‹ Promenade dans l'Inde et a CeylanChapitre 4 sur 27 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Premier sëjoor à Ceylan. — Galle. — Matura. — Pondichërf. — Madras. — Un cyclone dans le golfe de Bengale. — Les bouches du Gange.

Nous avions laissé à Aden la malle et les passagers en destination de Zanzibar et des îles de Tocéan Indien. Le même transbordement doit s'opérer à Ceylan pour Tinde et FAustralie; puis VAnadyr continuera directement sa route pour Singapore, Saigon et les ports de la Chine.

D'après le tarif des Messageries, le prix du passage (1,500 francs en première classe) est le même, soit pour Galle» soit pour Calcutta. Naturellement, j'avais pris mon billet pour cette dernière destination, et je m'attendais à repartir presque tout de suite sur le Meinam, qui chaque mois fait un service régulier de Calcutta à Ceylan avec escales à Madras et à Pondichéry . Mais le Tigre, porteur du courrier de Chine, avec lequel nous devons correspondre également, est en retard, et j'apprends que nous ne partirons que le 1*' novembre. J'ai donc quatre jours devant moi, et comme il entre dans mes projets de faire une nouvelle visite à Ceylan , à la fin de mon voyage dans l'Inde, je ne m'occuperai cette fois que de Pointe-de-Galle et de ses environs.

Pour le voyageur arrivant d'Europe, qui, depuis plu-

sieurs semaines, n'a eu pour toute diversion au spectacle monotone de TOccan que des côtes arides et désertes , le panorama que présente la rade de Galle avec les collines verdoyantes qui Fcncadrent de toutes parts et ses blanches maisons à demi cachées sous Tépaîsse ligne des cocotiers inclinés sur le rivage , offre un contraste frappant, bien propre à séduire Timagination. Si c'est la première fois que notre voyageur se trouve en présence des splendeurs de la nature tropicale, Fimpression qu'il éprouvera alors sera assurément Tune des plus vives qu'il puisse être donné à l'homme de ressentir.

Autour du nouvel arrivant, tout sera un sujet d'étude et de surprise. De longues et étroites embarcations, creusées dans un seul trooc d'arbre, entourent le navire ; toutes sont munies d'un balancier formé d'une poutre arrondie qui flotte parallèlement à six pieds du bateau et lui est reliée par deux bâtons recourbés. Cet ingénieux appendice est destiné à le rendre absolument insubmersible. Ce genre d'embarcations est particulier à Ceylan; on les appelle souvent, mais à tort, des catimarons : ce sont des outriggers. De loin on les prendrait pour de gigantesques araignées courant à la surface de la mer. Quant aux catimarons , nous aurons occasion d'en parler plus tard.

Quoi qu'il en soit, la construction de ce bizarre esquif est merveilleusement appropriée au milieu dans lequel on l'emploie. L'entrée de la rade de Galle est difGcile, semée d'écueils ; même par le plus beau temps du monde, une forte houle y règne sans cesse. Aucune autre embar-

cation, en cas de grosse mer, ne pourrait s'y maintenir avec sécurité.

Les marins cingalais ne sont pas moins intéressants à observer. Vêtus seulement d'un long jupon noué autour des reins , les cheveux relevés en chignon derrière la tête et maintenus par un peigne d'écaillé, ils laissent à découvert un torse admirablement modelé, d'une belle couleur de bronze, des membres souples et bien proportionnés.

La population de Pointe-de-Galle ne dépasse guère dix mille âmes. La ville proprement dite, située par 6® 3^ de latitude nord et 77** 53' de longitude est, est construite sur un promontoire peu élevé , et enfermée par d'anciennes fortiGcations remontant à Fépoque de la domination hollandaise. Ces vieux remparts gazonnés, que la mer vient battre de trois côtés , sont encore en bon état et servent de promenade aux habitants.

Les rues sont étroites, bordées de maisons à un étage, chacune ayant sa véranda supportée par des piliers sur toute retendue de sa façade.

Les voyageurs ont le choix entre deux principaux hôtels également bien situés au bord de la mer, l'un anglais, l'autre français ; ce fut à ce dernier que j'allai m'installer en attendant le départ du Meinam. Dans cet établissement, tout est calculé de manière à ménager de nombreux courants d'air. Le lit est toujours placé au milieu de la chambre ; les portes sont à claire-voie ; les murs de séparation entre chaque pièce ne montent qu'à une certaine hauteur; fort au-dessus, s'élève le toit, sans grenier, commun à tous les locataires de la maison. Ce

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système, assurément avantageux comme ventilation, Test beaucoup moins à d'autres points de vue; il me semble que je Ae suis pas chez moi dans ce vaste dortoir oii j'entends tout ce qui se passe chez mes voisins.

Séparés de la cité par une large pelouse, s'étendent de longs faubourgs, des bazars indigènes et un marché toujours très-animé. C'est là, sans contredit, pour l'étranger la partie la plus intéressante de la ville. Les bananes, les ananas, les oranges et bien d'autres fruits dont je ne connais pas le nom, se montrent aux étalages; accroupis derrière des monceaux de graines ou de légumes, les marchands attendent leurs clients. D'autres confection nent en plein air des fritures trop odorantes , des friandises d'un aspect douteux, des gâteaux peu appétissants aux yeux de l'Européen. Plus loin, c'est le marché au poisson, toujours curieux à visiter en pays nouveau.

