‹ Promenade de Paris à Bagnères-de-LuchonChapitre 25 sur 26 · LETTRE XIII · texte numérisé non relu

LETTRE XIII

Bagnèrcs-de-Luchon , ce a4 juillel i8ig,

Bagnères-de-Luclion. — Ses eaux connues des Romains. — Edifice ihermal actuel. — Sources , et leurs qualités. — Yallce de Lucbon près Bagnères. — lMonl;ignes. — Bétail.

— Cascade de Mr ntaul.an. — Cascade de Juset. — Portillon.— Vallée d'Aran. — Fonl;nnedupréHe la Coinbe.

— Vallée du Lys. — Port c!e Vénasque. — Lac de Scculéjo. — Ours. — Aigles — Isars.

r^NFiN , mon cher frère , vous voici aussi avancé que moi. Vous êtes à Baguères-rle-Luchon, et sans avoir fait plus de trois cents lieues en zigzag, à pied , ce qi i vous arrange assez, à ce que je pense. Pour moi , je suis charmé d'avoir pris ce bain d'air, traitement préparatoire excellent avant les bains d'eaux thermales; cela ouvre les pores et désopile les viscères.

Bagnères est sur le bord de la vallée de Luchon Bagnért^set à l'ouverture de la petite vallée de Larbf iist. C est une grande courtoisie (jue d'appeler ceci

DE-LUCliON,

266 COMiMSNGES.

une ville ; mais je crois que nos neveux verront une ville en ce lieu, car ï endroit prend de Taccroissement. Il s'y bâtit , chaque année , quelque nouvelle maison; et déjà on y en voit un assez grand nombre qui sont fort jolies. Des ruisseaux qui coulent dans les rues réparent , autant qu'il est en eux , les incongruités de certains usages, qui malheureusement ne se bornent pas aux régions pyrénéennes. INlais je ne veux pas m.e mettre en colère aujourd'hui , cela me ferait perdre le bénéfice du bain.

La ville forme un triangle dont chacune des pointes est prolongée par une allée ; Tune de platanes , l'autre de S) comores , la troisième de tilleuls. Celle-ci est, sans contredit , la plus agréable , pendant les mois de juin et de juillet où ces arbres sont en fleur et répandent l'odeur la plus suave. C'est celte ailée de tilleuls qui mène de la ville aux bains; elle est bordée de maisons, de droite et de gauche, pendant une grande partie de son cours; dans peu d'années, ces maisons joindront la ville aux bains. C'est là le beau quartier. Comme il n'est pas défendu aux petites choses de rappeler les grandes, cette allée m'en a rappelé une de Berlin, qui est aussi en tilleuls, et qui donne son nom à une des plus belles rues de la ville, under den linden , ce qui veut dire sous les tilleuls

Les bains de Luchon ne furent point incoa-

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mis auxRomains; ils y avaient formé un établis- ses eaux sèment thermal sous le nom de Jquœ balnea- *^°Romau.s* rlœ Luxonienses. * A différentes époques , on y a trouvé des pierres portant des inscriptions votives. Dans la cour de l'établissement moderne, on voit encore une espèce de petit autel sur une <les faces duquel on lit Nympliis et Aug. sacrum; sur une autre face , il y a en relief un petit vase dune forme assez élégante.

Le bâtiment thermal actuel a extérieurement ^'^'f"^î''T" l'apparence d'un château moderne; en dedans, une cour carrée avec le corridor qui l'entoure, et donne issue aux cellules de bains, représente assez ce qu'était chez les Romains Vatrium , qu'il ne faut pas coiifondre avec le vestibule qui était extérieur. Conmie nous n'avons pas iïatriuni dans nos maisons , nous avons quelque oeine à nous figurer cette partie des maisons romaines. Les cloîtres intérieurs de certaines maisons religieuses peuvent nous en donner une idée. La différence consiste en ce que la cour des cloîtres était entièrement découverte , au lieu que le cavœdium des Romains, qui représentait cette cour, n'avait qu'une ouverture au milieu, pour donner de l'air et du jour au cavœdium et à Vatrium qui l'entourait. Celte ouverture s'ap-

* Ces eaux sont quelquefois aussi marquées sur les cartes sous le nom d'yirjuœ Convenanim.

pelait compluçiuni ^ parce quelle recevait la pluie. Vous concevez que notre climat nous a fait une loi de bannir de nos demeures cette disposition qui y entretiendrait une humidité malsaine. Pour avoir une idée ilus exacte que mon explication n'a pu vous la donner d'un atrium romain , figurez-vous la bourse de Bordeaux qui , au lieu d être éclairée par un toit transparent , serait couverte par un toit opaque , seulement percé au milieu par une ouverture de deux ou trois toises qui laisserait passer le jour et la pluie.

