‹ Promenade de Paris à Bagnères-de-LuchonChapitre 24 sur 26 · LETTRE XII · texte numérisé non relu

LETTRE XII

Bagnères-de-Luchou , ce 24 juillet 1819.

Saint-Gaudens, — Valentine. — Poudingues. - — Opinion sur le lit des fleuves, — Saiut-Bertrand. — Petronillede Comminges. — Vallée de Saint- Beat. — Vallée de Luchon. — Sable fossile. — Granits réticules. — Château de Guran. — Habitans de ces vallées. — Goitres. — Cagots. — Sur l'origine de ce nom. — Sur les politiques de table d'hôte. — Paradoxe. — De l'industrie et du commerce.

Uans ma dernière lettre , mon cher frère, je vous ai nomme Saint-Gaudens , mais je ne vous y ai pas fait entrer.

La ville n'est ni jolie ni laide ; il s'y trouve qtielqnes belles maisons, entre autres une auberge (l'hôtel de France), qui est presque magnifique. Beaucoup de villes plus considérables s'en feraient honneur. L'église de Sainl-Gaudens est certainement une des plus anciennes que j'aie vues; les voûtes y sont à plein cintre et à double archivolte , ce qui indique une époque très-re-

culée. La promenade est dans une charmante position , ayant vue sur la plaine inférieure et sur les dernières montagnes des Pyrénées, qui s'arrêtent ici d'une manière assez brusque , pour faire un beau contraste avec la plaine. Ces montagnes sont tondues d'un peu près, mais cependant le roc n'est pas tout-à-fait à nu. Je remarquai, vis-à-vis Saint-Gaudens, un bouquet de grands arbres , de quelques arpens , sur une de ces montagnes; je demandai comment ce quartier-là avait été plus épargne que le reste. On me répondit qu'ily avait une chapelle au milieu de ce bois. Cela me rappela les bois sacrés des anciens (luci). Nous aurions grand besoin de faire revivre cette institution. Chacune de nos villes devrait avoir son lucus, dont la hache n'approcherait qu'avec les plus grands ménageraenset pour des besoins urgens.

Saint Gaudens étant placé à la fin des plaines et à l'ouverture des Pyrénées , est un entrepôt de commerce entre ces deux régions; de plus, c'est un repos pour la plupart des voyageurs qui vont à Bagnères-de-Luchon. Aussi il paraît y régner assez de mouvement et d'aisance proportionnellement à son étendue.

On passe la Garonne , à un mille de Saint- Gaudens , vis-à-vis un bourg qu'on appelle Va- Valentise. lentine , et on fait encore deux gramles lieues dans la plaine, avant d'entrer dans les premières

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gorges des Pyrénées. Je fus affligé de ne voir dans cette plaine aucun essai de plantation d'arbres le long du chemin; ils seraient cependant fort bien placés là et fort utiles. Car pour la montagne , les vignes portées sur des arbres, et les arbres sans vignes , forment un rideau plus agréable que tout ce qu'on pourrait mettre de symétrique.

En quittant la plaine de Valentine pour entrer dans les Pyrénées, tout-à-fait à l'ouverture de la montagne , sous un bouquet de maronniers mgues. 1^ trouvai des poudingues absolument semblables à ceux qui se rencontrent sur la rive droite de la Gironde , depuis Talmont jusqu'à Saint- Palais, et en partant de là, à quelque distance de la côte de la mer, jusqu'à Marennes. A l'époque du déluge , quelque courant marin auraitil roulé ces blocs, qui quelquefois sont très-considérables *, depuis les Pyrénées jusqu'aux bouches de la Gironde? Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne roule plus rien de semblable de nos jours jusqu'à l'embouchure du fleuve. Ses flots et ceux de la mer ne font que battre et briser les

* J'en connais un en Saintonge , qui sert de table à un de ces raonuuiens anciens que l'on appelle drui'Iiques, que les Bretons nomment dolmen^ les Irlandiis barrow, etc. Cette table a bien douze à quinze pieds de long. Elle pose aujourd'hui à terre , ses supports ont été renversés.

blocs de poudingue qui sont à leur portée , et que àes courans ont amenés là, à Tépoque des grands mouvemens.