De larges routes bien entretenues, percées à travers une forêt de cocotiers, d'aréquiers et de bananiers, rayonnent en tous sens. Sous les grands arbres, au bord du chemin , des cases de bambou couvertes de nattes en feuilles de palmier; leurs habitants, accroupis devant leur porte, paraissent heureux de vivre en plein air sous ce beau climat. Dejoyeuses troupes d'enfants, complètement nus, se roulent dans le sable. Hommes et femmes prennent un soin excessif de leurs dents, qu'ils ont très-belles et d'une blancheur remarquable , quand ils n'ont pas la déplorable habitude de les rougir par l'usage du bétel. Les jeunes garçons peignent avec soin leurs longs cheveux ,

toujours noirs, qu^ils enduisent d*huilc de coco et laissent flotter librement sur leurs épaules. Souvent ils en forment tm gros chignon ; ainsi coiffés, on les prendrait pour des femmes. Les hommes d'un certain âge, outre la simple jupe qui forme le costume national des Gingalais, portent une veste de cotonnade blanche ; avec leur menton rasé et leurs favoris, ils ont un faux air de nos garçons de café. Les femmes, petites et timides, se cachent à la vue de rétranger; leur costume est à peu près le même que celui des hommes; une courte camisole, laissant à découvert une partie des épaules, leur couvre la poitrine. Les musulmans, qui sont en grand nombre, sont facilement reconnaissables à leur tête rasée, et à leur haut bonnet rigide affectant la forme d*un cône tronqué. Ces coiffures, solidement fabriquées au moyen de tresses de soie entrelacées, où le jaune entre comme couleur dominante, atteignent souvent des prix fort élevés.

Sur la route, le spectacle n'est pas moins animé. Tantôt c'est une lourde charrette qui s'avance lentement, traînée par deux petits bœufs bizarrement tatoués et maintenus sous le joug à l'extrémité d'un long timon ; le conducteur marche gravement derrière son attelage. Des habitants des villages voisins se rendent à la ville ; ils portent, en guise de parasol, une immense feuille provenant d'une plante appartenant à la famille des aroïdées et qui, au besoin, saura les abriter de la pluie. Plus loin c'est une troupe de bonzes, ou prêtres bouddhistes, à la tête complètement rasée, vêtus de longues robes jaunes et munis d'un éventail en feuilles de latanier; ou bien c'est une

bande de coolies, originaires de la côte du Malabar, plus noirs que les Cingalais et n'ayant pour tout vêtement qu'un étroit langouti.

Nous fîmes un jour Texcursion de Wakwalla. Celle promenade, que Ton ne manque jamais de recommander au nouvel arrivant, est bien faite pour lui donner une idée de la splendide nature de Tintériour de Fîle.

Le prix des voitures de place, Gxé par Tautorilé anglaise, est assez modéré ; seulement , déflez-vous de votre conducteur et de tous les officieux qui se présenteront pour vous servir d'interprète; ils sont toiîs de connivence et, sous un prétexte ou sous un autre, trouveront toujours moyen d'éluder le tarif à leur profit.

A mesure que Ton s'éloigne des bords de la mer, d'autres arbres viennent se mêler aux cocotiers ; mais ces derniers restent toujours en majorité , imprimant au paysage un caractère essentiellement tropical. Malgré la rapidité de notre course, des enfants demi-nus, aux beaux youx expressifs , nous poursuivent gaiement , tenant à la main un gros bouquet de fleurs qu'ils lancent adroitement dans notre voiture. C'est en souriant et en cherchant à exciter le rire plut<>t que la pitié, qu'ils implorent le bakchiz. Ce mot arabe, bien connu de tous ceux qui ont visité l'Orient, est synonyme de pourboire ou de gratification. Il a pénétré jusqu'ici; plus tard, nous le retrouverons dans l'Inde entière. Mais nous avons bien vite épuisé notre menue monnaie ; les derniers arrivés, quoique n'ayant rien reçu , nous quittent alors en nous saluant gentiment et nous souhaitant de loin un bon

voyage. C^cst bien là Tun des caractères de la race douce et polie qui peuple cette terre fortunée.

Après un trajet d'une heure, qui a été pour nous comme un enchantement perpétuel, nous arrivons au pied d'une colline au sommet de laquelle se trouve le bungalow, but de notre excursion. Ici, comme dans Tlnde, on désigne sous le nom de bungalow toute habitation européenne et plus particulièrement tout établissement destiné à servir aux voyageurs d'abri ou de lieu de repos. On nous apporte sous la véranda une collation composée de laitage, de bananes, d'oranges mandarines et d'un gros fruit connu sous le nom vulgaire de cœur de hœuf; c'est le corofsol, qui, sous une enveloppe rugueuse, renferme une crème blanche et parfumée d'une saveur exquise. De là on jouit d'une vue magniGque sur un petit lac bordé de champs de riz , et donnant naissance à une rivière sinueuse qui va se perdre au mih'eu d'une immense plaine d'un vert éblouissant. Au loin, et par-dessus une première chaîne de collines couvertes d'une végétation impénétrable, se dresse, à l'altitude de 2,279 mètres, le célèbre pic d'Adam.