Pardon de la digression; c'est le petit autel antique qui m'a jeté comme cela dans le romain. Pour en revenir à nos bains, je suis étonné que la disposition claustrale , qu on a adoptée pour leur intérieur, et qui du reste est très -bonne , n'ait pas fait songer à affecter un côté pour ks hommes et un côté pour les femmes , ou , pour parler le langage poli du siècle, un côté pour les messieurs et un côté pour les dames. Il y a une dame , ici , qui mène son singe au bain : si les sexes étaient séparés, le singe se baignerait du côté des messieurs.

t- ni ces et HuJt sourccs , différentes entr'elles par le de- ^ Ttâ'^" gré de chaleur et par les quantités, si ce n'est par la variété des substances minérales qu'elles tiennent en dissolution, sortent, très près les unes des autres , du pied de la montagne, et sont

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conduites par des tuyaux dans des réservoirs de l'établissement thermal, et de là , dirigées dans les baignoires ou à la buvette : car ces eaux se prennent en boisson comme en bains. Toutes renferment du gaz hydrogène sulfuré , et , de plus, tiennent en (hssolulion du carbonate, du muriate et du sulfate de soude, de la silice, * et peut-être beaucoup d'autres substances qui ont éch.^ppé , jusqu'à ce jour, aux anaiises qu on en a faites.

Ces eaux sont employées pour beaucoup de. maladies, mais principalement pour les douleurs rhumatismales , et celles provenant de chutes, de luxations, de contusions. On en fait usage avec un égal succès coi.tre l'atonie des muscles et la roideur des membres. On en cite des effets très-heureux dans la paralysie. Enfin elles agissent avec une très-grande énergie contre les maladies cutanées.

La vallée de Luchon est assez large près de y^^ua <^e Bagnères, pour mériter presque d être nommée ^R'^oQ^j'jr* une plaine; elle est parlagée en prairies et en terres labourées; les prés sont bien arrosés; les

* Cette propriété de plusieurs eaux minérales de tenir de la silice en dissolution , propriété assez nouvellement reconnue, p. ut foiiruu- une explication plausible sur la pétrification du bois, sur le passage des substances calcaires à l'état siliceux , comme dans les coquilles qu'on trouve si souvent agatisées.

•jyo COMMINGKS.

champs sont cultivés eu maïs et en céréales graminées. Ils rapportent souvent deux récoltes daris la même année; après le seigle ou le froment, on sème du sarrazin qui a le temps de croître et de mûrir avant la mauvaise saison. Outre la Montagnes, plaine , les flancs de la montagne sont cultivés en maïs et froment vers le bas , puis en seigle si haut qu'il peut aller, et toujours trop haut, comme dans le pays de Foix , comme dans presque toutes les montagnes.

Outre le bénéfice que retire Eagnèresdu concours des étrangers que ses eaux y attirent , il s'y fait quelque commerce ( surtout par contrebande) avec r Espagne. On élève, dans les hautes Béiaii. montagnes des environs, beaucoup de gros bétail. J'y ai vu d'assez belles vaches quoique sensiblement moins fortes que celles du JMont - d'Or et du Cantal , surtout celles de la vallée de Serre entre Aurillac et Murât , qui sont les plus belles que j'aie vues en France ; et au deliors, je n'en ai vu de plus fortes que dans le Holstein et dans rOstfrlse, car je ne crois pas celles de Suisse supérieures pour la taille à celles de cette partie de l'Auvergne.

Autour de Bagnères on nourrit beaucoup de chèvres qui rentrent tous les soirs dans la ville ou dans les villages voisins, au lieu que les vaches restent dans la montagne où elles sont retirées ilans des granges. 11 n y en a qu'un très-petit

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nombre qtil rentrent à la ville , surtout dans la belle saison, \ussi est-il plus facile, ici, de trouver du lait de chèvre, que du lait de vache.

