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DE QUOI EST MORT MOZART

He 5 décembre 1791, Wolfgang-Amédée Mozart mourût à Vienne dans sa 36e an-

L’auteur de Don Juan et des Noces de Figaro s’éteignit dans les bras de sa femme, entouré de quelques rares amis, dans le dénûment le plus complet, après quinze jours d’une agonie épouvantable.

Quelques temps avant sa mort, Mozart croyait fermement qu’il mourait empoisonné. « Ecoute-moi, disait-il à sa femme Constance Weber, j’en suis sûr maintenant et je n ai plus aucun doute , une main perjide m’a versé le poison )). Cette idée n’était que le rêve d’une imagination en délire; et, dans ses derniers moments, Mozart finit par déclarer que ces idées d’empoisonnement étaient des fantômes de son esprit.

Malheureusement le bruit de cet attentat s’était déjà répandu dans Vienne et avait rencontré

plus de croyants que d’incrédules. Mozart avait été toute sa vie en lutte contre un si grand nombre de rivaux, que tout le monde crût qu’il mourait victime de leur jalousie. Longtemps après sa mort cette version subsista ; les journaux en parlèrent, allèrent jusqu’à désigner les coupables et soutinrent que l’assassin de Mozart était son rival le plus acharné, celui qui avait monté si haineusement la cabale contre les A Toces de Figaro, le grand musicien Saliéri.

Ce compositeur avait en effet laissé échapper une phrase imprudente : « Si cet homme avait vécu on ne nous eût plus donné bientôt un morceau de pain de nos ouvrages ».

Pourtant Saliéri n’avait rien à craindre de Mozart et le vieil adage h fecit cni prodest aurait dû suffir pour faire tomber d'un seul coup cette accusation. Maître delà chapelle impériale, l'homme qui voyait ses opéras Les Danaïdesz t Tarare empêcher au théâtre de Vienne les représentations de Don Juan , Saliéri n’avait guère à redouter ce pauvre Mozart qui, comme tous les vrais génies, comme après lui Beethoven, en était réduit à postuler des places gratuites auprès de la municipalité de Vienne, et à lasser, par de trop fréquents emprunts. son bienfaiteur Puchberg.

Saliéri repoussa cette abominable accusation avec une juste et légitime horreur, et, protesta par sa présence à l’enterrement de Mozart, contre les calomnies dont on l’accablait, calomnies qui tour-

mentèrent toutefois ses derniers jours et lui firent expier bien durement les intrigues misérables qu’il avait ourdies contre l’auteur de Don Juan.

Il faut écarter également l’étrange diagnostic que l’on trouve dans les actes de décès de Mozart.

(t Le 5 décembre, le sieur Wolfgang- Amédée Mozart, maître de chapelle, compositeur de la chambre impériale et royale, demeurant au Petit- Kaiserhaus n° 970 dans la Rauhensteingasse est décédé à la suite d'une Jîèvre cérébrale , à l’âge de 36 ans. ))

Le même diagnostic se retrouve dans cette note des registres de la cathédrale de Saint- Etienne donnant le détail des frais des funérailles du grand homme :

6 décembre 1791. — le sieur Wolfgang- Amédée Mozart, maître de chapelle, compositeur impérial et royal, demeurant Rauhensteingasse dans le petit Kaiserhaus n° 970, mort d'une Jîèvre cérébrale à l’âge de 36 ans. Enterré au cimetière de Saint-Marc — 3e classe 8 florins '56 kreutzers — Corbillard 3 florins.

Ce deuxième libellé a certainement été copié sur le certificat de l’état civil. Mais qui a pu dicter au scribe de l’état civil de Vienne un si étrange diagnostic ?? Nous voulons voir là, un

diagnostic quelconque, mis au hasard de la plume, pour ne pas inscrire le motif que l’on croyait vrai alors et qui se disait partout: l’empoisonnement.

Aujourd’hui si l’on ouvre une biographie quelconque de Mozart, ou si l’on feuillette un dictionnaire à son nom, on lit irrévocablement ces lots : (( Mozart mort à 36 ans, miné par la phtisie )).

D’où vient donc cette idée de tuberculose ? Existe-t il dans la vie de Mozart quelque chose qui peut faire croire à de la tuberculose ; et lui qui avait, il est vrai, si peu le temps de se plaindre, et qui garda toujours dans ses plus grands malheurs une force de caractère inouïe et une gaieté communicative, a-t-il accusé quelquefois des symptômes qui pourraient faire croire à de la tuberculose î5 Nous ne le pensons pas, et c’est ce que nous allons nous efforcer de prouver.