Nous rejoignons par un sentier escarpé notre voiture , qui, par une route charmante sous bois, nous conduit aux Cinnamon^Gardens j où le gouvernement fait cultiver la cannelle, le giroflier, la muscade et autres épices, ainsi que diverses variétés d'arbustes et de fleurs. Là, nous mettons en fuite un jeune caïman qui dormait paisiblement au soleil sur les bords fangeux d'un petit cours d'eau. Peu d'instants auparavant, nous avions aperçu, à

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travers les profondeurs de la forêt , deux ou trois singes agiles et un gros iguane, énorme lézard à la peau d*un jaune verdâtre, dont la chair délicate est fort appréciée des gourmets.

Un peu plus loin, nous nous arrêtons devant une pagode consacrée aîi culte de Bouddha. Moyennant une légère offrande , nous sommes admis dans le sanctuaire , où nous nous trouvons en présence de trois statues colossales, peinturlurées de vives couleurs. Les fresques qui se déroulent sur toute retendue de la galerie extérieure sont très -curieuses à examiner. On y voit le paradis, Tenfer et diverses scènes des plus bizarres, le tout offrant une analogie frappante, comme style et comme naïveté d'exécution, avec les peintures de Tancienne Egypte. J'y ai même retrouvé Thomme à bec d'oiseau , ce type si fréquemment reproduit par les artistes du temps des Pharaons. Je laisserai à d'autres le soin d'expliquer ces rapprochements singuliers ; je me contente de signaler leur existence indiscutable.

Bientôt après , nous rejoignons la merveilleuse route de Colombo , si bien décrite par madame Ida Pfeiffer , et nous rentrons à Galle, fort satisfaits de notre journée.

Une autre fois, profitant de la voiture publique qui, chaque jour, fait le service de la poste entre Galle et Matura, je me rendis dans cette petite ville, distante de quarante-six kilomètres et située sur la côte méridionale de l'île. Pendant la première moitié du trajet, la route suit constamment le bord de la mer ; elle est sillonnée de piétons et de véhicules de toute espèce, parmi lesquels

dominent les chars à bœufs. Je ne crois pas qu'on puisse franchir un espace de deux cents mètres sans passer devant quelque habitation cachée sous les cocotiers. Cet arbre (cocos nucifera)^ véritable providence pour les Cingalais, croit sur tout le littoral avec une rapidité qui tient du prodige. Quatre ans après sa plantation, la noix enterrée dans le sable est devenue un tronc énorme avec des branches aussi développées qu'elles le seront jamais. Dès lors, Tarbre commence à porter fruit. Sa tige atteindra jusqu'à trente mètres de hauteur avec un diamètre moyen de soixante centimètres ; droite dans les premières années, elle s'inclinera gracieusement avec l'àgc. Pendant plus de cinquante ans, sa production ne s'arrêtera pas ; tous les mois, il entrera en fleur, et portera en toute saison, suspendue à la naissance de ses branches, une guirlande de cocos à tous les degrés de maturité. Mais ce n'est pas le fruit seul qui est utilisé soit comme comestible , boisson, alcool ou huile; avec les fibres qui entourent la noix on fabrique toutes sortes de cordages; le bourgeon terminal est un excellent aliment comparable à nos meilleurs légumes; avec les feuilles de l'arbre on fait des nattes, des corbeilles , des chapeaux et même des vête^ mcnts; on peut en nourrir aussi les éléphants domestiques. Enfin, son bois est employé non-seulement dans les constructions , mais encore pour la menuiserie et les meubles de luxe. Je n'énumère ici qu'une faible partie des applications industrielles que cet arbre précieux est susceptible de recevoir. Mais je m'aperçois que me voici bien loin de Matura, Qu'on me pardonne cette digression, il

est si difBcile, quand on se trouve à Ceylan, de ne pas se laisser entraîner à parler du cocotier , cet arbre caractéristique de la nature du pays !

La seconde partie de la route s^enfonce dans Tintérieur des terres; le sol s^accidente; après avoir traversé de grands et beaux villages, nous arrivons à Matura, bourgade de cinq à six mille habitants avec un vieux fort converti en hôpital et une cour de justice. Je n^y séjournai qu^une heure ; le soir même j^étais de retour à Galle , et le lendemain je m'embarquais à bord du Meinam.

Pendant tout le temps qu'avait duré ce premier séjour à Geylan, la pluie était tombée par torrents plusieurs fois par jour ; le soleil avait beau se montrer entre chaque , averse , ses rayons ardents ne sufBsaient pas à faire disparaître Peau dont le sol était imprégné. Le climat de Galle est Tun des plus humides du monde entier; mais la chaleur, modérée par le voisinage de la mer et par de.) pluies presque continuelles, y est très-supportable. Rare- • ment le thermomètre y dépasse 30®, et les variations de température entre le jour et la nuit y sont peu sensibles.

