‹ Promenade de Paris à Bagnères-de-LuchonChapitre 10 sur 26 · LETTRE IL · texte numérisé non relu

LETTRE IL

Clermont, ce 27 mai 1819.

Laines. — Fer. — Siint Amand. — Beurbon-l'Archambaud. — Moulins. — Billy — Vicl)y. — Gann it. — ^Boïens. — Note historique sur la maison de Bourbon.

J'ai peut-être oublié, mon cher frère, dans ma lettre datée de Bourges , de vous marquer que j'avais couché à Melun , a Nemours , à iMontargis , à Gien et à Bourges. De pareils oublis pour-* ront m'arriver encore , et je crois devoir vous en prévenir d'avance , afin que de mes omissions à l'elater cette circonstance importante, vous ne concluiez pas que je ne nie couche point du tout.

Après Bourges et en allant vers Saint-Amand, le pays est très-découvert et paraît passablement fertile. Néanmoins on n'aperçoit point de villages , mais seulement quelques hameaux. Je déjeunai dans un chef-lieu de canton qu'on appelle Levet. Il consiste dans une douzaine de

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maisons autour d'une église sans clocher. La culture de ce canton me parut très- médiocre : des jachères , point de prairies artificielles , du bétail d'une médiocre apparence. En Berry le labourage se fait principalement avec des bœufs; on s'y sert encore de la charrue à roues. Sur cette route , le:^ noyers présentaient une singulière apparence : toutes les feuilles en étaient mangées par les hannetons; mais les extrémités des branches portaient une assez grande quantité de petites noix. Je me rappelle avoir vu sur les bords du Rhin , en 1792 , les noyers également dépouillés de feuilles par les hannetons ; mais ces insectes n'avaient pas épargné les noix: sans doute qu'ils avaient attaqué les arbres plus tôt, le fruit étant plus tendre. Je serais curieux de savoir si on aura des noix , cette année , en Berry.

Cette province, comme vous le savez, a toujours été renommée pour ses moutons et ses Laine», laincs. Cette branche d'agriculture se trouve encore améliorée aujourd'hui par 1 introduction des mérinos. Cependant le Berry étant resté en arrière de plusieurs provinces pour le perfectionnement de la race , éprouve une défaveur relative sous ce rapport-là. Par exemple, sur plus de trois millions de livres de laine que fournit le Berry, il n'offre pas trente mille livres de laines mérinos pure, tandis que la Beauce et l'Orléa-

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nais, qui ensemble ne donnent que le même total en hiine, fournissent environ quatre-vingtdix milliers de laine mérinos. De plus, le nombre des moutons n'a pas autant augmenté en Berry, à proportion , que dans quelques provinces voisines, de sorte que l'abaissement du prix des animaux n'est pas compensé par le nombre des ventes. Aussi les Berrichons ou les Berruyers se plaignent; cependant c'est encore le plus beau fleuron de leur couronne.

L'abondance et la qualité des laines a suscité très-anciennement l'établissement des manufactures de draps en Berry. Celles de Bourges, de Romorantin, d'Aubigny , remontent très-haut; mais celle de Chàteaurotix les avait déjà dépassées au moment de la révolution , et l'adoption qu'on y a faite, dans ces derniers temps, des mécaniques pour carder et filer la laine, lui promet un essor encore plus rapide.

On fabriquait autrefois beaucoup de bonneteries en Berry, d'abord à l'aiguille, puis au métier; et lorsque ce dernier procédé commença à s'introduire , on fixa le nombre des métiers que pouvait admettre chaque élection, pour qu ils ne fissent pas trop de tort aux tricots à l'aiguille- Attention très- paternelle et très-louable; mais il aurait fallu que cette mesure eût été appuyée d'une prohibition des tricots étrangers , ou du moins d'une taxe très- forte à l'entrée; ce qui

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malheureusement n'eut pas lieu ; de sorte qiïé nos tricoteuses se trouvèrent désœuvrées au profit des métiers de l'étranger , au lieu de l'être au profit de métiers travaillant en France. *

