‹ Promenade de Paris à Bagnères-de-LuchonChapitre 9 sur 26 · TON · texte numérisé non relu

TON

poste , après en avoir chassé quelques francs-archers qui le dél-endaient. Du temps des guerres de religion , les catholiques et les protestans s'y établirent tour à tour. Henri IV lenleva aux ligueurs après une vigoureuse défense. Pendant la guerre de la Fronde , le grand Condé en débusqua les frondeurs qui y perdirent leur commandant et plusieurs officiers de marque du parti. Trois ans après, ce prince, devenu luimême frondeur, marchait pour occuper ce poste, lorsqu'il fut attaqué parle vicomte deTurenne et forcé de se jeter dans le faubourg Saint-Antoine , où se livra le vigoureux combat qui prit son nom de ce faubourg.

Charenton est encore célèbre pour avoir été la métropole; des calvinistes en France, depuis i6o6 jusqu'en i685 , époque de la révocation de ledit de Nantes. Durant cet intervalle , il se tint , dans ce bourg , plusieurs conférences qui donnèrent de la célébrité aux ministres de Charenton et aux théologiens catholi«jues qui les combattirent.

Mais je crois que Charenton est encore plus connu par son hôpital, que par les acti<ms militaires et par les discussions théologiques dont il n été le théâtre. Quoi qu'il en soit , la vue dont on jouit des hauteurs qui en dépendent , est superbe. L'œil suit le bassin de la Marne jusqu'à Saint-Maur, et celui de la Seine jusqu'à Men

don, en descendant; et jusqu'à Villenenve-Saînl-' Georges et la forêt de Senart , en remontant.

Les rois de Fran<:e et it^s ducs de Bourgogne ont eu, les premiers près de^Charenton , et les seconds près de Conflans , des maisons de campagne nommées le Séjour du Roi et le Séjour de Bourgogne. Depuis Louis XI, ces demeures ont cessé d appartenir à des souverains.

De Charenton à Montgeron , on passe devant la célèbre école vétérinaire d'Alfort, et l'on traverse Maisons et le bourg de Villcneuve-Saint- Georges.. Le terrain jusqu'au pied du coteau de Montgeron est une belle vallée plate qui sert de bassin à la Seine. Je me rappelle à cette occasion que c'est en descendant le cours de la Seine , il y a quelques années , depuis Corbeil jusqu'à Charenton, que je fis pour la première Ohserva- f^jg cette observation : qu'une rivière qui coule

tion sur le . , .

cnuisdesii-dans un bassui un peu large, se porte toujours *'^' *■ du côté de ce bassin où les coteaux qui le bordent sont le plus élevés et le plus escarpés. De sorte que si les coteaux de la gauche , par exemple , que je suppose les plus escarpés pendant une distance quelconque , et attirant par conséquent la rivière, viennent à s'affaisser tout à coup^ et qu'en même temps les pentes douces de la droite s'élèvent en terrasses à pic , la rivière traversera brusquement toute la largeur de son bassin pour se [lorter de la gauche à la droite. C'est ce qui

a lien d'une manière bien reniarqualjie à Villeneuve-Saint-Georges. *

Dès qu'on a passé jMontgeron , on entre dans la forêt de Seiiart. Le terrain s'y compose d'argile et de cailloux. Les princes y chassaient le jour que j y passai ; je les vis arriver , mais je les perdis bientôt de vue. La forêt finit un peu avant Lieu-Saint , et là commence ime beiie plaine , qui se montre de plus en plus fertile . à mesure qii on approche de Melun. Les terres y paraissent divisées en grandes fermes 5 on voit peu de villages, et point de hameaux. La culture se fait toute avec des chevaux et la charrue à roues. Près de INlelun , la plaine est brisée par quelques coteaux, et cette ville en est entourée de plusieurs côtés. La route de Paris à INlelun est peu fréquentée • je n'ai pas même rencontré beaucoup de ces petites voilures à sentiment , où la vertu de madame Futaie fut compi omise. ** La route dp Fontainebleau et la rivière enlèvent au chemin de Melun ses voyageurs et ses transports.

* J'ai eu depuis J occasion de véiifiev cette remarque suï beaucoup de rivières. Au reste je ne suis pas le premier auteur de cette observation ; mais je ne sais pas si elle a été publiée. Elle m'est venue de tradition orale sans qu« j'en connaisse la source première.

** Vaudeville du Nomeau Poiirceaugnac,

iy ILE de; FRANCE.

