CHAPITRE XIV
NILGHERRIES Les Xiigberries. — Oufacamond. » Ascension da Dodabet^ — Les Tudas.
30 décembre, — Mon intention, en quittant Bangalore, est d'aller visiter les montagnes des Nilgherries, de pousser ensuite jusqu'à Beypore sur la côte de Malabar, puis de gagner Trichinopoly en revenant sur mes pas jusqu'à Erode-Junction, point où vient se rattacher le réseau des chemins de fer du Sud-Indien.
La Compagnie du Madras-Railway délivrant, à Foccasion des fêtes de Noël , des billets d'aller et retour, valables du 24 décembre au 10 janvier, au prii d'un voyage simple, je n'ai payé ma place que jusqu'à Erode (315 kilomètres), où je dois revenir dans quelques jours.
Après avoir passé dans la nuit à Salem , chef-lieu de district et grande ville de 50,000 habitants, nous arrivons à cinq heures du matin à Erode, où je profite d'un arrêt de quinze minutes pour remettre au chef de gare ma malle , qui , bien que peu volumineuse, ne laisserait pas que de me gêner dans les excursions que je compte faire en pays de montagne. Je me procure aussi, moyennant la somme de trois roupies (6 francs) , un billet d'aller et retour en seconde classe pour Mettapollium, dernière station dans la direction des Nilgherries. Ce
n*est vraiment pas cher pour un trajet total de deux cent soixante-douze kilomètres.
Le jour se lève sur un paysage absolument tropical, palmiers de toutes sortes, bambous, agaves en fleur et euphorbes de la taille de grands arbres; partout de Teaii et une verdure éblouissante de fraîcheur. On s^arrête une demi-heure à Pothanoor, où vient s^embrancher la petite ligne de Mettapollium, longue de quarante et un kilomètres. Au buffet de la station , j'ai la bonne fortune de fiiire la connaissance de M. Dufrénil , chef de service à Mahé,qui veut bien m*inviter à lui rendre visite chez lui. Bien que Mahé soit en dehors de Titinéraîre que je me suis tracé , je prends bonne note de cette aimable proposition, que je me réserve d'examiner en temps et lieu. Pour le moment, Fessentiel est d^aviser aux moyens de visiter les Nilgherries le plus rapidement possible.
Le hasard continue à me favoriser. Dans le même viragon que moi, se trouve un jeune Écossais qui a Tintention de se rendre aujourd'hui même à Outacamund et qui me donne sur la route à suivre les renseignements les plus précis»
Nous arrivons à dix heures à Mettapollium. Une 7nail tonga ou voiture de poste est en correspondance avec le train et partira pour Outacamund aussitôt après le chargement des dépêches. Elle ne contient que deux places de voyageurs. L'une est retenue d'avance par mon compagnon; heureusement l'autre est libre. Je la prends aussitôt; il m'en coûtera trente roupies pour le trajet^ aller et retour.
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Nous partons tout de suite, entraînés à toute vitesse sur un affreux chemin fangeux; nous traversons, sans ralentir notre marche, d'horribles fondrières où toute autre voiture qu'une tonga resterait embourbée ou bien se briserait en mille pièces. Sur la route que nous suivons on construit en ce moment un tramway. Les terres nouvellement rapportées sont détrempées par les pluies récentes ; mais rien n'arrête nos petits chevaux nerveux dont Tarde ur naturelle est encore surexcitée par les cris incessants du conducteur. Mon compagnon et moi sommes assis à reculons. Nous avons fort à faire pour amortir les chocs que nous font éprouver les soubresauts effroyables de notre véhicule; nous sommes obligés de nous cramponner au dossier de toute la force de nos poignets pour ne pas être précipités sur la route. Les flaques de boue liquide oii nous enfonçons à chaque instant nous éclaboussent des pieds à la tête. Mais qu'importe? Nous avançons rapidement ; c'est là l'essentiel.
Les nombreux travailleurs des deux sexes échelonnés sur le chemin se rangent pour nous laisser passer. Les femmes ont tout le haut du corps entièrement nu jusqu'à la ceinture. A notre vue, quelques-unes des plus jeunes ramènent sur leur poitrine un lambeau d'étofTe qui ne les couvre que très-imparfaitement. Tous ces gens bivouaquent aux abords de la route. Leur campement sous bois offre un spectacle des plus intéressants. On se croirait volontiers transporté dans quelque île de TOcéanie, en présence d'une tribu de sauvages.