* Il est bien difficile d'inlerdire l'emploi des machines sans se mettre à la merci de l'industrie étrangère. Si l'intérêt est très-grand à enfreindre vos règleraens, vous aurez une armée de contrebandiers, auxquels vous opposerez une armée de douaniers • voilà deux masses d'hommes employés d'une manière bien édifiante. D'ailleurs pour peu que cet état dure, ces deux armées finiront par s'entendre .parce qu'il n'y a que l'espoir de la gloire,et de l'estime publique qui conserve aux armées leur intégrité et leur vertu • or l'opinion du public ne sera jamais favorable à des hommes uniquement institués pour lui assurer des privations. De tels hommes doivent donc tôt ou tard se jeter dans une voie oii il y a bénéfice et approbation.

L'introduction des machines fait sans doute languir uno portion nombreuse de la population qu'elle prive de travail , ou que du moins elle déplace d'un travail accou-" tumé pour un travail nouveau , ce qui ne peut se faire sans souffrance. Mais à côté de ce malheur qu'il est impossible de ne pas déplorer, il se présente un résultat consolant: c'est que désormais il y aura une bien moindr» partie de la population qu'autrefois, appelée à un genre de vie malsain , tel que celui de presque toutes les manufactures. Les mœurs et la santé du peuple doivent j gagner.

On m'objectera que telle n'a pas été la marche deS' choses en Angleterre , et que les villes manufacturières y ont augmenté en proportion que les mac])ines se sont multipliées dans le royauma.Cela a été vrai tant que l'An-

Le Berry est encore ju'^tement renommé pour ^^^» son fer; et l'industrie dans le travail de ce métal , le plus utile de tons, a reçu, depuis <juelques années, beaucoup dVxtension , par les soins et les lumières de M. Dufaud, maître de forges à Grossouvre, qui a ajouté aux procédés de perfectionnement qui ni appartiennent, l'adoption des cylindres canelés avec lesquels on étire la loupe, au lieu de l'étendre sous lescoups réitérés du martinet.

On compte dans le Berry une vingtaine de hauts fourneaux.

A Vierzon JNI. Aubertot a adapté à ses hauts fourneaux et à ses affineries , des fours à réverbères qui sont chauffés par le calorique superllu. Mais ce sont là des écarts, et je reviens à ma route.

En approchant de Saint- Amand , le pays de- SAI^Tvient plus varié, plus fertile et partant d'un ^^^'^°aspect plus agréable. Saint-Amand est dans une position charmante, dans la belle vallée du Cher. Ses rues sont propres et ses maisons bien

glelerre a fabriqué pour le inoude qui refusait les machine» et acctptdit les objets maaufacturé». M^is aujourd'hui que toute l'Europe adopte les uiacliines , et que chacun se réserve la main-d'œuvre, l'accroissement de la cltisse ouvrière en A.n|^le«.erre doit s'arrêter, et ce qui en existe annonce lui être déjà à charge.

Cependant comment occuper tous ces gens qui étaient destinés à faire la besogne des maclimes ? Cette question est sans doute très-importante , et je compte bien ne pas la laisser sans réponse ; mais ce sera pour une autre fois.

bâties. Cest un endroit beaucoup plaisant , comme me disait un homme du pays. Près de la ville est un vieux château sur la croupe d'une montagne , entre deux vallons; il a dû être considérable, et ses ruines sont très -pittoresques.

Près Saint-Amand commencent les travaux du canal du Cher dont je vous ai parlé.

Les paysans du Berry sont certainement les hommes de France les mieux ombragés parleurs chapeaux. C'est sans doute la qualité particulière des laines * du Berry qui a donné aux chapeliers du pays la hardiesse de produire des ou~ vrages d'une si étonnante dimension.