Ouand on considère les doubles et triples bas- Of.imoîi sur

. ... , , , ri • Je lit J'»

sins au milieu desquels les neuves occupent si aeuves. peu d'espace; quand on pense aux énormes transports charriés de leur source à leur embouchure, mais tellement élevés au-dessus du niveau de ces fleuves, que leurs flots ne peuvent plus y atteindre; quand on remarque qu'ils n'entraînent plus de ces masses énormes que Ton voit sur leurs rives, à de grandes distances des montagnes où elles ont été arrachées ; il est difficile de ne point pencher vers l'opinion que les bassins et les vallons des fleuves n'ont pas été creusés par eux, mais par des courans marins qui les ont précédés. Lorsque la mer se fut retirée dans les limites que nous lui voyons, les eaux de 1 atmosphère , attirées et condensées sur les montagnes, précipitées dans les plaines sous forme de pluie , suivirent les pentes qu'elles trouvèrent préparées , s'accumulèrent dans les ravins, dans les vallons et formèrent des rivières et des fleuves , mais qui n'en occupèrent jamais tonte la largeur. Seulement, à l'aide des siècles, ces fleuves se sont creusé un lit plus profond partout où un plan très-incliné donnait à leurs flots une grande rapidité, et au contraire, ils 1 ont élevé aux lieux où la marche plus lente de leurs eaux a pernù^

aux dépouilles de la montagne qu'elles tenaient en suspension de se précipiter. C'est ainsi que le Nil, le Pô, après avoir scié profondément les rochers de l Abyssinie et des Alpes, élèvent sans cesse le Delta et la Polésine.

Sous les mêmes maronniers, où se montrèrent à moi les poudingues qui me firent faire le sublime raisonnement que vous venez d'entendre, je trouvai des briques romaines, mais tout-à-fait isolées, et je n'aperçus aucune ruine de bâtiment auquel elles eussent pu appartenir.

En entrant dans la vallée des Pyrénées , on fait d abord quelques centaines de pas sur un terrain plat , mais bientôt on monte sur un tertre qui est un terrain de transport ; car il est tout composé de granits et de schistes roulés, quoi«jue les montagnes de droite et de gauche soient calcaires. Du sommet de ce tertre on découvre un superbe bassin irrégidièrement circulaire , et autour duquel les derniers gradins des Pyrénées s'élèvent en amphithéâtre. Saint -Bertrand , Bertrand, tout petit Siège episcopal , est place sur un de ces gradins. Cette petite ville doit son origine au saint dont elle porte le nom. I) la bâtit près des ruinesdeComniirges [Lugdunum Convatiaruni)^ ancienne capitale du diocèse deComminges dont il était évêque. Cette ville considérable fut détruite en 585 par Gontran , roi de Bourgogne, pour avoir donné ubile au faux Gondebaud. Les

briqnes romaines que j'avais trouvées à l'ouverture (les Pyrénées pouvaient donc provenir de l'ancienne capitale du Comminges : je leur en fais mon compliment.

Je n'ai point l'intention de vous entretenir longuement de l'histoire du pays de Comminges, mais je ne puis pas vous passer tout à fait sous silence Pétronille, fille d'un comte Bernard de Pe'rfn'''^

de Com-

Comminges, laquelle eut plus de maris qu'au- miuges: cune princesse ou grande dame dont le nom soit onc venu à ma connaissance. Elle commença par Gaston , vicomte de Béarn , mort sans enfans en i2i5; puis elle épousa Hugues d'Arragon , comte de Cerdagne , dont elle se sépara sous prétexte de parenté , quoiqu'elle en eut des enfans, et sans jugement de l'église. Tout ce nonobstant, Pétronille convola intrépidement à de troisièmes noces avec Guy de Montfort, second fils de Simon , comte de Toulouse , et elle en eut deux enfans. Mais ledit Guy n'ayant point assez vécu pour Pétronille, elle épousa en quatrièmes noces Aimar de Rançon, seigneur de Taillebourg , qu'ayant également enterré , elle prit en remplacement d icelui, Bozon de Malha, dont elle eut ime fille, et termina par lui la carrière de ses mariages.

Vous penserez facilement , mon cher frère , que je ne pouvais pas m empêcher de jeter quelques fleurs sur la tombe de Pétronille, qui dai-

gna venir de si loin se donner en mariage à deux gentilshommes de mon pays, après avoir éponsé , à difTërentes reprises, de beaucoup plus grnnds seigneurs.

Les nombreuses alliances de cette haute dame et son testament exercèrent fortement la subtilité des jurisconsultes chargés de débrouiller les intérêts de ses héritiers, et devinrent une riche moisson pour la chicane du moyen âge.

A la descente du tertre dont je vous parlais tout- à- l'heure, je traversai la Garonne sur un pont de pierre neuf, et bientôt après j'entrai Va!!,ff. de daus la belle vallée de Saint-Béat, qui est un amt-Beat. prolongement de la vallée d'Aran. C'est à l'entrée de cette vallée, et à peu près vis-à-vis le château de Luscar,qne je vis de nouveau des brèches ou conglomérats calcaires en fabrication naturelle.