Examinons donc la vie de Mozart au point de vue pathologique.

Mozart descendait d’une famille d’artisans, fixée depuis longtemps dans la ville d’Augsbourg et exerçant de père en fils la profession de relieur. Son grand-père, Jean-George Mozart, eut cinq enfants qui vécurent tous longtemps, faisant souche et dont les descendants vivent encore à Augsbourg.

Le plus jeune de ces cinq enfants, Léopold,

le père de Mozart, figure extrêmement intéressante et curieuse, est le type parfait de toute cette famille de gens honnêtes, solidement bâtis, resplendissant de santé, aux goûts simples, à la vie régulière, d’une piété ardente et d’une sobriété toute luthérienne.

Malgré une vie extrêmement fatigante, presque nomade pendant la jeunesse de ses enfants, malgré un travail acharné, des charges de famille énormes, et une situation de fortune extrêmement précaire, (la charge de musicien de la chapelle du prince-évêque de Salzbourg rapportant très peu), Léopold Mozart vécut jusqu’à plus de 70 ans et sa première maladie fut celle qui l’emporta le 28 mai 1787.

Il avait épousé en 1747 Anne-Marie Pertlin, fille de l’économe d’un hospice de Salzbourg, brave et digne femme d’une grande beauté, mais dont la santé ne semble pas en rapport avec celle de son mari.

En effet, sur sept enfants que la mère de Mozart met au monde, cinq meurent avant d’atteindre leur six mois. Seuls, une fille Marianne et un fils Wolfgang, se cramponnent solidement à la vie. Et encore Wolfgang, en naissant le 27 janvier 1756, faillit-il coûter la vie à sa mère !

Pourquoi et de quoi sont morts ces cinq enfants. Mystère ! Victor Wilder, le meilleur biographe de Mozart, s’exprime ainsi : (( On eût dit que la nature pour former une intelligence si rare et si merveilleuse, eut besoin de s’y reprendre à

plusieurs fois et brisât de dépit ses modèles avortés».

Il est vrai que le seul modèle que la nature ait conservé avec celui de Wolfgang, était sa sœur Marianne, et franchement la sœur devait être digne de son frère.

Nous croyons plutôt qu’il faut incriminer la santé de la mère pour expliquer la disparition hâtive de ces cinq bébés.

Malheureusement nous ne savons pas grand chose sur la maladie dont est atteinte la mère de Mozart. Après un premier voyage à Vienne où elle accompagne son mari et ses enfants en 1761, un voyage à Paris et à Londres en 1763, et un second voyage à Vienne en 1767, elle est obligée de rester à Salzbourg pendant que son mari et son fils font une tournée triomphale en Italie, les pavant ainsi de la présence de la jeune Marianne qui pourtant tenait bien sa place et jouait admirablement du clavecin.

Dix ans plus tard, en 1777, Mozart donne sa démission de musicien du prince-évêque de Salzbourg et veut partir pour Munich, Augsbourg, Mannheim et Paris. Mais, 'comme le prince menace de retrancher le traitement du père Mozart si celui-ci s’absente encore, c’est la mère qui est obligée d’accompagner son enfant. La séparation fut cruelle. Le malheureux Léopold Mozart, connaissant la santé de sa femme, avait probablement un pressentiment ; une voix secréte lui criait qu’il ne reverrait plus sa compagne dévouée.

Paris devait être en effet funeste à la mère de Mozart. Elle s’installe dans une petite chambre sombre et sans air de la rue Gros-Chenêt et y reste enfermée, pendant que son fils bat le pavé toute la journée pour donner ses leçons.

Nous laissons ici la parole à Victor Wilder. (( Elle s’était toujours fait remarquer par un peu d’embonpoint que l’âge et la vie sédentaire avaient encore développé ; cette opulence de formes lui alourdissait le sang et la rendait sujette à de petites attaques qu’elle combattait par des saignées assez fréquentes et des remèdes de bonnes femmes. Dans Une rue mal aérée, dans une chambre étroite et malsaine, sans exercice et sans distractions, ces dispositions fâcheuses ne pouvaient que s’aggraver... Elle avait déjà été sérieusement indisposée dans le courant du mois de mai... vers le milieu du mois de juin, par une température sénégalienne, à laquelle son tempérament était peu fait, elle ressentit les premiers symptômes de son mal ordinaire : le 19 elle fut obligée de se mettre au lit. Le lendemain elle se plaignit de frissons, eut recours à sa pharmacie de famille, se fit soigner par un frater mais refusa obstinément de voir un médecin que son fils alarmé voulait absolument lui envoyer. ((Elle n’avait pas confiance dans la Faculté française )).