Dans toute cette plaine basse et marécageuse la végé-
tation est splendide ; encore plus exubérante qu'à Geylan, elle rappelle plutôt Tisthme de Panama. Les troncs lisses et serrés des cocotiers, des aréquiers et des bambous enchevêtrés d'un réseau inextricable de lianes, forment au pied des Nilgherries une ceinture de forêts impénétrables, repaire favori des éléphants sauvages, des tigres, des ours, des hyènes et des sangliers, ainsi que d'une inGnité de serpents. C'est aussi la terre classique des Gèvres paludéennes. L'Européen qui passerait une seule nuit sous ses perfides ombrages s'exposerait à une mort presque certaine, et, même dans la journée, il n'est pas prudent de s'y attarder.
En moins d'une heure nous franchissons ces marécages empestés qui s'étendent sur un espace de dix kilomètres ; et, sortant de ce lieu redoutable, nous commençons à gravir les premières pentes de la montagne.
Près de la hutte où nous attendons des chevaux frais, je remarque un enclos, sorte de cimetière contenant au lieu de mausolées un certain nombre de chevaux et de cavaliers de grandeur naturelle, représentés dans les attitudes les plus diverses. Ces statues, grossièrement exécutées en plâtre ou en terre cuite, sont bariolées de toutes les couleurs. On me dit que ce sont des monuments votifs élevés par la piété des Hindous en l'honneur d'une divinité quelconque dont ils ont invoqué la protection en des circonstances difficiles.
A mesure que nous montons, la route devient meilleure, sans que la végétation perde rien de sa splendeur. Nous nous élevons sous un épais dôme de feuillage qui inter-
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cepte complètement les rayons du soleii. L^air est imprégné d'une humidité pénétrante, à laquelle se joint le parfum de mille fleurs exotiques. A chaque instant, de petites cascades alimentent les ruisseaux, qui serpentent en murmurant dans les fossés du chemin. Pendant plusieurs heures, je restai constamment sous le charme de cette nature incomparable. Aucun incident à citer, sinon la rencontre d'un long serpent d'une jolie couleur vert tendre, les cris sauvages à Taide desquels notre cocher hindou cherche à vaincre la résistance obstinée de chevaux vicieux et indomptés, la dislocation d^une roue de la tonga, et enfin la rupture d'une partie de la route, qui nous força à faire suivre à notre véhicule le sentier des pistons. Il me semble que j'entends encore les hurlements poussés par une cohorte de sauvages à peu près nus, qui vinrent fort à propos nous tirer de ce mauvais pas. S'attelant euxmêmes à la tonga, la soutenant sur les côtés et la poussant par derrière, ils parvinrent à la hisser le long d'ime pente abrupte et à lui faire franchir des obstacles qu*au premier abord on aurait jugés insurmontables.
A une hauteur que j'évalue à mille mètres, paraissent les premières plantations de café, qui se continuent presque sans interruption jusqu'à Counour. Les éclaircies pratiquées le long de la route permettent de juger de l'importance des travaux qui ont été exécutés dans toute celte région pour défricher la forêt vierge, y créer des chemins, amener Teau, placer des tuyaux de conduite et construire les bâtiments nécessaires à l'exploitation. Le paysage est grandiose. La vue s*étend au loin sur des
pentes bien cultivées, assez semblables d'aspect à nos vignobles renommés, mais d'un vert plus foncé. Les caféiers sont plantes en lignes régulières, et le sol est soigneusement sarclé au pied de Farbuste. Mais on ne lui laisse pas prendre le même développement qu'au Brésil. On le taille ici de manière à ce qu'il ne s'élève pas à plus de un mètre cinquante centimètres. Le sommet des montagnes a conservé sa couronne de sombres forets, d'où jaillissent comme autant de filets d'argent de jolies chutes d'eau qui, détournées au milieu de leur course par la main des hommes, reparaissent à quelques centaines de mètres plus bas et viennent grossir le torrent qui gronde sourdement au fond de la vallée.