Cette vallée , qui s'élargit et se rétrécit plusieurs fois, est fort peuplée et très-bien cultivée. On In suit ayant toujours la Garonne à gauche, Vallée (le Jusqu'à ce que l'on entre dans la vallée de Luchon. Celle-ci , d'abord assez large à son ouverture , se rétrécit ensuite extrêmement , et de manière à n'être plus qu'un ravin qui donne à peine passage au torrent de la Pique; puis elle s'élargit de nouveau jusqu'à former une belle plaine au fond de laquelle .^e trouve Bagnères-de- Luchon. Mais je ne suis point prêt à vous parlci-

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tle cette ville. Je dois d'abord vous dire que , dans la vallée de Saint-Béat, près du niveau de la rivière, et dans la vallée de Luchon , à des hauteurs où le torrent n'arrive plus depuis longtemps , on trouve du sable fossile fort supérieur Sjbief) ^l*. en qualité à celui qui se ramasse dans la rivière, en ce qu'il contient beaucoup de quartz et de silex , tandis que l'autre est composé en grande partie de schiste. Ce fait est assez remarquable.

La vigne continue assez loin dans ces vallées et toujours soutenue sur des arbres; en quelques endroits, on substitue les cerisiers aux érables, mais avec désavantage , parce que le cerisier grossit malgré la taille et donne un feuillage plus épais. Le vin que Ton recueille dans ces cantons est donc très-médiocre en force et en vertu , mais la vigne est très-jolie à voir.

Quoique la culture ait atteint des lieux qu'elle devait laisser aux arbres et aux herbes dans la vallée de Luchon, cependant les montagnes n'y sont point aussi dépouillées que dans plusieurs autres cantons, et les espèces d'arbres y sont agréablement variées , ce que j'avais eu le regret de ne pas trouver au Mont-d'Or , où l'on ne voit que du hêtre et du sapin. Ici , outre ces deux espèces , on a du chêne , du châtaignier , du tilleul , de l'érable commun , de l'érable sycomore, du noisetier qui vient fort grand, du saule marsaut , de l'aulne , et une très-belle espèce d'orme

à feuilles larges et d'un gris un peu argenté en dessous, non pas comme le tremble qu'on appelle blanc d'Hx>llande, mais comme le saule. Sa présence m étonna un peu dans ces montagnes , car j'avais eu plus d'une fois occasion de remarquer que l'orme ne se plaît pas dans les régions granitiques, mais cette espèce peut faire exception et puis le schiste domine ici beaucoup le granit ; il s'y trouve de plus des veines de marbre. Il y en a une carrière près du village de Cierp , mais elle est abandonnée.

Puisque nous voilà retombés dans les pieri'es , je vous dirai que je n'ai point trouvé, dans cette vallée , de granits vermiculés à la manière de ceux de l'Arriège près d'Ax. Mais j'ai observé ici une autre particularité. Ce sont de gros blocs de granit qui présentent de fortes nervures saillantes, lesquelles se croisent quelquefois et forment des carrés et plus souvent des losanges, de manière que ces blocs représentent cette espèce de construction que les Romains appelaient opus retlculatum ; on pourrait leur donner le nom de Granits réti- granits réticulés. J'ai remarqué, sur plusieurs blocs de cette espèce, que ces nervures, qui avaient ainsi mieux résisté au frottement des corps étrangers ou à l'action des dissolvans, que les espaces creux , étaient composées de parties plus fines et mieux mélangées que le reste.

Je ne pense point , mon cher frère, à vous don-

ner la topographie de la vallée de Luchoii; mais je voudrais bien pourtant ne pas omettre de parier du château de Guran qui a \in aspect des plus romantiques, tant par sa propre figure que par sa position sur la pente d'une montagne rapide qui forme là une petite terrasse. Dans les pompes publiques de Paris, vous voyez, dans les rues où passent les cortèges, des hommes que la curiosité pousse témérairement jusque sur des corniches : c'est ainsi qu'est placé le château de ^''^"^^" ^^ Guran, regardant la vallée de Luchon.

Les hommes de la partie du département de ^pg '^^îîee,.^ la Haute-Garonne, que j'ai parcourue, m'ont paru généraUment bien constitués et au-dessus de la taille moyenne , surtout ceux des vallées des Pyrénées. Quant au sexe féminin, depuis le Bourbonnais, je n'avais point vu autant de jolies figures parmi les jeunes filles que dans la vallée de Luchon ; ici , elles sont plus brunes que les filles des Boïens, mais elles ont les yeux plus grands, plus vifs, les traits plus réguliers. Toutefois, il faut qu'il y ail , dans leur régime de vie ou dans l'air, quelque principe destructeur de labeauté; car elles sont flétries de bien bonne heure sans conserver à peine de trace de leurs premiersavantages, pas même les traits qui se déforment, sans doute par le travail. Les enfans, dans ce pays, sont singulièrement jolis.