Wolfgang découvre un praticien allemand, un vieux bonhomme dont la nationalité est authentique mais dont le savoir était bien au-dessous de

cette Faculté française que la malade dédaignait tant. Cet éminent praticien examine la malade, hoche la tête et, comme elle se plaint d’une soif intolérable, lui prescrit de la rhubarbe et du vin.

Wolfgang s’inquiète, et fait l'observation que le vin échauffe. Le docteur lui répond vertement que le vin fortifie et que l’eau seule échauffe le sang.

Enfin, malgré les soins d’un autre docteur envoyé par M. Grimon, la femme du maître de chapelle de Salzbourg s’éteint doucement dans les bras de son fils, le 3 juillet 1778, à l’âge de 57 ans.

Attaque? Maladie de cœur? Néphrite? Autant de point d’interrogations. Nous opinons pour la maladie de cœur.

Un mot maintenant -sur la sœur de Mozart. Peu de chose à en dire. Malgré une fièvre typhoïde en 1763, la petite vérole en 1767 et une anémie assez forte en 1 780 à la suite d’une peine de cœur, Marianne Mozart, mariée en 1785 au baron de Sonnenbourg, vécut jusqu’à un âge très avancé et mourut à Salzbourg à 80 ans, le 29 octobre 1829.

Donc au point de vue de l’hérédité, Mozart n’a pas de tuberculeux dans sa famille. Tous ses parents ou ses ancêtres sont de solides gaillards ; seule sa mère, en le mettant au monde, avait pu faire de lui un candidat à la tuberculose.

Attaquons donc l’observation personnelle de Mozart et voyons si, dès son jeune âge, il était réellement prédisposé à la phtisie.

Quand on se rappelle l’étonnante précosité de Mozart, quand on songe qu’il jouait du clavecin à 3 ans, accompagnait des quators et composait des concertos à ç ans ; qu’il entreprit sa première tournée de concerts à Vienne à 6 ans, on est tenté de croire que son organisme n’était qu’un cerveau dans un corps frêle, réchétif, souffreteux.

Il n’en est rien ; on peut facilement s’en rendre compte en contemplant le premier portrait de Mozart fait à Vienne en 1762, et actuellement au Mozarteum de Salzbourg. Dans ce portrait Mozart a 6 ans; il est un peu petit, fluet, mais bien découpé, bien cambré ; les joues sont grosses et rouges, les yeux éveillés, et tout son être respire la santé.

Par contre, tout jeune, il est extrêmement nerveux. Certaines sensations, désagréables pour les autres, sont pour lui de véritables douleurs. A l’âge de 10 ans, il suffisait de lui montrer une trompette pour le mettre en fuite. Son père espéra qu’il lui serait facile de corriger cette terreur enfantine. Un jour îl voulut le tenter, mais à la première explosion de ces notes stridentes, l’enfant s’évanouit. Peu s’en fallut qu’il ne fut pris de convulsions .

Et voici une autre preuve que Mozart avait une bonne constitution et presque même l’âme chevillée au corps, c’est que coup sur coup dans sa jeunesse, il contracte plusieurs maladies très graves dont il se remet extrêmement vite, malgré les énormes fatigues que lui infligèrent ses voyages et ses travaux.

C’est à Vienne, à la fin de l’année 1762, qu’il est assailli âgé de 6 ans par la fièvre scarlatine, et un mois et demi après il joue à Presbourg chez des Magnats hongrois.

C’est à Lille, en juillet 1765, à l’âge de 9 ans, qu’il contracte une « fièvre mortelle », très probablement une fièvre typhoïde suivie d’une rechute un mois après à Amsterdam, et pendant sa convalescence, il compose des symphonies, 6 sonates, et plusieurs autres pièces qu’il fait exécuter aussitôt remis.