A peine sorti de la rade, \e Meinam e&i rudement secoué. Nous longeons la côte méridionale de Ceylan, à quatre ou cinq milles de la terre. De temps en temps des grains violents s'abattent sur le pont, nous forçant à chercher un •refuge au salon. Toutefois, malgré le roulis et le tangage, nous avançons rapidement. Dans la soirée on signale à bâbord les feux rouges et blancs des grandes et des petite? Bassas, groupe d'écueils situés au large de la cote , ai

36 PROUENADE DANS L'IXDB ET A CEYLAN.

point précis où celle-ci, abandonnant la direction sud, remonte vers le nord.

Le lendemain 2 novembre, le temps est superbe. Nous venons de quitter la zone des pluies. Le Meinam fait route plein nord en vue de la côte orientale de Tile. On distingue, dans rintérieur, de hauts sommets bizarrement découpés; Tun d'eux, en raison de sa forme singulière, est connu sons le nom de Bonnet du Capucin. En ce moment, nous sommes à la hauteur de Batticaloa.

Dans Fa près-midi, nous passons au large de la rade de Trincomalé , assez près pour que je puisse apercevoir sans lunette le phare et le mât des signaux ; mais la cité, construite sur une étroite péninsule, au fond d'une baie sûre et profonde, se dérobe à nos regards. Cette ville, qui a appartenu un instant à la France, passe pour c(re fort malsaine. Aussi, malgré la beauté de son site et les redoutables fortiCcations qui en ont fait le Gibraltar du golfe de Bengale, est-elle bien déchue de son ancienne prospérité. Son importance commerciale est devenue si faible, que les Compagnies de steamers qui entretiennent des communications régulières entre les différents ports de rinrie et de Ceylan la laissent en dehors de leur itinéraire habituel.

La chaleur est très-forte. Dès que lepunka cesse de marcher au salon , la température devient étouffante, et une transpiration abondante s*ensuit immédiatement. Le Meinam est plus petit que VAnadyr, et ses cabines, naturellement , offrent moins de confort. Aussi a-t-on Thabitude ici de coucher en plein air. Dès huit heures du soir,

tout le monde se promène pieds nus , en moresque ou toilette de nuit. Les garçons transportent les matelas sur le pont, et chacun s*y installe à sa guise.

L'élément chinois a disparu du bord ; mais, en revanche, le nombre des Hindous s*est accru considérablement.

Au risque de me répéter, notons aujourd'hui un coucher de soleil qui dépasse en splendeur tout ce que Timagination peut concevoir de plus fantastique.

A ce propos , un officier du bord , qui depuis trois ans navigue sur le Meinam, me dit avoir remarqué que c'est précisément dans les parages oii nous nous trouvons que ce phénomène se montre dans sa plus grande beauté.

Le 3 novembre, à sept heures du matin, nous sommes en vue du phare de Porto-Novo. Peu après , nous oDservous de singuliers effets de mirage, produits par les sommités, seules visibles à Phorizon, de quelques groupes de palmiers; puis la terre de Tlnde apparaît à fleur d'eau et se profile en ligne droite avec une sombre bordure de végétation interrompue çà et là par quelque blanche maison. Deux heures après , nous jetons l'ancre en face de Pondichéry.

Vue du large, la ville a réellement fort bon air. Elle s'élève sur le rivage, qu'elle borde sur une étendue de deux kilomètres, du nord au sud; elle n'a pas de port, mais seulement une rade foraine que l'on dit être la meilleure de toute la côte de Coromandel. Le temps est aussi beau que possible; cependant une triple ligne d'écume indique l'existence d'un violent ressac. Toute em-

barcation européenne courrait grand risque d^étre brisée avant d'atteindre le rivage ; il nous faut donc recourir aux scheUingues des indigènes. On appelle ainsi de grosses barques non pontées d'une construction des plus primitives, véritablt s coquilles d'écorce et de planches ajustées et cousues ensemble au moyen de cordes tirées de la Classe qui entoure la noix de coco. Douze rameurs se tiennent perchés sur drs pièces de bois transversales; leur costume se compose uniquement d'un mouchoir retenu autour des reins par un bout de Gcelle. Ils obéissent à un pilote dont Fart consi^te à présenter toujours perpendiculairement la proue de sa barque à la lame qui déferle sur elle. L'arrière de la schellingue est muni d'une cabine où peuvent se tenir une douzaine de passagers.

Je me hàle de prendre place dans cette singulière machine. Bientôt nos r meurs battent vigoureusement la mer sur la mesure d'un chant bizarre et discordant. Cet étrange concert est dirige par le pilote, momentanément transformé en chef d'orchestre. X^ous approchons rapidement de la côte ; une violente secousse m'avertit que la première ligne est franchie ; bientôt une seconde lui succède ; puis un troisième et dernier choc nous projette sur le sable du rivage, où nous restons définitivement échoués, non sans avoir éprouvé quelques oscillations inquiétantes. Aussitôt, d'autres Indiens paraissent avec de grands fauteuils à brancards; chacun de nous s'y installée tour de rôle, et, porté sur le dos de quatre hommes, franchît les flots à pied oeCw C'est ainsi que l'on débarque à Pondichéry. Il existe bien une magnifique jetée en fer; mais il paraît que Ton ne

s'en sert que dans les grandes occasions , et seulement pour les personnages officiels.