Bourbon- En entrant dans le Bourbonnais, on trouve les traits des visages humains plus agréables et les manières plus gracieuses que chez leurs voisins. Ce n'est pas le luxe des logemens qui fait illusion , car les gens des campagnes logent dans les plus misérables cabanes que j'aie vues en France. Je visitai des forges à un endroit qu on appelle Saint- Jean-de-Bouis. Elles sont assez considérables ; mais elles n'ont rien de remarquable pour les procédés. Le minerai est terreux et granuleux. Il est amené là de différens côtés. Il y a plusieurs étangs dans ce quartier , et les forges sont placées au-dessous de la bonde de ces

* Elles sont en effet , comme on dit en termes du métier , Xxh^-ftutranUa.

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étangs. Une très- belle forêt enveloppe le tout. Au sortir de cette forêt , le pays se compose de champs ou prés entourés de haies et d'arbres avec des échaliers ; ce qui m'a rappelé la Westphalie et le Bocage du Poitou. Les bêtes à cornes, les moutons et les cochons sont petits dans ce canton ; ils se ressentent de la maigreur du sol. Dans d'autres partiesdu Bourbonnais, on élève de pllis beau bétail, et surtout de fort beaux bœufs qui jouissent d'une considération prépondérante au marché de Sceaux , pour l'approvisionnement de Paris.

Cérilly est une petite ville sur une hauteur très -peu remarquable, mais là commence ime région granitique qui dure, dans la direction de Bourbon, pendant une couple de lieues; après quoi viennent des roches feispathiques qui font place à des grès rougeàtres ferrugineux. Auprès de Bourbon, le fer ne colore plus le grès qui est grossier , mais bien lié , et formant une bonne pierre de bâtisse. Le château de Bourbon en est construit.

Ce château est dans une position avantageuse , Bourboksur la croupe d'un coteau, entre un étang et un eaud. vallon. Il a dii être considérable , il était flanqué de très-belles tours revêtues de pierres taillées en pointe de diamant. Plusieurs de ces tours subsistent encore et sont très-propres à reporter l'imagination à l'époque de la chevalerie.

Ce château renfermait une sainte chapelle à laquelle était affecté un chapitre de six chanoines et un trésorier. On prétend que cette chapelle était bâtie avec beaucoup d'art et d'élégance. Aux beaux jours de la révolution, elle fut vendue à un maçon qui la démolit pour en débiter les matériaux. A peine en reste - 1 - il quelques pans de mur.

Je trouvai dans le château de Bourbon un prisonnier autrichien resté volontairement en Francedepuis vingt ans; il est marié seulement depuis un an. Il fut content de l'occasion qui s'offrit à lui de parler allemand. Je crois qu il est là concierge d'un château tout ouvert. Il me mena sur la tour la mieux conservée, du haut de laquelle on a une très belle vue.

La ville de Bourbon est fort petite et assez laide , sur un terrain très-inégal. Il n'y reste qu'une église qui est presque dans la campagne. La fontaine minérale est au milieu de la ville. Elle a trois puits contigus desquels l'eau s'écoule dans différens bassins, où elle se tempère. Sa chaleur première est de quarante-huit degrés. On prend cette eau en bain et en douches , mais on ne la boit pas. Les eaux qu'on boita Bourbon, viennent d'une fontaine froide située à Saint- Pardoux. On attribue aux bains la propriété de faciliter la circulation du sang et des autres humeurs. On la conseille pour les rhumatismes.