MïI,c^. La sitiialion de iMelnii est fort jolie; la ville est divisée en trois parties par la Seine , comme Paris. Les habitans de Melun avaient même autrefois la prétention que Melodunum avait servi de modèle à Lui'ece. Vous savez que c'est la patrie d'Amj'ot, qui fut plus heureux dans ses traductions que dans ses élèves. Celte ville renfeime des manufactures de laine et de calicot.

J'ai vu écrit sur le mur d'un cabaret à Melun : Ici l'on guérit de la faim et de la soif , et on loge à pied et à cheval. Je ne sais si cette bêtise a été mise ailleurs ; mais il est certain que de toutes les guérisons dont se vantent les charla-tans ambulans ou à domicile , il n'y en a point d'aussi assurées que celle-ci : car quelque peu agréables que puissent être les remèdes qu'on y trouve^ il est incontestable qu'en en faisant usage , on met fin à sa faim et à sa soif.

En partant de Melun pour aller à Fontainebleau , on traverse une plaine charmante , et qui paraît très-fer(ile , surtout dans la partie qui avoisine la ville. Cette plaine qui peut avoir un mille de large , est terminée par la forêt de Fon- F oiét de tainebleau. Cette forêt est délicieuse , par la vaiîcair riéié de ses sites et des arbres qui la composent. Depuis quelques années, on y a multiplié les arbres exotiques , ou du moins qui n'y croissaient pas spontanément , quoiqu'ils pussent se retrouver dans quelques autres parties de la

France. Au reste , la forêt de Fontainebleau

s'est appelée autrefois la forêt de Bierre. Elle a

pris depuis le nom du château, lequel Ta reçu

des belles eaux de sa fontaine.

Vous trouveriez le château de Fontainebleau Fontainebleau.

bien accru et embelli , depuis la description , pourtant avantageuse, qu'en faisait le cardinal Bentivoglio dans sa lettre au cavalier Marini. J'ai trouvé moi-même que ce château avait fait une heureuse acquisition depuis vingt ans. Je veux parler du jardin anglais qui est charmant. ,1e n'y ai vu de remarquable dans l'intérieur, comme nouveauté, que le commencement de restauration fait à la galerie de Diane. Buonaparte voulait y faire peindre l'histoire de sesfaits et gestes. Vous croyez facilement que cela n'eût pas été mesquin. Toutes les colotmes et les murailles devaient être revêtues en stuc ; et les plafonds peints. Il devait y avoir des panneaux , pour recevoir les tableaux historiques. Dans la partie où le Roi a fait reprendre la restauration , ces panneaux sont remplis en stuc. Je ne sais si l'on renonce à y placer des tableaux. La galerie a deux cent quarante pieds de long. Il me semble qu'il n'y en a guère de restauré complètement qu'une vingtaine de pieds ; mais cela promet quelque chose de magnifique.

Du reste, j'ai revu avec plaisir tout ce que j'avais vu jadis j le pavillon de saint Louis, la

galerie de François I" , la salle de danse de Henri II. Jedoisen excepter la chanibredeLonisXVI et celle de Marie- Antoinette, qui m'ont causé de tristes et douloureux souvenirs. On me fit remarquer les appartemens qu'occupa le pape pendant sa visite forcée en France , ainsi que le cabinet et la table où Napoléon signa son abdication ; sans doute avec une restriction mentale. Les appartemens du duc de Berry sont dans le bâtiment de Louis XV.

Louis YII est regardé comme le fondateur de Fontainebleau. Il s'y plaisait et y fit bâtir une chapelle. Philippe - Auguste et saint Louis eurent le même goût pour cette résidence. On a des lettres du dernier de ces princes , ainsi datées : « Donnée en nos déserts de Fontainebleau.»

Plusieurs successeurs de ces rois montrèrent un égal attachement pour cette belle retraite. INIais François I" lui fit prendre un aspect nouveau , par les beaux-arts qu'il y appela d'Italie. LePrimatice, Nicolo et d'autres artistes célèbres rendirent ce séjour digne du restaurateur des arts. Ce prince le fut aussi des sciences, et Fontainebleau renferma une superbe bibliothèque, rassemblée avec beaucoup de soin et de dépense par ses ordres.

La galerie de Diane s'appelait jadis la galerie aux chevreuils, et était ainsi désignée des têtes de chevreuils qui l'ornaient j de rnême que la

galirie aux cerfs a pris son nom des têtes de ces animaux. Cette dernière galerie rappelle la fin tragique du favori de Christine.

L'église paroissiale rie Fontainebleau a été bâtie par Louis XUL La ville s est accrue en proportion du château. Ses rues sont droites et assez propres.

