‹ Promenade de Dieppe aux montagnes d'EcosseChapitre 6 sur 35 · LONDRES · texte numérisé non relu

LONDRES

Le premier aspect de Londres a quelque chose de sinistre. Ses maisons, construites en briques noh*âtres ou lustrées comme des murs de lave polie , presque généralement dégarnies de toit comme si elles avaient perdu un étage , et que baigne incessamment la lourde

vapeur du charbon de terre, font naître l’idée d’un incendie récent.

Mais l’œil qui s’accoutume peu à peu au style commun de l’architecture, à la couleur fâcheuse des bâtiments , au ton maussadement triste de l’atmosphère et du ciel, s’étonne de plus en plus de la multitude de ces rues vastes et superbes que suivent de part et d’autre de larges trottoirs , et que décorent des magasins éblouissants de tous les trésors de l’industrie et de toutes les merveilles du luxe ; de l’immensité de ces promenades qui transportent la campagne et jusqu’à la solitude au milieu de l’enceinte des villes; de ces délicieux enclos de verdure

qu’on appelle des squares y et qui font l’ornement des places et le charme de leurs habitants. On sent alors qu’il ne manque à Londres, pour être la plus belle ville du monde, que le ciel de Venise ou l’horizon de Constantinople, les antiquités de Rome ou les monuments de Paris.

Les états populeux et les grandes villes ont d’ailleurs tant de points de ressemblance dans une civilisation avancée , qu’il est impossible de fixer les nuances qui les caractérisent, sans descendre aux détails les plus minutieux. C’est ce que je n’ai ni le temps , ni la volonté , ni le pouvoir d’entreprendre , étranger

que je suis à Tart d’observer les faits qui n’agissent pas immédiatement sur moi, et ne me font pas éprouver une sensation profonde d’enthousiasme ou d’aversion. Hôte passager d’une cité magnifique, mais qui dit peu de choses à mon imagination et à mon cœur, je sens que l’attrait meme de la nouveauté, si piquant pour tous les hommes, ne m’y aurait pas appelé, si Londres ne se trouvait sur le chemin des montagnes d’Ecosse. Soit irritabilité, soit faiblesse, ma vie n’a jamais été capable de se diriger vers deux buts à -la -fois, ou de se distraire de son but par les objets qui l’en séparent. Un autre ferait autre-

ment, et ferait bien; mais je suis trop préoccupé des choses que je vais chercher, pour m’occuper des choses qui me cherchent. L’existence des habitants des villes qui pèse toujours sur moi d’une manière assez désagréable, m’accable tout-à-fait quand je peux me croire près d’un état de solitude et de liberté. C’est tout au plus si je parviens à fixer quelques traits de ces journées qui manquent d’air, de ciel , de poésie ; et auxquelles je suis impatient de me dérober, parce qu’ici, comme ailleurs, il y a une sécurité qui tourmente , et une variété qui ennuie. Ce qu’on admire à Londres est certainement admi-

rable, mais ce n’est enfin qu’une ville, une ville immense. Ce n’est que Londres.

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