Ma première course auprès de Bagnères a été aux cascades de IMonlauban et de Juset. Ce sont deux villages dont l'un est à quatre ou cinq cents toises , et l'autre à un mille de Bagnères. La première de ces cascades est cachée dans une pro- CascKÎe de fonde crevasse ; il faut être au pied de la chute pour la voir en entier, sa hauteur n'est guère que de cinquante à soixante pieds, le rocher sur lequel l'eau roule est presque toujours à pic , mais pas assez cependant pour que le torrent s'en <!étaclie tout à-f;iit. L'abord de cette cascade est assez difficile, l'antre où elle mugit est assez menaçant , par les rochers suspendus sur la tête du sppctalenr, pour lui donner du prix, si ce pays ne renfermait pas flautres merveilles bien plus remarquables et qu'on achète par bien plus de fatigue.

Ce n'est pas la cascade de Juset nui a ce der- Casra'îe de mer mérite : son abord est facile, elle roule sur un plan beaucoup plus éloigné de la perpendiculaire que celle de Montauban ; elle serpente en descendant , elle est peu enfoncée dans son ravin; ce ravin est meublé d'arbres assez heureusement groupés; en tout son aspect est aussi gracieux, que celui de l'autre est austère.

Ma deuxième course a été plus longue; j'ai

voulu jeler un coup (i'œil sur la vallée d'Aran eu Espague. iNlais avant de vous en parler, je dois vous dire que j ai été trouvé ici (car j'étais arrivé le premier - par M. de P. que j avais connu à Paris, et qui u) avait donné l'espoir que nous nous rencontrerions dans les Pyrénées; c'est avec lui que j'ai fait cette course. Nous prîmes un guide, et remontant le ruisseau de la Pique jusqu aux ruines de 1 ancienne manufacture d a zur, nous suivîmes le flanc gauche de la vallée de la Burbe , et après avoir traversé les prés de cette vallée, nous arrivâmes, non sans grimper une montagne assez roide , mais couverte de roitillon. bois, au passage qu'on appelle le Portillon. Audel«î de ce passage , on est en F^spagne. Ce revers de montagne est fort agréable ; on a sur sa droite xin beau vallon, et au-delà une montagne trèshaute couverte de beaux arbres. En continuant à descendre, on découvre de plus en plus la vallée Vallée d'Aran. Nous arrivâmes ainsi à la pelite chapelle de saint Antoine ; c'est là ordinairement que 1 on s'arrête , lorsqu'on ne veut pas aller jusqu'à la petite ville espagnole de Busost, qui est à une demi-iieue plus loin dans le fond de la vallée. Ou est, près de la chapelle de saint Antoine, comme sur un balcon d où l'on a une très -belle vue. En jetant les yeux à droite , on voit arriver la Garonne roulant très-rapidement dans une vallée fort étroite; à la gauche, on la voit fuir

dA

lan.

dans une vallée un peu plus large : tout cela est la vallée d'Aran.La montagne que l'on a en face au-delà du fleuve qui n'est encore qu'un torrent, est trop cultivée et trop dépouillée de bois pour l'agrément du coup d'œil. La rive gauche sur laquelle on se trouve est beaucoup plus jolie , surtout dans la partie dont on a parcouru le sommet pour arriver là; tout le terrain est occupé de petites prairies parsemées d'arbres, de rochers et de cabanes qui font le plus heureux effet du monde.

Après une contemplation d'un quart-d'heure, et quelques minutes d'abri dans une grange , pour laisser passer un orage, nous remontâmes vers le Portillon. Nous revîmes avec un nouveau plaisir la belle montagne dont je vous ai parlé, et que nous avions alors à notre gauche. Notre guide nous fit prendre , sur le revers de France, au retour, un autre sentier que celui que nous avions suivi en vouant; nous passâmes par un pré qu'on appelle la Combe. Je n'omettrai point ce nom, premièrement parce <pie ce pré est dans une position très- [)ittoresque , à cause des grands arbres qui l'entourent et de la belle ntoutague qui ledoiuine; secondement par rect)nnaissauce pour une petite fontaine qui sourd près de là et qui m'a fait boire la meilleure eau que j'aie bue de ma vie. J'ai assez couru , j'ai souvent bu, avec soif et avec chaud , dans les Alpes , dans les Apen-

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nins,(lan.sla Foret-Noire, dans leHarJz, dans les Ardennes , etc. Je n'ai jamais trouvé dans les montagnes, ni dans les piaines, une eau qui m'ait paru aussi délicieuse que celle de la fon- Fontaine (lu talnc du pré de la Combe. Au reste rien ue fait

pie de lu '

Combe, remarquer cette fontaine, elle sort d'un rocher à fleur de terre; à quelques pieds de sa source elle forme un bourbier; il est probable que jamais personne n'en parlera que moi ; mais je souhaiterais à un ami voyageant dans ces lieux , d'être pris de la soif près de cette fontaine, el de boire de son eau.

