‹ Promenade dans l'Inde et a CeylanChapitre 3 sur 27 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

MARSEILLE A Gi^YLAN

De Marseille à Pointe-de-Galle. — Xaples. — Port-Saïd. — Suei. —

Aden. — Arrivée à Ceylan.

J'ai toujours eu le désir de visiter les contrées de rextrêmc Orient. L'Inde surtout, avec son immense popu* lation, ses monuments si vantés, sa nature si différente de celle de nos climats tempérés, exerçait sur moi une véritable attraction. Les relations des voyageurs, leurs descriptions enthousiastes contribuaient à m'entretenir dans les mêmes idées. D'un autre côté, Téloignement, la lenteur et la difficulté des moyens de communication dans Tintéricur du pays, étaient pour moi le sujet de sérieuses réflexions; car, ne pouvant disposer chaque année que d'un temps limité, j'étais amené à considérer tout projet de voyage en ces lointaines régions comme un rêve irréalisable.

Toutefois, le voyage accompli en quelques mois par lo prince de Galles dans l'hiver de 1875-1876 me fit entrevoir la possibilité de Taventure. La lecture de divers récits publiés à cette occasion, et particulièrement celui du comte Goblet d'Alviella, me confirma dans mes nouvelles appréciations. En effet, nous sommes loin du temps oii il fallait une nombreuse escorte et deux mois entiers à Victor Jacquemont pour se rendre de Calcutta à Bénarès : aujourd'hui qu'un réseau de chemins de fer sillonne l'Inde de THimalaya au cap Gomorin, des bouches du Gange à celles de l'Indus, ce même trajet s'effectue aussi facilement et à moins de frais que celui de Paris à Marseille. Bombay n'est plus qu'à dix-sept jours de Londres, et, grâce à une concurrence active, les Compagnies de steamers ont à la fois, dans ces dernières années, réduit la durée du trajet et abaissé notablement leurs tarifs. L'Exposition universelle de 1878, où les produits de rinde britannique brillaient d'un si vif éclat, eut raison de mes dernières hésitations. A vrai dire, je me lançais un peu dans l'inconnu; car, si les descriptions minutieuses des monuments ne manquent pas, il est un autre genre d'informations pratiques, bien utiles cependant au touriste, et sur lequel se taisent la plupart des voyageurs. Enfin, il n'existe encore aucun guide de Tlndc, analogue aux ouvrages si complets que nous possédons sur presque toutes les contrées de l'Europe et du bassin de la Méditerranée. Malgré celte lacune regrettable, j'arrêtai mon itinéraire et me décidai à partir.

Le dimanche 6 octobre 1878, par une belle matinée

d'automne, je me trouvais à bord de VAnadyr, Van des plus beaux et des plus grands steamers récemment construits par la Compagnie des messageries maritimes, en partance pour Shang-haï. Accoudé sur le bastingage, je regardais la foule pressée pénétrant sans relâche dans les vastes flancs du navire, passagers avec leur famille et leurs amis , porteurs de malles et de colis en destination des Indes, de la Chine et du Japon. Bientôt Tordre est donné de ne plus recevoir à bord que les personnes munies de billets ; au flux des arrivants succède le reflux des gens pressés de quitter le navire. A dix heures, le ' tintement de la cloche prévient les derniers retardataires, qui se hâtent de regagner la terre. L'escalier qui nous relie à la chatte est relevé; peu d'instants après, notre colosse se met en route et déGle lentement devant la jetée où se trouve massée la foule des curieux, des parents et des amis agitant leurs mouchoirs et échangeant avec nous de derniers adieux. Pour moi, qui suis certain de ne retrouver là personne de connaissance, ce spectacle commence à me faire songer à mon isolement. Tout à coup, le son d'une voix bien connue frappe mon oreille. Je ne me trompe pas : c'est bien M. S... de B... qui est là près de moi et à qui j'ai le plaisir de serrer la main. Il m'apprend qu'il est de service sur VAnadyr, et que nous ferons route ensemble jusqu'à Calcutta. L'année précédente, j'avais fait sa connaissance à bord de \ Equateur, ou il remplissait les fonctions d'agent des postes, et, pendant la traversée de Bordeaux au Brésil, j'avais été à mémo d'apprécier son caractère sympathique et loyal. En nous

quittant, vieux amis déjà, à Rio Janeiro, connaissant mon humeur voyageuse, il m'avait, à tout hasard, donné rendez-vous dans les mers de Chine. Qui nous eût dit alors que ce souhait se serait si vite et si heureusement réalisé! ËnGn, pour comble de bonne fortune, M. de B... m'apprend qu'il reviendra en Europe par le même paquebot que, d'après mes calculs, je dois prendre à Ceylan à la 6n de janvier.

Dans l'après-midi, nous dépassions la Ciotat, Toulon, puis les îles d'Hyères ; à cinq heures, les côtes de France disparaissent à l'horizon. Le thermomètre marque 21° centigrades ; la mer est calme comme un lac : personne malade.

