‹ Promenade dans l'Inde et a CeylanChapitre 19 sur 27 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

MAUÉ

Coîmbatore. ~ Beypour» — Calicul. — La côte de Malabar. — Mali^.

Mercredi V* janvier 1879. — A sept heures du matin je quille Outacamund. Le thermomètre ne marque que S** au-dessus de zéro; les pentes gazonnées exposées au nord scintillent sous les rayons du soleil levant; elles sont couvertes de gelée blanche. D'épais brouillards me dérobent la vue du lac. Cette fois, c'est bien Thiver ; mais, pour moi, il ne sera ni long ni rigoureux; car, après une descente vertigineuse, je retrouve à MettapoUium une température de 3P, ayant eu ainsi à subir, dans Fintervalle de cinq heures à peine, une différence de 28**.

J'ai deux heures à attendre avant le départ du chemin de fer. Le maître de poste, M. Bennett, qui a établi tout récemment le service de voitures dont je viens de pro- 6ter, m'invite à déjeuner. Apprenant que je ne suis pas négociant, il se figure que je suis reporter, et me supplie d'écrire à tous les journaux de l'Inde que sa Umga est la meilleure tonga connue. Je lui déclare très-volontiers que sa patache est une very comfortable tonga; sur quoi il me reconduit à la gare, où nous nous quittons les meilleurs itmis du monde.

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Une heure et demie après, ']' arrive k Pothanoor-Junction, d'où le train pour Beypour ne doit partir que demain matin. On m'avait assuré que je trouverais à la station de très-bonnes chambres, very nice rooms; vérification faite, il n'existe ni à la station, ni aux environs, aucun local de ce genre. De plus, au buffet on me déclare que Ton ne pourra pas me servir à dîner, parce qu'il n'y a plus de mouton, réponse qui vaut bien la peine d'être notée.

Mon parti est bientôt pris. Dans quelques minutes le train qui m'a amené repart pour Coïmbatore, importante station de l'embranchement de Mettapollium, chef-lieu de district et ville de 35,000 habitants, oii je suis certain de trouver les ressources qui me manquent ici.

Je n'eus qu'à me louer d'avoir. pris cette résolution. S'il n'y a pas de monuments remarquables à Coïmbatore, il y existe du moins un traveller's bungalow bien tenu, où Ton me servit non-seulement le fameux mouton qui faisait défaut à Pothanoor, mais encore des œufs et un curry au poulet.

J'eus aussi la chance d'être témoin, dans une promenade que je fis en ville, des fêtes du Moharrem, qui se célèbrent à l'occasion du renouvellement de l'année. Ces réjouissances commencent trois jours avant le 1*' janvier et se prolongent pendant toute la semaine suivante.

Une procession dans le genre de celle que j'avais vue dernièrement à Bangalore, mais encore plus bruyante, parcourt les principales rues. Elle est précédée d'une troupe de musiciens frappant à tour de bras sur des tan;bours, agitant des tam-tams, entre-choquant deux mor-

ceaux de bois sec, cherchant, en un mot, à faire le plus de tapage possible, sans s'inquiéter nullement de la mesure ni de Tharmonie. Puis vient un chariot traîné par deux bœufs et supportant une grande cage en bambou où sont renfermés cinq ou six individus complètement nus, sauf rindispensable tablier large comme la main. Ils sont déguisés en tigres, c'est-à-dire quMs ont le visage et le corps entier couverts de peintures destinées à leur donner Taspect du féroce animal. Ainsi grimés, ils poussent des hurlements affreux , grincent des dents , se cramponnent aux barreaux et font mille contorsions horribles ou gro« tesques. D'autres personnages revêtus du même déguisement suivent à pied, enchaînés à la ceinture et retenus comme à grand'peine par trois ou quatre hommes. Ils font mine de s'élancer sur les enfants, comme pour les dévorer, à la grande joie de ceux-ci, qui se sauvent en riant. D'autres groupes viennent à la suite, enfarinés et peinturlurés de la façon la plus saugrenue. Les uns dansent à l'instar des bayadères, dont ils ont emprunté les vêtements; d'autres, ayant le corps peint mi-partie de rouge et de blanc, avec un visage vert pointillé de noir et des cheveux jaunes ébouriffés, simulent la folie en exécutant toutes sortes de simagrées plus ridicules les unes que les autres. La population semble prendre grand plaisir à ce spectacle. Sur le passage du cortège, hommes, femmes et enfants se tiennent assis en rang, comme au théâtre, sur la plate-forme en terre battue, sorte de vestibule ouvert qui s'élève à l'entrée de chaque maison . EnGn , de distance en distance, dans les principaux carrefours, on

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voit SOUS de légers abris en branches de cocotier, des espèces de reposoirs représentant de petites mosquées, minutieux travail de patience, en papier argenté et doré, orné de clinquant.

Sur ces entrefaites, un musulman convenablement vêtu me salue et entre en conversation avec moi : il est très-heureux, me dit-il, d*avoir rencontré un étranger aussi distingué que moi. Puisque je parais m^întéresser au spectacle des réjouissances indigènes , il croit devoir me prévenir que la fête de nuit sera bien plus belle , et que tout ce que je vois maintenant n'est rien en comparaison de ce qui se passera alors. Il ajoute que, si je le désire, il se mettra à ma disposition pour me conduire partout et me tout expliquer.

A ces paroles, je flaire Pintrigant; mais comme en définitive je ne veux laisser échapper aucune occasion de voir quelque chose de nouveau , j'accepte sa proposition et je donne rendez-vous à mon nouvel ami, au bungalow, pour neuf heures du soir.

