il délivre l’île de Galinaire des serpents qui l’infestaient, et ressuscite quelques morts.
Il est même atteint de télépathie : il devine que sa fille Apre est demandée en mariage par le comte de Poitiers, et il lui écrit pour la dissuader de ce mariage, lui promettant en échange « un vestement de Virginité et la Marguerite de charité, pour estre espouse de Iésus. »
Rappelé d’exil au bout de quatre ans, Saint Hilaire s’achemine vers Rome, suivi de Saint Eusèbe et d’une jeune fille nommée Florence qu’il avait baptisée. — Cette jeune fille l’accompagna même jusqu’à Poitiers où elle vécut et mourut dans la plus grande sainteté. En 1550, c’est-à-dire douze cents ans après sa mort, on promenait encore ses restes en procession solennelle, au moment des grandes sécheresses, pour attirer la pluie — .
Arrivé à Rome, Saint Hilaire se rend au milieu des évêques ariens réunis en conclave, et
confond l’antépape Léo. La dispute est même si vive entre les deux évêques, que Léo, fatigué et indisposé, se retire (( en son secret pour lascher son ventre )), et y meurt misérablement.
Il faut croire que ce genre de mort était une spécialité pour les ariens, car Arius lui-même était mort de la sorte. Rentrant d’exil en 341, il voulut déposer Alexandre de l’évêché d’Alexandrie pour prendre sa place : « mais ainsi qu’on menoit Arius à l’église, pour le mettre au siège épiscopal, ung mal de ventre le surprint, et s’en alla à son secret, où il rendit toute la tripaille par le bas, et mourut misérablement par punition divine. ))
Nous ne voudrions pas être méchants, mais cette punition divine sent diantrement le poison !
Saint Hilaire regagne enfin Poitiers, accompagné de Saint Martin et emportant comme relique, une partie de la barbe de Saint Pierre.
Lorsque les Poitevins apprirent le retour de leur évêque, ils se portèrent en masse au-devant de lui, et c’est presque porté sur leurs épaules qu’il regagna son évêché.
On raconte même à ce sujet qu’une femme qui habitait « devant les grans Ecolles et maison commune des Seigneurs )) était entrain de baigner son nourrisson lorsque le cortège passa devant chez elle. Désireuse de revoir son évêque, elle quitta son enfant et alla dans la rue; lors-
qu’elle revint, elle trouva le bébé noyé. Folle de désespoir, elle prit le petit corps, le porta à Saint Hilaire qui, se prosternant à terre, priant et pleurant, fit le miracle de ressusciter l’enfant.
Quelques jours après, il donna à Saint Martin une maison à Ligugé. Celui-ci y fonda un couvent et, digne élève de Saint Hilaire, il ressuscita coup sur coup deux morts « dont un s’étoyt pendu par désespoir. »
L’histoire ne nous dit pas si cela fit le bonheur du pendu !
Non content de cet acte de générosité, Saint Hilaire chercha aussi aux environs de Poitiers une petite place pour Saint Benoît, évêque de Samarie, et il le logea de l’autre côté du Clain, au château Granier.
Après s’être occupé de ses amis, Saint Hilaire s’occupa ensuite de sa famille. Depuis son retour, sa fille lui demandait à chaque instant quand il lui donnerait (( la Marguerite et le riche vestement, c’est-à dire la joye de Paradis et la vie éternelle... » Saint Hilaire se dit que, s’il mourait avant sa fille, elle courait le risque de se marier ; aussi, pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, fit il des prières, des jeûnes, des aumônes ; et, (( d’une fièvre tierce, qui fut assez longue et griefve, la pucelle Apre trépassa. ))
Saint Hilaire annonça à sa femme cette bonne nouvelle. Celle-ci alors le supplia de lui rendre le même service. Bon époux comme il avait
été bon père, le grand évêque accepta, et (( tantost après la bonne épouse rendit son âme à Dieu et fut mise en riche sépulture auprès de sa fille, en l’église Sainct-Jehan et Sainct-Paul, que Sainct Hilaire avoyt fait construire prés des murs. »
Quant à lui, il se fit bâtir une petite demeure avec une petite chapelle, dont on fit ensuite une fort belle abbaye pour les religieux de l’ordre de Saint-Augustin et qu’on appelle Saint-Hilaire de la Celle, en l’honneur de celui qui y avait habité.