Descendus de nouveau dans la vallée de la Burbe, nous suivîmes le flauc opposé à celui par lequel nous étions venus. De ce côté , nous eûmes la vue d'une très-jolie cascade, au-dessus de laquelle nous avions passé en venant , sans la voir , parce que nous nous étions trouvés audessus de sa source. Le cours de la Burbe nous amena au pied du roc qui supporte la tour de Castel - Viel. Nous revînmes à Bagnères par Saint-jNIamet.

Vallée du ^la troisième course a été dans la vallée du ^** Lys. J'ai fait celle-ci avec madame de N. et le chevalier de N. son beau - frère , dont j'ai eu l'honneur de faire la connaissance ici. M. de P. était de la partie. J'aurais pu vous dire que j'avais fait la promenade de Montauban et de Juset avec cette aimable société , mais j'atten-

dais une plus notable occasion pour en parler. La vallée du Lys est digne de nie la fournir. Pour se rendre à ce'te vallée, on laisse Castel- Viel à gauche, et Ton suit un chemin tracé sur le flanc de la montagne , ayant toujours à vue d'abord la Pique et puis le Lys, qui forment de très-jolis accidens par les rochers contre lesquels ces torrens se brisent. Dans cette course, on est long-temps à 1 abri du soleil, par de superbes arbres dont quelques-uns paraissent avoir été entés sur des rochers. En effet, leur tronc est assis sur le sommet d un rocher qui n'offre, du côté du chemin, qu une masse compacte sans aucune crevasse et coupée à pic; mais du coté opposé , les racines suivent la surface d une pente plus douce et couverte de mousse, et vont chercher leur nourriture dans la terre. J ai remarqué dans celte forêt des sureaux énormes et tels que je n en ai jamais vu ailleurs. Ce sont des surea\ix à corymbes. La montagne est granitique et schisteuse; cependant elle a desfontaines qui forment des stalactites et autres dépôts calcaires.

On sort des bois pour entrer dans des prairies. Alors la vallée s'élargit: elle présente une zone boisée entre deux régions de prairies. Il y a (\es cabanes dans le fond de la vallée et sur lesoniniet de la montagne. Elles servent à retirer les bergers et le bétail suivant les saisons. Ces cabanes

étant tontes convertes d'anloîses, ont de loin nne apparence de propreté qui plaît , mais de près ce n'est pas tout à-fait la n)ême chose.

C'est à l'extrémité de la vallée que se trouvent les cascades qui sont le principal objet de la visite des étrangers. La plus remarquable occupe le milieu. Ce que l'on en voit de près et du bas de la vallée paraît une chute de cent pieds environ; son escarpement est des plus rapides, cependant l'eau ne quitte jamais le rocher où elle s'est creusé un profond ravin. Le même ruisseau a déjà formé plusieurs cascades avant d'arriver à celle-là; mais pour les voir , il faut s'élever beaucoup dans la montagne. Sur la gauche et à quelque distance , il y a une autre cascade qui n'est pas sans mérite , mais nous ne la vîmes que de loin. Sur la droite et près de la cascade principale, il y en a une autre petite, mais qui est d'un mince effet. Plus à droite encore on en voit une plus forte. Il y a de certaines places dans la vallée d'où l'on peut jouir de la vue de toutes ces cascades à la fois.

Cette course fut faite à cheval , nous en revînmes tous très-satisfaits. C'est en effet une trèsbelle chose que la vallée du Lys.