Parmi nous se trouvent trente-quatre Hollandais partis de Rotterdam pour Batavia sur un vapeur de leur nation. Ils ont trouve le moyen de faire naufrage au cap Trafalgar par un temps superbe et une mer absolument tranquille. Ils se plaignent beaucoup des Espagnols, et paraissent, au contraire, très-reconnaissants de l'accueil qu'ils ont reçu à Marseille, oii la douane n'a même pas voulu visiter leurs bagages.

Nous avons aussi comme passagers des ecclésiastiques, des religieuses , des missionnaires se rendant dans l'Afrique centrale, des employés du canal de Suez, des officiers anglais de l'armée des Indes, des fonctionnaires pour nos colonies, des marins rejoignant l'escadre du Pacifique, des négociants et employés de commerce français, anglais, allemands et italiens, et enfin une troupe d'artistes lyriques allant chercher fortune à Java. Mais je suis le seul, à bord, à représenter l'élément touriste.

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Parmi Téquipage et les garçons de service, on compte des Arabes , des nègres , des Malais , des Hindous et des Chinois. Ces derniers sont presque tous sous les ordres du chef cuisinier et du maître d'hôtel. Les Arabes recrutés à Aden forment le personnel des chauffeurs ; eux seuls peuvent résister aux' effrayantes chaleurs de la mer Rouge ; ils ont avec eux leur scheik, qui juge leurs contestations , répond de Tordre général, et auquel ils abandonnent une notable partie de leur salaire.

Le premier jour, chacun s'installe; les relations de voisinage ne sont pas encore formées, et Ton se tient généralement sur la réserve. Mais peu à peu les groupes se dessinent; on devient plus communicatif. Chaque jour amène de nouvelles connaissances, et les rapports cérémonieux des premiers temps ne tardent pas à faire place à la plus franche cordialité.

Le 7 octobre, au point du jour, nous sommes à l'entrée du détroit qui sépare la Corse de la Sardaigne. Au nord on aperçoit, perchée au sommet d'une falaise, la petite ville de Bonifacio, tandis qu'au sud se proGlent les hautes montagnes de la Sardaigne. Nous passons à quelques encablures d'une petite tour élevée sur un écueil voisin de l'îlot Lavezzi. C'est là, en 1854, que s'est perdue corps et biens la frégate la Sémillante qui transportait des troupes en Crimée. Un millier d'hommes étaient à bord; pas un ne survécut à cette horrible catastrophe.

Le jour suivant, à quatre heures du matin, nous sommes en rade de Naples. A travers l'obscurité le sommet du Vésuve nous apparaît, lançant quelques flammes au

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milieu d*épais nuages de fumée. VAnadyr ne repartira qu'à midi. Beaucoup de passagers, et je suis du nombre, profitent de Toccasion pour se rendre à terre ; quelquesuns se hasardent à pousser jusqu'à Herculanum. Pour moi, qui revois Maples pour la quatrième fois, je me contente de faire une longue promenade dans les quartiers neufs, et je termine par une intéressante visite au musée national.

In peu avant midi, je suis de retour à bord. Jusqu'au moment du départ le pont est encombré par de nombreux marchands de photographies, de coraux, de menus objets taillés dans une pierre grise que les gens du pays font passer pour la lave du Vésuve, et autres prqduits à bon marché de l'industrie napolitaine. Autour du bateau circulent plusieurs barques chargées de jeunes galopins peu vêtus plongeant à l'envi pour attraper les sous qu'on leur jette à la mer. Une rude concurrence est faite à ces industriels d'un nouveau genre par une bande grotesque d'artistes déguenillés qui nous régalent d'un concert comique à grand renfort de grimaces, contorsions impossibles et gesticulation désordonnée.

Mais bientôt VAnadyr reprend sa route. Le classique panorama de la baie de Naples se présente à nous dans toute sa splendeur, avec le Vésuve fumant au fond du tableau. Nous dépassons Caslellamare, Vico , Sorrente; nous nous engageons entre la sauvage Capri et la pointe de la Campanella. De l'autre côté du promontoire, apparaît la blanche cité d'Amalfî avec ses églises et sei couvents accrochés aux flancs de la montagne; plus loin.

ce sont les jolis villages de Maïori et de Minori perdus dans une forêt de citronniers, enfin la ville de Salerne tout à fait au fond du golfe. Quelques heures après , malgré la brume du soir, nous parvenons à distinguer aux confins de Thorizon les fameux temples de Pestum; puis à la nuit close, c'est le Stromboli avec son jet intermittent de flammes et sa longue traînée de vapeurs blanchâtres qui, refoulée par le vent du sud, descend du cratère le long des pentes abruptes du volcan, semblable à une gigantesque cascade qui va se perdre dans la mer.