Pendant quelques années encore, Saint Hilaire continua tranquillement à gérer son diocèse, faisant par-ci par-là quelques miracles : comme en Périgord il fit sourdre une fontaine sous un arbre pour les fidèles qui l’écoutaient et qui avaient soif. Un autre jour qu’il allait à Ligugé voir Saint Martin, il le rencontra en une vallée et la mule sur laquelle il était monté s’inclina devant Saint Martin. Mais au relever, la forme du pied de la dicte mule demoura engravée en une pierre, comme on voit encores de présent ; et- à ce moyen le dict lieu a toujours esté appeller depuis le pas de la mule. ))
Il fit aussi des adeptes bien sincères, comme cette Sainte Triaise qui s’enferma, pour le reste de ses jours, dans une petite cellule auprès de l’église de Saint-Jean et de Saint-Paul, et qui fit tant de miracles après sa mort.
Nous sommes en 372, les jours du grand
évêque sont comptés. Averti par révélation divine — ou par télépathie — (appelons ça comme vous voudrez !) que sa fin était prochaine, Saint Hilaire réunit ses fidèles, leur fit un dernier sermon et leur adressa ses adieux.
(( Or n eut plus Sainct Hilaire avec luy que Sainct-Just et Sainct Lienne qui estoyt son prestre ordinaire : et le jour qu’il devoit tréspasser (qui fut le treizième jour du mois de janvier, l’an susdict trois cents soixante et douze), il ne sortit hors de la chambre car il sentit le mal duquel il devoit déceder, et tout le jour ne cessa de prier Dieu et d'avoir les mains joinctes et les yeux tendus vers le ciel, en attendant l’heure de son diffinement. Et avoyt près de luy Sainct Just et Sainct Lienne, lesquelz de ce avertis furent tout le jour en oraison de genoux près de son lie t , en plorans et jectant secretez larmes, sur lequel lict faict de matras, Sainct Hilaire estoyt couché. Et la nuit venue, commanda à Sainct Lienne, environ unze heures, qu’il sortist de la chambre pour scavoyr s’il y avoyt plus de bruict en la ville. Ce que fïst Sainct Lienne, et luy raporta, qu’il y avoyt encore quelque peu de bruict, et que les habitans ne s’estoient encores tous retirez. Sur quoi fault entendre qu’aucuns des dicts habitans avoyent esté advertis de la maladie de Sainct Hilaire, et qu’il avoyt prédict son bref décès et tréspas. Pourquoy plusieurs alloient et venoient encores jusques à la dicte heure autour de sa maison pour scavoyr s’il estoyt point
décédé. Et ung peu devant minuict, après que chascun se fut retiré, Sainct Hilaire dist de rechief à Sainct Lienne qu’il sortist hors pour scavoir si il n’y avoit plus de bruict. Ce qu’il fist et luy rapporta au poinct de la minuict que tout estoyt en silence. En quoy disant, la chambre fut remplye de si grand lumière, qu’a peine Sainct Lienne et Sainct Just la pouvoient supporter. Et de minute en minute, ainsi que la lumière cessoit, Sainct Hilaire déffinissoit. Et en cette façon dedans demve heure après, rendit son âme à Dieu. »
Il paraît qu'après sa mort le corps se mit à sentir comme baume. On le mit dans un cercueil et on l’exposa. Les malades défilèrent alors en foule, et les miracles ne se comptèrent plus : u lépreux, fébricitans, démoniacles, insensez, furieux et paralitiques >), tous retrouvèrent la santé.
Après bien des délibérations pour savoir où l’on enterrerait Saint Hilaire, on décida qu’il serait inhumé en l’église Saint-Jean et Saint-Paul, entre sa fille et sa femme.
Alors, au milieu d’une forêt de cierges, le corps de Saint Hilaire fut conduit en sa dernière demeure, accompagné de tous les prêtres de la cité, des nobles, des bourgeois et d’une grande foule de peuple. En s’y rendant on passa par la rue des Arènes où habitait un vieillard, cloué sur son lit depuis deux ans par la paralysie. A l’approche du cercueil, le vieux se leva et suivit le cortège en priant.
C’est alors que commence une série indéfinie de miracles dont nous allons relater les principaux.
Francus et Périlleuse, sa femme, avaient un fils nommé Probianus. Cet enfant fut, tout jeune, si gravement malade qu’on le prit pour mort. Les parents portèrent le corps de leur enfant dans l’église, le déposèrent en priant sur le tombeau ; (( et incontinent l’enfant commença à ouvrir les yeuh et mouvoir ses membres, et finalement recouvrit la parolle et conséquament après peu de jours pleine santé ». Probianus devint depuis évêque de Bourges.