En octobre 1767, Mozart à 1 1 ans, il est à Vienne pendant une épidémie de petite vérole. Son père l’emmène dans une campagne des environs, mais l’enfant emporte avec lui la maladie; il est très fortement atteint, reste 9 jours aveugle, et, le premier janvier 1768, il est de retour à Vienne où l’Empereur le charge de composer un opéra.

En octobre 1771, il est de retour à Salz bourg pour l’installation du nouveau souverain Jérôme-Joseph-François de Paule, comte de Collérédo. Mozart a 1 5 ans, il contracte encore une grave maladie dont nous ignorons la nature, ce qui ne

l’empêche pas de composer un opéra pour les fêtes, le Songe de Scypion , sa superbe litanie du Venerabili , et d’être à Milan, le 4 novembre, pour mettre en scène Lacio Silla.

De 1771 à 1782, époque de son mariage, Mozart n’est que deux fois souffrant. En 1781, il est à Munich entrain de monter Idomenée roi de Crête. Là il souffre d’un catarrhe opiniâtre, — seule affection de toutes ses maladies qui puisse faire soupçonner une affection du poumon.

Mais avant, en 1778, il garde le lit pendant quelques jours, avec une forte fièvre, à la suite d’une peine de cœur.

C’est que Mozart est un amoureux parfait ; non pas le libertin qui cueille des roses à tous les buissons qu’il rencontre sur sa route ; mais au contraire, un amoureux sincère — plutôt platonique, mais fidèle — un digne frère de Werther. 11 faut rejeter toutes les accusations de libertinage que l’on a prêté à Mozart dans sa vie, soit avec ses élèves, soit avec des actrices ; ce ne sont que des calomnies lancées contre lui par la cabale. Mozart a aimé trois fois dans sa vie, mais trois fois sincèrement, et pour ainsi dire... crescendo.

Son premier amour date de 1 77 1 . 11 avait 15 ans. Son cœur, on le voit, était aussi précoce que son génie. Son idole avait 10 ans de plus que lui, elle était fiancée, et son mariage, aussi bien que le retour de Mozart en Italie, « coupa dans la racine cette première fleur d’une âme tendre et passionnée. »

En 1778, ce fut plus sérieux. Il avait alors 22 ans et il aimait passionnément Aloyse Weber, la fille d’un copiste de Mannheim, très bonne cantatrice, qui devait plus tard épouser le comédien Lange. Pour le moment, Mozart, obéissant à son père dût quitter Mannheim pour Paris et, au moment de la séparation, il tomba sérieusement malade.

Son troisième amour, ce lut celui qu’il ressentit pour sa propre femme, Constance Weber, la sœur de son infidèle Aloyse. Son mariage fut un véritable roman, et pendant les neuf ans qu’il vécut ensuite, son amour ne s’affaiblit pas un seul instant.

D’ailleurs, Mozart était arrivé vierge au mariage: (( La nature parle en moi, dit-il, dans une lettre du 1 5 décembre 1781 , écrite pour obtenir l’autorisation paternelle, aussi haut que dans tout autre et peut-être même avec plus de force que dans quelque rustre épais et grossier. Cependant il m’est impossible de régler ma conduite sur celle des jeunes gens de mon âge. D’un coté j’ai l’esprit trop sincèrement religieux, j’ai trop d’honnêteté, trop d’amour du prochain pour me résoudre à tromper quelque innocente créature. D’un autre côté, ma santé m’est infiniment trop précieuse pour que je la hasarde dans un commerce équivoque. Aussi puis-je jurer devant Dieu que jusqu’à ce jour je n’ai eu à me reprocher aucune défaillance. »

Or, Mozart avait 26 ans et il avait toujours

vécu dans un monde libre, au milieu des séductions et des mœurs faciles du théâtre. Les historiens veulent, voir là une preuve de la pureté morale de l’homme. Sans vouloir ternir en rien la brillante étoile de notre héros, nous préférons y voir une preuve de l’influence anaphrodisiaque d’un travail exagéré.

Nous, sommes arrivés à l’époque du mariage de Mozart. Notre héros à 26 ans et nous avons vu que jusqu’ici, ni dans ses antécédents héréditaires ni dans sa vie pathologique, il n’y avait rien, aucun symptôme qui puisse dénoncer une tuberculose au début. Mozart a été malade, souvent même, mais toujours ou presque toujours il a été atteint d’affections spéciales : scarlatine, petite vérole, etc.

Mais au moment ou notre héros vient d’entrer en ménage, maintenant qu’il est réellement un homme, il serait bon de voir quel est l’état de son organisme, de lui faire passer, pour ainsi dire, un conseil de révision.