Enfin me voici sur le quai, un peu étourdi, il est vrai, par tout ce qui vient de se passer , mais plein d'un légitime orgueil ; car je touche enfin la terre de Tlnde , et le sol que je foule est un sol français ! Mais je n*ai pas le loisir de me livrer à des réflexions intempestives. Le Meinam repartira à six heures, et il s'agit, jusque-là, de bien employer mon temps et de voir le plus de choses possible. Pour cela, cherchons une voiture, ou mieux, puisque nous sommes à Pondichéry, servons-nous du véhicule à la mode du pays.

Qu^on se figure un léger cabriolet à trois roues, celle de devant beaucoup plus petite que les deux autres, muni d'une galerie et de rideaux pouvant servir d'abri contre la pluie et le soleil ; deux personnes au plus peuvent prendre place sur la banquette; le cheval absent est remplacé par trois Indiens qui poussent par derrière , tandis que l'un des voyageurs dirige la voiture à l'aide d'une poignée mobile , véritable gouvernail correspondant à l'axe de la petite roue et lui imprimant la direction voulue. Ce véhicule, gracieux et commode, possède encore un autre avantage : c'est qu'il est fort économique. On le nomme pousse-pousse/ il est d'un usage général à Pondichéry, ôii presque jamais l'Européen ne se montre à pied dans les rues. Lorsque la route est plane, les Indiens courent toujours; de sorte qu on va presque aussi vite qu'avec un cheval.

La ville de Pondichéry, située par 11'' 55' de latitude

nord, se divise en deux parties, la ville blanche ou européenne et la ville noire ou hindoue, séparées par un canal et deux belles places bordées d'arbres touffus. La ville blanche, qui s'étend à Test sur le bord de la mer, est régulièrement bâtie; ses rues sont larges et bien percées. Mais, à rheure où je les parcours , elles sont absolument désertes : sous ce climat brûlant, la sieste est devenue une nécessité pour les Européens. Les maisons, assez rapprochées les unes des autres, sont presque toutes entourées d'un petit jardin bien entretenu.

Je visitai successivement le jardin d'acclimatation, la cathédrale, la bibliothèque, une petite pagode couverte de sculptures grotesques, en6n le palais du gouvernement aux vastes salons bien aérés et son beau jardin, où, parmi un fouillis d'arbres et d'arbustes en fleur, la plupart nouveaux pour moi, j'en reconnus un certain nombre pour les avoir déjà admirés au Brésil. Mais, comme toujours, ce qui m'intéresse le plus, c'est une visite au marché et à la ville noire. Cette dernière offre, par son animation, un contraste frappant avec la solitude de sa voisine. Les types , les costumes , tout est différent de ce que je viens de voir à Ceylan.

Les hommes , presque tous grands et maigres , ont la peau plus noire que les Cingalais. Quelques-uns sont très-bien faits; mais la plupart ont les membres grêles, et peu ou point de mollets. Ils ne sont guère plus vêtus que nos rameurs de la schellingue. Un turban, une pièce de mousseline roulée autour de la ceinture et dont ils ramènent l'extrémité entre les jambes , de manière à

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en former une sorte d^étroit caleçon, tel est leur costume complet. Selon leur caste ou leur dieu de prédilection, ils se tracent sur le front et jusqu'à la naissance du nez des raies transversales ou perpendiculaires, jaunes, blanches ou rouges.

Les femmes, quelquefois jolies, sont toujours gracieuses. Une petite veste, très-courte, leur serre la poitrine et les épaules tout en laissant les bras nus et la taille découverte ; un pagne les couvre des hanches aux genoux. Leur démarche a quelque chose de sculptural , surtout quand elles reviennent de la fontaine, maintenant en équilibre sur leur tête deux ou trois grands vases de cuivre bien brillant. Elles sont littéralement chargées de bijoux des pieds à la tête ; leurs orteils sont couverts de bagues ; elles portent au-dessus de la cheville plusieurs larges anneaux de métal ; les bras et le cou sont ornés de bracelets, de verroterie et de colliers; le bord des oreilles est garni tout autour d^me multitude d'anneaux qui forment comme une espèce de frange ; des joyaux de toute sorte, des épingles d'un beau travail sont Gxés dans leur chevelure; enGn on en rencontre beaucoup qui, outre un bouton orné de perles , vissé à la narine , portent suspendu à la cloison du nez un large anneau formé d'un mince fil d'or ou d'argent. Les femmes de haute caste ne se montrent pas ; il parait que toutes celles que nous rencontrons dans les rues appartiennent à des castes inférieures, ou sont tout simplement des parias.

La ville hindoue est plus grande et plus peuplée que la ville européenne; de plus, ses rues larges sont bordées

de cocotiers au port majestueux, moins beaux cependant que ceux de Pointe-de-Galle.