Deux jeunes gens de Cahors, Castérius et Crispo, avaient attrapé la lèpre par accident ; ils vinrent à Poitiers et se rendirent à l’église ou reposait le saint. Ils recueillirent la poussière qui était sur le tombeau, la délayèrent dans de l’eau claire, se lavèrent avec ce mélange et, neuf jours après, purent retourner chez eux absolument guéris.
Un homme nommé Félix était aveugle depuis de longues années. Il vint à Poitiers et passa la nuit en prières dans l’église, pendant que les moines chantaient matines ; ce fut lui qui le premier s’aperçut de l’arrivée du jour.
Un dimanche, une femme de Tonnay- Charente revenait chez elle en portant de l’eau dans un sceau. Brusquement, sans qu’on nous dise ni pourquoi ni comment, sa main devint aride et sèche. La femme vint à Poitiers en pèlerinage, posa
sa main sur le tombeau de Saint Hilaire et guérit.
Un jour de la fête de Saint Hilaire, on porta en son église une jeune fille percluse et impotente depuis sa naissance. Au passage de la procession, la jeune fille recouvra l’usage de ses membres.
Une pauvre femme, débile et atteinte d’une maladie de cœur, vit en rêve Saint Hilaire qui lui commandait de faire un pèlerinage à son église. Elle obéit au saint et retrouva la santé et la vigueur.
Une femme, nommée Gode, était aveugle et presque paralysée des jambes. Elle se fait porter en l’église, guérit, remercie le saint et s’en retourne chez elle. Là, son mal la reprend. Elle revient à l’église, est soulagée de nouveau mais immédiatement reprise aussitôt partie. Après avoir fait trois fois la navette, elle comprend l’avertissement du saint, achète une maison touchant l’église, y habite et ne retombe plus malade.
Aux environs de Poitiers, un serpent s’introduit par la bouche d’un jeune paysan pendant son sommeil. On conduit l’enfant en l’église du saint, et le serpent ressort aussitôt.
« Environ le dict temps auquel Henry, roi d’Angleterre et dame Elénor son épouse estoyent seigneurs d’Aquitaine, advint au pais par punition divine une persécution merveilleuse, de maladie incongnue. Par laquelle les gens brusloient en leurs membres sans voir le feu, et avoyent
des ulcères et playes sur le corps, ressemblans à chancres, dont plusieurs mouroient de mort enragée et désespérée... Aucuns s’advisérent de se recommander à Sainct Hilaire, et après qu’ils eurent laict leurs voyages furent entièrement guéris. »
Si tous les Français avaient connu Saint Hilaire, le « mal des ardents » aurait fait moins de victimes. Ajoutons que le saint s’v prenait de trois façons pour guérir ces malheureux atteints d’ergotisme : les uns étaient guéris dans l’église, les autres sur le chemin du retour, les autres chez eux seulement. Mais tous étaient guéris.
Un sourd-muet, désirant guérir, se met en croix sur le tombeau du saint et s’y endort en faisant ses prières. Le saint lui apparaît pendant son sommeil et lui annonce que dorénavent il entendra. Mais il est probable que Saint Hilaire n’était pas laryngologiste, car il conseille au malade d’aller voir son collègue Saint Martin, à Tours, pour retrouver la parole : ce qui fut fait.
Nous pourrions continuer longtemps encore la série de ces guérisons. La renommée du saint guérisseur dura bien longtemps, et nous ne voudrions pas parier qu’il ne fasse encore aujourd’hui de temps en temps quelque petite guérison.
Racontons plutôt les choses merveilleuses qui se passèrent lorsqu’on voulut translater les cendres de Saint Hilaire.
Par crainte des invasions, on avait recou-
vert d’une voûte fermée les trois tombeaux du saint, de sa femme et de sa fille. Quelques années avant le règne de Clovis, on commença à creuser pour dégager cette voûte dont on mit à jour une petite ouverture. Une odeur merveilleuse se répandit immédiatement dans l’air.
Les maçons, qui ne sont forcément pas des saints, pris de peqr et de vénération, refusèrent d’entrer dans la voûte. Trois prêtres, après s’être bien sanctifiés, s’introduisirent par l’ouverture et trouvèrent les trois tombeaux en parfait état. On décida alors de faire la translation le lendemain matin.
Mais voilà que dans la nuit, un des prêtres mourut, le second devint aveugle et le troisième paralytique.
On comprit alors que Dieu ne voulait pas que cette translation se fit tout de suite et l’on referma le tout.
Quelques années plus lard, Clovis fit réédifier l’église Saint-Jean et Saint-Paul, lui donna le nom de Saint-Hilaire et fit mettre au milieu le tombeau du saint.
A cette occasion, une foule de malades furent encore guéris.
La prostitution
au temps d’Isabeau de Bavière