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les anciennes fractures, mais non pour les plaies saignantes. On les administre avec beaucoup (le ménagement pour les annonces d'apoplexie , mais plus hardiment contre répaisissement de la lymphe. Les gaz qui s'y trouvent en plus grande quantité' , sont le gaz hydrogène sulfuré , et le gaz acide carbonique. Ces deux gaz concourent puissamment à former les écumes savoTineuses qui surnagent sans cesse à la surface des bassins où Teau se tempère. L'eau de Saint Pardoux que l'on boit, corktieot en dissohition du sulfate de fer. Voilà ce que je crois avoir retenu de quelques minutes de conversation que j'ai eue avec le docteur chargé de l'administration des eaux. Mais vous pensez bien, j'espère, que je ne me croirais pas assez savant d'après cela , pour m'aviser de donner à qui que ce fût mon avis sur l'emploi de cette eau. Je l'engagerais fort à consulter le médecin lui-même, qui a nonh seulement ses talenset son expérience propres r mais qui a les traditions héréditaires de deux générations; M. F... docteur régnant, étant fils de son prédécesseur qui avait succédé à son beau père. Il y a pour établissement de bains, à l'usage des gens aisés , un petit bâtiment carré que l'on dit magnifique dans l'endroit. Il m'a paru du moins propre et bien disposé. Pour les pauvres , il y a un hôpital, où ils sont nourris et traités pour quinze sous par jour. Autrefois il y avait

des biens affectés à l'hôpital et les pauvres étaient traités gratuitement. Mais, comme de raison, au nom de l'humanité , on a vendu le bien des paiîvres. Ce sont des Sœurs de la Charité qui soignent les malades.

Les paysans du Bourbonnais ressemblent singulièrement à ceux delà Saintonge, pour le costume, le langage et la tournure du corps; mais les traits du visage y sont généralement plus agréables. Les femmes y portent des chapeaux tout particuliers qni rendent leur aspect trèsdifférent des Saintongeaises : le reste de leur habillement s'écarte peu de la mode de ces dernières.

Le pays autour de Bourbon est découvert et riche en terres labourables et en belles prairies, on y fait un assez grand commerce en bétail. En approchant de Moulins , le sol devient plus léger et l'on y recueille plus de seigle que de froment. Il en est de même de la plaine que l'on suit en remontant rx\llier, et après avoir passé cette rivière à Moulins ; mais le paysage continue à être agréable.

MouLiKs. Moulins est une ville moderne qui doit son origine aux ducs de Bourbon; aussi les rues en sont généralenjent droites et d'une bonne largeur; les maisons offrent un aspect satisfaisant au prenu'er coup d'œil , mais elles sont presque toutes lézardées, par suite de cette ignorance dans

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la construction des bâtimens où l'on est tombé dans presque toutes les parties de la France, et qui fait que nos maçons ne savent plus assembler trois claveaux pour faire un cintre de porte ou ùe fenêtre. Je me rappelle que je causais de cela une fois avec un architecte italien , qui me dit qu'il avait fait la même remarque, mais que cela ne pouvait venir que du défaut des fondemens et de la disposition des pieds droits. Je serais trèsdisposé à le croire si je n'avais renjarqué en beaucoup d'endroits et à Moulins entre autres, que souvent la bâtisse se soutient entière au-dessus des cintres, quoique ceux-ci soient dérangés. On est forcé , ce me semble , à rejeter une partie de ce désordre sur l'inhabilité moderne dans la coupe des pierres. Si j'en avais le temps ici, je vous ferais voir par de très-grands exemples, combien l'ignorance a fait de progrès , dans cette partie , depuis la renaissance des arts.

Mais cela n'empêche pas qu'à Moulins, les femmes ne portent la ceinture encore plus haut qu'à Nemours , et avec toutes les conséquences forcées d'un tel arrangement. Malgré cette difformité volontaire, j'ai retrouvé aux Bourbonnaises ces traits agréables qui m'avaient frappés ( et probablement d'une manière plus vive encore) il y a vingt ans. Chez celles mêmes qui ne sont pas jolies, il y a généralement un air de douceur qui plaît. Mais c'est surtout dans les

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femmes de la campagne que ces physionomies douces et ces manières gracieuses sont remarquables. A ces avantages , elles joignent pour la plupart un beau teint. Vous allez croire peut-être que je juge des Bourbonnaises comme certain voyageur anglais des femmes de Blois. Pas du tout , car j'ai rencontré deux hôtesses qui étaient, non pas rousses , mais noires et acariâtres , et qui de plus m'ont écorché. Tout cela ne m'a pas rendu injuste envers la généralité du beau sexe du Bourbonnais. Les hommes , de leur côté , sont obligeans et polis. On m'a dit qu'à Moulins ils vivent peu dans la société des femmes ; ils ont adopté , depuis long-temps , ces mœurs clubistes qui font de plus en plus des progrès chez nous ; réforme que je ne crois pas nous être fort avantageuse.

