BRIGHTON
Ija propreté recherchée des villes d’Angleterre est si connue, qu’en arrivant à Brighton, je m’étonnais d’étre forcé de m’étonner. Qu’on suppose un assemblage de décorations pleines de grâce et de légèreté comme celles que l’imagination dé-, sirerait dans un théâtre magique , et on aura quelque idée de notre première station. Brighton n’offre
d’ailleurs aucun monument digne de remarque , à moins qu’on ne donne ce nom au palais du prince régent, qui est construit dans le genre oriental , et probablement sur le plan de quelque édifice de l’Inde.
Il y a peu d’harmonie entre ce style levantin et de jolies bastides à l’italienne , élevées sous un ciel septentrional ; mais c’est le sceau d’une puissance qui étend son sceptre sur une partie de l’Orient , et qui en tire ses principaux éléments de prospérité. Cette incohérence ne va pas mal , au reste , dans un tableau d’illusions. La féerie n’est pas soumise à la règle des unités.
J’ai continué mon voyage par un
chemin sans ornières, sans embarras , sans cahots , dans une voiture commode , élégante , ornée avec goût , que traînaient , ou plutôt qu’enlevaient quatre chevaux superbes, tous pareils, tous du meme pas , qui dévoraient l’espace en rongeant des mords d’un poli éclatant, et en frémissant sous des harnais d’une simplicité noble et riche.
Un cocher à livrée les dirigeait; un jockei, d’une figure et d’une tournure charmantes, excitait leur ardeur. De deux lieues en deux lieues, des postillons attentifs , point grossiers, point impertinents et point ivres , venaient remplacer l’attelage par des chevaux frais, toujours sem-
blables aux premiers , et qu’on voyait de loin frapper la terre , comme pour solliciter la carrière promise à leur impatience. Quoique le trajet ne soit pas long , il n’est point de prévenances délicates dont les enchanteurs qui me conduisaient ne se soient avisés pour l'embellir. A moitié chemin, un majordome officieux m’a introduit dans un salon magnifique , où étaient servis toute sorte de rafraîchissements : un thé limpide qui perlait dans la porcelaine ; un porter écunieux qui bouillonnait dans l’argent ; et, sur une autre table, des mets choisis , copieux , variés , qu’arrosait le Porto. Après cela, je me suis
remis en route , et les coursiers em* pressés... Mais il est peut-être temps de reprendre haleine, et -de dire, en termes plus positifs , que l’Angleterre est le premier pays du monde pour ses chevaux, ses voitures publiques , et ses auberges. L’équipage magnifique dont je viens de parler , c’était le coche; et ce caravenseraï des Mille et une Nuits, c’était un café sur le grand chemin. On comprendrait facilement, aux environs de Londres, l’erreur de Don Quichotte qui prenait les hôtelleries pour des châteaux.
De Brighton à Londres, il n’y a au fait qu’une rue de vingt lieues, bordée de parcs, de jardins, de
riantes métairies, de jolies maisons de campagne, de charmants pavillons , tapissés du haut en bas d’une tenture de roses , et précédés de cours ou de terrasses toutes couvertes de frais ombrages sous lesquels dansent de jeunes filles qui donneraient des regrets à Raphaël.
Le premier âge est i charmant partout. Il est ravissant en Angleterre.
C’est presque une rareté qu’une beauté médiocre au-dessous de seize ans.