A Theure dite, mon homme apparaît, se confond en politesses obséquieuses, et nous retournons ensemble à la ville. Mais ce que j'avais prévu arrive : la fête est terminée , les rues sont silencieuses et désertes ; il n'y a absolument rien à voir; seuls quelques lampions fumeux brillent au milieu de Tobscurité devant les reposoirs abandonnas. Mon noble musulman a tout simplement voulu m'exploiter. Je lui reproche sa fourberie; il me balbutie des excuses en me tendant la main. Je me débarrasse de lui au moyen d'une demi-roupie, et je reprends la route

du bungalow. Je croyais Taventure terminée, lorsque , dix minutes après, j*entends quelqu'un courir derrière moi. C'est toujours mon individu, qui m'aborde piteusement eu me montrant d'un air navré sa poche percée, par laquelle s'est enfui le présent qu^îl tenait tant à conserver en souvenir de moi. Je l'engage à la faire recoudre au plus tôt par sa femme, et comme il insistait, en nie demandant mon adresse à Paris, me jurant que ce serait pour lui un grand bonheur d'entretenir une correspondance avec un homme aussi célèbre que moi, je lui intimai l'ordre de me tourner immédiatement le dos.

Musulmans ou Hindous, voilà bien les gens du pays! Tout moyen est bon, toute ruse permise pour arriver au bakchiz. Il n'est sorte de flatteries, de bassesses qu'ils n'emploieront à cet effet. Sous des dehors parfois pleins de noblesse, on ne rencontre le plus souvent qu'un manque absolu de dignité. Celte petite scène, que je n'ai pas cru devoir passer sous silence , achèverait de dissiper mes illusions, s'il m'en restait encore sur rhonnéteté et le désintéressement de ce peuple.

2 janvier, — J'avais été satisfait du service des gens du bungalow. Ce matin, à mon départ, tout le personnel de l'établissement forme la haie sur mon passage ; je distribue à chacun un léger pourboire , qu'il reçoit les deux mains réunies et ouvertes, et avec force prosternations.

Le petit bonhomme qui m'a amené hier de la station est venu me chercher; j'ai assez de peine à m'introduire sous le toit de sa charrette, où je ne puis me tenir que couché. Pour exciter l'ardeur de son petit bœuf, du reste

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assez fringant, mon jeune conducteur a trouvé un moyen original : il le fouaiile avec sa propre queue.

De Goïmbatore à Beypour la distance est de cent quatrevingts kilomètres. La route est fort belle et présente des points de vue variés. On laisse sur la gauche les monts Animallé (montagnes des éléphants), dont on aperçoit les cimes élevées couvertes de forêts Ces montagnes forment le prolongement de la grande chaîne des Chattes occidentales qui, dans le sud de la péninsule, se divisent en groupes isolés, séparés par des plaines. Elles égalent presque en hauteur les Nilgherries, mais sont bien moins peuplées. On y chasse Téléphant, Tours et le buffle sauvage. Le teck [tectona grandis) qui en provient est d*une qualité supérieure.

Le chemin de fer longe la rive droite du fleuve Ponany ; Tautre rive appartient à un petit État commerçant et prospère gouverné par un rajah tributaire de F Angleterre. Sa capitale, Cochin, renferme 15,000 habitants; dans la ville et dans les environs vivent sans se mêler entre eux un grand nombre d'indigènes, catholiques romains, chrétiens syriaques, juifs blancs et juifs noirs, ces derniers établis dans le pays dès les temps les plus reculés.

La population totale de TÉtat de Cochin est de 400,000 âmes; sa superficie, de 2,930 kilomètres carrés.

La voie ferrée quitte la rivière Ponany et se dirige vers le nord en se rapprochant de la mer. A la station de Tirour, on nous offre, à deux sous la pièce, d'énormes et excellents ananas. Bientôt après nous atteignons une large rivière dont nous suivons la rive méridionale, sous une

magnifique forêt de cocotiers. A une heure et demie, le train s'arrête sur la côte du Malabar, à Beypour, où e&iste un port formé par Tembouchure de la rivière de ce nom ; de grandes quantités de bois flotté y arrivent de Tintérieur.

En route, j'avais fait la connaissance d*un M. Ledoux, Anglais d'origine française, grand chasseur et connaissant parfaitement le pays ; il m'avait dépeint Mahé comme un endroit charmant, et m'avait donné sur les moyens de communication et l'itinéraire à suivre, des indications détaillées. J'arrivais donc à Beypour, décidé à en repartir tout de suite pour Mahé et à ne m'arréter en chemin que pour visiter Galicut.

A la station, je fais prix avec un conducteur de garry a bœufs, qui se charge de me conduire à Galicut (15 kilomètres) moyennant deux roupies. Il s'agit d'abord de franchir la rivière, opération assez compliquée; car il n'existe aucun débarcadère , et les embarcations ne peuvent s'approcher du rivage, dont une couche profonde de vase noire et gluante semble interdire l'accès. Il faut donc nécessairement avoir recours au dos des indigènes pour entrer dans la pirogue comme pour en sortir. Gomme je n'avais pas de bagages, ce double transbordement fut terminé assez promptement.

La route que je retrouve sur la rive nord est admirablement belle; constamment ombragée par de magnifiques banians, elle traverse à peu de distance de la mer une épaisse forêt de cocotiers, d'aréquiers et de bananiers, sous lesquels s'élèvent çà et là les cabanes des natifs. Gette puissante nature me rappelle celle que j'avais déjà

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