INIais au milieu de cette race , que l'on peut

dire favorablernent partagée , se trouvent des

Goitres, malheurciix affectés de goitres, jusqu'à la plus hideuse difTorniité. On v(>il des villages entiers où toutes les femmes ont des goitres. Trop souvent même cette horrible maladie arrête la croissance des ^nfans, et va jusqu'à empêcher le développement de leurs facultés intel-

c*gfts. lectuelles. Alors ce sont des cagots , terme qui répond à ce qu'on appelle ailleurs crétins , idiots. On a voulu que ce fût une race particulière , reste d'une peuplade de Goths repoussée, à cause de son mal héréditaire, du reste de la société. Voici un fait qui doit, ce me semble, faire hésiter à adopter cette opinion. Lorsqu'après les Croisades la lèpre fut commune en France, on appela aussi les lépreux cogots * et cafos ^ dans le Béarn et autres contrées voisines. Il paraît que c'était un nom que l'on donnait à tous les malheureux que des infirmités hideuses faisaient séquestrer de la société. Dans cet état de repoussement, ils ne trouvèrent de piotection que dans le clergé , qui était chargé du soin des pauvres. Il fut formé des hôpitaux qu'on nomma cagoteries ^ qui étaient les mêmes retraites de lépreux qu'on nommait ailleurs maladreries. Des biens y furent affectés; et comme plusieurs pauvres

* Cagots ne viendrait-il point de cacos , mauvais, et par extension misérable , laid ?

qui n'étaient pas léprenx feignaient de l'être pour être reçus dans ces cagoteries qui appartenaient à Tëglise, il est très-probable qne de là vint qu'on appliqua le nom de cagot à des gens qui affectaient de se donner à Dieu, mais par des vues d'intérêt. Et si vous voulez vous rappeler que l'on donna aussi le nom'de cafos aux lépreux, et que de cafos à cafard il n'y a pas loin, qu'enfin cagot et cafard sont à -peu-près synonymes, cette probabilité prendra plus de force. Le nom de crétins ^ que l'on donne en Suisse à des gens qui sont dans le même état que les cagots des Pyrénées , doit prol)ablement son origine à ce que ces malheureux auront été également jadis sous la protection et dans la dépendance des églises; car on a appelé , dans le midi de la France , les serfs des églises chrétiens'^ et les léproseries qui dépendaient également des églises ont été quelquefois désignées sous le nom de christ ianerics. Il n'y a pas loin de chrétiens l\ crétins. La lèpre a disparu , les noms de cagols et de crétins sont restés à des gens qui, con)me les lépreux , sont repoussés du commun des hommes et ne trouvent de secoars que dans la charité.

Au reste, les goitres et les cagots diminuent dans la vallée de Luchon depuis la fréquentation des eaux. On attribue cet heureux changement à une plus grande activité , une plus grande ai-

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sance , et un peu plus de propreté parmi les habitans. Si ces causes persistent , il est à croire que , dans quelques siècles , il n'y aura pas plus de cagots dans ce pays que de lépreux. En attendant , ces malheureux sont des objets d'horreur et de pitié , et Ton a besoin de se répéter qu'ils n'ont point le sentiment de leur misère, pour se fortifier contre la tristesse qu'inspire leur vue.

Je ne sais si vous m'accorderez que les goitres soient la cause du cagotisme et du crétinisme ^ mais je n'ai vu ces épouvantables dégradations de l'espèce que dans les pays de goitres. Sans pour cela qu'elles existent partout où il y a des goitres -, on trouve des contrées où cette infirmité est commune, sans qu'on y ait jamais vu de gens à l'état de cagots ; mais dans ces contrées-là les goitres ne sont pas généralement aujisi gros que dans celles où l'on voit ces tristes créatures. *

Au reste, je partage bienl opinion de Coxe, qui pense qu on ne doit point attribuer les goitres à l'action des eaux de neige- J'ai vu des goitreux et des crétins sur les bords du Rhône dans le Valais ; je n'en avais point vu sur les hauteurs du Simplon , que je venais de franchir , quoique la terre y soit couverte de neige près de neuf mois

* n y a cependant , eu Suisse , des crétins qui n'ont pas •le goitres. Mais je prétends seulement que les goitres , (juand ils sont excessifs , produisent souvent ce misérable état d'imbécillité, qu'on appelle crétinisme ou cagotisme.

COMMINGES. 25i

de l'année. J'ai vn quelques goitres dans les basses vallées de l'Auvergne qui versent danslaLimagne, je n'en ai point trouvé au Mont-d Or. Enfin, autour de Bagnères-de-Luchon, il y a des goitres , et horriblement dans quelques villages du fond de la vallée ; il n'y en a point dans les villages et hameaux qui sont placés sur les flancs élevés des montagnes ou dans les hautes vallées. Mais en voilà assez sur ce chapitre.