On nous avait recommandé de faire une visite à la pagode de Villenour. Pour nous y rendre , nous sortons de la ville ; nous suivons de belles avenues qui, par leur largeur et les beaux arbres dont elles sont bordées, rappellent assez celles de Versailles. Le pays environnant est marécageux et couvert de rivières. On y travaille activement à la construction d^un embranchement de chemin de fer destiné à relier Pondichéry à la ligne de Madras à Porto-Novo, qui passe à une vingtaine de kilomètres dans rintérieur, sur le territoire anglais. Ainsi, dans un avenir très-prochain, notre colonie sera mise en communication directe avec le vaste réseau des chemins de fer indiens.

Villenour, chef-lieu du district de ce nom, est situé à dix kilomètres à Test de Pondichéry. La pagode se compose d'une haute construction rectangulaire, surmontée de plusieurs pyramides couvertes de sculptures représentant des animaux sacrés et toute la série grimaçante des divinités hindoues. Dans la cour intérieure se trouve un petit étang et un sanctuaire obscur oh. il ne nous fut pas permis de pénétrer.

Quand, pour la première fois, on se trouve en présence de l'un de ces monuments étranges , particuliers à l'Inde méridionale, il est impossible de ne pas être frappé d'étonnement et d'admiration à la vue de cette profusion inouïe de détails, et du travail colossal qu'il a fallu pour fouiller si délicatement toute une montagne de pierre.

Par une mauvaise échelle de bambou , nous montons au premier étage de la pyramide principale ; de là nous gagnons les étages supérieurs par d^étroits et sombres escaliers. Au sommet une vue magniûque sur une plaine sans fin, verdoyante et bien cultivée, nous récompense des fatigues réelles de cette ascension entreprise par une chaleur accablante.

Sous un hangar couvert en paille, on nous montre deux énormes chars de forme pyramidale, en bois sculpté, aux larges roues massives. Les jours de fêle , tout un peuple attelé à de longs cordages les traîne processionnellement autour de la pagode.

On nous propose aussi de faire danser en notre honneur les bayadères qui, selon Tusage , sont attachées au temple. Nous acceptons ; mais ces dames mettant trop de temps à leurs préparatifs, nous perdons patience et nous remontons en pousse-pousse.

Bien nous en prit; car la route, détrempée par un orage subit, était devenue très-mauvaise. Nos pousseurs avaient beau s'arrêter à tous les cabarets pour y puiser de nouvelles forces, nous mîmes fort longtemps à effectuer notre retour.

Quand nous arrivâmes à Pondichcry, la ville avait secoué sa torpeur. La musique des cipayes se fait entendre au pied de la statue de Dupleix. Les habitants se montrent enfin; ils viennent aspirer la brise de mer sur les quais et sur la jetée. Il est plus de cinq heures, le soleil va disparaître à Th )rizon ; c'est le moment où la ville blanche se réveille. Pour nous, c'était celui du départ. Nous jeter

dans une schellingue et regagner le Meinam, qui déjà se disposait à lever Tancre, futTafTaire de quelques instants.

Pondichéry, comme on le sait, est la capitale des établissements français dans Flnde ; mais ce titre pompeux est peu en rapport avec son importance réelle. A côté de rimmense empire anglais , avec ses 240 millions d'habitants et ses 3,500,000 kilomètres carrés, que sont nos 236,000 habitants répartis sur les 36,400 hectares qui forment la superficie totale de nos cinq établissements éparpillés sur les côtes de la péninsule indienne? Dans ce chiffre le territoire de Pondichéry entre pour 22,000 hectares , que Texamen de la carte nous montre sous la forme de dix enclaves distinctes , enchevêtrées au miheu des possessions anglaises. Cest à peine si la population de la ville s'élève à 50,000 âmes ; mais elle n'en est pas moins , de Taveu même des Anglais , Tune des cités les plus propres, les mieux tenues et les plus jolies de rinde entière.

La vie y est à bon marché ; les serviteurs, très-peu coûteux. Que de familles de fortune médiocre, traînant sous le triste climit de l'Europe une vie de privations, pourraient mener ici une existence heureuse et tranquille, luxueuse même, au sein d'une nature pleine de séductions !

Le climat y est généralement salubre. Je trouve dans TAnnuaire de nos colonies les renseignements suivants : En décembre et janvier le thermomètre marque le jour de 25 à 28" centigrades, et, de mai à septembre (mois durant lesquels règne un vent d'ouest très-violent) , la

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température varie de 31 à 41®. En temps ordmaire, la moyenne pendant le jour est de 30*^, et pendant la nuit de 26\

La saison sèche 'dure depuis le commencement de janvier jusque vers le 15 octobre. Le reste du temps appartient à Thivernage. Les pluies sont généralement fort rares; il n'en tombe avec quelque fréquence qu'en octobre et en novembre.

Cent soixante-sept kilomètres seulement séparent Pondichéry de Madras, où nous arrivons le 4 novembre, de grand matin.

La ville occupe une immense étendue. Tout le long du rivage nous distinguons des fortifications, des palais, des colonnades, des églises et, au delà de grands espaces vides, tout un fouillis de verdure et de maisons. La houle y est encore plus forte qu'à Pondichcry : d'énormes lames balayent la jetée et, se brisant sur le rivage, lancent des flots d'écume jusqu'à la hauteur des maisons. Malgré la distance où nous nous trouvons, le fracas des vagues irritées ne cesse de retentir à nos oreilles.