Ici je cède la place à mon journal de voyage, notes succinctes recueillies au jour le jour :

Mercredi 9 octobre. — Dans la nuit, nous avons passé le détroit de Messine. A six heures, nous sommes à un mille au large du cap Spartivento ; à une distance de quarante milles à tribord, se dresse la masse énorme de TEtna. Sur la côte italienne, se déroule une bande étroite d'un terrain fertile et boisé, peuplé de nombreux villages. Nous distinguons parfaitement un train de chemin de fer qui semble d'abord lutter de vitesse avec nous, mais qui, relardé par de fréquentes stations, finit par rester en ^ arrière. Au fond s'élèvent les hautes montagnes de la Gala* bre. A midi, aucune terre en vue. A dix heures du soir, 24*. Nous sommes par le travers de la mer Ionienne.

10 octobre. — Ce matin le mont Taygète, dans le Péloponèse, est en vue à bâbord. Nous en sommes pourtant à une distance considérable ; mais il s'aperçoit de fort loin grâce à son élévation qui est de 2,409 mètres au-dessus de la mer. C'est le seul point de la terre de Grèce que

nous reconnaîtrons dans ce voyage. La côte de Tiie de Crète se montre dans Taprès-midi ; nous la longeons jusqu'à la nuit à une dizaine de lieues de distance. Ce sont de hautes montagnes grises profondément découpées, au relief vigoureusement accentué.

11 octobre. — Première journée passée sans voir la tirre. Le point, afGché à midi au salon, indique 291 milles, comme distance parcourue dans les vingt-quatre heures. Jusqu'à présent, c'est notre meilleure journée de marche. Température, 25*. Le temps est toujours magnifique. La nuit est si belle, le clair de lune si resplendissant sur la paisible surface d'une mer d'huile, que je ne puis me décider à regagner ma cabine que bien longtemps après minuit.

12 octobre. — Nous devons être fort près de la côte d'Egypte ; effectivement, le phare de Damiette nous apparaît à huit heures avec une quantité de voiles indiquant l'emplacement du port; mais la terre est si basse que nous ne pouvons l'apercevoir. Nous croisons un immense steamer à quatre mâts ; c'est un anglo-indien de la Com-

^pagnie des Diics, ainsi nommée parce que chacun de ses navires porte le nom d'un dq.c anglais. Deux heures après nous sommes en vue du phare de Port-Saïd, dont nous nous rapprochons rapidement. Les maisons de la ville semblent surgir du fond de la mer; le pilote vient à bord. A midi, nous entrons dans le port, abrité par deux jetées composées d'énormes blocs de béton cubant dix mètres chacun, et nous stoppons à trente mètres du rivage en face du bureau de la Compagnie des messageries maritimes.

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Nous avons tout le temps nécessaire pour bien voir Port- Saïd , car ce n'est que demain, au point du jour, que nous pénétrerons dans le canal.

La ville de Port-Saïd, fondée en 1859, s'élève sur une étroite bande de sable entre la mer, le lac Menzaleh et la rive africaine du canal. Elle se divise en deux parties bien distinctes, la ville européenne et la ville arabe , séparées par un espace vide de cinq à six cents mètres. Au premier abord, la ville européenne offre certains points de ressemblance avec ces nouvelles cités du FarAVest américain, nouvellement écloses sur le parcours du chemin de fer du PaciGque.

Comme dans ces dernières, les rues se coupent toutes à angle droit et sont bordées de larges trottoirs en planches ; les principales artères sont bitumées, mais partout ailleurs le passant enfonce jusqu'à la cheville dans le sable du désert. Ce sont aussi les mêmes maisons de bois avec vérandas , les mêmes magasins abrités par des auvents et percés de larges ouvertures qui permettent de voir tout ce qui se passe à l'intérieur. Les boutiques renferment, côte à côte, les marchandises les plus diverses; chacune d'elles est presque un bazar complet. La diversité des races et des costumes , l'animation des rues , où nègres , Arabes , Levantins , Européens se coudoient du malin au soir , tandis que le mercanti installé devant la porte de sa demeure invite obséquieusement le flâneur nouvellement débarqué à venir acheter ses photographies, ses tissus de soie, ses pipes turques ou ses curiosités de Jérusalem, impriment à Port-Saïd un cachet des plus pittoresques, et

lui donnent un avantage marqué sur ses sœurs américaines.

Bon nombre de cafés chantants y déploient leurs séductions jusqu'à une heure très-avancée de la nuit, entre autres \ Eldorado, vaste établissement avec roulette et orchestre de dames valaques. La population, qui s'élève au moins à 10,000 âmes, se compose en grande partie de Français, d'Italiens et de Grecs. La langue française est employée ou comprise partout.