Je comptais , mon cher frère , vous faire entrer aujourd'hui à Bagnères-de-Luchon, où vous m auriez enfin joint. jNIais voici que je trouve , dans mon portefeuille , un amas de petites notes et de réflexions sur un même sujet, mais recueillies et consignées tout le long du chemin. Je les ai souvent repoussées pour faire place aux objets présens , mais me voyant arrivé au terme de mon allée , au point de départ de mon retour , elles réclament impérieusement leur manifestation; car elles sentent bien qu'ici je vais soulager mon portefeuille de poche, et jeter tous mes chiffons dans mon porte-manteau qui ne me suivra pas.

Le sublime du Jiomelliste , dit La Bruyère, est le raisonnement creux sur la politique. Ce que disait l'auteur des Caractères , des nouvellistes de son temps, est merveilleusement applicable à nos politiques de table d hôte.

Il ne faut pas faire grand chemin pour enten-

Sur les poil- drc dans les auberges, de cnrieiises extravagances.

L'îi Infô^te" Plu'^rqiie, vous le savez, a fait, dans ses Œuvres morales , un traité sur les propos de table; mais Plutarque est venu trop tôt : il n'y avait, de son temps, ni gazettes, ni célérifères. Je suis convaincu que Texercice trop continu de la voiture n'est pas sans inconvénient pour beaucoup de cervelles. C'est peut-être pour cela que je vais à pied. Quoi qu'il en soit, le voyageur véhiculé s'échauffe à ce qu'il paraît fortement. Le premier effet de celte chaleur est une grande soif et une grande faim; aussi consomme- t-il d'abord avidement ce qui lui est livré , tant en lic'uides qu'en solides-, mais à peine ses capacités sontelles à-peu-près remplies, qu'une violente fermentation gastrique s'établit dans son intérieur; des vapeurs épaisses montent au chapiteau de l'alambic , et , s échappant avec force par le bec de cet appareil , produisent , dans leur choc contre l'air du dehors , des sons articulés qui forment tout à la fois des mots assez rlaiis et des phrases très-confuses. Mais l'assurance du débit compense bien l'incohérence des idées. C'est merveille de voir avec quelle familiarité les plus hautes questions sont abordées. La paîx et la guerre, les lois et la religion, la morale et la politique , le commerce et la marine, tout cela est traité avec la même aisance et la même fiéraison imperturbable. Il semble qu'avec ce bœuf,

ce porc , ce mouton , ce dindon , et autres paisibles animaux qu'on vient de lui voir dévorer, il ait en même temps englouti une tlemi-douzaine de nos plus violentes feuilles journalières et périodiques; que toute cette macédoine ait fermenté ensemble et produise ces éruptions ventriloques dont on est témoin.

Vous croyez peut-être, mon cher frère, que je vais vous faire asseoir à une de ces tables , et entendre au moins quelques chapitres de ces sublimes théories. Doucement. Je ne suis pas échauffé parla voiture, moi; je choisis du moins mes questions. Le Roi fait la paix et la guerre , dit la Charte , article 1 4 î j^ laisse donc à la sagesse du Prince le soin de maintenir long-temps la paix et de nous la fîtire aimer. Mais comme le commerce est \me question plus abandonnée au public, et que c'est très-fréquemment l'état actuel du commerce qui sert de texte et de prétexte à d'étonnantes divagations , je me suis laissé aller, chemin faisant , à ruminer sur ce chapitre.

Tout est mort! disent avec accablement certains voyageurs ^ depuis qu'on ne se tue plus par milliers tous les matins; et, après ces trois dolentes paroles, ils entrent en fureur. Je me garderai bien de les imiter; je n'ai pas même l'intention de traiter ce sujet gravement ; je. le ferai peut-être un jour; mais, pour le moment, je veux établir ma thèse sur un paradoxe. Vous Paradoxe.

trie et uu commerct,

254 co:mminges.

voyez que je ne cherche pas à vous prévenir en ma faveur -, je vous avertis , au contraire, de vous tenir en garde.

De l'indus- L'intlostric luc le conimerce ! Ofl !!!!!!! Quaud vous serez rassis de votre stupéfaction, je commencerai. Je ne vous fatiguerai pas de raisonnemens; je me contenterai d'élablir des faits, et sans ordre, tels que mes ressouvenirs notés me les présentent.

Si les mérinos continuent à se multiplier en France, comme je lespère; s'ils produisent chez nous une laine égale à celle d'Espagne, et même un peu plus prisée , comme c'est connu dans le commerce, pourquoi continuerions- nous à en extraire autant de la péninsule que nous le faisions il y a trente ans? Mais les négocians en laine de Bayonne et d'Orléans, et tant d'autres , doivent éprouver une diminution toujours croissante dans leur commerce, et un jour viendra où ils pourront dire : Tout est mort!