Je me suis trouvé à Fontainebleau un dimanche ; j'y ai vu des groupes assez nombreux des habitansde l'un et de l'autre sexe. Je n'ai rien trouvé de bien beau dans le beau. Quoique la ville soit entourée d'assez près par la forêt , il y a cependant assez de places découvertes pour fournir un sable blanc et fin de grès brové, dont la réverbération hâle le teint , indépendammeni du dommage qu'il porte à la peau qui en e.st trop souvent saupoudrée par le vent.

La route de Nemours que je pris en quittant Fontainebleau, me fit jouir de la forêt jusqu'à un village et un château qu'on appelle Bouron. J'entrai alors dans une plaine dont le terrain est d'abord uni et sablonneux; mais devient ensuite plus fertile et offre plus de mouvement.On voit de droite et de gauche du chemin plusieursviilages.

Nemoui's est dans une charmante situation , entre le canal de Briare et la rivière de Loing. Elle est environnée de montagnes qui l'encadrent sans l'étouffer. Ces montagnes sont couronnées de rochers de grès , qui font des effets

très - pittoresques. Je dînai on sonpai à sept heures à Nemours : puis je demandai ce qu il y avait de curieux dans Vendrait. On me dit qu'il y aurait le soir danse aux flambeaux, sous les ormes ; je profitai de ce qui restait de jour pour voir l'antique église , et le pont neuf que j'avais vu commencer il y a une vingtaine d'anëes; puis je m'acheminai vers les ormes. Il ne faut rien dédaigner, quand on voyage pour s'instruire.

On porte les tailles très-hautes dans Nemours. Par derrière, les omoplates se trouvent fortement compromises dans la ceinture, et par devant la gorge remonte jusqu'à la clavicule, en dépit de dame nature qui , selon Aristote, en a placé le point culminant, chez les mammifères bipèdes , par le travers de la cinquième des grandes côtes. Mais revenons au bal.

J arrivai comme on allumait. Deux violons faux jurant sous l'archet, et l'aigre clarinette obligée, composaient l'orchestre logé dans une cage à poules privée de son toit et accrochée à un arbre.

Je regrette toujours de voir les villageois quitter les danses de leurs pères, pour adopter celles de la capitale. Dans les provinces où l'on a en le bon esprit de conserver les danses nationales, on excelle dans sa partie et l'on ne craint point de comparaisons humiliantes. Dans celles au

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contraire où Ton veut porter sur la pelouse les bals des salons, les ménétriers ne savent point les airs, les danseurs ne savent ni pas ni figure. Je suis sûr qu'au temps où le bon saint Louis vint férir de si beaux coups au pont de Taillebourg, on tripudiait déjà en Saintonge, comme de nos jours. Aussi avec quelle perfection ne s y exécutent pas les danses? Là, chacun sait son affaire , et , fùt-on cent , à chaque mesure , tout le monde tombe, ( à la vérité comme du plomb) mais tout le monde tombe ensemble.

La jeunesse en Nemours danse bien autrement l

Là, chacun se constitue l'arbitre du moment de son départ , du temps de son arrivée ; ce sont de vrais indépendnns de la danse ,

Du joug de la cadence afrraiic!iiss:int leurs pas.

Ils dansent en fourrageuis { cette expression est vraie sous plus d'un rapport), sans qu'aucun s'embarrasse de ce que font ceux de sa droite et de sa gauche.

Je sais qu'on me dira que le peuple de Nemours n'est pas un peuple de villageois. Mais chez nous, les dames d'estaminet et les demoiselles de guinguette ne dédaignent pas les danses de tradiiion, et elles s'en trouvent bien. Je voudrais que partout elles s'en tinssent là.

Je trouve que le nom de Nemours est un des plus doux qu une ville puisse porter. Ces deux syllabes, dont la première est sourde et la seconde ronde et sonore , se trouvent merveilleusement bien arrangées, selon le génie de la prosodie de notre langue, où Taccent se porte toujours de préférence sur la dernière syllabe , à moins qu'elle ne se forme d'un e muet. Les poètes surtout doivent faire grand cas de ce nom , à cause des images gracieuses qu'offrent presque toutes ses rimes , telles que amours, atours, contours, cours , toujours , secours , et jusqu'à velours qui certainement est fort doux. Il n y a qu'ours qui serait bien un peu sauvage; mais ces messieurs trouveiaient encore moyen de l'adoucir.