A 26 ans, Mozart était petit et maigre, avec le îeint mat et pâle. Les membres étaient bien pris et de proportions harmonieuses. La tête était très forte et très grosse, le nez énorme, l’œil grand, mais le regard vague et distrait. Bien qu’il eut la vue courte, il ne voulut jamais porter de lunettes.

Moralement, Mozart est dans la plénitude de son génie, mais physiquement il est déjà bien abattu, bien faible. Pour un rien, pour une veillée

plus prolongée, pour un travail plus acharné, pour une émotion un peu forte, Mozart s’évanouit ou s’alite. Il n’a plus que 9 ans à vivre et déjà il se sent très faible.

Trois causes l’ont réduit à cet état là.

La première cause nous la connaissons, ce sont ses maladies successives. Si vite se rétabliton d’une scarlatine, d’une fièvre typhoïde, ou d’une petite vérole, on n’en garde pas moins dans l’organisme les traces profondes du mal qui vous a frappé. Mozart était peut-être né pour faire un centenaire, mais les atouts qu’il reçut de suite pendant les 20 premières années, doivent être pour une bonne part dans sa mort précoce.

Mais il y a une seconde cause à cet affaiblissement : ses voyages. A une époque ou les communications étaient très difficiles et très pénibles, Mozart commence à voyager à 5 ans 1/2 pour ne s’arrêter qu’à 26, quand il se fixe définitivement à Vienne ; et encore, dans les dernières années, devait-il faire plusieurs voyages à Prague et à Berlin. Et quels voyages : L’Italie jusqu’à Naples, l’Autriche, la Hongrie, l’Allemagne, la France, Londres, la Hollande, etc., etc. ; il va partout, par tous les temps, roulant sur toutes les routes, passant plusieurs jours et plusieurs nuits sans sommeil, dans de lamentables chaises de poste, sans espoir de repos dans les villes où il ne s'arrête que pour donner des concerts, soit comme exécutant soit comme chef d’orchestre, écrire des opéras ou des

symphonies et se rendre de dîners en dîners, de réceptions en réceptions.

Aujourd’hui même, avec les commodités des chemins de fer, beaucoup de nos grands musiciens trembleraient devant de telles fatigues. Et que l’on oublie pas que ce n’est pas un adulte qui accomplit ces tours de forces, mais un bambin de 6 ans ou un gamin de 15 ans.

Enfin il y a une autre raison, à l’affaiblissement de Mozart, et c’est certainement la plus importante : son travail. Mozart a travaillé d’une façon colossale pendant toute son existence. A cinq ans, il composait des concertos pour clavecin ; sur son lit de mort, il essayait d’achever son Requiem. Entre ces deux époques là, il ne compose pas moins de 179 ouvrages. Quel génie a jamais donné l’exemple cl’une si prodigieuse fécondité?

Et avec quelle ardeur, avec quelle fièvre il se met au travail. Convalescent, il compose à un petit bureau sur son lit. Il compose en chaise de poste : il s’assimile d’un seul coup le Miserere à Saint-Pierre de Rome. C’est dans une seule nuit, la veille de la première représentation, qu’il compose l’ouverture des Noces du Figaro.

Et que l’on ne nous objecte pas la faculté avec laquelle Mozart composait, improvisait. Pour lui, plus que pour tout autre musicien, il faut appliquer ce mot si juste de Napoléon : (( L’inspiration n’est que la solution instantanée d’un problème longtemps médité )).

Nous venons de voir quels ont été les facteurs de la faiblesse de Mozart au moment de son mariage. Il va maintenant s’en ajouter un autre plus terrible encore et qui va hâter le dénoûment : la misère.

Applaudi partout, fêté partout, voyant ses œuvres jouées sur tous les théâtres d’Autriche, d’Allemagne, d’Italie et de France, Mozart va littéralement mourir de faim à côté de sa femme toujours malade.

