‹ Promenade d'un médecin à travers l'histoireChapitre 2 sur 12 · D’ISABEAU DE BAVIÈRE · texte numérisé non relu

D’ISABEAU DE BAVIÈRE

IÈKHIvant d’entreprendre une étude de mœurs au fMf temps d’Isabeau de Bavière, il est nécessaire IsSyi d’avoir une idée bien exacte de l’état des esprits à cette époque ; autrement l’on risquerait fort de trop noircir le tableau. Il ne faut pas considérer les faits et gestes des contemporains de Charles VI, comme on considérerait les actes de nos contemporains : il faut ne pas perdre de vue la simplicité de nos bons aïeux, leur liberté de langage et leur sans-façon .

Certaines choses qui nous paraîtraient monstrueuses si elles se passaient sur une de nos places publiques, nous sembleraient moins graves si nous les voyions se produire au Congo ou aux environs de Tombouctou. La distance historique change les faits comme la distance géographique ;

la différence de latitude produit les mêmes effets sur les événements que la différence de siècles* « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au delà ». Vérité hier, erreur demain. Qui sait si notre façon de vivre actuelle ne semblera pas monstrueuse, scandaleuse, infâme ou simplement stupide aux hommes de l’an 2500 } C’est probable, on peut même dire : c’est certain.

Nos bons aïeux avaient des moeurs qui, évidemment, jureraient un peu aujourd’hui; mais ils avaient une franchise que nous ignorons. Ils avaient l’habitude d’appeler « un chat un chat »; (aujourd’hui, nous appelons ça d’une foule de noms). Ils avaient l’habitude de considérer le... bas d’un individu comme chose aussi naturelle que le visage ; aujourd’hui, les journaux illustrés, qui se risquent à dessiner sur leur couverture une femme à peu près nue. se voient aussitôt confisqués et condamnés.

Est-ce à dire que nous valons mieux > Ceci reste à démontrer. Mettons que nous avons plus de vernis , et surtout plus d’hypocrisie.

Voici ce que pense à ce sujet notre confrère Withowski (dont nous partageons entièrement les idées), dans son livre Les Médecins au théâtre: « Allons ! le rire de nos pères — qui ignoraient les Tartuffes de robe longue et courte — était plus franc que le nôtre, et au XVe siècle la gaieté gauloise régnait en souveraine, même chez nos flegmatiques voisins, les Anglo-Saxons... Voyez donc

d’ici la frimousse effarée des miss dégénérées, saturées d’hypocrisies et de pudicité ; entendezvous leurs cris d’oisillons en détresse, leurs schocking désespérés, à la vue des « Facéties joyeuses et récréatives » d’autrefois ? »

Nos mondaines actuelles rougiraient et pousseraient les hauts cris, si l’on se risquait à jouer dans un théâtre un des Mystères du temps de Charles VI ; mais elles rient franchement et trouvent amusantes au possible les pièces à alcôve et à déshabillés suggestifs, qu’on représente actuellement sur toutes nos scènes, et dont le fond est certainement plus immoral que les Mystères du temps, si la forme en est plus soignée.

Elles criraient (( aux moeurs, au scandale )) et se sauveraient à toutes jambes (tout en regardant en arrière), si elles voyaient un homme ou une femme se promener sur nos boulevards dans le costume d’Adam ; mais pas une n’hésitera à assister à une séance de luttes, et ne trouvera drôle un seul instant, sur nos plages à la mode, de converser pendant une heure ou deux avec un monsieur en costume de bain. .. bien ajusté. Et qui y a-t-il de plus immoral qu’un costume de bain?...

Nos bons aïeux étaient plus simples et plus francs. Donnons-en quelques exemples.

C’est en général une action pénible et même douloureuse de marcher nu-pieds dans la rue (sauf pour ceux qui ont cette habitude depuis leur enfance). Aujourd’hui, dans les processions

de Bretagne, on voit beaucoup de pèlerins accomplir tout le trajet, soit sur les genoux, soit nu-pieds ; c’est pour eux une idée de sacrifice. Eh bien, nos pères avaient élargi cette façon de faire : puisque c’est un supplice de marcher nu-pieds, ce sera une action bien plus pénible encore de s’en aller tout nu par le grand soleil, la pluie ou la neige. Et dans toutes les processions d’alors, on voyait nombre de pèlerins des deux sexes suivre les reliques des

saints, n’ayant que leur foi pour tout costume.

Certains historiens ont voulu voir là un fait de la dépravation des mœurs ; nous ne sommes pas de leur avis.

Autre chose : la nudité ne sert pas qu’aux processions, ni que de pénitence pour certains coupables ; elle peut aussi être prise comme but de décoration et d’esthétique. Aujourd’hui, dans tous nos music- halls, les femmes se présentent sur la scène, uniquement vêtues de maillots couleur chair. Plus la femme est bien faite, plus le maillot est mince et collant, et plus la femme a de succès... Serait-ce donc un grand mal d’être plus simples et plus francs ? Nos bons aïeux étaient beaucoup plus dans le vrai : quand ils voulaient se payer le luxe d’admirer une jolie femme, ils ne lui mettaient pas de maillot !

Ainsi, lorsque le roi Louis XI fit son entrée dans Paris, tout le long du chemin, depuis la porte Saint-Denis jusqu’à Notre Dame, on lui offrit différents spectacles, et entre autres : (( Trois

belles » filles faisant personnages de seraines, toutes nues, et leur voyoit-on le beau tétin, droit, séparé, rond et dur, qui étoit chose bien plaisante : et disoient de petits motets et bergerettes ». Quelques mètres plus loin, Louis XI put contempler une scène analogue — mais, cette fois, c’étaient des hommes — (( une passion a personnages, et sans parler ; et Dieu étendu en la croix et les deux larrons a dextre et a senestre(i) ». On pensait sincèrement alors qu^ ces sujets, pour lesquels on n’avait certainement pas choisi des rachitiques ou des bossus, étaient un spectacle digne de la majesté royale et ajoutaient de l’éclat à la fête. Aujourd’hui, on met des statues qui sont tout aussi indécentes... Il est vrai qu’elles sont de marbre !