Ponde Vé- ^ï** quatrième course a eu lieu peu de jours nasque. ^pfès cellc-là. M. de P. et moi partîmes seuls et sans guide pour franchir le port de Vénasque. Il était environ midi quand nous quittâmes

Bagnères , nous mimes près de trois heures pour arriver à THospice. On a dit que ce chemin était monotone. Pour moi, j'aime tant les bois que je trouve que janiais un arbre ne ressemble à un autre. D'ailleurs les espècessont très- variées dans ces montagnes. Les hêtres y sont d'une beauté admirable. J'y remarquai des ils que je n'avais pas encore aperçus dans les Pyrénées, et j'y retrouvai , avec ses baies rouges, le sureau à grappe que j'avais vu en fleur au Mont-d'Or. J'y revis également la gentiane qui , je crois y se montre tlans tous les hauts lieux, car on Ta retrouvée dans lesmonls Himalaya où le Gange prend sa source. Nous laissâmes nos chevaux à l'Hospice et nous nous mîmes à escalader l'immense ravin du Port. Si nous avions en les agrémens de 1 abri , jusqu'aux approches de l'Hospice , à partir de la nous marchâmes à nue très-grande dislance de tonte autre ombre que de la nôtre, et sur le terrain le plus escarpé et le plus raboteux qu'on puisse imaginer. Cependant je dois dire que les mulets et même les chevaux y passent ; mais nous avions craint que les nôtres ne nous retardassent trop. Il nous fallut deux heures pour atteindre le passage du port , quoique nous prissions rarement haleine. Nous avions laissé , dans notre route, un petit lac sur notre gauche, et trois ou quatre sur notre droite. Le plus élevé est le plus considérable. On suit pendant quelque

temps le contour escarpé de son entonnoir, ce passage est très - dangereux dans la mauvaise saison, et l'on cite plusieurs ëvénemens malheureux qui ont coûté la vie tant à des Espagnols ^ qu a desFrançais dans cet endroit. 11 y a «jnelques années qu un jeune homme de Bagnères y fut englouti dans lesneiges , et 1 on y retrouva son corps parfaitement conservé au bout de plusieurs mois.

Quand nous y passâmes, il n y avait aucun danger , il y restait bien encore un peu de neige, mais elle ne passait pas la cheville du pied.

Plus on approche duPort , pins Tescarpement est rapide. Enfin on arrive à une pelife rampe à zig-zags très-rapprochés et soutenue par des espèces de murs en [tierres sèches. C est à la fin de cette rampe qu est la brèche entre deux rochers pointus. Ces rochers sont des schistes, mais dont les couches sont presque verticales; ils sont trèsdurs, quoiqu'ils s'exfolient sans cesse par les gelées. Dès qu'on a franchi la brèche qui est trèspeu large , on est en Espagne; et on a en face la ïameuse 3Ialedelia[oii Mont-Maudit) un des sommets les plus élevés desPvréuées; aussi trouvâmes nous son immense calotte couverte de neiges qui lui descendaient fort avant sur les épaules.

Nous avions eu fort chaud pour arriver au sommet du passage ou port. 11 régnait sur cette hauteur un vent très-frais; de plus, le temps nous pressait ; aussi après avoir frappé un acte

d'admiration en l hoimeiir de la jNIaledelta, et plongé nos regards ciirieiix !e plus loin possible dans la vallée de Vénasque, à notre droite, nous repassâmes la brèche , et nous nous mîmes à descendre très-rapidement. 11 nous fallut une heure (A dix minutes pour regagner ITiospice, quoique nous eussions presque toujours couru. Nous fimesun repas très-leste et très-lrugal à cel Hospice qui est un cabaret ; nous remontâmes à cheval , et nous étions revenus à Bagnères avant huit heures. 11 est fort rare que ion fasse cette course aussi rapidement. Nous avions cependant pris le temps de cueillir quelques rhododendrons. Ils commencent vers Tendroil où le torrent delà Pique forme une cascade dans l'entonnoir de Vénasque ( car où n'y a-t-il pas des cascades dans les Pyrénées? ) et continuent pendant quarante ou cinquante toises en remontant. J'avais cherché la crassula arachnoïdes qui vient si belle dans les fentes des granits et des schistes du Mont-Louis, je ne l'avais pas'trouvée. On m'a dit depuis qu'elle ne croît point dans cette partie <.\es Pyrénées.