Quant à la ville arabe , c'est un ramassis de misérables constructions de terre, de planches et de roseaux, où grouille toute une population malpropre et déguenillée. Elle est assurément fort intéressante pour le voyageur qui n'a pas encore vu l'Orient. Il trouvera les types les plus étranges de l'Egypte , femmes voilées de noir à la mode du Caire, fellahines à la chemise bleue, négresses du Soudan, Cophtes, Arabes des tribus nomades, etc. Il pourra être témoin, comme nous l'avons été nous-même, d'un exercice religieux exécuté en pleine rue par les derviches hurleurs. Mais depuis longtemps nous étions familiarisé avec ces sortes de spectacles. Aussi la chaleur, la poussière, l'odeur caractéristique qui se dégage de toutes ces agglomérations suspectes , la voracité des mouches, cette véritable plaie de l'Egypte, et l'importunité non moins tenace des officieux intéressés qui s'attachent à nos pas, et, malgré nos refus et nos menaces, ne cessent de nous poursuivre de leurs offres de service les plus variées et les plus singulières , eurent bientôt fait de nous chasser de cette nouvelle cour des miracles.

Le 13 octobre, au point du jour, ÏAnadyr se remet en marche, passe devant les vastes consliuctions du palais de Hollande et s'engage dans le canal. A droite s'étend a perte de vue le lac Menzaleh, dont nous ne sommes séparés que par un étroit remblai. Cette immense nappe (Teau salée a près de cinquante lieues de circonférence; mais sa profondeur paraît très-faible, car nous voyons des indigènes la traverser à une distance considérable du rivage, tout en n'ayant de l'eau que jusqu'à mi-jambe. D'innombrables troupes d'oiseaux aquatiques, au plumage blanc, peuplent sa surface et font une guerre acharnée aux poissons qui y fourmillent. Autrefois, le lac s'étendait des deux côtés du canal; aujourd'hui, la partie qui borde la rive asiatique est desséchée : c'est le désert dans son affreuse nudité. Dans toute cette région on observe à chaque instant de curieux effets de mirage.

La traversée de Menzaleli ci des lacs Ballah , qui lui font suite, demande environ cinq heures; car nous ne marchons qu'avec une vitesse de quatre à cinq nœuds (environ neuf kilomètres) à l'heure. Cette prudente lenteur est, du reste, commandée par la nature des berges du canal; sans cette précaution, le remous des eaux déplacées par le navire, augmentant de violence, occasionnerait infailliblement de graves dégâts. Nous rencontrons plusieurs escouades d'ouvriers indigènes occupés à consolider la rive au moyen d'un parement de pierres.

Nous arrivons à El-Ferdane, puis au seuil d'El-Guirsh, où le canal est profondément encaissé entre deux berges qui le «dominent d'une hauteur de vingt-cinq à trente

VI PROMENADE DAXS L'IXDE £T A CEYLAN.

mètres. Le thermomètre ne marque encore que 29*; mais le manque de brise, la lenteur de notre marche et Tacharnement de légions de mouches qui, depuis Port-Saïd, ont élu domicile sur notre maison flottante, rendent assez pénible cette partie du voyage.

Heureusement nous entrons bientôt dans le lac Tinrsah, où nous pouvons augmenter notre vitesse et respirer plus à Taise. Ici le canal n'est plus séparé du lac par une levée comme dans le Menzaleh ; il est simplement jalonné au moyen de bouées flottantes. Laissant Ismaïlia à droite, nous nous engageons dans le seuil du Sérapéum. Cette région est moins affreuse que celle que nous avons passée ce matin ; des touffes de roseaux et de tamarins croissent au bord de Teau , et, par places , de larges taches noires viennent interrompre la monotonie du désert. Ce sont des broussailles dont il n'existait aucune trace avant la construction du canal , et qui , peu à peu , empiètent sur le sable. Les pluies, autrefois inconnues dans ces parages désolés, y sont maintenant assez fréquentes.

A la chute du jour, nous jetons Tancre dans les lacs Amers, véritable mer intérieure où cinq navires sont déjà mouillés. Nous y passons la nuit, car on ne voyage que de jour sur le canal. Quelques Anglais profitent de ce temps d'arrêt pour se donner le plaisir de la natation dans un élément d'une densité peu commune. L'eau des lacs Amers contient deux fois plus de sel que les eaux de la Méditerranée.

Le lendemain, à midi, nous avons franchi les cent soixante-quatre kilomètres du canal maritime. Nous

sommes dans la mer Rouge, mouillés à quelque distance de la jetée où s'élèvent les bureaux de Fadministration, et à quatre milles environ de la petite ville de Suez.

Je me retrouve en pays de connaissance. Déjà, en 1863, j'avais fait une rapide excursion dans ces parages; c'était à répoque de l'inauguration du canal d'eau douce. Le chemin de fer du Caire à la mer Rouge traversait alors en droite ligne le désert; aujourd'hui le nouveau tracé suit le canal jusqu'à Ismaïlia, et de là se dirige par Zagazig sur la capitale de l'Egypte.