Au reste , Nemours s'est appelé d'abord Nemoux , qui vient sans contredit de nemus^ parce qu'il se trouvait au milieu des bois. Ce n'était qu'un village, lorsque Gautier , chambellan de Louir VU, qui en était seigneur, ramena de la Terre-Sainte, vers le milieu du douzième siècle, deux religieux d'un couvent de Sébaste. Ces moines étaient venus en France dans le dessein de faire une quêle pour la construction d'une église qu'ils voulaient élever en l'honneur de saint Jean-Baptiste. Pendant qu'ils étaient occupés de cette œuvre en France , Saladin s'empara de la vi!le de Sébaste , ce qui détermina ces religieux à rester en France. Leurs vertus et le&

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reliques de saint Jean qu'ils avaient apportées attiraient à Nemours , où ils s'étaient fixés, un grand nombre de pèlerins. On construisit des hôtelleries pour les recevoir , plusieurs même sV établirent , et en peu d'années le village devint une ville. Elle fut brûlée, au milieu du quatorzième siècle, par l'armée de Charles le îMauvais, roi de Navarre. Mais il parait qu'elle se releva promptement,

Nemours fut érigé en duché-pairie par Charles VI, en faveur du fils de ce même Charles le Mauvais, (jui avait renoncé à ses prétentions sur la Champagne et le duché d'Evreux. Charles VII le réunit à la couronne au déiaut d'hoirs mâles. Depuis, ce duché fut donné , à diverses époques, à des princes d'Armagnac , à Gaston de Foix, à Philippe de Savoie , qui le transmit à ses descendans, lesquels le possédèrent jusqu'en iG^g. C'est dans cette famille de Savoie que madame de La Fayette a pris ce beau duc de Nemours , qui joue un rôle si intéressant dans son roman de la Princesse de Clcves. Ainsi Nemours a le précieux avantage d'avoir vu son nom porté par un héros d'histoire et par un héros de roman. C'est peut-être ce qui est cause que je vous ai entretenu si long -temps d une- si petite ville. Du reste , elle est assez propre , ce qui n'est pas un mérite commun en France. Elle renferme vm vieux château dont on fait remonter l'origine

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au-delà du quatorzième siècle, mais il est facile d'y remarquer des constructions de différentes e'poques. Il y avait aussi autrefois à Nemours une abbaye de Tordre de Citeaux qu'on appelait l'abbaye de la Joie. Son origine e'tait à peu près contemporaine de celle du château. Le commerce de Nemours consiste principalement en tanneries.

PouJiDgues. Le vallon où coule le canal de Briare est de'licieux. Aux rochers de grès , succèdent d énormes rochers de poudingues qui sont groupés d'une manière encore plus pittoresque que les grès. Aux poudingues succèdent les pierres calcaires. A une lieue de Nemours, près du Vénerie, caual , il y a une fort belle manufacture de verre à vitres, que l'on me permit, avec beaucoup de politesse et d'obligeance, de visiter. J'y trouvai des Allemands , comme cela m'est arrivé dans presque tous les ateliers vulcaniens que j'ai visités en France. La cendre que l'on préfère dans cette fabrique, pour la composition du verre , est celle d'orme , on la tire principalement du Berry.

Canal. Le caual est sans cesse couvert de bateaux tirés par des hommes. Il n'en faut que deux poiu- un bateau chargé de vingt-huit cordes de bois. Far terre , il faudrait deux chevaux [)ar corde , pour charroyer ce bois , non pas d'un chantier de Paris dans une rue voisine , mais sur un chemin

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pendant un jour. Il est vrai que les hommes qui tirent à la cordelie vont lentement, mais clans les montées et dans les mauvais chemins les chevaux ne vont guère plus vite. Voici donc deux hommes qui font le travail de cinquante-six chevaux. Si l'on calcule ensuite comlïien les charettes nécessaires à ce transport et les harnais des chevaux seraient plus coûteux que le bateau, avec les c<ydes et les bricoles qui suffisent aux hommes, on ne sera pas étonné, parce qu'on est familiarisé avec ses effets; mais on aura occasion de réfléchir, avec peine, au petit nombre de canaux qu'il y a en France.