Nous arrivons à deux heures et demie à Counour, village bâti dans un site ravissant, à trente-six kilomètres de MettapoUium et à 1,840 mètres au-dessus du niveau de la mer. C'est là que se trouve l'extrême limite de la végétation tropicale. Le climat y est délicieux ; on y envoie les malades qui ne pourraient supporter l'air un peu trop vif d'Oulacamund. Au milieu de jardins toujours fleuris, où les eucalyptus d'Australie commencent à se mêler aux palmiers et aux bananiers, s'élèvent de charmants cottages habités en grande partie, me dit-on, par des officiers anglais retraités.
Dix-neuf kilomètres me séparent encore du but de mon voyage. Un quart d'heure après avoir quitté Counour, ou laisse sur la droite les casernes et les cantonnements de Wellington. Un véritable changement à vue s'est opéré. La prairie a remplacé la forêt. De petits lacs aux eaux
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limpides brillent comme des miroirs au fond des replis du terrain. La température se rafraîchit subitement; je suis obligé de dérouler ma couverture. C'est FEcosse qui succède à Flnde. La sombre verdure des eucalyptus, que de loin on prendrait pour des sapins, contribue à entretenir Fillusiou.
Cependant nos petits chevaux, toujours au galop, nous entraînent rapidement sur une excellente roule presque plane. Des haies de rosiers et de fuchsias en fleur annoncent les approches d*Outacamund. A quatre heures et demie, je prends congé de mon compagnon de voyage, qui m'adresse à un petit hôtel à deux pas du chemin, tenu, dit-il, par une dame qu'il me dit être Française, mais qui en réalité était Allemande, veuve d'un Français, il est vrai, mais ne parlant pas un mot de notre langue.
Il n'y a pas d'autre voyageur que moi dans Fétablissement. Nous sommes en plein hiver, et en cette saison les touristes sont rares à Outacamund.
Dans ma chambre il y a des tapis, du papier au mur, une cheminée et un véritable lit avec double couverture : toutes choses dont j'avais perdu Fhabitude dans les plaines et que je retrouve avec plaisir. Le thermomètre marque encore 12**; cependant la sensation de froid que j'éprouve est très-vive.
31 décembre 1878. — Ce matin à sept heures, par une fraîche température de 10^ et un ciel sans nuages, je quitte l'hôtel, à pied, pour faire l'ascension du Dodabetta (en langue canara, la grande montagne), point culminant du massif des Nilgherries, à 2,672 mèlres
au-dessus de la mer. Outacamund se trouvant à une altitude de 2,200 mètres, la course que je me propose de faire n'est qu'une simple promenade, d'autant plus que je sais qu'il existe un chemin facile, conduisant jusqu'au sommet. Toutefois, m'étant égaré au milieu du labyrinthe de sentiers qui aboutissent aux villas disséminées sur les flancs de la montagne, j'eus assez de peine à le découvrir.
Cependant, à dix heures, j'avais atteint le but de mon excursion. Seul et libre, je respirais à pleins poumons un air pur et élastique qui me semblait être l'air natal luimême; car, en jetant les yeux autour de moi, je reconnaissais une foule de plantes et d'arbustes particuliers à l'Europe, tels que fraisiers , mouron, oseille sauvage, épine-vinette, etc. Le gazon que je foule aux pieds, mêlé d'orpins et de mousses diverses, me rappelle celui des Alpes. Les broussailles qui m'entourent sont composées de touffes de géraniums, d'azalées, de rhododendrons aux fleurs éclatantes, de ronces et de bambous nains. Des bois de chênes verts croissent sur les pentes inférieures. Les tigres, si communs dans les jungles de la plaine, s'aventurent parfois jusque' sur ces hauteurs; mais ils n'y sont point à craindre, car il est certain que leur audace diminue à mesure qu'ils s'élèvent, et dans ces froides régions, il est sans exemple qu'ils aient jamais attaqué l'homme.
Le panorama que j'ai sous les yeux est splendide; il embrasse tout le massif des Nilgherries (montagnes bleues), qui ne sont pas une chaîne de montagnes, ni, comme on Fa dit, une ramification orientale des Ghattes, mais bien un groupeisolé couvrant une superficie d'environ 50 myria-
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mètres carrés et affectant la forme (l*un trapèze dont le plus grand côté aurait une longueur de 80 kilomètres. Ce singulier massif s'élève abruptement du niveau de la plaine, formant à une hauteur de 2,000 mètres un immense bassin ondulé présentant Taspect d^une série de monticules dominés çà et là par quelque grand pic isolé. C'est dans les Nilgherries que se trouvent les sommets les plus élevés de Tlnde, au sud de THimalaya.