J ai revu à Moulins le monument du duc de Montmorency. La tombe est d'une belle forme antique et en marbre noir , elle est surmontée de deux figures en marbre blanc. Celle du duc est en costume de guerrier romain, mais avec les moustaches de son temps ; il est couché , et le haut du corps soulevé et appuyé sur son casque. Il semble attendre la mort avec fierté et résignation. L'autre figure est celle de la duchesse, elle est à genoux , levant les mains aux cieux. A côté du tombeau , sont la force, sous la figure d'Hercule, et la charité, sous la figure d'une femme

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qui distribue de l'argent. Telle a été la première conception de l'artiste. Depuis, on y a ajouté d'autres figures et d'autres accessoires , mais qui me paraissent superflus. Ce monument est dans 1 église de la Visitation qui fut la retraite de la duchesse de Montmorency après la mort de son mari. Cette église sert à présent de chapelle au Ivcée.

Le cardinal de Richelieu , passant à Moulins, plusieurs années après la mort du duc de Montmorency , se sentit le courage d'envoyer un de ses pages complimenter la princesse des Ursins. Le page la trouva dans 1 église pleurant devantle tombeau de son mari. Cette princesse vécut vingt- cinq ans dans la retraite où elle s'était enfermée pour la vie.

Le pont de Moulins est beau , c'est peut-être celui de France qui a été refait le plus souvent , à cause de la violence des eaux de l'Allier dans ses crues rapides.

Vous connaissez la réputation dont jouit la coutellerie de Moulins ; cependant il ne serait pas poli à moi de quitter cette ville sans vous rappeler en quoi son industrie excelle.

A un petit endroit qu'on appelle Varenne, je quittai la route de Lyon que je suivais depuis Moulins , el pris une traverse qui conduit à Vichy par une petite ville , ou plutôt bourgade, qu'on nomme Billy. Là est ua vieux château qui IUlly.

avait appartenu jadis, à ce que l'on me dit, à la maison delVlontmorency; mais il était déjà passé entre d'autres mains antérieurement à la révolution. Son aspect ultra-gothique m'engagea à le visiter. J'y trouvai un vieux concierge de quatrevingts ans , qui prétendait que les clefs de la conciergerie du château étaient dans sa famille depuis trois cents ans. Il me racontait avec complaisance et regret qu'il avait vu pendre dans ce château. Je crois que le bonhomme prenait des traditions pour des souvenirs. Quoi qu'il en soit , un vieux voisin qui se trouvait là , se prit à dire : « Mais , compère, est-ce qu'on n'y rouait pas donc ? » Le vieux concierge ne voulant pas être en reste , répliqua : « On y brûlait bien aussi , voisin. » Il n'y avait rien de beau que ces braves gens ne voulussent attribuer au château de Billy. Vous allez croire peut-être que les gens de Billy sont un peuple féroce qui n'aime qu'à voir gehenner et ardre autrui. Vous vous trompez : on n'est pas meilleur qu'à Billy. Mais puisque la coutume établissait la roue et le bûcher eu expiation de certains crimes , et qu'il y avait des gens qui consentaient à en courir les risques , les habitans de Billy aimaient autant que l'exécution de ces coupables eût lieu chez eux qu'ailleurs , à cause de la considération et du profit qui en revenait à l'endroit. Ne connaissezvous pas telle ville , du reste très-sentimentale .

qui jetterait des cris de Mellusine, si on lui ôtail sa guillotine, c'est-à-dire sa cour d'assises? Ainsi pensaient les gens de Billy. Du reste le château deBilly jouit d'une vue superbe sur le bassin de l'Allier.