Limité par le temps, je ne peux faire qu'une courte promenade dans la ville ; mais j'en vois assez pour me convaincre qu'elle a peu changé depuis quinze années. Ce sont toujours les mêmes plaines sablonneuses brûlées par un soleil de feu, les mêmes bazars, les mêmes ruelles tortueuses où circule un air relativement friis. Seulement quelques arbustes isolés, des essais de jardin, témoignent de l'influence bienfaisante des eaux du Nil, qui, partout où elles sont mises en contact avec le sable, le fertilisent immédiatement.

Au retour, nous faisons une courte, mais intéressante station aux bureaux de la Compagnie du canal, devant lesquels, au centre d'un petit square, s'élève un buste en l'honneur du lieutenant anglais VVaghoro, né en 1810, mort en 1849, qui le premier eut l'idée d'utiliser la position géographique de Suez en établissant un service de voitures publiques entre la mer Rouge et la Méditerranée. Grâce à l'obligeance de M. Chartrey, agent principal du transit, je puis nie procurer quelques rensei-

gnemeDts précis, que, malgré Taridité qui s^attache géoéralemcnt aux chiffres, je ne crois pas inutile de reproduire ici.

C'est ainsi que j'apprends que VAnadyr vieot de payer pour son passage la somme de 34,610 fr. 50 c, ce qui donne environ fr. 21 c. par mëlre courant du canal \

J'examine avec intérêt un modèle en bois représentant le canal. Les balcaux en transit y sont Ggurés par de petits morceaux de bois surmontés d'un drapeau indiquant leur nom et leur nationalité. Un employé les place à l'endroit où ils se trouvent réellement et en fait varier la position à mesure qu'une dépêche télégraphique annonce leur arrivée à telle ou telle station. Grâce à ce système ingénieux, à tout instant et d'un seul coup d'œii, on se rond compte de l'état réel du canal^, absolument comme si on pouvait le considérer à vol d'oiseau. C'est ainsi qu'en ce moment même, je vois qu'il y a quinze bateaux engagés dans le canal ; quatorze portent le pavillon anglais, ce qui n'a rien de surprenant, car à elle seule l'Angleterre fournit plus de 80 pour 100 des receltes du transit.

La Compagnie du canal entretient des remorqueurs pour les voiliers ; mais il s'en présente bien peu, la navigation de la mer Rouge et du golfe d'Aden offrant à ces derniers des diffîcullés presque insurmontables.

* Les dimensions de notre navire sont les suivantes : lonnueur, 124 mètres 90; largeur, 12 mètres; creux, 10 mètres. Son tirant d'eau est de 5 mètres 10 à l'avant. mètres 15 à l'arrière. Son tjniia;{e brut est de 3,712 ; le tonuage réel, 2,5(50. Un tonneau représente 2 métrés 83.

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A trois heures, nous levons l'ancre; le Ihermomètre marque 31°. Sur la côte d'Afrique s'élève la haute chaîne des monts Dakka ; en face, sur la côte d'Arabie , on distingue une tache verte ; c'est une oasis de palmiers connue sous le nom de fontaine de Moïse. Dans la soirée, un beau clair de lune nous permet d'apercevoir, sur la rive asiatique, un pic élevé que l'on dit être le mont Sinaï.

Je reprends mon journal :

15 octobre. — Passage du détroit de Jubal. Vue de la petite île de ce nom, puis de celle de Shudwan, plus considérable, mais aride et désolée, comme toutes les terres de ces tristes parages. Peu de temps après, nous dépassons la pointe extrême de la presqu'île du Sinaï entre les deux golfes de Suez et d'Akaba. Nous entrons dans la mer Rouge proprement dite. La côte d'Afrique, avec ses hauts sommets dentelés, reste seule visible.

Mer calme; ciel sans nuages; température, 34°. Depuis hier les punkas fonctionnent au salon. On appelle ainsi des écrans ou éventails gigantesques, de forme rectangulaire, fixés au-dessous du plafond et qui, au moyen de cordes et de poulies , sont mis en mouvement par un domestique spécialement préposé à cet office. Ce ventilate jr bienfaisant est d'un usage général aux Indes anglaises.

Dans l'après-midi, nous laissons à bâbord le phare de Dédalus, construit sur un récif isolé, en pleine mer.

Dans la soirée, on organise un théâtre à l'arrière. La toile du fond représente un paysage; les pavillons anglais et hollandais ferment la scène. Deux grosses lanternes chinoises illuminent le pont transformé en salle de spectacle;

OQ y a transporté le piano du salon et organisé un bufTet. Le coup d*œil est vraiment fort joli ; les glaces circulent partout, et nos artistes font de leur mieux. Vaudeville, fragments d'opérette , scènes comiques , tel a été le programme de cette première soirée.

16 octobre, — La distance de Suez à Aden est de 1,308 milles, soit 2,422 kilomètres; on la franchit ordinairement en cinq jours.