Nous tirions autrefois, de celte même Espagne, pour des sommes assez considérables ( deux à trois millions), en soudes d'Alicante et de Carthagène.

Nous faisions venir du royaume deNaples des cendres de Sicile, autre espèce de soude.

Mais voilà que M. Leblanc imagine d'extraire la soude du sel marin ; M. Darcet perfectionne ce pi océdé ; l'industrie s'empare de la découverte de la chimie; et bientôt les fabriques de Rouen et de

Marseille sont en état de fournir à la France plus de sonde qu'elle n'en peut consommer. On s'en réjouit sans doute à Saint-Gobin. Mais croyez-vous que les négocians de Marseille, qui autrefois faisaient le commerce des soudes d'Espagne et de Sicile , n'ont pas dit plus d'une fois : Tout est mort ! Le propriétaire de salines allait du moins se réjouir en France , de voir un nouvel écoulement à sa denrée. Mais au moment où le dedans le favorise , le dehors l'abandonne. Des songes-creux s'avisent , sur les bords de la Baltique, d'observer que les glaçons de la mer ne sont pas salés, ou du moins le sont très-peu ; le muriate de soude se précipite donc au moment de la congélation. Aussitôt on fabrique des bassins , que l'on remplit d'eau de mer, pendant le froid ; à mesure que les glaçons se forment à sa surface , on les enlève; le muriate de soude, qui abandonne toutes les couches supérieures de l'eau à mesure qu'elles se congèlent , s'accumule dans les couches inférieures ; et lorsqu'on reconnaît que l'eau a un degré de concentration convenable , on la porte à la chaudière où s'opère la cristallisation ; et le Goth et le Vandale mettent le pot au feu , salent leur cochon , sans payer tribut à Peccais ni à la Trembiade. Faites donc le commerce du sel ; creusez donc des marais !

Je suppose qu'un de ces jours, un ami des Noirs aille faire une mission fructueuse à la Martinique

et à la Guadeloupe , et qu'an bout fie Iroîs mois tous les blancs , et lui le premier, soient sciés entre deux planches , il vous restera deux moyens de vousappiovisionner de sucre: ou vous en recevrez des colonies élraugères, ou vous ferez chez vous du sucre à la Prussienne *. J'espère que vous prendrez ce dernier parti , je n'en doute même pas. Les raffineries à la Chaptal, à la Delosne, se répandront dans tous les déparlemens, et la betterave adoucira les regrets du consommateur; mais le négociant du Havre, de Bordeaux, (\\\\ faisait dans la denrée coloniale, n'en versera pas moins A&s larmes amères dans ses vastes magasins destinés à ne plus se remplir, et il dira : Tout est mort! Et ce sera votre industrie qui l'aura tué : car ne sachez pas faire de sucre de betterave, il ira vous chercher du sucre de canne au Brésil; il en recevra du Bengale, et fera ses affaires tout comme auparavant.

* MarckgrafF, célèbre chimiste de Berlin du dix- huitièiBC siècle , «vait dt'jà extrait du sucre de plusieurs racines communes en Europe, tt notamment de la beltprave. (Voyez les Mémoires de l'Académie de Berlin, année 1747.) Au commeucement du présent siècle , MM. Acburd et Lombard , également Prussiens , ont It s premiers donné de l'extension à cette decouvtite , et en ont fait un objet d'industrie. Nous sommes assez riches »n chimie , en Fiance, pour rendre à chacun ce qui lui appartient; et quand nou* serions pauvres , il faudrait cire justes.

Si M. Clément va toujours perfectionnant ses eaux -de -vie de pommes de terre jusqu à ce qu'elles égalent celles de vin ; les Achard , les Lombard de Prusse, ne vont-ils pas s'emparer de celte industrie, faire chez eux de Teau de vie de France comme ils ont fait du sucre de Saint- Domingue; et ne voilà-t-il pas 1 Angoumois , la Saintonge et le Languedoc forcés d'arracher leurs vignes; et les négocians de Cognac et de Montpellier n'auront-ils pas sujet de crier : Tout est mortf Ne commence-t-on pas déjà, dans le département de l'Hérault , à gémir de ce que les Catalans ont adopté les procédés français pour la fabrication des eaux-de-vie?

Savez-vous qie nous avons tiré quelquefois de la Hollande pour une valeur de trois millions de fromages, dans un an; et que si ce brave Normand qui vient de les surpasser en les imitant , est lui-même imité, les fromages bataves courent risque d'être délaissés, et que plus d'un négociant traitant le fromage en gros, pourra dire: Tout est rnort !

