‹ Promenade de trois mortsChapitre 2 sur 6 · LE TER · texte numérisé non relu

LE TER

Ta bière est mon empire et ton corps est mon trône ;

" Je suis ton maître et ton tourment.

Des fibres de ton cœur je fais une couronne

" Plus brillante qu'un diamant.

LE MORT

" Oh ! si je pouvais fuir cette demeure horrible ! " Si je criais? peut-être une main invisible

" Me viendrait ouvrir le tombeau !

" On dirait que là-haut on marche sur la terre. " Au secours ! sauvez moi ! . . . Le cri de ma misère

*' Xe trouve pas même un écho.

LE YEE.

Ils ne t'entendront pas. Les vivants n'ont d'oreilles " Que pour ce qui peut les servir.

Ils leur faut des honneurs, des fêtes pour leurs veilles, *' O mort ! peux-tu leur en fournir ?

LE MORT

'• Hélas I je n'ai plus rien, rien que mon blanc suaire, " Kien que mon corps flétri, rien que ma froide bière

"■ Où le jour ne paraît jamais !

" Si je n'ai plus ces biens que leur folie adore, ** Ah î pour penser à moi mes amis ont encore

" Le souvenir de mes bienfaits.

LE YEE.

" Quand la main qui donnait est pour toujours fermée " Qui donc garde son souvenir ?

*' Et qui songe au parfum de la rose embaumée " Quand on ne peut plus la cueillir ?

" Car l'homme veut toujours que sa reconnaissance " Lui rapporte quelques profits ;

*' Il ne se soutient plus quand tombe la puissance '• Dont il pouvait tirer des fruits.

'* O mort ! tu n'as plus rien, car je fais de ta bière " Mon sombre empire sépulcral.

*' Ton linceul est à moi, car dans ce blanc suaire " Je taille mon manteau royal.

" Ton cadavre pour moi c'est la source de vie

" Où je m'abreuve cliaque jour ; " C'est le riche banquet où la faim me convie

'^ Où je m'assieds avec amour.

*' Tout est à moi, ton corps, ta bière et ton suaire, " Tes douleurs seules sont à toi.

" Moi seul puis dire ici d'une voix haute et fière, " Je suis le Ver, je suis le Roi î

" Comme ces conquérants qui passent sur le monde " Frémissant sous leurs pas vainqueurs,

" Pour graver de leur nom une trace profonde " Laissent im sillon de douleurs ;

" Je laisserai tes os dans cette fosse impure

" Où ton désespoir s'exhala, " Pour qu'on dise en voyant ce qui fut ma pâture,

" Le Roi, le Ver a passé là !"

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