Parmi les hommes qui liraient à la cordelie sur ce canal, il y en avait un qui avait été jeté jusqu'à Astrakan , par suite de lexpédition de Russie et qui avait fait la moisson sur les bords du Volga 1

Je quittai les jolis bords du canal après avoir dépassé un endroit qu'on appelle le Grand-iNloulin , et près duquel se trouve une carrière de blanc de craie , et je me dirigeai vers Château- Landon, pour visiter les carrières qui donnent la belle pierre connue sous ce nom et qu'on emploie, depuis une dixaine d'années, auxmonumens de Paris. Elles sont à ciel découvert. On y achève dans ce moment deux grands bassins d'une seule pièce chacun , et qui seront quelque chose de fort beau , pour nos temps mo-

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dénies ou nous ne sommes pas accoutumes à remuer de grosses masses. Un de ces bassins est pour Paris , et l'autre pour Fontainebleau. Il n'y a que le gouvernement qui fasse travailler dans cette carrière , et les habitans du pays , mais qui n'en tirent que de petits échantillons. CuATEAu- Château - Landon a été autrefois un lieu beau-

LaNDON. , • I ' 1 1 Ti n

coup plus considérable qu il ne 1 est aujourd'hui. La tradition est confirmée enjiela par les ruines de plusieurs églises qui en faisaient évidemment partie et qui s'en trouvent à présent séparées. Je montai sur le clocher d'où l'on jouit d'une vue fort étendue.

De Château-Landon à Montargis, je traversai une grande plaine assez fertile , où l'on cultive beaucoup de sain-foin , ce qui me rappela la Saintonge.

Dans cette plaine , je rencontrai plusieurs groupes de villageoises qui allaient au travail ou qui en revenaient : il n'y en avait pas une qui ne fût jolie ou qui ne l'eût été. Ces rencontres ne me sont encore arrivées que dans cette plaine. MoNTARGis. Quand je voudrais faire de Montargis une grande ville, je ne le pourrais pas, puisqu'il a plu à M. Picard d'y mettre la scène de sa Petite Fille. Mais Montargis a des titres d'illustration dont beaucoup de grandes villes s'honoreraient. Elle faisait partie du domaine de la première maison de Courtenny , et fut donnée en dot par

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Guillaume de Courtenay à sa fille Isabelle, lorsqu'elle épousa Pierre de France, quatrième fils de Louis le Gros, vers 1 i3o, à condition que ce Pierre prendrait le nom et les armes de Courtenay, pour les transporter à sa postérité', la famille de Guillaume allant s'éteindre dans la personne d'Isabelle son unique héritière. Ainsi commença la maison royale de Courtenay , qui bientôt donna trois empereurs à Constantinople, Pierre, Robert et Baudouin. *

Retournée à la couronne , par des arrongemens volontaires, la ville deMontargis eut Thon- Heur d'être le berceau de plusieurs enfans de France et l'asile de Charles VII, alors dauphin. Peu de temps après , elle donna aussi le noble exemple d'une vigoureuse résistance contre les Anglais. Les bourgeois soutinrent un siège de plus de trois mois , au bout desquels ils furent secourus par le bâtard Dunois qui détruisit presqu'en entier l'armée de Warwick et prit son étendard. Les exemptions et privilèges accordés à cette ville par Charles VII, en récompense de sa belle conduite , la firent nommer TVIontargis-le-Franc.

L'antique château de Montargis, placé sur une

* De ces trois princes , le premier , Pierre , ne monta point snr le trône de Constantinople , ayant été assassiné en chemin par Tliéodore Comnène ; mais il avait été couronné à Pxome. Ses deux fils , Robert et Baudouin régristenl successivement.

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hauteur d'où il domine tout le pays environnant, jouit d'une très -belle vue. L'œil et la pensée suivent avec plaisir le cours du canal de Briare et celui du canal de Moret, qui se rencontrent à Montargis et font communiquer la Loire à la Seine. Ce bel ouvrage , entrepris en i6o4 par les soins du grand ministre du grand Henri , fut achevé en 1 7 20, sous le règne de Louis XV et pendant la régence de Philippe d'Orléans. Ainsi ce canal, commencé plus d'un demi-siècle avant celui du Languedoc , ne fut terminé que plus de trente ans après. Le canal d'Orléans destiné à s'embrancher avec celui de Moret, commencé en 1682, fut achevé en dix ans. Tant on aime mieux voir la fin de ce qu'on a commencé soi-même , que de conduire à terme l'entreprise d'autrui !

Le château de Montargis a dû ses accroissemens aux princes des deux familles de Courtenay , qui l'ont possédé successivement , et aux rois de France , qui, à différentes époques, y ont tenu leur cour , entre autres Charles VII et Charles VIII. Ce fut sous ce dernier prince qu'arriva, selon quelques-uns , l'histoire du chien de Montargis , aventure à laquelle nos spectacles de boulevard ont donné dernièrement nne nouvelle illustration. Charles VIII avait fait peindre cette histoire dans une des salles du château de Montargis.