Du haut de mon observatoire , la vue plonge au nord par-dessus la crête des montagnes, jusque sur les plateaux lointains du Mysore; à Test, elle s^étend à Tinfini sur les plaines brûlantes du district de Coïmbatore, à demi cachées sous un voile de chaudes vapeurs. Du côté du sud, je vois à mes pieds Counour et ses pentes vertigineuses. Une large ceinture de noires forétg se prolonge au loin et semble interdire de ce côté l'accès de la montagne. Enfin, à l'ouest, l'horizon est bordé par une muraille de pics aigus, dont la base forme un vaste cirque au fond duquel on aperçoit, éparses sur plusieurs collines, les maisons d'Outacamund, dont la blancheui contraste avec la sombre verdure des plantations de cyprès et des bois d'eucalyptus. Un lac romantique aux contours sinueux, aux eaux d'un beau vert d'émeraude , occupe le fond de la vallée.
Après avoir joui tout à mon aise de cet incomparable spectacle, je reprends le chemin de l'hôtel, enchanté de ma promenade matinale. Bien que la température soit peu élevée, les rayons du soleil n*en sont pas moins trèsardents, et je crois que, même à cette altitude, il serait
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imprudent de s*y exposer sans précautions. Cette particularité doit être attribuée à la raréfaction de Fair, qui, étant moins dense, laisse passer une plus grande quantité de calorique, et aussi à son exlréme transparence, causée par Tintensité de Faction lumineuse dans les régions tropicales.
Chemin faisant, j'ai Toccasion de voir de près quelques plantations de thé. Ce précieux arbrisseau , dont la taille varie de soixante centimètres à un mètre, appartient à la famille des camelliées. Ses feuilles légèrement dentées sont luisantes, d'une belle couleur verte et moins foncées que celles du caféier. Comme ce dernier, avec lequel il offre, du reste, une certaine ressemblance de loin, il fleurit blanc. Sa culture industrielle dans Tlnde remonte à une quarantaine d'années. A la suite de la guerre contre les Birmans en 1816, les Anglais s'étant emparés de la province d'Assam , au nord-est du Bengale , y découvrirent Tarbustc à Ihé, qui y avait probablement été importé de Chine à une époque reculée. Vers 1837, des planteurs de thé s'établirent sur les pentes de l'Himalaya, et quelques années plus tard aux Nilgherries. Depuis cette époque, et surtout dans ces derniers temps , cette culture a pris un immense développement dans les districts montagneux de rinde. L'exportation par mer s'est élevée en 1877 à 13 millions et demi de kilogrammes; ce chiffre est loin de représenter la production totale ; car il ne comprend ni la consommation qui se fait dans le pays, ni la quantité considérable qui s'écoule par voie de terre dans l'Asie centrale.
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Grâce à des procédés perfectionnés de culture et de manipulation, les thés de Tlnde sont généralement estimés. Sur le marché de Londres, ils sont cotés un tiers en sus des thés chinois. Ceui des Nilgherries, parleur arôme et leur goût fin, rivalisent avec les meilleures qualités connues.
L'arbre à thé se plaît sur les pentes élevées des montagnes; ce n'est guère qu'à une altitude de 2,000 mètres qu'on en rencontre ici les premières plantations. A cette hauteur, le caféier cesse de prospérer. C'est entre 1,000 et 1,800 mètres qu'il réussit le mieux. Les indigènes le cultivaient déjà , dans le Mysore , avant la conquête anglaise. Mais jusqu'en 18541a production, très-restreinte, ne donnait lieu qu'à une exportation insignifiante. Depuis lors elle a fait des progrès rapides et qui ne paraissent pas devoir s'arrêter de sitôt ; car l'étendue des terrains défrichés et convertis en plantations augmente chaque année dans des proportions considérables. En 1876, les ports de l'Inde ont expédié en Europe 37,200,000 kilogrammes de café.