Le lendemain de leur mariage, les deux époux n’ont pas un florin en poche. Quelques temps après, Mozart est obligé d’écrire à la baronne de Waldstoeden pour lui demander un pot de bière, parce que sa femme est enceinte et qu’il n’a pas d’argent pour lui en payer. Un autre jour, un de ses amis le surprit en train de faire danser furieusement sa femme autour de la chambre, pour se réchauffer, parce qu’il faisait un froid de loup et qu’il n’avait pas de bois. Trois enfants naissent coup sur coup dont deux seuls vivent. Sa femme est malade, obligée d’aller à Bade où elle trouve l’hospitalité chez un maître d’école Stoll. Et malgré ces charges continuelles et accablantes, les revenus diminuent de plus en plus, et Mozart a beau se débattre, lutter, s’adresser partout, frapper à toutes les portes, la misère devient épouvantable.

Et quand enfin la fortune se décide à venir,

quand, après le succès de la Flûte enchantée , on lui écrit de toutes parts pour lui offrir des places splendides et un avenir assuré, quand le bonheur se décide enfin à sourire au pauvre maître, il est trop tard.

Mozart a tant souffert, a tant lutté, qu’une circonstance, banale en somme, vient détraquer ce pauvre cerveau et n’y laisser que le génie musical. Dans les derniers mois de sa vie, Mozart vit sous le coup d’une idée fixe épouvantable, d’une véritable hallucination d’aliéné.

L’intendant du comte de Walsegg vient lui commander un Requiem \ cet homme est vêtu de noir, grave, peu causeur et Mozart croit brusquement que cet inconnu vient lui commander de travailler à sa propre messe d’enterrement. Depuis ce moment, juillet 1791, jusqu’en décembre, cette idée s’incruste de plus en plus dans son cerveau ; Mozart s’évanouit chaque fois qu’il voit cet homme. (( Je le vois continuellement devant moi, dit-il, m’oppresse, me sollicite, malgré moi. Ainsi lorsque je veux m’arrêter, le repos me fatigue et me harasse plus que le travail... Hélas ! on ne peut changer sa destinée... quant à moi je dois terminer mon hymne funèbre et je ne veux pas laisser mon œuvre inachevée ».

Sa femme accourt de Bade, Mozart n’est plus quel’ombre delui-même. Le peu d’embonpoint qu’il avait s’était fondu en quelques jours comme de la neige au soleil ; sa pâleur était effrayante.

l’éclair de ses yeux était éteint et sa faiblesse était devenue telle qu’il perdait connaissance à chaque instant.

Sa femme le soigne, cache le Requiem au fond d’un placard, et par ses bons soins, le pauvre moribond semble se remettre un peu. Mais dès le milieu du mois de novembre le mal empire rapidement; ses pieds et ses mains sont considérablement enflés ; il se sent envahi par une sorte de paralysie et il est obligé de se mettre au lit.

L’agonie commençait. Elle devait durer jusqu’au 5 décembre : agonie terrible, entremêlée d’étouffements douloureux, et de périodes de repos où il travaillait toujours à son Requiem. Le 4, son médecin vient le voir une dernière fois et ordonne des compresses d'eau froide sur la tête. Elles provoquent une commotion violente et jettent le pauvre moribond dans une prostration absolue.

A une heure du matin tout était fini; et le lendemain, par un ouragan de neige épouvantable, Mozart quittait, dans le corbillard des indigents, sa pauvre chambre dont presque tous les meubles avaient été vendus, pour aller dormir son dernier sommeil dans la fosse commune. Quand on lit les détails deses funérailles, on se sent rougir de honte pour les contemporains de celui qui avait été le messie de la musique moderne.

Et maintenant que nous avons dressé l’observation exacte de Mozart, passons au diagnostic.

Deux affections ont tué Mozart ! Une première chronique datant de ses premières années et grandissant chaque jour, composée de travail exagéré, de fatigue épouvantable, et de misère profonde. On devrait pouvoir dire d’un homme comme d’un moteur. (( Cette machine est usée, elle a trop servi )). Le mot (( usé » s’applique admirablement à notre héros, il arrive à 39 ans « usé )), (( miné », ayant dépensé déjà toute sa force vitale.

Et c’est alors que vient se greffer l’affection qui l’emporte : si nous considérons son amaigrissement rapide , ses étouffements , ses syncopes , l’enflure de scs pieds et de ses mains , sa parésie , si nous nous rappelons qu’il a eu, étant jeune, la scarlatine, nous sommes bien tentés de croire à une néphrite. Et si l’on tient compte de son excessive faiblesse quand il sent les premières attaques du mal, on comprendra facilement que la néphrite n'ait mis que de juillet en décembre, six mois pour terrasser un homme qui avait été obligé de lutter toute sa vie... pour avoir du pain.

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