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Renée de France, fille de Louis XII et d'Anne de Bretagne , mariée à Hercule d'Est , duc de Ferrare , se retira , après la mort âe son mari , au château de Montargis que François I" lui avait engagé. Cette princesse , non moins célèbre par sa science et son esprit, que par son attachement aux erreurs de la réforme dans lesquelles l'avaient entraînée ses conversations avec Marot etCalvin,mourutencettevilleen iSyS. HenrilV, Louis XIII et Louis XIV firent des séjours plus ou moins longs à Montargis.

Celte ville avait autrefois plusieurs établissemens en faveur des pauvres , dus à la piélé de ses anciens seigneurs et de quelques particuliers riches. L humanité révolutionnaire a fait disparaître ces gothiques institutions.

Madame Guyon, qui fit tant de bruit par son quiétisme , et à qui son amour pour le repos causa tant de troubles , était de Montargis , ou au moins veuve d'un bourgeois de cette ville.

Voilà, mon cherfrère, un énorme article pour un petit lieu. Mais aussi pourquoi des Gourtenay? pourquoi des rois de France? poiuquoi des canaux.'* Je veux vous dire encore qu'il y a dans la banlieue de Montargis une célèbre manufacture de papier et une très-lx^lle filature, et qu en outre cette ville fait un immense commerce en bois que lui founit la forêt voisine qui porte son nom.

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Vous Croyez que j'ai fini. Non ; je veux clore tout ceci et e'touffer votre impatience sous ohc épitaphe que rapporte Piganiol de la Force , et qui se voyait de son temps dans l'église des dames de saint Dominique, à Montargis.

Ci gît vénérable et excellente dame , madame Blanchejleur , qui fut fille de Frédéric l'empereur , laquelle , pour l'amour de Dieu et sa virginité, dépéta l'Empire et tout le monde , et soulament de ses amis , vint d'Allemagne en habit de béguinage , jusqu'à la fin, et trépassa le 20 juin 127g.

De Montargis { car pour le coup , nous en voî' ci dehors) jusqu'à un hameau qu'on appelle La Commodité , le terrain est assez fertile. INIais de là, jusqu'auprès de Gien , on traverse un des plus tristes et des plus stériles pays de France. Un peu de seigle de temps en temps, le plus souvent dos bruyères et des ajoncs courts , voilà ce qui s\)!fre à la vue Ce pays là mérite bien son nom de Gàtinais; mais je vous garde cette étymologie pour uue autre occasion. Toutefois le cbalaîgnier viendrait bien dans celte terreargilosiliceuse et ochreuse. On en a planté le long c^a chemin qui sont fort beaux.

GiEN. Gien n'a de remarquable que son château ,

dont on attiibue la construction à la fille de Louis XI, Anne de Beaujeu. Toujours est -il que la terre de Gien lui fut donnée par le roi

son père. Ce château est presque tout bâti en briques, les fenêtres et les portes seulement sont en pierres; le tout d une admirable conservation. La charpente en est très-éleve'cet parfaitement saine; on la dit aussi ancienne que le château, et toute de bois de châtaignier. Vous savez que cela se dit de toutes les anciennes charpentes où il n'y a pas de toiles d'araignées. Anne, dame deBeaujeuet de Gien , fut mère de Suzanne, qui épousa le connétable de Bourbon , dont elle n'eut point d'enfans.

Je ne dois point oublier de vous dire , qu'auprès de Gien ^ le terrain devient un peu meilleur que celui quel'on vient de traverser. J'y retrouvai des poudingues , mais ils sont moins beaux que ceux de la vallée de Nemours.

Gien a eu quelqu'envie de passer pour l'ancien Genabum ; mais cette prétention est écrasée par les titres d Orléans.

liés qu'on a passé de la droite à la gauche de la Loire , devant Gien , on se trouve en Berry. Jusqu'à un village qu'on nomme La Chapelle , le pays offre un aspect maigre et triste ; mais de là jusqu'à Bourges, le terrain devient meilleur et plus agréable à la vue. Les champs sont entourés de haies et d'arbres, comme dans plusieurs provinces de France. Les terres sont rouges et merveilleusement propres aux bois.