Le Meinam, pressé d'arriver à Calcutta, ne restera que quelques heures en rade. D'autre part, je me sens un peu fatigué de ma course d'hier, en plein soleil. Dans ces conditions , et vu l'état peu engageant de la mer, je renonce à aller à terre, et cela d'autant plus volontiers, que Madras se trouve sur mon itinéraire de retour et que, devant m'y rendre par le chemin de fer , je pourrai alors lui consacrer tout le temps nécessaire. J'ai, du reste, bien assez de sujets d'étude, sans quitter le bord.

Des indigènes, en assez grand nombre, ont envahi le Meinam; les uns étalent sur le pont des étoffes , des corbeilles et toutes sortes de marchandises dont ils font un éloge pompeui; d^autres essayent de nous vendre des petits jouets fort compliqués en fil de fer ou en bambou : ce sont des questions, dont ils cherchent à nous expliquer le mécanisme en mauvais anglais. Mais les plus enionrés sont les jongleurs, qui, nus jusqu'à la ceinture et sans table, accomplissent sous nos yeux les tours les plus surprenants. Nous les voyons avaler des sabres, escamoter des muscades avec une habileté désespérante, rendre alternativement par la bouche et par le nez des pierres, des clous, des morceaux de ferraille; cracher du feu et de la fumée, changer du sable en riz et jongler avec toutes sortes de serpents et autres bétes malfaisantes.

Un de leurs plus jolis tours consiste à planter dans un petit amas de sable un noyau de mangue qui bientôt entre en germination, se développe peu à peu et finit par constituer un petit arbre auquel ne manquent ni les branches ni les feuilles. J'avais lu, je ne sais où, que ce phénomène s'accomplissait entièrement sous les yeux du spectateur. ^ Il n'en est rien : un mouchoir jeté fort à propos sur le tas de sable , entre chaque période de transformation, vient en aide à l'opérateur, qui n'en fait pas moins preuve d'une grande habileté; car, je le répète, il travaille les bras nus et sur le pont même du navire. Xous formons autour de lui un cercle fort étroit, et personne ne parvient à surprendre son secret.

Un autre exercice également familier à ces prestidigita-»

teurs extraordinaires , cVst de placer sous un mouchoir une peau de serpent entièrement desséchée; quelques instants après, le voile soulevé laisse «n percevoir un horrible cobra-capcUo , nom vulgaire du naja, serpent de l'espèce la plus dangereuse, au ventre blanc, au dos brun, et dont le cou, gonflé en forme de large collier, offre à sa partie supérieure une tache noire représentant plus ou moins exactement une paire de lunettes. Jetant de nouveau son mouchoir sur Taffreux reptile qui rampe lourdement sur le sol, et le retirant presque aussitôt, notre artiste nous montre, à la place du cobra qui a disparu, un long serpent parfaitement inoffensif, très-fluet, d'une jolie couleur vert tendre, et paraissant faire bon ménage avec une demidouzaine de gros scorpions.

Je m'arrête ; je n'en finirais pas s'il me fallait raconter les tours tout aussi surprenants et toujours admirablement exécutés dont j'ai été témoin.

Ces jongleurs appartiennent à une caste particulière; ils se transmettent leurs secrets de père en fils, et jamais aucun d'eux ne se livre à l'exercice d'une autre profession.

Maintenant , tournons nos regards du côté de la mer. Que vois-je tout autour de nous ? — Plusieurs centaines d'hommes , disséminés à tous les points de l'horizon , semblent marcher sur les flots. J'ai beau regarder, je ne puis apercevoir l'embarcation qui les supporte. Mais voici deux d'entre eux, n'ayant pour tout vêtement qu'un lambeau d'étoffe, qui s'approchent du Meinam tout en pagayant vigoureusement; ils sont debout sur un assemblage

de trois poutres grossièrement équarries, reliées entre elles par des cordes , et se relevant en pointe à Tune de ses extrémités.

Ce grossier radeau , balayé continuellement par Feau de mer, est le calimaron dont j'ai déjà parlé plus haut. Lorsque le pêcheur hindou aura terminé son rude labeur, il ira s'échouer sur le rivage ; là , en quelques minutes , il aura mis facilement hors de la portée des flots ses trois pièces de bois débarrassées de leurs liens. Le lendemain, il en sera quitte pour les attacher de nouveau et les pousser à la mer. Le catimaron est d'un usage général sur les côtes de F Inde ; assurément il est peu confortable , mais il ne sombre jamais.

Sur toute Fétendue de la côte de Coromandel le ressac est d'une violence extrême. A Madras particulièrement, il est plus redoutable que partout ailleurs. Cependant les personnes auxquelles ces parages sont familiers affirment que jamais ils ne Font vu aussi formidable qu'aujourd'hui, et que nous devons nous attendre à rencontrer le mauvais temps au large.

En effet, à peine avons-nous perdu la terre de vue, que nous nous trouvons au milieu d'une mer absolument démontée. Le vent souffle du nord ; un violent tangage met à une rude épreuve quelques-uns d'entre nous.