Nous parlions tout à l’heure de théâtre, revenons-y un peu : c’est sous Charles VI que s’installa le premier théâtre. Jusqu’à cette époque, on ne voyait que des jongleurs, des chanteurs, des baladins, des faiseurs de tours dont quelques-uns étaient étonnants. Les Confrères de la Passion de Noire-Seigneur (2) s’installèrent, en mai 1398, dans le bourg de Saint-Maur-des-Fossés. Le prévôt de Paris, par une ordonnance du 3 juin, fit défense aux habitants de se rendre à ce spectacle. Les Confrères se plaignirent alors à Charles VI qui, ayant assisté à leur représentation,

(1) Chronique de Jean de Troyes, année 1461.

(2) Dulaure, Histoire de Paris.

en fut si satisfait que, le 4 novembre 1412, par lettres patentes, il leur permit de continuer leurs représentations dans Paris et dans les environs, et de se montrer dans les rues en costume de théâtre. Ce spectacle fit fortune à Paris, et les curés des paroisses, afin d’en faire jouir leurs paroissiens et d’en jouir eux-mêmes, avancèrent l’heure des vêpres, car les représentations commençaient à une heure pour se terminer à cinq.

Toutes les pièces étaient calquées sur les évangiles ou sur les actes des apôtres ; le fond en était toujours la glorification de la religion (un vrai sujet de pension de jeunes filles), avec quelques mérités coups de patte aux prêtres d’alors : mais la forme en était un peu rude. Voici, par exemple, une scène du crucifiement de Jésus-Christ :

Poy, pailharr, poy.

Alixandi e

Faites-lui poy.

Crachez-lui trestous au visage,

Se vous pouvez, ou à la nage,

Et luy faictes montrer le...

Malque.

J’ai appétit D’arregarder s’il porte brayes,

Et n’as ja besoin que tu n’ayes ;

Je crois que la chère est retraicte.

Girg

Il fait beau voir besoigne fê:e,

Gualans, montrons-luy tous lec...

Malbec.

Arregarde ; il est velu ;

Jésus, arregarde la lune.

Malegorge

Arregarde si le mien fume ;

N’est-ce pas la gorge d’un four ?

Primelle,

Par mon âme, tu es bien lourt ;

Que ne descens-iu pour nous battre ? (i)

Certaines scènes étaient, il faut l’avouer, un peu... incorrectes comme gestes et comme action, mais nous ne craignons pas de le répéter : un grand nombre de ces Moralités et de ces Mystères pourraient être imprimés dans les mêmes recueils que beaucoup de nos vaudevilles actuels.

Attaquons maintenant l’étude des mœurs de ce temps. En écrivant le paragraphe précédent, nous n’avons pas voulu un seul instant faire leur apologie, mais simplement leur apporter quelques circonstances atténuantes. Elles étaient loin d’être jolies, les mœurs ! On peut même dire qu’à aucune époque on ne vit tel mélange de débauches, de vols et d’assassinats .

Un roi fou, une reine intrigante et ultragalante, des grands seigneurs rapaces, sans mora-

(i) Dulaure, Histoire de Paris.

lité et débauchés, la guerre avec l’Anglais, la guerre civile, autant de raisons pour que la société oubliât les bons préceptes qu’elle avait reçus sous Saint Louis et sous Charles V.

La vie valait si peu ; un événement, si léger et si imprévu, pouvait vous en priver si rapidement que, ma foi, on avait pris pour devise: courte et bonne. On s’efforçait de passer le temps le plus agréablement possible, sans se préoccuper du lendemain. A quoi servait de travailler? On était pillé, brûlé, volé. Le seul moyen de gagner de l’argent était le vol ou l’assassinat. Quant aux autres jouissances terrestres, on les cherchait par tout, et on les trouvait facilement.

La Cour

De tout temps, les peuples ont calqué leur façon de faire sur les grands ou sur les rois. Franchement, ils eurent, sous Charles VI, de bien tristes exemples : la Cour offrait alors un spectacle assez dégoûtant.

Un seul homme n’était pas coupable :

c’était le malheureux roi. N’ayant que des éclairs de raison, il ne fit qu’obéir tout le temps à sa femme et à ses nobles parents. Comme la reine, en 1407, avait pourvu largement à la postérité du roi de France, en fournissant à la couronne douze rejetons plus ou moins légitimes, et comme elle

avait à peu près déserté le lit conjugal — qui d’ailleurs ne devait rien avoir de bien agréable — (i), Jean sans Peur, après la mort de Louis d’Orléans, donna à Charles VI pour maîtresse, afin d’assurer auprès du roi l’influence bourguignonne, une jeune fille appelée depuis « la petite reine )), et connue sous le nom d’Odette de Champdivers.

Cette jeune fille, douée d’une grande bonté, eut toujours un grand ascendant sous Charles VI qui, même dans ses moments de folie furieuse, la traitait instinctivement avec douceur.

Pendant longtemps, on a prétendu qu’elle était la fille d’un marchand de chevaux ; mais en réalité, elle appartenait à la famille seigneuriale de Champdivers, qui tirait son nom d’un fief ainsi désigné, sis près de Dole et de Saint-Jean-de-Losne, dans le comté de Bourgogne. Son père était en 1 387 écuyer d’écurie, marescallus equorum , à la cour de Charles VI, et cette expression, changée dans un manuscrit en mercator equorum , est devenue la source de cette tradition.

Dame, elle coûta cher à la Cour! Il fallut paraît-il la récompenser largement ; (il est vrai qu’elle avait accepté une rude corvée) : on lui donna deux maisons, l’une à Creteil, l’autre à Ba-

(1) Ses rapports avec son époux, malade et insensé, étaient accompagnés de sévices et de coups, dont elle était victime. Les deux époux couchèrent ensemble pour la dernière fois en 1407, le 9 mars.

gnolet. Odette, ou Odinette, comme on disaitalors, eut, en 1408, de Charles VI, une fille, Marguerite de Valois, qui fut mariée en 1428, par Charles VII, au sire de Belleville.

Des quatre oncles du roi. qui se disputèrent et se partagèrent le pouvoir pendant sa minorité, un seul, Louis duc de Bourbon, était dévot, économe, et bon ; mais il était si faible de caractère, qu’il laissa complètement agir ses beaux-frères : Louis duc d’Anjou, le plus audacieux et le plus rapace — Jean duc de Berri, prodigue, somptueux, sans moralité, ne s’occupant que de ses plaisirs et tyrannisant les provinces qui lui furent confiées — Philippe duc de Bourgogne, débauché, avide et cruel.

Mais l’homme le plus ignoble et qui fut certainement le plus néfaste à la France, fut certainement Louis duc d’Orléans, frère de Charles VI. (( Le duc d’Orléans était un galand, et trafiquoit de toute frette comme un bon marchand et marinier ( r) ».