Ce matin nous passons le tropique avec dS** en plein courant d'air. Heureusement la brise est sensible , ce qui rend la chaleur supportable. Par cette température, tous les passagers qui ont déjà fait le voyage de Textréme Orient revêtent le tchin-ichin et la moresque, larges vêtements de soie, de cotonnade ou de flanelle fort légère, qui remplacent la chemise et le pantalon. Cette tenue est autorisée sur le pont seulement, de neuf heures du soir à huit heures du matin.

17 octobre, — Aucune terre en vue. Dans la nuit, le thermomètre ne s'abaisse pas au-dessous de 32** et se maintient dans la journée entre 35"* et 36^. Malgré la double tente qui recouvre l'arrière, le manque de brise rend la chaleur insupportable. Dans ces conditions, tout mouvement est un travail suivi d'une transpiration abondante. Le temps se passe à chercher l'endroit le moins brûlant du navire; tout le monde est à Taffût du moindre courant d'air. Les bains froids , les douches elles-mêmes n*apportent qu^un bien faible soulagement. La température de Teau puisée à la mer dépasse 31V

Le matin surtout, le pont, que le soleil vient frapper

obliquement, est à peu près inhabitable. Il faut se garder avec soin des rayons dévorants de notre implacable ennemi. Dans ces parages, une insolation est presque toujours mortelle ; le commandant nous en cite des exemples terrifiants.

Le chef mécanicien me dit (ce que je me garde bien de vérifier) qu'en ce moment nos Arabes ont à supporter une température de 55* dans la chambre de chauffe, et que parfois cette température s*élève jusqu'à 60°. Pour ce rude et dangereux métier, ils reçoivent un salaire de seize roupies par mois (environ 35 francs) ; encore sont-ils exploités par leur scheik : ce personnage important se fait de fort jolis revenus à leurs dépens. Trois Chinois sont payés comme cinq Arabes. On emploie les Chinois pour les ouvrages minutieux qui demandent de la précision et une grande exactitude. On peut parfaitement compter sur eux pour ces genres de travaux ; en outre, ils font d'excellents domestiques.

18 octobre. — Ce matin nous sommes en vue des îles Zebayer; vient ensuite Tarchipel des Douze-Apôtres. L'un de ces îlots a la forme d'une selle. A midi nous dépassons la grande île de Zoogur, terre montagneuse et brûlée comme toutes celles de cette affreuse région.

Dans la nuit, par un magnifique clair de lune, nous traversons le détroit de Bab-el-Maudeb. Le phare qui éclaire ce fameux passage est construit sur l'îlot de Pér/m. Nous suivons à peu près le milieu du chenal , large de trois milles seulement, qui longe la côte d'Arabie. La brise est forte ; pour la première fois depuis notre départ

de Marseille, quelques oscillations de roulis se font sentir. La chaleur est moins accablante que CcS jours derniers. Ce soir, concert et séance de prestidigitation.

19 octobre. — A mesure que nous nous rapprochons de réqualeur, les jours augmentent sensiblement. Ce matin, vers cinq heures, il commence à faire jour; je monte sur le pont, et je suis témoin d'un splendide lever de soleil, comme on n'en voit guère que dans ces basses latitudes.

VAnadyr se dirige rapidement sur un énorme massif rocheux dont les crêtes hardiment découpées s'élèvent à une grande hauteur : c'est le DjebeUHussan. En face se dressent d'autres montagnes aux pics aigus, à l'aspect fantastique.. C'est au pied de ces dernières que se trouvent Aden et Steamer-Point, où nous jetons l'ancre vers sept heures du matin. Ces deux massifs forment deux presqu'îles reliées enirc elles par une côte basse, sablonneuse et couverte de végétation, circonscrivant une baie profonde qui constitue un port excellent, accessible par tous les temps aux navires du plus fort tonnage. On a répété tant de fois que les environs d'Aden offraient l'image de la stérilité la plus complète, que je ne pus maîtriser ma surprise à la vue des nombreux palmiers qui croissent sur cette partie de la côte.

A peine débarqué à Steamer-Point, je m'empresse, avec quelques compagnons, de prendre une voiture pour me rendre à la ville d'Aden et aux citernes. Deux petits chevaux arabes, conduits par un cocher nègre, nous entraînent rapidement sur une route bien entretenue, comme on en trouve toujours en pays anglais.

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Nous traversons des fortifications imposantes^ deux tunnels et un camp retranché où sont cantonnés des cipayes qui, selon l'usage indien, nous font le salut militaire; telle est leur consigne à Tégard de tout Européen. Nous ne faisons que traverser la ville d'Aden, qui nous paraît sans grand intérêt avec ses larges places désertes , ses rues poussiéreuses et ses carrés de maisons à Taméricaine; nous nous rendons tout de suite aux fameuses citernes.