Une autre culture appelée à un grand avenir est celle du cinchona ou quinquina. Cet arbre croît spontanément dans une zone déterminée de l'Amérique du Sud, du 10*^ nord au 19® sud, sur le versant oriental de la Cordillère. Son écorce contient un puissant principe fébrifuge qu'il était de la dernière utilité de mettre à la portée des classes pauvres, dans un pays oik la fièvre, causant à elle seule plus de victimes que toutes les autres maladies, enlève chaque année 1 million et demi de personnes. En 1860,
il fut introduit pour la première fois dans les Nilgherries par les soins du gouvernement. Il y parait maintenant parfaitement acclimaté. On en compte aujourd'hui plus de 2 millions et demi de pieds, dont quelques-uns atteignent déjà une hauteur de 10 mètres.
Le granit qui forme la charpente de ces montagnes est presque partout recouvert d*un sol noir et riche, qui atteint, en de certaines places, une épaisseur considérable et favorise singulièrement le développement rapide de la végétation.
Les différentes espèces d'eucalyptus d'Australie, importées vers 1840, se font remarquer par leur beau feuillage d'un vert glauque et surtout par leurs proportions déjà gigantesques. En voyant ces troncs énormes, que trois hommes réunis n'embrassent que difficilement, j^aî peine à croire que ces colosses du règne végétal n'ont pas plus de trente-cinq à quarante ans. Jusqu'à la hauteur de 50 mètres, l'arbre pousse régulièrement de 6 mètres par an ; dans leur pays natal, on en a vu qui s'élevaient ' jusqu'à 160 mètres. C'est un bois dur et résineux, incorruptible à l'eau, et que les insectes n'attaquent pas. Il est excellent pour les constructions navales et les traverses de chemins de fer. Aussi commence-t-il déjà à faire concurrence au bois de teck.
Les haies toutes rouges de roses sauvages qui bordent les routes et les jardins autour d'Outacamund forment une charmante perspective. Dans le verger de l'hôtel, je' retrouve la plupart des arbres fruitiers de l'Europe. Quelques-uns sont encore en fleur; d'autres portent déjà de
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petits fruits gros comme des noisettes. Ce sont des prunes et des poires qui mûriront en avril. Tons nos légumes réussissent parfaitement ; on fait, par an, jusqu*à quatre récoltes successives de pommes de terre.
Sur un monticule voisin, de vieux arbres au tronc moussu, aux branches noueuses et bizarrement contournées, attirent mon attention par les grappes de fleurs rouges dont ils sont littéralement couverts : ce sont des rhododendrons, qui dans ce pays atteignent la taille d'un chêne ordinaire.
La belle saison commence en mars. Le gouverneur de Madras vient alors s'install<^ ici pour six mois. La saison pluvieuse est ramenée par la mousson du sud-ouest.
Outacamund, bien que situé à 1 P seulement de Téquateur, jouit d'un climat tempéré. La température moyenne, qui est à Madras de 28*^ et à Paris de 10%8, y est de 14"*. De plus, elle est remarquablement uniforme, ne variant guère, de Thiver à Tété, que de 5*. C'est un avantage inappréciable pour les personnes forcées de vivre au milieu de l'atmosphère embrasée des plaines, d'avoir ainsi à leur portée, sous les rayons d'un soleil vertical, le climat des automnes de l'Europe.
Parmi les divers centres de population groupés à des h auteurs variables sur les Nilgherries, Outacamund occupe à la fois le point le plus central et le plus élevé. Ces aussi la seule agglomération qui mérite le nom de ville. Elle est chef-lieu de district et renferme 10,000 habitants. Ses maisons, construites sans alignement ni plan conçu à l'avance, sont disséminées sur les versants de plusieurs
collines, chaque propriélaire ayant bâti, selon sa fantaisie, dans le site qui lui paraissait le plus agréable. Partout de jolies routes circulent entre les vallons ou gravissent les monticules, reliant entre elles de coquettes habitations. Il existe aussi des bazars et un village natifs. De beaux bois d^eucalyptus se mirent dans les eaux tranquilles d*un lac de dix kilomètres de tour. Une large chaussée, tracée le long de ses rives, invite à la promenade.