Au mépris de son union avec la belle et jeune duchesse V alentine de Milan, toute femme engagée ou non dans le mariage, une fois convoitée par lui, devenait la proie de ses désirs. Il faisait de ses jours et de ses nuits une perpétuelle orgie. Les châteaux ou les palais qu’il habitait, notamment

(1) Brantôme. Louis XII, discours VP.

l’Hôtel du Petit-Musc ou Pute-y-xMuce, à Paris et celui de Boissy près Coulommiers, furent les principaux théâtres de ses débauches. Il avait un sérail à Orléans qui s’alimentait par les filles qu’il faisait séduire ou enlever: (( toute femme était vitupérée d’être menée à Orléans (i) )).

Balzac, dans un des ses Contes Drolatiques, a tracé un admirable portrait de ce prince : (( Cettuy prince ha esté, pour le seur, le plus grand etaspre paillard de toute la race royale de monseigneur Sainct Loys, qui feut, en son vivant, roy de France, sans mettre néantmoins hors de concours aulcun de ceux qui ont esté les plus débauchez de cette bonne famille.... Il estoyt goguenard, d’un naturel alcibiadesque, vray François de la bonne rache. Ce feut luy, premier, qui conçeut d’avoir des relays de femmes, en sorte que, alors qu’il alla de Paris à Bourdeaux, trouvoyt tousiours, au desseller de sa monture, ung bon repas et ung lit garny de jolies doubleures de chemises.. . (2) »

Et pourtant, il y avait mieux que Louis d’Orléans : c’était sa maîtresse, la reine Isabeau de Bavière, celle que les Parisiens avaient surnommée (( la grande gaure. ')

Elle avait épousé Charles VI à l’âge de

(1) Journal de Paris sous Charles VI et Charles VII , page 125.

(2) Balzac, La faulse courlizane. Deuxième dixain des Contes drôlatiques.

quatorze ans (i). L’entrée des deux époux à Paris fut suivie de fêtes splendides et entre autres d’une mascarade où les personnages se livrèrent aux désordres les plus scandaleux, et dont nous reparlerons.

C’est dans cette circonstance que commença la liaison criminelle d’Isabeau avec le duc d’Orléans. Louis était à peu près du même âge que sa belle-sœur ; celle-ci rencontra en lui tous les jours, sous le même toit, un compagnon assidu qui usa envers elle des procédés qu’il employait avec toutes les femmes ; il fut un des premiers corrupteurs d’Isabeau. Leur liaison devint bientôt intime, absolue ; elle fut la fable et le scandale public du royaume. La reine et le duc sans aucun souci pour le bien public, pour l'appauvrissement de la France et les dangers qui la menaçaient, ne songèrent qu’aux plaisirs d’une vie opulente et dissolue.

Il serait fastidieux et même impossible de citer tous les amants d’Isabeau. (( Ils sont trop )) : tous lui étaient bons, même les valets d’écurie (2).

(1) Isabeau de Bavière, avant de se marier à Charles Vljfutoblig e de se soumettre à un usage remarquable dont nous parle Froissait : « Il est d’usage, en France (quelque dame ou fille de haut seigneur que ce soit), qu’il convient qu’elle soit regardée et avisée toute nue par les dames, pour savoir si elle est propre ou formée pour avoir enfants ». (Chronique de Froissart, vol. 2, chap. 142, page 2851.

Le voilà bien le certificat de mariage que certains voudraient instituer de nos jours !

(2) Histoire de la Bastille , Arnould et Alboize de Pujol.

Un d’eux mérite cependant d’attirer l’attention, parce qu’il fut la cause d’une scène de ménage entre Charles VI et sa femme, pendant une des lueurs de raison du pauvre monarque. En 1408, Isabeau alla cacher dans les murs de Vincennes ses débordements avec un gentilhomme de sa suite, Louis de Bois-Bourdon. Le connétable d’Armagnac dénonça la chose à Charles VI qui accourut à Vincennes, surprit Bois-Bourdon, et (( sans autre forme de procès )) le fit jeter à la Seine, dans un sac de cuir sur lequel était écrit : (( Laissez passer la justice du roi ( 1 ). ))

On sait la haine et le mépris que tous les Français portaient à Isabeau; quelques rares personnes osèrent faire publiquement à la grande gaure le reproche — d’ailleurs inutile — de ses crimes et de ses débauches. Le jour de l’Ascension 1405, un religieux augustin, Jacques le Grand, eut le courage de faire en face de la reine le sermon suivant : (( Je voudrais bien, grande Reyne, que mon devoir s’accordât avec la passion que j’aurais de ne rien débiter ici qui ne vous fut agréable, mais votre salut m’est plus cher que vos bonnes grâces, et quand même je devrais tomber dans le malheur de vous déplaire, il m’est impossible de ne pas déclamer contre l’empire que la Déesse de la Mollesse et des Voluptés à établi dans votre Cour. Elle a pour

(1) Voir à ce sujet : La connestable , premier dixain des Contes drolatiques de Balzac.

ses suivantes inséparables, la bonne chère et la crapule, qui font le jour de la nuit, qu’on passe en danses dissolues ; et ces deux pestes de la vertu ne corrompent pas seulement les mœurs, elles énervent les forces de plusieurs personnes, elles retiennent dans une honteuse oisiveté des chevaliers et des écuyers efféminés... »

Par bonheur pour ce prédicateur, Charles VI était alors dans sa raison, c’est-à-dire qu’il écoutait avec plaisir tous ceux qui lui disaient du mal de sa femme et de son frère. Il voulut entendre ce prédicateur qui recommença son sermon devant le roi, et taxa même particulièrement une personne qu’il ne désigna que par le nom de duc (( qui dans sa jeunesse aurait pu être de fort bon naturel, mais qui depuis, pour le dérèglement de sa vie et pour sa convoitise insatiable, avait encouru la malédiction des peuples (i). »

Isabeau n’était pas seule de songenre à la Cour, elle avait de bonnes élèves parmi les nobles dames qui l’entouraient, et sauf la malheureuse Valentine de Milan, femme du duc d’Orléans, les autres étaient dignes de leur reine. Lors de l’insurrection des Maillotins : « les séditieux n’épargnèrent pas les dames du Quesnoy, de Noyon, du Châtel,des Barres, de Romans et de Montauban qui étoit femme du chancelier de la Reine. Ils les

(i) Le Laboureur, Histoire de Charles K/, livre 2 5,cha

piire VI.

accusoient de toutes les dissolutions de la Cour, et les ayant menées dans les rues, leur firent mille insolences et les enfarinèrent (i). »

Avec d’aussi bons acteurs, on pouvait donner de jolies fêtes : en voici quelques descriptions.