Avant d'arriver à La Chapelle, j'avais traversé

AvBiGNY. le bourg d'Argent, qui n'a de riche que son nom, et Aubigny qui semble destiné à être occupé par des seigneurs d'Albion. Charles Vil l'avait donné à Jean Stuart, connétable d'Ecosse, et Louis XIV l'érîgea en duché-pairie , en faveur de la duchesse dePortsmouth et du prince deRichemond son fils , fils naturel de Charles II roi d'Angleterre. Je jetai un coup d'œil sur le château et le parc qui n'ont rien de magnifique. Il passe à Aubigny une petite rivière qu'on appelle la Nère. Dès avant le siècle de Louis XIV, on avait eu le projet d'en faire un canal navigable jusqu'à la Loire. Nous sommes encore à temps de le faire exécuter. Je vous dirai à cette occasion, que dans mes premières courses pédestres en France , lorsque je voyais une petite rivière , assez riche pourtant en eau pour nourrir facilement un canal , je m'étonnais que 1 idée ne fût pas venue d en faire cet emploi qui en centuple l'utilité. Mais depuis , ayant jeté les yeux sur les mémoires dressés par les intendans sur la situation des généralités en 1697, et recueillis par M. de Boulainvilliers, j'ai reconnu que pres(|ne tous mes projets avaient été conçus et même proposés un, deux, trois siècles avant moi. Cela m'a rendu plus modeste sur mes titres à linvention; mais je n'en ai plaint que davantage les gouvernemens qui sont détournés, pardes embarras politiques, de procurer

à leurs peuples de si grands bienfaits. Du reste ce sujet est si intéressant , qu'il pourra bien m'arriver d'y revenir qnelque part ; mais avant de le quitter tout-à-fait pour le moment, je vous dirai , par exemple , que le projet du canal de 1 Ourcq appartient au grand siècle , comme il appert par les mémoires du temps.

J'ai trouvé les habitans de Bourges fort con- Bourges. soles des quarante mille hommes que César leur égorgea tant intra f\\i extra muras. Il est vrai qu'il y a près de deux mille ans de cela , et que bien peu de douleurs résistent à une telle épreuve. Ces gens - là dansent comme des fous , et se disposent à vendre et à acheter demain des moutons : car c'est la grande foire.

Je ne sais si \amn\s Avarirurn- Biluri^urn a été une belle ville sous les Gaulois ou sous les Romains; mais sous les enfans de Clovis, en l'année 1819, c'est quelque chose d'horrible ; une grande villace décharnée comme Poitiers, et encore plus sale.

Mais la cathédrale de Bourges et la maison de Jacques Cœur , vaudraient seules la peine qu'on se détournât pour passer parcelle ville. L'église de saint Etienne ( c'est le nom de la cathédrale ) est vraiment quelque chose de magnifique. Elle a dans œuvre cinquante - quatre toises et demie de longueur et vingt-une toises cinq pieds de large , sans y comprendre les chapelles. Ou ne

m'en a pas dit la hauteur , mais elle paraît bien aussi élevée que Notre-Dame de Paris , et les piliers y. sont plus minces. Les vitraux sont les plus riches en couleurs que j aie vus. Souvent les des-^ sins en sont si baroques qu'on n'y peut rien comprendre, mais quelque fois les sujets sont mieux expliqués et sont très-beaux. Il y a une église souterraine.

La façade de cet admirable bâtiment n'est pas régulière , comme il arrive presque toujours dans les églises anciennes. Il y a deux tours d'époques différentes. La plus moderne , qui est la pins belle, fut construite au commencement du seizième siècle. Excepté autour de la porte , où il y a quelque dégradation , elle est si bien conservée dans tout le reste , qu'il semble qu'on la garde sous verre , pour ne la montrer qu'aux jours de fête. La cage de l'escalier surtout est quelque chose d'admirable. C'est aussi sain , aussi intact, aussi neuf au dehors que la colonne de la place Vendôme : seulement la couleur ressemble à celle du plomb exposé à l'air. Les pierres de ce beau bâtin)ent viennent d un endroit qu'on appelle Celles. L'architecte dont le nom mérite certainement d'être conservé, fut Guillaume Pellevoisin.

Le siégp épiscopal de Bourges, fondé en 25-2, par saint Ursin, est certainement un des plus anciens des Gaules : aussi prenait-il le titre de métropolitain d'Aquitaine.