Dans la nuit, le tumulte augmente; des bruits de vaisselle cassée, de meubles brisés, s'ajoutent au fracas des lames qui embarquent sur le pont. Le vent a changé de direction; le tangage fait place à un roulis effroyable, qui atteint son maximum au point du jour. La grande

table de marbre qui orne le buffet du salon est projetée avec sa galerie dans la cabine qui lui fait face, en enfonce la porte, et se brise avec un fracas épouvantable.

Je monte sur le pont, où Ton a placé une filière, afin de prévenir les chutes que pourrait occasionner un roulis aussi désordonné. A ce moment, les oscillations du Meinam me paraissent atteindre les dernières limites du possible. Les embarcations suspendues à tribord baignen dans Teau, tandis que la mer déborde par-dessus les bastingages. Les vagues se succèdent, rapides et menaçantes; toutefois elles ilie paraissent moins hautes que celles que j*ai été à même d^observer dans le sud du Pacifique.

Le brave commandant le Querré cherche à rassurer ses passagers et surtout ses passagères qui, habitués à naviguer sur des mers généralement tranquilles , n^ont point encore eu Toccasion d^assister à un pareil spectacle. Quant à lui, il en a vu bien d'autres dans sa rude existence de marin. Il m'explique que nous sommes dans li sphère d'action d'un cyclone, sorte d'ouragan qui marche en tournoyant avec une grande rapidité ; qu'à cette époque de l'année , c'est-à-dire au moment du renversement de la mousson, ce phénomène est assez fréquent dans le golfe du Bengale ; il me dit aussi que nous sommes entrés dans sa partie maniable, et que, d'après ses calculs et d'après la direction du vent, il espère que nous ne ferons que l'efQeurer. Du reste, ajoute-t-il, le Meinam est solide et a triomphé déjà d'épreuves bien autrement redoutables.

Ces bonnes paroles contribuent à ramener le calme dans les esprits. Néanmoins, toute la journée se passe dans les mêmes conditions ; dans la soirée seulement , une amélioration notable se produit et s'accentue encore pendant la nuit.

Le lendemain, la mer est toujours grosse; mais la tempête a cessé. Le soleil perce peu à peu les nuages , et permet aux ofGciers de déterminer exactement notre position. L'ouragan d'hier nous a jetés hors de la route, à plus d'un degré dans l'est. Nous nous trouvons exactement au- sud des bouches du Gaiige dont nous approchons rapidement.

Des papillons, des tourterelles, de jolis oiseaux au brillant plumage, battus par la tourmente, sont venus chercher un refuge à bord. L'éloignement du danger, la proximité de la terre , l'espérance de toucher bientôt au port, ont rasséréné tous les cœurs.

D'autres ont été moins heureux que nous ; nous devions l'apprendre à notre arrivée à Calcutta. Dans cette terrible journée du 5 novembre, deux bâtiments qui se trouvaient en rade de Vizigapatam, l'un français, l'autre anglais, furent jetés à la côte et périrent corps et biens. Cinq hommes seulement purent se sauver à la nage , quatre Anglais et un Français.

A onze heures du soir, nous apercevons des feux rouges; ce sont ceux des pontons placés en pleine mer à l'en'.rée des bouches de l'Hougly. La couleur de Teau est devenue jaunâtre; à minuit on embarque le pilote. Deux heures après, nous stoppons pour ne repren-

dre notre marche qu'au point du jour, car l'enlrée du f!euve est dangereuse et obstruée par des bancs de sable mouvant.

I/Hougly , comme on le sait , est formé par la réunion de deux bras occidentaux du Gange, un peu au-dessus de Chandernagor ; il passe à Calcutta et vient se jeter dans le golfe du Bengale après un cours dVnviron deux cents kilomètres.

Nous ne voyons d*abord que les côtes marécageuses de nie de Sangor, peuplée de tigres féroces et patrie des fièvres pernicieuses. Bientôt les deux rives de THougly sont en vue ; le fleuve sacré, large d'une dizaine de kilomètres , roule lentement ses eaux sales et clapotantes , au-dessus desquelles émerge le grand mât du Cawdore- CastU, steamer naufragé en 1876.

Peu à peu, le fleuve se rétrécit, tout en conservant toujours une largeur de deux à trois mille mètres ; de nombreuses cases apparaissent sous les grands arbres du rivage. Le pays est absolument plat et ressemblerait assez à la Hollande , si les palmiers ne venaient nous rappeler à quelle distance nous nous trouvons des bords de FËscaut.

Après Dtamond-Harbour, où nous stoppons pendant quelques minutes pour faire viser les papiers du bord, la contrée se peuple de plus en plus. Tout ce pays est parfaitement cultivé, couvert de champs de cannes à sucre, de jute et de riz. De grandes barques chargées de fourrages sillonnent le fleuve , semblables à des meules flottantes. De jolies maisons , de hautes fabriques indiquent

les approches d*une grande ville. Le palais, résidence actuelle de Tancien roi d'Oude, avec ses kiosques élégants disséminés dans de vastes jardins, défile devant nous. Peu d'instants après le Meinam s'arrête en face des bâtiments de Tagcnce des Messageries. Xous sommes à Garden-Reach, dans la banlieue de Calcutta, à six kilomètres du fort William.

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