La visite de rigueur au lac de Séculéjo devait suivre de près les autres courses; j'en avais formé la partie avec M. de P. et trois autres amateurs. Nous devions monter de là aux lacs supérieurs et même au lac glacé ; nous nous étions pourvus d'espardilles et de bâtons ferrés; mais le mauvais

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temps nous avait retenu, penrlant plusieurs Jours; lorsqu'enfin , hier, nous nous décidâmes à tenter lavenlure, quoique la nuit précédente eût été pluvieuse; aussi au lieu de partir à la pointe du jour , nous ne nous mîmes en route que vers les onze heures. M. G. et INI. B. prirent alors leur parti de coucher dans la montaj^ne pour mettre, le lendemain, leur aventure à fin; je me serais volontiers joint à eux, mais étant déjà en retard de mes projets, et ayant fixé mon départ à demain , il a fallu me contenter, quoiqu'à regret, de la vue du premier lac qui, à la vérité, est le plus beau ; du moins j'aime à le croire. Pour y parvenir , nous prîmes par la vallée de Larboust , nous vîmes en passant les beaux villages de Saint- Aventin et de Caseau: puis descendant au petit village d'Oo, nous suivîmes de là le cours du ruisseau de Go, qui coule dans la vallée de lAsto , d'abord agréable et pittoresque , puis horriblement sauvage, et enfin se rétrécissant au point de n'êtfe, du moins dans le fond, qu'un ravin qui donne à peine passage au torrent qui le creuse sans cesse. Arrivé là , on prend sur le flanc de la montagne qu'on a à sa droite, un chemin extrêmement escarpé, raboteux, souvent glissant et qui serait difficile à gravir pour des chevaux dont ce ne serait pas le métier. Le torrent que l'on voit bientôt à une grande profondeur au-dessous de soi , roule avec un violent

fracas et se présente au milieu des rochers contre lesquels il lutte , sous des aspects sauvages mais pittoresques. Enfin le lac de Séculéjo qui est le ^'^ i^^^^ but de cette pénible ascension, fait oublier les fatigues et les inquiétudes de la route, si Ion en a eu. Ses eaux sont d'une admirable transparence; 1 imagedu calme qu'elles offrent, fait un contraste agréable avec l agitation du torrent qu on vient de suivre , et de la cascade qu on voit écumer et qu'on entend mugir devant soi. Ce lac me rappela celui de Pavin en Auvergne. Les parois circulaires qui surmontent le Séculéjo sont plus élevées, n aismoinsescarpées que celles duPavin; rien n'apprend qu'elles aient jamais servi de cheminée à des torrens de feu , au lieu que c'est écrit en caractères bien distincts sur les laves du Pavin. A la vérité la cascade (pii ajoute tant à la beauté du lac des Pyrénées, manfjue à celui de l'Auvergne; mais cette cascade explique de suite comment s'alimente le premier de ces lacs, tandis qu on voit Taulre épancher sans cesse une grande abondance d'eau , et on ne lui voit rien recevoir. Ce mystère ajoute peut- être plus à 1 intérêt du speclacle que la cascade toute belle et imposante qu'elle est. On donne huit cents pieds de chute à celte cascade *; je ne lui en re-

* Dans le Telleniark , province de la Norwege , il y a aussi une cascade de huit cents pieds de cliute perpencUt'ulaire , après deux chutes sur des plnns inclines déjà très-

fnse pas un. Elle a un ressaut vers le milieu de sa course. Outre son mugissement continuel , elle fait entendre de temps en temps , et à des distances à peu près périodiques de sept à huit minutes, de grands éclats, comme si elle brisait des arbres contre des rochers. Nous attribuâmes ce bniit à de l'air engouffré dans quelque cavité qui se trouve sur son cours et que le courant de l'eau remplit sans cesse; lequel air se dégage avec fracas, lorsqu'il est en assez grande quantité pour que sa force d'expansion 1 emporte sur la pression de la colonne d'eau.

Nous voulûmes approcher de la cascade pour être étourdis de plus près de son bruit, et pour être mouillés de sa poussière, comme les dévots Indous se font mouiller par la cascade de Barson- Dharra, lune des sources saintes du Gange. La cascade de Séculéjo est une des sources sacrées de la Garonne. Ses brouillards doivent fortifier rhomme dans l'amour de la vérité , et celui qui s'est baigné plus dune fois à l'embouchure de la Gironde, n'a plus d'autre souhait à former que de recevoir le baptême des eaux de la sincérité à leur source.

Voici un petit phénomène qui nous étonna;

considérables. C'est une rivière entière nommée Masnely. .jui forme cette masstdcau tombante qui est peut-être la plus remarquable qui soit en Europe. Après sa chute, cette rivière se pcid dans un très-grand lac.

