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Promenade de trois morts

C'est le premier novembre. Au fond du cimetière On entend chaque mort remuer dans sa bière ; Le travail du ver semble un instant arrêté. Ramenant leur linceul sur leur poitrine nue Les morts en soupirant une plainte inconnue Se lèvent dans leur morne et sombre majesté.

[2e Année.— K.— Ile Liv.]

Drapés comme des rois dans Iem*s manteaux funèbres Ils marchent en silence au milieu des ténèbres, Et foulent les tombeaux qu'ils viennent de briser. Heureux de se revoir, trois compagnons de vie, Se donnent, en pressant leur main roide et flétrie, De leur bouche sans lèvre un horrible baiser.

Silencieux ils vont ; seuls quelques vieux squelettes Gémissent en sentant de leurs chairs violettes Les restes s'attacher aux branches des buissons. Quand ils passent la fleur se fane sur sa tige, Le chien fuit en hurlant comme pris de vertige, Le passant efîaré sent d'étranges frissons.

Us marchent en formant une blanche colonne ; Leurs linceuls agités par la brise d'automne Laissent voir aux regards leurs membres décharnés. Trois d'entre eux cependant vont d'un |^s moins rapide ; Leurs os sont presque intacts, leur face est moins livide ; Ils semblent de la mort être les nouveaux nés.

L'un avait déjà vu sur sa tète blanchie Neiger soixante hivers quand, arrêtant sa vie, La mort vint l'enivrer de son breuvage amer. Un fils, un fils unique, orgueil de sa vieillesse. Avait, tout rayonnant des feux de la jeunesse. Des fleurs de son printemps couronné son hiver.

Comme au souffle du nord la rose épanouie

Avant la fin du jour voit sa beauté flétrie,

Le second avait vu la mort à son chevet,

Quand, jeune encor, l'amour charmait son existence ;

Sa femme avait voulu, modèle de constance,

S'enfermer avec lui dans le tombeau tuuet.

Le troisième, à sa mère arraché par la tombe, Avait quitté la vie ainsi qu'une colombe Qui s'envole en chantant un hymne de bonheur. Vingt printemps n'avaient pas encor paré sa tête ; La mort pour son bouquet la trouvant toute prête A ces fruits déjà murs ajouta cette fleur.

Nés sous le même ciel, morts dans la môme année, Tous trois avait connu la chaîne fortunée Qu'ici bas sur la terre on nomme l'amitié. Maintenant, i*éunis dans la cité pleurante. Comme ces mendiants que chantait le vieux Dante, Des vivants ils s'en vont implorer la pitié.

Ils marchent leur chemin s'entretenant ensemble, Quand l'un d'eux s'arretant dit d'une voix qui tremble Au mort en cheveux blancs : " Pourquoi tous les tombeaux •' Xe sont-ils pas ouverts dans ce jour d'espérance ? " Mes voisins ont gardé leur éternel silence " Quand la cloche des morts a fait frémir nos os."

su LES SOmÉES CANADIENNES.

" Ami, dit le vieux mort, quand la cloche sonore

" Dans nos tombeaux muets vint retentii' encore

" Apportant avec elle un rayon de chaleur,

" Ce n'est que pour ceux là dont les âmes en peine

" Attendent le secours d'une prière humaine

" Pour s'en aller se joindre aux anges du Seigneur r

" Déchirant pour toujours le voile de la vie,

" Pour le ciel ou l'enfer quand une âme est partie,

" Son corps en descendant au repos éternel

" Xe s'éveille jamais pour venir sur la terre

" Implorer les vivants, car, hélas ! leur prière

" Sans force pour l'enfer est inutile au ciel."

Pendant quelques instants ils gardent le silence ; La mer, chantant toujours son hymne de souflrance. Fait monter ses sanglots dans le ciel nuageux. Mais les trois voyageurs vont d'un pas plus rapide, Quand, dévorant ses traits de son regard avide, Le plus jeune soudain s'adressant au plus vieux :

" Vieil ami, lui dit-il, voyez sur votre joue

" Un ver qui vous dévore, et, quand le vent se joue

" Dans vos cheveux blanchis, à ses frémissements

" On dirait qu'il a peur de perdre sa pâture.

" Arrachez donc ce ver et cachez sa morsure,

" Peut-être pourrait-il effrayer les vivants ! . . ."

Mais le vieiixmort : " Eni^xnt quand nous quittons nos tombes " Crois-tu que nous soyons blancs comme les colombes " Et purs comme les lys qui croissent dans les champs ? " Dans l'espace de temps que, là-haut sur la terre, " Nous appelions trois mois, sais-tu combien ta bière « A vu de vers nouveaux s'attacher à tes flancs ?

" La femme a sa beauté ; le printemps a ses roses " Qui tournent vers le ciel leurs lèvres demi-closes ; " La foudre a son nuage où resplendit l'éclair ; " Les grands bois ont leurs voix mystérieuses, vagues ; « La mer a les sanglots que lui jettent ses vagues ; " L'étoile a ses rayons ; mais le mort a son ver !.. .

" Le ver, c'est la couronne épouvantable et sombre

*' Qui brille sur nos fronts comme un œil noir dans l'ombre ;

*' C'est le baiser reçu dans ce lugubre jour

<' Où la mort nous a dit : Viens, je suis ton épouse!

" Et ce baiser fatal cette reine jalouse

" Veut que nous le gardions comme un gage d'amour.

" Gardons donc notre ver. Lui seul par sa blessure " Nous fait croire à la vie. En sentant sa morsure «' Le pauvre mort se dit : Je souffre, donc je vis ! " Ce ver que les vivants fuient comme un être horrible " Peut être est moins cruel que ce ver invisible " Du remord dévorant leurs cœurs endoloris.

g26 LES SOIRÉES CANADIENNES.

" Un jour (était-ce un jour ou bien une nuit sombre ? " Je ne sais, car pour nous le temps n'a plus de nombre^ " Xous n'avons qu'un seul jour, c'est l'éternelle nuit.) " Les vers rassasiés donnaient sur mon suaire ; " Ma tombe était muette et là-haut sur la terre " On entendait la mort qui moissonnait sans bruit.

" Comme un avare seul qui compte ses richesses " Je comptais mes douleurs, mes amères tristesses^ " Quand j'entendis soudain un cri de désespoir. " Une voix répondit, formidable et stridente, " Dont l'écho seul suffit pour glacer d'épouvante, " Lugubre comme un glas qui retentit le soir.

*' Ce cri de désespoir qui frappait mon oreille, " C'était le cri d'un mort enterré de la veille " Que le ver attaquait pour la première fois. " J'écoutai frémissant d'une horreur indicible " Les étranges accents de ce duo terrible " Que près de moi chantaient ces effi-ayantes voix.

LE 3rOET.

" Où suis-je ? Mais qui donc vient ainsi de me mordre ? " J'ai senti tout mon corps s'agiter et se tordre

" Comme un chêne sous Fourao-an.

" Qui donc est-il celui qui partage ma couche ?. . . " Il s'approche de moi; . . . je sens encor sa bouche-

" Qui presse et torture mon flanc.

LE TEE.

"^ Je suis le maître ici. Mon haleine est glacée " Comme le vent un jour d'hiver ;

^' Toute force par moi demeure terrassée, " Je suis le Roi, je suis le Yer,

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