La maison de Jacques Cœur est fort curieuse , «lie sert d'hôtel de ville. * C'est aussi un bâtiment d'une admirable construction. Les cheminées surtout y sont remarquables j elles représentent en relief des port es de ville avec des tours, des créneaux et des guerriers qui les gardent. On voit, dans une des salles, le tableau de Jacques Cœur, que Ton assure être de son temps. Je le croirais assez au genre de peinture. Du reste il n'est pas mal fait , et la figure est noble et spirituelle. Il y a, dans la même salle , un portrait de Bourdaloue peint par lui-même. Ce célèbre jésuite n'était pas aussi grand peintre que prédicateur, mais le portrait n'est pas ridicule. Sur toutes les murailles de la maison , on voit des coquilles et des cœurs que le fameux trésorier de Charles VU avait adoptés comme armes parlantes. J'ai oublié de vous parler d'une pièce longue assez remarquable par son plafond qui est en fornse de carène renversée ; c était .sa galerie. La maison est surmontée d'un belvéder.

Quelque chose qui m'a amusé, en visitant cette maison , c'est que la femme du concierge qui me la. faisait voir ne manquait jamais, enmeparlant de Jacques Cœur et de sa femme , de dire Mon-

* Ce fut Colbert qui , étant deTcnu propriétaire de la maison dr Jacques Cœur eu 1679 , la céda aux maires et iche vins de Bomgcg.

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sieur et Madame. Par exemple : là était l'appartement de Monsieur; ici, l'appartement de Madame. Lorsque Monsieur était absent, Madame faisait tenir quelqu'un dans le belvéder, pour être prévenue du moment de l'arrivée de Monsieur.

Lorsque je suis, pour la première fois, dans une ville , je regarde les noms des rues afin de m'y reconnaître. Il y en a ici d'assez singuliers. Par exemple , une rue s'appelle la rue du Dieu d'Amour: c'est galant; mais elle croise avec la rue des Brigands : c'est terrible ; de sorte qu'une vieige timide qui fuit le dieu d'amour risque de tomber entre les mains des brigands. Si elle leur échappe , où croyez-vous qu'elle arrivera pour être mieux ? Dans une rue qui est à deux pas, mais qu'il m'est impossible de vous nommer , quoique le nom en soit écrit bien correctement. Enfin le roman se termine dans la rue de la Fernme qui accouche. Je n'invente rien. et tout cela est dans le même quartier.

Il existe encore une partie des murs romains qui entouraient la ville. Ils sont revêtus en petites pierres carrées, avec des assises de briques de distance en distance , comme on en voit au palais de Gallicn à Bordeaux , mais la construction en est moins parfaite. Il y a autour de la ville de fort belles promenades , qu'on appelle les Boulevards- Villeneuve, du nom du préfet à qui l'on doit cet embellissement. Il y a en outre

une ancienne promenade qu'on appelle le Bois du Château , et un joli jardin tenant à l'archevêché qui est ouvert au public.

Ce fut à Bourges que se tint l'assemblée du clergé, convoquée par Charles VII, et que fut faite la pragmatique-sanction de i438.

Bourges avait une université dont l'origine remonte , selon quelques-uns , jusqu'à saint Louis; mais ce qui est plus certain, c est qu'elle fut rétablie, en i465, par Louis XI, qui était né en cette ville en 1422. Cette université a été célèbre. Alciat , Rebuse et le grand Cujas y professèrent ; aussi fut-il un temps où elle était fréquentée par des étrangers de toutes les nations de l'Europe.

Bourges a donné naissance à plusieurs jésuites célèbres , tels que le P. Souciet , le P. Deschamps, le P. d'Orléans , et le P. Labbe , que Bayle appelle le grand gladiateur de plumej mais audessus de tous s'élève Bourdaloue. Ce fut aussi la patrie de Chapelle de l'Académie française.

Les habitans de Bourges me paraissent médiocrement beaux ; et les gens des campagnes voisines, qui s y rendent en grand nombre , à cause de la fête et de la foire , ne le sont pas davantage.

En «GgS , il fut présenté, par l'intendant de Bourges , un projet de faire communiquer cette ville à la Loire, par un canal navigable fonné

des eanx de TEnre et de TAuron qnî se réunissent sons ses murs. Le projet n'était point de suivre tout le cours ihA Cher où se jette TKure, mais d'atteindre la Loire beaucoup au dessus de Tours. Un pareil canal serait sans doule d'une très-grande utilité pour la ville de Bourges, et pour une grande partie du Berry; niais comme on travaille ( à la vérité fort lentement } à rendre le Cher navigable jusqu'à Mont-Luçon, il est probable qu'on se contentera de faire servir à la navigation la rivière de lEure depuis Bourges jusqu'à Vierzon , où elle se jette dans le Cher.

Adieu, mon cher frère, je vous embrasse et tout ce qui vous entoure ; distribuez mes complimens dans votre société. Dites à M. de St.-V. que je suis fâché de ne pas l'apercevoir au bout de mon vovage.

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