Tout le pays que l'on traverse de Billy à Vichy, est d'une admirable fertilité. Elle est attestée par la culture du froment , du chanvre , et des grosses fèves; on y voit aussi des vignes très-vigoureuses sur les pentes , et dans les fonds de très -bonnes prairies. C'est un pays de coteaux gras comme votre canton de Montagne , et de même que dans les environs de Libourne, il est commun de voir ici les terres fortes sur les coteaux , et les terres légères dans la plaine. Ce ne sont pas les seuls pays où les choses sont disposées ainsi. Au reste, si tout le Bourbonnais ressemblait au petit canton dont je vous parle dans ce moment , il serait à la tête des pays les plus fertiles de France; et il est loin d'avoir cette prétention : il y a plus de médiocre que d'excellent dans le sol de cette province. C'est dans le Bourbonnais que toraire commence à remplacer la charrue. Le labourage se fait avec des bœufs.

Je fus pris, pour la première fois , de la pluie, à trois quarts de lieue de Vichy. Alors je déployai cette magnifique tente ambulante qui ne cessa de faire l'admiration des habitans à qui il fut

donné de la contempler. Si certains astrologues, transportés du ponent dans la capitale , avaient vu , de loin, ce large météore vert, rasant la teiTC de si près , ils en auraient été troublés fortement : turbati fuissent valde ; et peut-être que plus d'une enceinte eût retenti de leurs cris d alarmes.

Cependant je m avançais vers Vichy. A la sortie d'un village qu'on appelle , je crois , le Pin , le chemin faisant la fourche , je fis le tour d une maison nouvellement bâtie , pour reconnaître le vallon où devait être la ville que je cherchais. Derrière cette maison , je trouvai une gi'ande quantité de briques romaines provenant des fouilles faites pour la fondation de cette maison. En approchant de la ville , j'en aperçus aussi plusieurs parmi les pierrailles qu'on a jetées sur un nouveau chemin qu'on appelle le chemin du Duc d Angoulême. Cependant on m'a dit à\ ichy que l on n'avait pas trouvé, dans la ville ni auprès, de vestiges de bains romains. Peut-être étaient-ils à une plus grande profondeur que les fouilles qu on a faites dans ces temps modernes ; car, dans les vallons, le sol tend toujours à s'élever.

Vichy. Yichy est une petite ville sur l'Allier à Touverture d'un beau vallon qui aboutit au bassin de cette rivière. Cette bourgade n'est pas plus laide que beaucoup d'autres de cette grandeur

ou pour mieux dire de cette petitesse. C'était autrefois une petite place forte entourée de murs flanqués de tours de dislance en distance. Au milieu de la ville, il y a une tour isolée qui domine toutes les autres , et d'où l'on pouvait observer l'ennemi de tous côtés. Les eaux thermales sont hors de la ville ; elles sortent de plusieurs puits avec des températures et des qualités différent es. Le puits le plus voisin de la ville est celui de l'Hôpital, il est extérieur à la maison. C'est le plus considérable de tous. L'eau y est maintenue à quatre pieds environ au-dessus du niveau du terrain par une grande margelle. Il est probable qu'on pourrait l'élever beaucoup plus haut si on le voulait. Ce puits donne lieu à un phénomène très-remarquable que je tiens de M. le docteur L. qui n'est guère moins connu à Paris qu'à Vichy , et avec lequel j'eus une conversation malheureusement trop courte , mais qui fut pour moi d un grand intérêt. Vers la fin du printemps , soit en mai , soit en juin , lorsque le vent souffle du sud, il s'élève du puits de l'Hôpital, une forte odeur d'hydrogène sulfuré, que le vent porte au-delà de 1 Allier. Alors les bestiaux qui sont sur la rive gauche de la rivière, la traversent à la nage et viennent boire des eaux de ce puits qui s'épanch»^nt dans un ruisseau. L'instinct de la conservation les avertit que cette eau leur est salutaire: ^ en effet elle a la propriété de dissoudre les

concrëtions qui se sont formées dans l'estomac de ces animaux, pendant Ihiver, par l'effet de la rumination. Lorsque les habitans volent ainsi les bestiaux traverser la rivière , ils disent que la saison est commence'e.