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ce fut que plus nous approchions <1e la cascade, plus son bruit s'affaiblissait. En cherchant à nous reruire compte de cet effet, nous imaginâmes que, quand on arrive sur le bord du lac, en face de la cascade, et à Tautre extrémité du diamètre de l'entonnoir, on reçoit le son par les parois demi-circulaires de la droite et de la gauche, et que Tendroit où ces deux courans de son se rencontrent avant de se perdre dans l'ouverture du vallon qui est large a cette hauteur , se trouve être le point de la plus grande intensité du bruit.

Au milieu de la course de la cascade , on voit dans la roche qu'elle sillonne une couche calcaire dont la direction horizontale et la couleur jaunâtre tranchent singulièrement avec les schistes noirs et inclinés qui forment la masse de la montagne. Au reste, il y a une grande variété de pierres dans les flancs de l'entonnoir qui entoure ce lac.

Après avoir visité et contemplé suffisamment le lac et ses dépendances, notre petite troupe se sépara ; deux de nos compagnons persistèrent à passer la nuit dans la montagne, pour gagner les sommets le lendemain; je les quittai à regret, mais je vous en ai dit les raisons : nous revînmes donc trois fort satisfaits de notre journée.

Il ne me reste plus grand'chose à vous dire de Bagnères de Luchou , mon cher frère; cependant il serait désobligeant pour les ours qui sont Ours.

si raies dans le reste de la France ( il y en a quelque peu en Dauphiné ) que je quittasse ce pays-ci, sans vous dire un mot d'eux. Il y en a donc dans les montagnes voisines; et même dernièrement deux habitans de Bagnères ont enlevé très- courageusement un petit oursin à sa mère. Ils arrivaient sur le bord d'un ruisseau, au moment où une ourse suivie d'un oursin venait de passer la première sur un arbre renversé quî faisait pont sur le ruisseau; l'oursin hésitait à passer sur 1 arbre , effrayé sans doute par le torlent ; ce que voyant les deux hommes, ils se sont jetés sur lui et, non sans peines et de fortes égratignures et morsures, ils s'en sont rendus maîtres. Ce qu'il y a de remarquable , c'est que la mère ne soit pas revenue sur eux; car en gé~ néral elles sont très-dangereuses, quand elles ont des petits , et attaquent hardiment les hommes qu'elles rencontrent , même sans être provoquées. Les ouïs de ce pays-ci sont de robe brune , par conséquent tant soit peu carnassiers ( les noirs ne le sont pas, dit INI. de Buffon ). Mais on en dit bien plus de mal qu'il n'y en a. J'admire toujours l'injustice avec laquelle nous taxons tels et tels animaux de cruauté. Nos jugemens ne sont presque ][amais déterminés que par des considérations personnelles. Par exemple, une baleine a beau se faire un jeu épouvantable de la vie des. harengs; elle a beau, quand elle rencontre un?

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banc fie ces paisibles poissons, les engloutir par milliers à chaque gorgée j car ces animaux et le liquide dans lequel ils flottent , ne sont pour elle qu'un bouillon plus ou moinsëpais ; nousn'imaginons pas de lui faire le plus petit reproche sur sa voracité ichtiophage; il semble qu'elle n'y touche pas. Mais qu'un pauvre tigre , qu'un malheureux loup déchire une vache , enlève un mouton, voilà que nous jetons les hauts cris. Est dupe qui veut de ceS déclamations. Qui ne nous voit derrière la vache et le mouton ? En effet , premièrement nous comptions égorger nous-mêmes ces paisibles animaux à notre profit ; et de plus le tigre et le loup étant logés de plain-pied avec nous , il leur arrive parfois , lorsqu ils vont aux vivres et ne trouvent pas leur proie ordinaire, de nous traiter en comestibles; tandis que la baleine, confinée dans les mers du Nord , ne vient point nous chercher, ne rôde pas sur nos chemins. Voilà toute la cause de la diversité de nos jugemens. Quoi qu'il en soit, lorsque les gens de ce pays-ci prennent des ours , ils ne les promènent point en France ; ils les vendent à des habitans de TArriège qui excellent , à ce qu'il paraît, dans 1 éducation de ces animaux, et leur apprennent toutes ces gentillesses qui ont tant de succès dans nos rues et nos carrefours.

On compte encore parmi les animaux parti- ^'h'« culiers à cette contrée les aigles et les isards i

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