LE TER
Ta bière est mon empire et ton corps est mon trône ;
" Je suis ton maître et ton tourment.
Des fibres de ton cœur je fais une couronne
" Plus brillante qu'un diamant.
LE MORT
" Oh ! si je pouvais fuir cette demeure horrible ! " Si je criais? peut-être une main invisible
" Me viendrait ouvrir le tombeau !
" On dirait que là-haut on marche sur la terre. " Au secours ! sauvez moi ! . . . Le cri de ma misère
*' Xe trouve pas même un écho.
LE YEE.
Ils ne t'entendront pas. Les vivants n'ont d'oreilles " Que pour ce qui peut les servir.
Ils leur faut des honneurs, des fêtes pour leurs veilles, *' O mort ! peux-tu leur en fournir ?
LE MORT
'• Hélas I je n'ai plus rien, rien que mon blanc suaire, " Kien que mon corps flétri, rien que ma froide bière
"■ Où le jour ne paraît jamais !
" Si je n'ai plus ces biens que leur folie adore, ** Ah î pour penser à moi mes amis ont encore
" Le souvenir de mes bienfaits.
LE YEE.
" Quand la main qui donnait est pour toujours fermée " Qui donc garde son souvenir ?
*' Et qui songe au parfum de la rose embaumée " Quand on ne peut plus la cueillir ?
" Car l'homme veut toujours que sa reconnaissance " Lui rapporte quelques profits ;
*' Il ne se soutient plus quand tombe la puissance '• Dont il pouvait tirer des fruits.
'* O mort ! tu n'as plus rien, car je fais de ta bière " Mon sombre empire sépulcral.
*' Ton linceul est à moi, car dans ce blanc suaire " Je taille mon manteau royal.
" Ton cadavre pour moi c'est la source de vie
" Où je m'abreuve cliaque jour ; " C'est le riche banquet où la faim me convie
'^ Où je m'assieds avec amour.
*' Tout est à moi, ton corps, ta bière et ton suaire, " Tes douleurs seules sont à toi.
" Moi seul puis dire ici d'une voix haute et fière, " Je suis le Ver, je suis le Roi î
" Comme ces conquérants qui passent sur le monde " Frémissant sous leurs pas vainqueurs,
" Pour graver de leur nom une trace profonde " Laissent im sillon de douleurs ;
" Je laisserai tes os dans cette fosse impure
" Où ton désespoir s'exhala, " Pour qu'on dise en voyant ce qui fut ma pâture,
" Le Roi, le Ver a passé là !"