Lorsque Isabeau de Bavière eut fait son entrée à Paris, lors de son mariage, entrée magnifique, où fut étalé un luxe extravagant, la Cour se rendit, le 2 mai 1 389, à l’abbaye de Saint-Denis, où elle passa trois jours en cérémonies religieuses, en fêtes chevaleresques et en plaisirs. On entendit la messe, les offices ; on fit des festins, des jeux, des joutes. Le tout fut suivi de désordres et d’actions plutôt dissolues: « et estoit commune renommée que des dites joutes estoient provenues des choses deshonnêtes en matières d’amourettes, et dont depuis beaucoup de maux sont venns... esdites joutes, lubrica facta sunt (2). »

Une autre fois, le roi donne une fête à Saint-Denis, pour la chevalerie du roi de Sicile et du comte du Maine son frère. Il y eut trois jours de joutes et de combats. « Jusques là, tout alloit assez bien, mais la dernière nuit gasta tout par la dangereuse licence de se masquer et de permettre toutes sortes de postures, plus propres à la farce qu’à la dignité de personnes si considérables... Cette mauvaise coutume de faire le jour de la nuit,

(1) Choisy, Histoire de Charles VI.

(2) Jouvenel des Ursins, Histoire de Charles VI f page 73.

joint à la liberté de boire et de manger avec excès, fit prendre des libertés à beaucoup de gens aussi indignes de la présence du Roy, que de la sainteté du lieu où il tenoit sa Cour. Chacun chercha à satisfaire ses passions et c’est tout dire qu’il y eut des maris qui pâtirent de la mauvaise conduite de leurs femmes, et qu’il y eut aussi des filles qui perdirent le soin de leur honneur (i). »

On connaît, enfin, les scènes de débauche qui eurent lieu le 29 janvier 1393, à l’Hôtel Saint- Pol, à l’occasion du mariage du jeune chevalier de Yermandois, avec une riche veuve de la suite de la reine. Le roi,. Joigny, le bâtard de Foix, Aymery de Poitiers et Hugues de Cuisay, dansèrent un ballet (}':), déguisés en sauvages, enveloppés du cou jusqu’aux pieds dans une toile enduite de poix sur laquelle étaient collés des poils longs, rudes, mêlés, bruns, noirs, gris, fauves, sales; sur le cou s’ajustait une tête de bouc avec une longue barbe pendante et de grandes cornes. Ces cinq monstres se tenaient tantôt debout, tantôt à quatre pattes ; ils sautaient, se roulaient à terre, ils hurlaient, choquaient leurs têtes et leurs cornes, se renversaient, grimpaient les uns sur les autres et prenaient les postures les plus sales, à la manière des chiens et des lascifs animaux qu’ils représentaient. )) Ce divertissement réellement délicat

(1) Le Laboureur, Histoire de Charles VI , livre IX,

chap. 2.

se termina par une catastrophe : le duc d’Orléans, par imprudence disent les uns, volontairement disent MM. Arnauld et Alboize de Pujol dans leur Histoire de la Bastille , mit le feu aux acteurs en voulant les examiner de près à la lueur d’une torche. Charles VI seul fut sauvé, grâce à la duchesse de Berri « car elle le bouta dessous sa gonne et le couvrit pour eschiver le feu ( i ) )).

Nous venons de voir quels étaient les exemples que la Cour offrait au peuple, voyons maintenant comment ces exemples étaient suivis.

Bien entendu, nous ne nous occuperons que de la prostitution ; il y aurait trop à faire si l’on voulait parler des autres... qualités deshommes de cette époque: le vol, l’assassinat, le jeu, l’ivrognerie, fourniraient de quoi emplir des volumes (2).

Le peuple et la bourgeoisie

S’il faut en croire le prédicateur Maillard, les parisiens vivaient de la prostitution : le

(i> Froissart.

(2) Nous avons pris tous les renseignements qui suivent dans les sermons des prédicateurs Maillard, Menot, etc., sermons qui, en réalité, ont été prononcés quelques années après le règne de Charles VI. mais qui dépeignaient les travers de la société depuis près d’un siècle.

métier qui rapportait le plus était celui de tenancier de maisons publiques. Les bourgeois qui se respectaient un peu se contentaient de louer leurs maisons à des « femmes publiques )), et cela surtout dans le voisinage des écoles : « Vous, bourgeois, qui louez vos maisons où les femmes publiques exercent leur immonde métier, où se rendent les agents de la prostitution... vous voulez vivre des produits de la débauche. Vullis vivere de posterioribus meretricum ( r ) . ))

Les agents de la prostitution étaient très nombreux : il y avait un grand nombre de mères nobles, comme aujourd’hui d’ailleurs; mais on trouvait aussi presqu’autant de pères nobles , ce qui est plus rare de nos jours.

Voici une curieuse ballade qui va vous édifier sur la moralité des parisiennes d’alors : c'est « Le Chàsliment des Dames », de Robert de Blois (2).

Fi de la dame qui s’enyvre ;

Elle n’est pas digne de vivre ;

Cil vilains vices est trop granz

A Dieu et au siècle puanz.

Aujourd’hui, ces dames font du tennis ou du golf ; sous Charles VI elles préféraient la lutte :

(1) Maillard-Quadragési. Sermo 28.

(2) Le Chàsliment des Dames , par Robert de Blois, ballade des Fabliaux de Barbasan, édit, de Meon, tome II, page 184.

Qu’en luitant ne vous béze nus,

Qar mauvese orior griève plus Quand vous estes plus eschauffée.

Sachiez, c’est vérité provée.

Enfin l’auteur blâme les femmes de l’indécence de leur costume :

De ce se fet blasmer

Cui sent sa blanche char monstrer

A ceux de qui n’est pas privée.

Aucune lesse deffermée Sa poitrine, pour ce c’on voie Comme fétcment sa chair blanchoie :

Une autre lesse tout de gré Sa char apparoir au costé ;

Une de ses jambes trop descuevre ;

Prudhon ne loé pas ceste œuvre.