Elles sont à peu près vides, ce qui nous permet de nous rendre compte des dimensions réelles de ces gigantesques réservoirs caverneux où, de tous les points des montagnes voisines, viennent s'emmagasiner les eaux pluviales. Mais il y a déjà trois ans que la dernière pluie est tombée à Aden ; le peu d'eau qui reste est devenue saumâtre et ne sert guère qu'à arroser un petit jardin récemment planté aux alentours. Pendant notre visite, quatre Arabes complètement nus sont occupés à puiser Teau; grâce à leurs mouvements habilement alternés, la corde file avec rapidité et ramène en peu d'instants à l'orifice supérieur une outre rebondie pleine d'un liquide dont la saveur est loin d'être agréable.

Au retour, nous visitons les principales rues de la ville et la place du marché, où dorment au soleil plusieurs centaines de chameaux qui, chaque matin, viennent apporter des oasis de l'intérieur les provisions nécessaires à la consommation journalière des 30,000 habitants d'Aden. Mais la chaleur est accablante; le soleil, réverbéré par le cirque de roches volcaniques qui nous

entoure^ nous cuit et nous aveugle. Nous nous hâtons de retourner à Sleamer-Point , où nous trouvons un abrt et des rafraîchissements dans Tun des hôtels européens de la plage. Outre un hazar contenant toutes sortes de marchandises, cet établissement renferme un hillard et, qui le croirait? un skating-ring , où les amateurs peuvent se donner le plaisir de patiner sur des dalles de marhre, par une chaleur de 38* à 40".

Quoique très-chaud, le climat d'Aden est sain. L'année peut s*y diviser en deux saisons d'égale durée , la chaude et la très-chaude ; nous sommes au commencement de la première.

Plusieurs distilleries d'eau de mer sont en activité. L'eau douce se vend 22 fr. 50 c. la tonne, soit 2 c.1/4 le litre.

On rencontre ici beaucoup de Somalù de la côte d'Afrique. Ils sont noirs, mais d'un type différent de celui des nègres du Soudan. Les élégants ont la singulière habitude de se teindre les cheveux en rouge ; ils obtiennent ce résultat en s'enduisant le crâne d'une couche épaisse de chaux. Quelques-uns portent la chevelure ébouriffée ; d'autres la divisent soigneusement en une multitude de tresses.

C'est à Steamer-Point que se trouvent la poste , les offices des consuls, les entrepôts de charbon et les agences des diverses Compagnies maritimes. On y voit aussi quelques maisons de commerce dirigées par des Parsis de Bombay, aux longs vêtements flottants, à la bizarre coiffure en forme de mitre. Ces messieurs nous prient gracieusement d'entrer chez eux, et nous communiquent le

registre des dépêches télégraphiques qu'ils reçoivent journellement de toutes les parties du monde et qu ils impriment eux-mêmes en anglais.

Derrière la ligne de constructions européennes qui borde la plage de Steamer-Point, s'étend , adossée à la montagne, toute une ville arabe dont, au premier abord, on ne soupçonnerait guère Teiistence.

Là, dans des masures hétéroclites, fourmille une population de cinq à six mille Arabes et nègres. Devant la porte d'un café indigène, nous prenons une tasse d'un liquide blond et brûhnt que Ton nous affirme être du pur moka. 11 nous paraît d'abord détestable et fade, quoiqu'un peu salé; ce dernier goût lui vient probablement de Feau de mer avec laquelle , par mesure d'économie, on a rincé nos tasses. Toutefois nous reconnaissons plus tard la qualité réelle de ce breuvage à la chaleur interne et à l'excitation qu'il procure.

La nuit venue, nous regagnons notre domicile flottant, que nous trouvons envahi par des marchands de plumes d'autruche, de cornes d'antilope, de paniers en fibres d'aloès et autres curiosités indigènes. Quelques négrillons pagayant dans un tronc d'arbre creusé cherchent à attraper des sous. Mais, cette fois, ils plongent avec peu d'ardeur; car, tout dernièrement, à cette même place, l'un d'eux a été dévoré par un requin. Près de nous se balancent de curieuses embarcations ; ce sont des boutres arabes qui trafiquent sur toute la côte , de Zanzibar à Suez. Ces navires, de construclion primitive, semblent plonger de l'avant, tandis que l'arrière est

exhaussé d'une façon démesurée. Il est probable que leur forme n'a guère varié depuis Tépoque des croisades.

20 octobre, — On a levé Fancre pendant la nuit. Lorsque je monte sur le pont , on aperçoit encore de hauts sommets dans le lointain ; c'est la côte d'Arabie qui s'efface graduellement et ne tarde pas à disparaître. Grâce à la forte brise qui règne en ce moment dans le golfe d'Adcn, le thermomètre ne s'élève pas au-dessus de 30\ Cette fraîcheur relative me paraît délicieuse ; chacun de nous est heureux d'en avoir fini avec les chaleurs accablantes de la mer Rouge. Quelques degrés en moins suffisent à nous procurer un véritable bien-être.

La distance d'Aden à Galle est de 2,135 milles, soit 3,955 kilomètres; nous la franchirons aisément en huit jours.