Les autres puits se trouvent, ou sous une galerie qui fait partie de l'édifice thermal élevé par mesdames Victoire et Adélaïde , tantes du roi , ou dans un endroit à quelques pas de là , qu'on appelle les Acacias. Sous la galerie il y a une source d eau naturelle. Au puits d'eau thermale de cette galerie, j'ai fait l'expérience dont parle madame de Sévigné; j'y ai plongé une rose qui en est sortie sans être sensiblement flétrie. Mais cette eau est loin d'avoir la chaleur que lui supposait l'aimable mère de madame de Grignan. Comme elle la voyait bouillonner fortement, elle la croyait aussi chaude que de l'eau qui bout dans une cafetière devant le feu ; mais tout le monde sait aujourd'hui que cette vive ébullition de plusieurs eaux minérales est due au dégagement de divers gaz qu'elles contiennent, surtout du gaz acide carbonique. J'ai oublié de demander quel est le degré de température de cette ean ; mais elle est si loin des cent degrés ' ou quatre-vingt de Réaumur ) de l'eau naturelle bouillante , que les femmes chagéesden remplir les bouteilles que l'on expédie de tous les côtés , y plongent familièrement les mains; ce qu'elles ne feraient

certainement pas dans une chaudière d'eau bouillante.

Si Vichy rappelle madame de Sévi gué , et l'heureux et beau siècle avec lequel cette aimable femme nous met si agre'ablement en communication et nous fait passer de si doux momens, ce lieu rappelle bien plus vivement encore et d'une manière plus présente cette Princesse héroïque, gloire de nos temps désastreux, qui, plus élevée par ses vertus que par le rang où elle était née , resta grande lorsque toute grandeur humaine eut croulé autour d'elle ; chez qui des infortunes telles que l'histoire des rois, si riche en malheurs, n'en offre point d'égales, se sont trouvées aux prises avec un courage qui les a surpassées.

Chaque voyage de Madame à Vichy est marqué par de nouveaux bienfaits, et pour cette ville et pour les lieux qu'elle traverse. Cette station thernale, déjà avantageusement située par la nature , lui devra de grands embellissemens.

M. le docteur L. m'avait parlé du rocher des Célestins; j'allai le voir : c'est en effet quelque chose de très-curieux. C'est un rocher entièrement formé de stalactites et de stalagmites ; jusque - là il n'y a rien de merveilleux , mais ce qui n'est pas très-aisé à expliquer, c'est comment la plate-forme du rocher, qui est de même nature et qui n'est dominée par rien à une très-

grande distance , a pn être formée. * Le parallélisme des couches dans différentes parties du rocher , est quelquefois d'une régularité admirable.

L'eau qui distille des parois du rocher le revêt sans cesse de nouvelles couches latérales, qui en augmentent Tépaisseur du côté de son escarpement qui regarde la rivière.

L'Allier que je passai à Vichy , est une rivière à fracas comme la Loire. Il se donne un lit im-

* Les stalactite'! sont ces côaes renversé; , attachés par leur base au plafond des grottes c ilciires. Elles sont formées par des gouttes d'eau qui , ariivau' à la surface de la voûte chargées d'une certaine quantité de carbonate calcaire qu'elles tiennent en dissolution , s'évaporetit par leur contact avec l'air, et laissent leur carbonate calcaire attaché à la voûte. D'autres gouttes succédant auv premières , accroissent continuellement les dépôts qui se prolongent quelquefois très-bas et jusqu'au pl^ncher de la grotte.

Les stalagmites se forment sur le plancher de la grotte. Les gouttes qui tombent jusqu'à terre , chargées de la même substance , s'y évaporent et y lai-sent le dépôt qu'elles tenaient en dissolution. Quelquefois les stalactites et les stalagmites se rencontrent, et forment des colonnes qui sont ordinairement plus étroites dans le milieu qu'aux extrémités. On en voit dans beaucoup de grottes , telles que celles d'Arcis , de Besançon , etc.