Le luxe et l’indécence des vêtements féminins sont des chapitres que les auteurs et surtout les prédicateurs attaquent bien souvent : Les femmes se fardaient le visage, portaient des robes à longue queue et à grandes manches, recouvertes de fourrures même en été. Quant au décolletage, le plus osé, le plus indécent de nos jours ne pourrait être comparé un seul instant avec celui d’alors: Les robes étaient ouvertes par devant laissant voir la poitrine nue et découverte jusqu’au ventre pectus discoopertum usque ad venir em (i). Souvent même ces dames, trouvant que ce n’était pas assez, ouvraient la robe sur le côté pour laisser voir la cuisse ; nous venons de l’entendre dire par Robert de Blois.

(i) Menot, Sermones, édition 1530, foi. 25.

« N’est-il pas beau de voir la femme d'un avocat qui a acheté son office et n’a pas dix francs de revenus, s’habiller comme une princesse, étaler l’or à son cou, à sa tête, à sa ceinture ? Elle est vêtue suivant son état, dit-elle ! Quelle aille à tous les diables, elle et son état ! Sans doute elle dira : ce n’est point mon mari qui me donne de si beaux vêtements, mais je les gagne à la peine de mon corps. »

Voilà le grand mot lancé î

Les belles robes ne leur coûtent rien.

Pour soutenir leur luxe, les bourgeoises se prostituaient à des conseillers du Parlement, à des abbés, des évêques, des prêtres, des moines : « Mon père, nous voyons les autres qui en ont et qui ne sont ni plus riches, ni plus nobles que nous, et lorsque nous ne sommes pas riches, les évêques et les abbés nous en donnent à la peine de notre corps ( i ) ».

Un reproche que les prédicateurs adressent souvent aux bourgeoises, c’est de se rendre aux bains. Les étuves ou maisons de bains étaient en effet devenues des lieux de débauche, ce qui les fit peu à peu abandonner ou abolir. Les dames pouvaient toujours s’y rendre sous un prétexte honnête, et il s’y passait des indécences. Dans les bains des hommes, il venait des filles publiques, et ceux des femmes servaient de rendez-vous aux amants pri -

(i) Maillard-Quadragési. Sermo 38.

vilégiés : Mesdames, n’allez-vous pas aux étuves et n’y faites-vous pas ce que vous savez ? (i) »

Mais les Parisiennes ne vont pas qu’aux bains ; si, aux yeux de leurs maris, elles veulent être propres de corps, elles tiennent également à se laver l’âme le plus souvent possible. Aussi fontelles de fréquents pèlerinages : elles vont à Aubervilliers, à Notre-Dame des-Vertus, à Notre- Dame-de-Boulogne, à Saint-Maur-des-Fossés, et d’autres encore. Malheureusement ces pèlerinages ont un tout autre motif que la dévotion : ce sont des rendez-vous galants et des parties de débauche.

Les pèlerines parisiennes ont bien de la dévotion, mais pour les moines ; c’est du moins Guillaume Coquillard , official de l’église de Reims, qui nous le dit :

Mes dames, sans aucuns vacarmes Vont en voyage bon matin,

En la chambre de quelques carmes,

Pour apprendre à parler latin ;

Frère Bérufle et Damp Fremin Les attendent en lieu célé.

Ont-ils bien gaudy et gallé, En lieu de lire leurs matines.

Le vin blanc, le jambon salé, Pour festoyer ces pèlerines ; Après on reclost les courtines, On accole trère Frappart, etc.

(i) Maillard, de peccati stipedio. Sermo 5.

Les maris se plaignent de leur longue absence ; elles répondent qu’elles viennent d’un pèlerinage ; elles y ont même eu bien chaud :

Du travail le front me dégoûte ;

Je viens de Saint-Maur-les-Fossés Pour être allégée de la goutte...

Moines, prêires et coi deliers Prennent avec elles déduit (i).

Un autre auteur de cette époque, Mayeu ou Mathieu, dans un poème manuscrit intitulé : Mathéolus Bigamus, assure que si les femmes vont à l’église, ce n'est pas par amour pour le crucifix et pour les reliques, mais par amour pour les prêtres. Les églises de Paris sont de véritables marchés où se négocie la débauche : (( Celui qui mènerait son cheval à l’église pour le vendre, ferait une action très inconvenante ; mais les femmes qui, sous prétexte de religion, viennent à l’église pour s’y vendre elles-mêmes, ne sont-elles pas plus coupables? Ne convertissent-elles pas la maison du Seigneur en un marché de prostitution ? »

Mais asscs plus est à défendre Que. femme ne si doie vendre ; Elle fait de la Dieu-Maison Bourdelle, contre Dieu et raison.

(i) Guillaume Coquillard, Le Monologue des Perruques, Poésies, pages 170, 17 1.

Cet écrivain, dans un but charitable pour les maris, énumère ensuite les églises de Paris où se tiennent le plus ordinairement ces infâmes marchés. C’est d’abord Notre-Dame, la cathédrale : puis Notre-Dame-des-Champs, Saint-Eustache :

Et Saint Victor dedans sa châsse Les Quinze-Vingts et Saint Antoine,

Et le lieu du cardinal Lemoine :

Saint Bernard et Saint Honnouré,

Le chevalier au frein doré,

Au Sépulcre de la Grand’rue,

Et Saint Merry a col de grue,

Et Saint Bon de bonne fortune,

Et Saint Loup et Sainte Hopportune ;

Saint Christofle et Sainte Marine,

Saint Pol et Sainte Kaierine,

Saint Souplis et Sainte Geneviève,

Saint Gervais et Saint Jean de-Grève,

Saint Jacques-de-la- Boucherie,

Saint Eloi en la Savaterie,

Saint Denis au pied de Montmartre,

Et au prieuré de la Chartre,

Saint Germain-des- Prés et d’Auxerre,

Saint Laurent qui les dents desserre,

Saint Mai tin et Saint Nicolas Font à nos dames grands soûlas.

En terminant, l’auteur fait cette réflexion philosophique et humanitaire :

En obéissant à Vénus

Plusieurs maulx en sont avenus (i).

(i) Poème manuscrit intitulé: Maiheolus-Bigamus , cité par Dulaure. Histoire de Paris.

Et Maillard de s’écrier : « N’est-il pas vrai, Mesdemoiselles, qu’il se trouve parmi vous, à Paris, plus de femmes débauchées que de femmes honnêtes ? Eos, domicellae , numquid pluies sunt nbaldae Parisiis quam probae mulieres ! ))

Mais il est encore un reproche plus grave que tous les auteurs font aux bourgeoises de Paris : les mères prostituaient elles-mêmes leurs filles.