C'est aujourd'hui jour de marché. Sur un terrain vague, non loin du lac, s'élèvent quelques hangars trop étroits pour la multitude compacte des vendeurs et acheteurs qui refluent aux alentours. Le spectacle est des plus intéressants. Des barbiers assis sur les talons rasent leurs pratiques; des hommes habillés en femme promènent en laisse quelque pauvre diable dont les contorsions ridicules amusent le public; des saltimbanques et des danseuses exercent leur industrie en plein air; une foule de marchands de bimbeloterie à bon marché, de bijoux faux, de bracelets de verre ou de cire dorée, se tiennent accroupis en plein soleil, surveillant leur marchandise étalée par petits tas sur des nattes. Au milieu de tout ce monde, de hideux fakirs au corps nu , enduit de graisse, le visage peint en blanc et la tète affublée d'une perruque, circulent en poussant des cris sauvages; d'autres, exposant à la vénération publique des images de dieux en cuivre , frappent à coups redoublés sur une barre métallique pour annoncer leur présence ; ils vont de groupe en groupe, mendiant de sac en sac une pincée de riz, quelques fèves, des pois et des graines, qu'ils jettent pêle-mêle dans
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une sacoche ouverte. On leur donne généralement de mauvaise grâce, et très-peu à la fois; cependant, Je nombre aidant, la besace ne laisse pas que de s'arrondir.
A quelque distance de la foule, dans les coins retirés, que font tous ces gens isolés, promenant autour d'eux des regards inquiets et se cachant les uns des autres comme s'ils avaient honte de l'action qu'ils commettent? Ce sont tout simplement des Hindous qui prennent leur repas. D'après leur religion, ils ne doivent à ce moment être vus par personne. Saisissant de la main droite (la gauche est réputée impure) le riz qu'ils ont préparé eux-mêmes, ils en forment de petites boulettes qu'ils se lancent adroitement dans la bouche afin d'éviter le contact de leurs doigts avec la salive, ce qui, à leurs yeux, constituerait une abominable souillure. Après leur frugal repas, ils iront eux-mêmes puiser l'eau du lac dans le petit vase de cuivre qui ne les quitte jamais ; mais ils se garderont bien d'y appliquer les lèvres et se verseront à boire à distance, à la régalade. La moindre infraction à ces usages est regardée par eux non-seulement comme une grossière inconvenance , mais aussi comme un énorme péché dont on ne peut se laver que par des pénitences et des puriQcations très-compliquées ; et la principale cause du mépris que tout Hindou nourrit pour l'Européen, c'est qu'il voit tous les jours ce dernier enfreindre sans scrupule des règles que lui-même est habitué à respecter dès son enfance, et dont il ne voudrait pas s'affranchir, même au péril de sa vie.
J'eus l'occasion d'observer , au milieu de la foule , un
certain nombre de représentants d^une race que Ton chercherait vainement ailleurs que dans les Nilghernes. Ce sont les Todas , peuple snr Torigine duquel on ne sait rien de bien positif, mais passant pour être les derniers descendants des tribus aborigènes qui habitaient le midi de rinde aux époques préhistoriques. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'ils diffèrent absolument des Hindous. Ce sont des hommes grands et bien faits, à la peau- presque blanche, à la physionomie expressive. Ils ne portent aucune coiffure. De longs cheveux noirs leur tombent jusque sur les épaules; jamais je n'ai vu barbe et cheveux plus fournis. Des paysans russes qui seraient bruns offriraient avec eux une certaine ressemblance. Pour vêtement, ils ont une ample couverture grise, rayée de bleu et de rouge , dans les plis de laquelle ils se drapent avec beaucoup de noblesse. Je regrettai une fois de plus mon ignorance dans l'art du dessin, à la vue d'un groupe formé par cinq ou six d'entre eux, qui se tinrent pendant longtemps immobiles, appuyés sur leurs longs bâtons.
On dit que leurs femmes sont remarquablement belles; mais je me garderai de porter un jugement sur ce point délicat , le petit nombre de celles que j'ai vues étant fort peu séduisantes, d'une malpropreté révoltante et encore enlaidies par leurs cheveux incultes et hérissés. Les hommes, au contraire, prennent grand soin de leur barbe et de leur magniGque chevelure.
La langue des Todas est seulement orale et ne ressemble à aucune des autres langues asiatiques. Leur religion , fort simple , consiste dans de vagues adorations au