Autant il est facile de se rendre compte de ces formations , autant il est difficile , du moins pour moi , d'expliquer celles du rocher des Céloslins de Vichy, qui n'a «le voûte que le ciel.

mense dans les trois quarts du temps, il n'occupe pas la dixième partie, et dont il sort quelquefois pour faire des ravages affreux.

De Vichv à Gannat on traverse d abord un pays boise et montueux, puis on trouve un terrain plus découvert, mais encore très -inégal; enfin, près de Gannat, on entre dans la merveilleuse Li magne.

Gannat est une fort petite ville , mais moins Gaxxat. laide que la plupart des villes de cette petitesse dans le Poitou, le Limousin et le Périgord.

Les habitans du Bourbonnais que je vais quitter, sont les descendans ou du moins les successeurs de cesBoïcns, colonie gauloise, qui s'était transportée dans la Germanie et avait donné son nom à la Bohême et probablement à la Bavière. César dit en parlant des Boïens à qui il eut ^^evt affaire : qui irons Rhenuni incolueiant , in a^uni Noricwn transierant , Noreinmque op~ pugnnrant. Ce furent donc ces derniers qui , engagés par les Helvétiens à se joindre à eux pour l'expédition qu'ils méditaient vers le pays des Santons, eurent part à la défaite que ces peuples éprouvèrent dans le combat que leur livra César. Mais le vainqueur consentit , à la prière t des Eduens, à leur accorder un territoire voisin de ceux-ci, sur les rives de la Loiie et de l Allier. On retrouve ces Boïens ( Boii ) dans TAquitaiue, entre les Bituriges - Fibisti et les Coco-

5o BOURBONNAIS.

sates, et dans la Gaule Cisalpine, entre les Lingons et les Senons. Il paraît que c était un peuple très-én)igrrnt. Ils avaient aussi une grande réputation de valeur, et ce fut cette considération qui engagea les Edueiis à s'en faire des amis et des alliés.

Maison de Sous la mouarchie française, le Bourbonnais

Bourbon. /. . , . • • i i i •

tut long-temps une sine, dont plusieurs sires portèrent le nom d'Archambaud. Le neuvième de ce nom, qui fut le dernier , ne laissa qu'une fille appelée Agnès qui fut mariée à Jean de Bourgogne, second fils de Hugues IV, duc de Bourgogne. Il ne provint de ce mariage que Béatrix de Bourgogne, laquelle épousa I\obertde France, comte de Clermont en Beauvoisis, dernier fils de saint Louis.

Louis, fils de Robert , prit le nom de Bourbon et sa sirie fut érigée en duché en iS-'y. Ce prince eut deux fils , Pierre et Jacques. C'est de ce dernier que descend la famille de Bourbon qui est sur le t ône. La postérité de Pierre jouit du duché de Bourbon jusqu'à Charles, connétable de Bourbon , dont les biens furent confisqués et réunis à la couronne. Il revint à la branche de Bourbon- Coudé en i65i , que Louis XIV le céda , par échange , au prince de Condé.

Adieu, mon cher frère, le timbre de ma lettre fait foi que je suis à Clermont, mais je ne vous parlerai de l'Auvergne qu à ma première

BOURBOJNAÎS. 5i

lettre qui sera datée de je ne sais où. .l'ai fait ce matin six lieues dans les montagnes qui environnent Clermont, j en ferai trois ce soir, je vous écris dans l'intervalle : pour un jour de repos ce n'est pas mal; vous voyez que je ne suis pas paresseux. jNIais quoique j'écrive quelques pages, partout où je fais une pause , me servant de toute encre et de tout papier, ce qui vous procure des lettres non moins chiffonnées que griffonnées, ma plume ne peut pas suivre mes jambes. Je suis déjà arriéré et cela ne fera probablement qu'accroître.

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