» Ne sont-elles pas ici, ces mères qui prostituent leurs filles et les livrent à des hommes du Parlement pour leur faire gagner leur mariage? Sunt-ne hic maires illae, macquerellae filia rum suarum , quœ dederunt eas hominibus de cunà ad lucrandum matrimonium suum ?

» Mesdames les bourgeoises, n'êtes-vous pas du nombre de celles qui font gagner la dot de vos filles à la sueur de leur corps : et faciunt eis lucrari matrimonium suum ad pœnam et sudorem sui corporis ? ))

(( Mères qui donnez à vos filles des robes ouvertes et autres vêtements indécents, pour leur faire gagner leur mariage ! Et vous, bourgeois, n’est-ce pas pour prostituer vos filles que vous leur donnez de beaux habits et que vous les fardez comme si elles étaient des idoles? (i) »

Enfin dans un autre sermon, Maillard tonilrue du haut de la chaire, dans un style que l’esprit du siècle excuse à peine : (( Etes-vous là,

(i) Maillard. Advent. Sermo 11.

p... qui avez tenu des bor. . . pendant toute votre vie ? Vous » faites de vos filles des p... ainsi que vous l'êtes, et de vos fils des maq. . . <? » -

Un autre prédicateur, Menot, adresse aux mères les mêmes reproches; mais il est plus calme que Maillard et surtout moins cru dans ses expressions : (( Les mères damnent leurs filles par le mauvais exemple qu’elles leur donnent, par le goût du luxe et des parures qu’elles leur inspirent, et par la trop grande liberté qu’elles leur laissent ; et ce qui est bien pis encore, et je ne le dis qu’en versant des larmes, elles vendent leurs propres filles à des pourvoyeurs de débauche. Proprias filias venundant lenonibus (i). ))

Jean Clérée, qui fut le confesseur de Louis XII parle du même usage : de maire quoe ad malum propriam filiam durit (2).

Et ce n’étaient pas seulement les femmes du peuple et de la bourgeoisie qui agissaient ainsi, mais les femmes nobles. On trouve dans les Registres du Parlement, à la date du 10 février 1405, la condamnation d’une nommée Jeanne de Feuilloy, dame de Voltis, condamnée par le prévôt de Paris pour avoir prostitué sa fille (3).

(1) Menot, Feria quinta post pi imam dominicain ,

fol. 37.

(2) Jean Clérée, Sermo de Sabbats in Passione.

(3) Registres criminels manuscrits, registre coté 12, fol. 306. Cité par Dulaure.

Le clergé

Nous avons vu tout à l’heure les évêques ou les abbés payer de belles robes aux bourgeoises orgueilleuses et peu délicates sur les moyens, et des frères recevoir les pèlerines en leurs chambres ; mais ce n’était qu'un aperçu. Il y a mieux : le clergé n’était ni moins désordonné, ni moins spandaleux que la Cour ou la bourgeoisie.

Les évêques vivaient absolument comme des seigneurs féodaux ; ils en avaient tous les vices, croupissaient dans une ignorance parfaite, faisaient la guerre et le brigandage comme les autres seigneurs, entretenaient dans leur évêché de véritables sérails ( i ).

Guillaume de Poitiers , moine de Clugni, prieur de la Charité, évêque de Langres, prélat guerrier, eut pendant qu’il était moine, d’une femme appelée Marguerite et de quelques autres, quatre enfants, et ne craignit pas d’avouer en public ses dérégléments en demandant au roi la légitimité de ses bâtards.

Son frère, Henri de Poitiers, prélat guerrier, évêque de Troyes, eut plusieurs enfants d’une

( i ) Voir dans les Contes drolatiques : La belle Impèiia .

religieuse du Paraclet, appelée Jeanne de Chènery, et sans crainte de publier son incontinence et celle de sa dame, il parvint à obtenir la légitimité de ses enfants naturels ( i ).

Puisque les grands vivaient ainsi, les humbles n’avaient pas à se gêner : aussi prêtres, curés, clercs, moines, etc., etc., entretenaient-ils des concubines. Le bon curé d’Azay-le-Rideau, dans les Contes Drolatiques de Balzac, vit avec une bonne fille. Ces messieurs trouvaient même cela tout naturel ; loin de cacher au public leurs dissolutions, ils semblaient en faire parade. Nous allons voir un moine du couvent des Mathurins se vanter de ses débauches :

Robert Gaguin , religieux mathurin, qui fut dans son temps un écrivain assez considéré, auteur d’une Histoire de France et d’un poème réaliste sur la conception de la Vierge, compose un autre poème pour faire l’éloge d’une cabaretière de Vernon, sa maîtresse. Il loue ses gentillesses, ses

(i) Histoire généalogique des grands-officiers de la Couronne, par le père Anselme, tome II.

Cet état de choses existait depuis longtemps dans le clergé et n’avait fait que s’accroîire jusqu’à l’époque dont nous nous occupons. Kn 1189, l’archevêque de Rouen avait été obligé de suivre Richard Cœur de Lion à la croisade. Avant de partir, il publia une ordonnance dont voici les principaux articles : 40 II ne sera permis à aucun clerc, dans quelque ordie qu’il soit d'avoir de servante ; 6° Conformément aux anciens canons, nous défendons très expressément que les fils de prèties possèdent aucun bénéfice dans les églises où leurs pères en ont eu.

bons mots, la douceur du lit, la commodité des chaises, la bonté du vin, les charmes cachés de la dame :

Risus, verba,jocos,/ulcra, cubile , merum ,

Abbentes coxas, inguine , crura , nates ,

Et Veneris (i)

Le prédicateur Maillard, que nous avons vu tout à l’heure sermoner les bourgeoises, ne va pas manquer d’attaquer le clergé,

(( Monsieur Jean (c’est ainsi que, par mépris, on nommait alors les prêtres auxquels les curés ne laissaient qu’une petite partie du profit des sacrements): Monsieur Jean, il faut absolument que vous renvoyiez vo'.re concubine, sinon vous irez à la léproserie du diable (2). »

(( Combien d’ecclésiastiques entretiennent des femmes publiques et célèbrent tous les jours la messe (3). »

(( Saint Nicolas n’entassait pas des trésors, comme font nos prélats modernes; il n’entretenait pas comme eux des femmes débauchées, à pain et à pot; à tous les diables une telle conduite!... Ce saint ne provoquait point les jeunes filles au libertinage, et ne leur faisait point gagner

(1) Réci cations historiques , par Dreux du Radier, t. II, p. 187.