Si je puis trouver, à Hérimoncourt en Franche- Comté , des scies aussi bonnes que celles d Alleinagne , pourquoi voulez - vous , monsieur le voyageur, que je vous charge de me faire venir de par-delà le Jura, des outils qui ne sont pas supérieurs à ceux que je trouve en-deçà?

Forcerez-vous le ministre de la marine à faire

ses approvisionnemensde goudron dans le Nord , si M. Darracq lui en extrait, des arbres résineux de France, d'aussi parfait que celui de Suède et de Russie? Cependant, que de négociansne vat-il pas chagriner, lesquels crieront: To//^ est mort !

D'un autre côte', croyez-vous que vous persuaderez aux peuples du nord de continuer à faire venir à grands frais du vinaigre de Bordeaux, dOrléans et de Dijon, si, grâces à M. Vauquelin , Tacide pyroligneux peut le remplacer dans les arts et même dans le plus important de tous, celui de la cuisine * ? Ce ne sera pas le bois qui manquera à ces gens-là.

Si M. Gonin nous fournit de l'e'carlate d'un plus grand éclat et d'une plus grande solidité avecja seule garance qu'avec la cochenille, pourquoi voulez-vous que nous allions demander au Nouveau- Monde la permission, en payant, de faire teindre nos draps en rouge ?

Tachez d engager nos fabricans de mouchoirs et nos marchands de coton à broder à envoyer teindre leurs fils dans le Levant , nujourd hui

* Il est -vrai que le vinaigre de bois peut être malsain suivant le pmcédé qu'on emploie pour l'obtenir ; mais il ne s'agil pas ici 'in Ijien et du mil qu'il fuit au consommaleur ; il ^'agit de savoir s'il se vend ou s'il ne se vend pas : or il se vend .

COjVBIINGES. iSçi

que le ronge dAndrinople se fait arissi bien en France qu'en Turquie.

La maniifacture de Cirey nous fournit de petits miroirs qui ne sont pas pires que ceux d Allemagne : faudra-t-il tout de même vous faire voyager à Nuremberg pour en visiter les fabriques? Cependant , les négocians qui faisaient venir des pacotilles de joujous d'Allemagne, vont se plaindre que leur commerce tombe; et nos routiers de la frontière du Rhin , qui crient aussi quelquefois et même qui jurent, ne manquerortt pas de jurer de ne plus s'embourber, et ils diront: Tout est mort !

Autrefois vous parcouriez les fabriques de cristaux de Bohême et d'Angleterre, aujourd'hui il faut vous arrêter au Creusot et à Vauneiges; voilà vos voyages bien raccourcis.

Que M. Garrigou arrive à soutenir la concurrence pour le prix comme pour la qualité dans ses faux, contre celles d'Allemagne, et vous me direz si , des provinces méridionales, on vous envoie visiter les fabriques de la Styrie et de la Carinthie.

Qu'il ^'établisse, dans une douzaine de dépariemens de France, quelques forges comme celles d'Hayange et de Grossouvre, et nous verrons té qui nous restera de fer à demander aux étrangers? Que de gens alors crieront : Tout est mort! Et je né vous dis rien des affaires si conséquentes

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(expression consacrée par les voyageurs) ^ en calicots, basins et nionsselines, qui se faisaient autrefois avec l'Angleterre et la Suisse , et qui vous valaient tant de voyages ! Ce sont là de vieilles plaies. cicatrisées, et elles ont été portées à une époque où il y en avait tant d autres, que les cris des blessés se perdaient dans la foule. Mais convenez que si cela se commençait aujourdhui, on vous entendrait distinctement.

Jusqu'à présent, je n'ai traité de l'état du commerce de la France que dans ses rapports avec l'étranger : mais si j observe les relations des provinces entre elles , ne verrai-je pas l'industrie , pullulant partout, tendre à soustraire chaque département au tribut qu'il paie encore aux autres pour les objets manufacturés? Sans doute on n'y parviendra jamais complètement; mais que Ion compare le nombre des manufactures actuelles avec ce qu il en existait il y a trente ans, et on verra si la marche, vers cette espèce d affranchissement, n'est pas sensible. Or, chaque nouvelle fabrique qui prospère n'enlève -t -elle pas une étendue quelconque de débit aux anciennes manufactures éloignées du même genre? Par exemple , que nos provinces du sud- ouest s éveillent enfin à l'industrie , comme presque tout le reste de la France; qu'on y tisse la laine et le coton comme en ^jormandie , comme en Picardie ; Elbeuf et Louviers, Saint- Quentin et Abbeville

poiirront-îls continuer à fournir les magasins de Bordeaux, de Toulouse, de Bayonne et de Pau? Ne prendra-t-on pas ce qu'on aura à sa portée, si c'est bon? Voilà donc les courses des voyageurs du Nord bornées d'autant; car enfin on ne porte pas de i eau à la rivière. Que l'on me dise si les Bourguignons vendent beaucoup de vins à Bordeaux, les Champenois à la Provence; si le Languedoc envoie des sels en Saintonge ; si le Berry achète de fers à la Lorraine : et , pour parler manufactures, s: Louviers envoie vendre ses draps à Sedan, et la Bretagne^ ses toiles en Flandre?