21 octobre» — En vue de la côte d'Afrique, pays des Somalis. C'est le cap Saint-Félix, désigné sur quelques cartes sous le nom de Raz-el-Feliouk ; terre sablonneuse et à peu près dépourvue de végétation ; montagnes dénudées à l'intérieur.

A neuf heures, nous doublons le cap Guardafui. Celte pointe extrême, projetée par le continent africain vers l'orient, est justement redoutée des navigateurs. Do tout temps elle a clé tristement célèbre par les nombreux naufrages qui ont eu lieu dans ces parages inhospitaliers que n'éclaire aucun phare. En 1877, le Mé-hong , superbe bateau des Messageries, est venu s'y échouer à son retour de Chine. Les passagers et l'équipage durent gagner à pied, au prix de souffrances inouïes, la baie située de

Tautre côlé du cap, sur le golfe d'Aden; là, ils eurent la chance d'être recueillis par un vapeur anglais. Mais quelques-uns avaient déjà succombé aux fatigues d*un trajet de plusieurs lieues, accompli sous les rayons d^m soleil ardent, au milieu de sables mouvants qui rendent la marche excessivement pénible. Les indigènes accourus en foule sur le lieu du sinistre ne Brent aucun mal aux naufragés, mais ne leur prêtèrent non plus aucune assistance; ils se contentèrent de piller Tépave abandonnée.

Dans raprès-midi , nous laissons à bâbord Abd-el-Kary avec ses hautes montagnes de sable blanc profondément ravinées, puis quelques îlots^ et enGn dans le lointain, à peine visible, la grande île de Socotora.

22 au 25. ^- Favorisée par la mousson du nord-est, qui règne dans la mer des Indes d'octobre à mai, notre traversée se poursuit sans autre incident que la rencontre fortuite de quelques souffleurs ou bien d'une bande de poissons volants. De nuit comme de jour, le thermomètre se maintient entre 28* et 31". L'eau de mer reste fixe à 30''. VAnadyr ûle en moyenne ses douze nœuds à l'heure (22 kil. 2).

Un léger balancement vient nous rappeler parfois que nous sommes en plein océan Indien : de Marseille au détroit de Bab-el-Mandeb , on aurait pu se croire sur la Seine , ou sur quelque lac de la Suisse, tant la stabilité était parfaite. Du reste, le roulis est si bénin, le tangage si peu sensible, que presque personne n'en est incommodé. Les parties de palet, de uhist, de trictrac, continuent comme par le passé. Dans li soirée, les vastes

fauteuils de rotin, véritables lits de repos qui encombrent tout Tarrière, sont rangés le long des sabords afin de faire place aux danseurs, et le piano ne chôme guère jusqu'à rheure de Textinction des feux.

Chaque soir, je ne puis me lasser d'admirer les grands nuages sombres aux franges dorées, courant sur le ciel enflammé, et les incomparables teintes vertes et roses dont se pare Thorizon peu d'instants après le coucher du soleil. Plus tard, Féclat de la planèle Vénus et de certaines étoiles, parmi lesquelles brille déjà la Croix du Sud, est tel, qu'une traînée de lumière se forme dans leur direction à la surface de la mer phosphorescente.

26 octobre. — - Celte nuit, nous avons franchi le canal des Huit-Degrés entre Minicoï et les Maldives, mais sans rien voir, car ces terres sont basses , et aucun phare ne les éclaire. Nous avons aujourd'hui vent arrière , ce qui est la plus mauvaise condition du voyage sous ces latitudes, attendu que la vitesse du navire annule celle du vent et que, par suite, la chaleur devient excessive. Rencontre d'un grand steamer et d'un voilier. Ce sont les deux premiers bâtiments que nous ayons eu en vue depuis une semaine.

27 octobre, — C'est aujourd'hui le vingt-deuxième jour de notre traversée. On nous promet Ceylan pour ce soir même. La mer est sombre et clapoteusc ; le temps couvert. Bientôt la pluie tombe par torrents. 11 fait presque froid; 25^ seulement; c'est la plus basse température que j'aie observée depuis Port-Saïd. Ce n'est certes pais dans de pareilles conditions que je m'attendais à toucher

MARSEILLE A GEYLAN. 25

les rivages de Tantique Taprobane , de cette île fortunée où les anciens avaient placé le paradis terrestre !

Cf^pendant, entre deux averses, nous entrevoyons à travers la brume une ligne d'un vert sombre, ceinte d'un cordon blanchâtre. C'est la côte de Ceylan, avec ses bois touffus de cocotiers au pied desquels la lame déferle sans cesse, se brise avec fureur et rejaillit en flocons écumeux. Nous en sommes fort rapprochés. Bientôt une embarcation de forme bizarre vient à notre rencontre ; elle est montée par des hommes en costume étrange , au type entièrement nouveau pour moi; c'est le bateau du pilote qui vient prendre le commandement de Vûnadyr et se chargera de l'amener sain et sauf au mouillage.

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