(2) Maillard, AJventus, Sermo 4.

(3) Maillard, Dominica /, Sermo 9.

leur mariage à la peine de leur corps... Messieurs les prélats, vous faites de vos clercs de vils agents de la prostitution ( i ). »

Mais quelquefois les jeunes filles se refusaient à ce genre d’exercice ; car enfin, il y en avait encore d’honnêtes ! Aussi les moines faisaient-ils le guet près des abbayes ; et quand une femme ou une jeune fille passait, ils l’enlevaient et l’enfermaient dans le couvent : « Ils soutenaient l’assaut plutôt que de lâcher leur proie ; s’ils se voyaient trop pressés, ils”apportaient sur la brèche les reliques de quelques saints ; presque toujours les assaillants saisis de respect se retiraient et n’osaient poursuivre leur vengeance (2). ))

Maillard rapporte plusieurs exemples de leurs débordements et de leur mépris des convenances : Les religieux courent les rues de Paris, sans observer les règles.; ils scandalisent les novices par leur mauvaise conduite ; il en est qui tiennent des cabarets ; j’en vois qui fréquentent les lieux de débauche )). — (( Si les piliers des églises avaient des yeux et qu’ils vissent ce qui s’y passe (3); s’ils avaient des oreilles pour entendre, et qu’ils pussent parler, que diraient-ils 7 Je n’en

(1) Maillard, Quadragas , Sermones 17, ig, 20.

(2) Sainte-Foix, Essais histoiiques, t. II. p. 108.

(3) La fête des fous avait encore lieu à cette époque, malgré de nombreuses défenses.

sais rien ; messieurs les prêtres, qu’en ditesvous ? (i) )).

Les chanoines, enfin, avaient une existence si voluptueuse et si agréable que François Villon, qui ne roula jamais sur l’or, ayant à offrir le tableau de la condition la plus heureuse, n’en voit pas de préférable à celle de chanoine :

Sur mol duvet assis un gros chanoine,

Lez un brasier, en chambre bien nattée,

A son costé gysant dame Sydoine,

Blanche, tendre, pollie et atteintée ;

Boire ypocras, à jour et à nuyctée,

Rire, jouer, mignonner et baiser,

Et nud à nud (pour mieux leurs corps ayser),

Les vy tous deux par un trou de mortaise ;

Il n’est trésor que de vivre à son aise (2).

Les mœurs des religieuses, si l’on en croit les plus graves écrivains du temps, n'étaient pas plus régulières (3).

Le respectacle Jean Gerson, chanoine et chancelier de l’Eglise de Paris, qui avait certainement puisé, dans les couvents de cette ville ou de ses environs, ses notions sur la conduite des filles cloîtrées, parle de leurs maisons comme de lieux de débauche : « Ouvrez donc les yeux, dit-il, et

(1) Maillard, Quinquages., Sermo 11.

(2) OEuvres de François Villon. Ballade des Contredits de Franc-Gautier.

(3) Voir à ce sujet : Les bons proupos des Religieuses de Roissy , Contes drolatiques de Balzac.

voyez si ces couvents de moinesses ne ressemblent pas aux repaires de la prostitution, quasi prostibula meretricum (i). ))

Nicolas de Clemengis, docteur en Sorbonne, recteur de l’Université et professeur du collège de Navarre, écrit en même temps que Gerson : (( Que de choses à dire sur les couvents de religieuses, qui sont moins des communautés de vierges consacrées à Dieu, que des lieux de prostitution habités par des femmes livrées à tous les excès de la débauche, à la fornication, à l’inceste, à l’adultère, à tous les actes de luxure et de méchanceté en usage chez les femmes publiques; mais je suis retenu par la pudeur et par la crainte de m’engager dans de trop longs discours ; car nos monastères actuels, que je ne puis appeler des sanctuaires de Dieu, sont-ils autre chose que des infâmes repaires de Vénus, qu’un refuge où des jeunes gens lascifs, impudiques, viennent assouvir leur luxure) Et aujourd’hui n’est-il pas reconnu que faire prendre le voile à une jeune fille, c’est comme si on la livrait à la prostitution dans un lieu de débauche (2) ».

Les couvents de religieuses étaient des sortes de sérails à l’usage des évêques et des

(1) Jean Gerson, Déclaratif defectum Virorum ecclesiastf n° 65.

(2) Nicolaüs Clemengis, De corrupto ecclesiæ statu. Cap. de impudià vità et conversatione Motiicalium.

moines; il en résultait plusieurs enfants dont on faisait des moines. Certaines religieuses se faisaient avorter et d’autres tuaient leurs enfants nouveaux-nés ( i )-.

C’est à cesujet que le prédicateur Barlette s’écrie: «Oh! que de luxures, que de sodomies, que de fornications ! les latrines retentissent des cris des enfants qu’on y a plongés ! (2) » — « Puissions-nous, dit aussi Maillard, avoir d’assez bonnes oreilles pour entendre la voix des enfants jetés dans les latrines et les rivières ! (3) )).

Si, avec cela, Dieu n’était pas content de ses serviteurs !!

La prostitution légale

Il semblerait qu’avec la débauche instituée sur une si large échelle, il n’y eut pas besoin de filles publiques. 11 n’en est rien. Il y avait tant de monde à contenter, tant de célibataires, prêtres et moines, tant de magistrats libertins, tant d’étudiants, de gens de guerre; sans compter quelques hommes mariés !

(1) Théodore de Niem, Nemoris unionis. tractatus 6, cap. 34, p. 374.

(2) Barletii, Sermones, fol. 262.

(3) Maillard, Sermons, fol. 74.

Les maisonspubliques étaienten li és grand nombre ; Maillard dit qu’elles abondaient dans les rués de Paris : Hodie, quis viens non abundet meretricibus ? La prostitution était considérée à l’égal des autres professions de la société. Les femmes publiques formaient une corporation — un syndicat — avaient leur règlement, leur fête : La Sainte- Madeleine; pour unpeu plus, elles auraient eu leur bannière.

Les rois précédents les avaient protégées, et Charles VI (i) laissa des témoignages authentiques de cette protection. Au mois de décembre i 389, il accorda des lettres patentes portant privilèges en faveur des filles publiques de Toulouse qui habitaient « la maison nommée le bordel de notre ville de Toulouse, dit la grande Abbaye. ))

D’ailleurs, il existait encore des « prostituées royales )), qui suivaient la Cour dans ses voyages, sous le commandement du roi des ribauds. Cet état de chose subsista jusque sous Louis XI et même François Ier.