Tachez donc, messieurs les voyageurs, de mieux connaître la vraie cause de ce que vous appelez votre mort; voyez la dans cette industrie qui va partout créant les objets de consommation à côté des consommateurs, qui partout vous suscite des concurrens. ^L^is cette industrie , vous me permettrez de ne pas l'étouffer , poui» vous empêcher de crier .car je ferais trop de mal à la France, et peut-être vous ne vous tairiez pas.

Je ne sais, mon cher frère, si la série de détails que je viens d'établir, et que j'aurais pu facilement faire plus longue, vous aura disposé à croire qu'il pourrait bien y avoir quelque chose de vrai dans ma proposition. Mais comme un paradoxe peut rarement être converti en axiome absolu, et qu'il ne peut tout au plus que reu-

fermer des vérités relatives, je veux le ramener ici à ses justes bornes.

La grande extension des connaissances chimiques et mécaniques parmi nous a donné à Findustrie nn essor qui tend sans cesse à rendre la France indépendante des importations étrangères; mais, parce fait seul, elle doit diminuer aussi nos exportations. Car si, par notre faute et à notre honte, l'Angleterre a donné à TEurope , pendant près d'un siècle, l'exemple d'une nation qui ne recevait rien de manufacturé chez elle, et qui encombrait le monde du produit de ses ateliers, nous ne devons pas nous flatter que d autres nationsaient aujourd'hui l'inconcevable condescendance de se prêtera voir renouveler mi pareil exemple à notre profit. Celles qui nous vendront moins, achèteront moins de nous. Nos relations au dehors doivent donc diminuer , au moins en Europe , pour un temps. Ce qui se passe de la France aux autres puissances, a lieu, ainsi que je vous l'ai dit plus haut , de province à province, pour les objets où lindustrie s'exerce sur des matières également à la portée de toutes, comme la laine et le coton , etc. Ainsi il est donc vrai que l'industrie doit din)inuer nos relations au dehors et raccourcir au dedans le rayon des fabriques anciennes; mais en même temps elle couvre la France d'ateliers nouveaux, d'usines, de manufactures de toute espèce qui, se formant

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tontes nn arrondissement de débit , donnent au commerce, a petite distance, une activité extrême, qui ne tardera pas à compenser les pertes que souffre le commerce de long cours , et qui , avec le temps , nous en indemnisera avec usure. Car c'est une vérité qui devrait être sue aujourd hui de tout le monde, que le commerce intérieur occupe infiniment plus de monde et produit de bien plus grands profits à la généralité des habitans , que le commerce extérieur. L'Angleterre elle-même, qui est aujourd liui le grand bazar du monde, doit les quatre cinquièmes de son mouvement commercial à l'intérieur. S'il y a des exemples contraires, on les trouve dans des villes qui n'avaient point ou avaient très-peu de territoire , telles que jadis Tyr et Corinthe 5 dans les temps modernes, Gênes, les villes anséatiques , et peut-être la Hollande. ^lais la Fiance ! sa grande , son inépuisable source de force et «le richesse est dans son sein, dans la libVe*, facile, prompte communication de toutes ses provinces entre elles, dans la recherche de toussesélé;i. eus de fécondation, de tous ses moyens d'activité,

* Ce mot de libre élonnera. Je pense au sel. Je crois que dès que les clarges dont le gouvernement est grevé , le permettront , il lui sera dun énorme avantage de supprimer cet impôt. 11 ne tardera pas à en être indemnise par sa part dans les profits de l'agriculture , surtout ceux réjultfint de l'éducation du bétail.

et dans leur mise en valeur. JVspère bien qne vous ne pensez pas que j imagine quil faille abandonner , négliger même le commerce extérieur, et surtout le commerce de navigation: notre gloire y est attaché»^; il ne faut pas que le inonde nous perde de vue. Mais occupons-nous surtout de ce qui est le plus essentiel , de ce qui dépend le plus de nous. Nos succès au dedans nous en prépareront d incontestables au dehors. Ce sujet est si important, a tant d'attrait, que je crois que j'aurai bien de la peine à me défendre de m'en occuper sérieusement. En attendant , je vous demande pardon de vous en avoiv si longuement fatigué dans une lettre. Adieu.

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