A Paris, il y avait « cinq à six milles belles filles » nous dit un auteur du temps. Un poète italien Antoine Astezan , s’étonne du grand nombre et de l’élégance des filles publiques: « J’y ai vu avec admiration, une quantité innombrable de filles extrêmement belles; leurs manières étaient

(1) Voir La traite des blanches légale, in Indiscrétions de l'Histoire de Cabanès.

si gracieuses, si lascives, qu’elles auraient enflammé le sage Nestor et le vieux Priam (i)».

Ces dames, richement vêtues, se répandaient dans tous les quartiers de la ville, confondues avec les femmes honnêtes, et les magistrats n'exerçaient sur elles aucune surveillance. Et pour cause ! Un prévôt de Paris, entre autres, Ambroise Delore, baron de Juilly, ne faisait exécuter nullement les ordonnances contre les filles publiques : Quoique ayant une très belle femme, il vivait avec quatre concubines, si bien que « à peine pouvoit on avoir droit de ces folles femmes de Paris, tant il les supportoit » .

On avait pourtant décrété des lois depuis Saint Louis pour réglementer un peu les filles publiques et le 18 septembre 1867 un autre prévôt, Hugues Aubriot, renouvela l’ordonnance de Saint Louis.

Qu’on nous permette à ce sujet une parenthèse sur Hugues Aubriot. — Franchement il eut mieux fait de se taire, et ce n’était guère à lui de s’occuper de la prostitution ! Son seul titre degloire, si c’en est un, est d’avoir construit la Bastille. Mais comme homme privé, il laissait plus qu’à désirer. En 1377, il y eut une certaine matrone, nommée Agnès Piédeleu, qui fui condamnée et brûlée vive pour avoir attiré chez elle, et livré à un homme

(1 ) Lettres héroïques d' Antoine Astezan, par M. Bernat Saint-Prix.

masqué, une jeune tille sage et belle. Or, Agnès prétendit que cet homme masqué, au nom duquel elle travaillait, n’était autreque Hugues Aubriot. Le prévôt se lava facilement de cette accusation devant les juges; mais aux yeux du peuple il en subsista toujours quelque chose. Enfin, voici ce que dit de lui un auteur du temps : « 11 vivoit dans le dernier débordement avec de jeunes filles qu’il faisoit débaucher par de vieilles sorcières, et avec les femmes qu’il corrompoit à force d’argent, et bien souvent il faisoit emprisonner les maris par son autorité pour en jouir avec plus d’insolence. Les privautez qu’il entretenoit avec les juives le firent même soupçonner de concubinage avec plusieurs d’entre elles ( i) )).

Quoiqu’il en soit, voici l'ordonnance qu’il publia contre les filles publiques. 11 ordonna :

« Que les femmes prostituées, tenant bordel en ladite ville de Paris, allassent demourer et tenir leurs bourdeaulx ez places et lieux publics à ce ordonnés et accoutumés ; c’est à savoir : à l’abreuvoir de Mascon, en la Bouderie, rue Froid mentel, en Glatigny (2), en la Cour-Robert-de- Paris, en Baillehoë, en Tyron, en la rue Chapon, et en Champ-Flory (3).

(1) Histoire anonyme de Chai les VI.

(2) Cette rue était aussi nommée Val-d’Amour. La maison publique fut démolie peu après.

(3) On peut ajouter la rue Pute-y-Muce.

Si les dites femmes de vie dissolue, ou aucunes d’icelles, sont doresnavant trouvées, demeurant et tenant bordel en la dite ville, autre part que ès rues dessus déclarées, les Sergens du Roi les pourront prendre et emmener en prison au Chastelet de Paris, à la simple assertion ou complainte de deux des voisins, ou d’autres femmes, où aucunes d’icelles demeureront ; et la vérité sçeue, seront boutées et mises hors la dite ville, et prendront et auront les Sergens sur leurs biens huit sols parisis, pour leur salaire (i). »

Quelques années plus tard, en 1379, il fut crié parmi Paris, que les ribaudes ne porteroient plus de ceintures d’argent ni de collets renversés ni de pennnes, de gris, en leurs robes menuvair, et qu’elles allasent demourer ez bordeaulx, ordonné comme il étoit au temps passé (2). »

On trouve aussi, dans les comptes publiés par Sauvai dans ses Antiquités de Paris , un très grand nombre de femmes amoureuses dépouillées de leurs ceintures. Le prévôt de Paris, pensant même que l’argent n’avait pas d’odeur, et qu’il fallait bien que quelqu’un en profitât, s’était fait attribuer le revenu de ces confiscations.

Le 13 août 1424, Henri VI, roi de France et d’Angleterre, lui défendit de s’approprier ces ceintures: k Que d’ores en avant il ne preigne ou ap-

(1) Sauvai, Antiquités de Paris.

(2) Journal de Paris , page 202.

plique à son prouffit les ceintures, joyaux, habits, vêtements, ou autres paremants deffendus aux fillettes et femmes amoureuses ou dissolues ( i )».

Le 17 avril 1426, un arrêt du Parlement confirme cette ordonnance. Dorénavant, comme il faut bien que cet argent aille quelque part, ce sera le Roi qui en profitera. C’est plus moral !

« et pour ce fut emprisonnée, et ladite

robe et ceinture déclarée appartenir au roi, par confiscation en suivant la dite ordonnance, et délivrée en plein marché le 10 juillet 1427 ; c’est à savoir : la dite robe le prix de sept livres douze sols parisis, etc. . . (2). »

Cette ordonnance qui défendait le port des ceintures d’argent ou des robes de fourrures aux femmes publiques était si bien appliquée, qu’on fut obligé de la renouveler bien souvent: en 1386, 1395, 1 2 44^, etc., etc. On saisit des masses de ceintures et autant de robes.. . mais on ne diminua pas la prostitution.

D’ailleurs, à notre avis, puisque aujourd’hui les choses n’ont pas changé, l’unique moyen de diminuer la prostitution est d’abord d’abolir toutes les lois qui la réglementent ; lui donner des lois, c’est lui donner de la force. Il faut avant tout la rendre libre, et instruire suffisamment la jeunesse des maladies qu’elle engendre et de ses dangers.

(1) Ordonnances du Louvre , t. XIII, p. 89.

(2) Cité par Cabanès, in Indiscrétions de l'Histoire.

Rabelais

hygiéniste et thérapeute

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