‹ Promenade de trois mortsChapitre 6 sur 6 · LE VER · texte numérisé non relu

LE VER

*' Que t'avait fait l'oiseau, cette lyre qui cliantc " Un hymne doux et solemnel ?

" Que t'avait fait la fleur, la fleur frèle et cliarmantc *' Reflétant les splendeurs du ciel ?

" Pourtant tu les brisais dans ta course insensée " Comme un enfant brise un jouet,

*' Et tu foulais aux pieds la pauvre délaissée. " Sans hii donner même un reo-rct.

" Courbé par le malheur, isolé, sans défonce, " Quand tu marchais silencieux

" Et cherchais en pleurant, pour calmer ta souffrance, " Un rayon d'espoir dans les cieux,

^' Que faisaient tes amis, tes amis de la terre, " Q'autrefois nourrissait ta main ?

" De leurs traits acérés augmentant ta misère, " Ils te frappaient de leur dédain.

" En torturant ton corps, moi le Ver, moi le Maître, " Ton corps qui fut mon ennemi,

*• En rendant au néant cette part de ton être, " O mort je suis bien ton ami !

'' Car cette mort du mort, de cette chair flétrie, " Que ton âme vient de quitter,

*' C'est le dernier rayon du soleil de la vie, " Puisque souffrir c'est exister."

Mais ici du ^■ieux mort la voix faible, indécise, Se tut ; puis on le vit, frissonnant sous la brise, Rajuster son linceul déchiré par le vent ; Sur sa main décharnée il appuya sa tête Comme pour reposer sa pensée inquiète ; Puis il reprit bientôt son récit émouvant.

" Us parlèrent encor les deux causeurs funèbres, " Ils parlèrent longtemps, et l'écho des ténèbres " Aux tombeaux apporta les notes de leur chant. " Mais bientôt cependant un solemnel silence " Remplaça ce duo d'angoisse et de veno;eance " Puis le cri seul du Yer s'éleva triomphant.

" Horrible fut ce cri. Se levant dans ma bière " Tous mes vers réveillés à ce cri de leur frère " Répondirerit soudain en torturant ma chair, " Et de tous les tombeaux une clameur immense '^ De douleur et d'efiroi, d'horreur et de souffrance " S'éleva comme un chant qui monte de l'enfer."

Et le vieux mort se tut. Phébé, la reine pâle, Illuminant le ciel de ses rayons d'opale Eclairait les trois morts de ses douces clartés, Le chemin Saint Louis était désert et morne ; Un corbeau noir perché sur le haut d'une borne Saluait les passants de ses cris attristés.

Montmorency roulant ses vagues mugissantes, Les bruits mystérieux des forêts ondoyantes, Semblaient le chant lointain d'une immense douleur ; Et les chantres des bois cachés dans le feuillao-e Avaient pour ce soir là cliangé leur doux ramage Pour le cri fauve et dur qu'inspire la terreur.

Les trois morts s'en allaient continuant leur voie ; Attiré par leur chair, seul, un oiseau de proie Les suivait en cherchant l'instant de les saisir ; Les arrêtant soudain dans leur marche tremblante La voix du jeune m.ort s'éleva frémissante, Faible comme un écho, triste comme un soupir ;

" Ce cadavre flétri, rebut de la nature,

" Boue infecte où le Yer trouve sa nourriture,

'- Ce mort auquel le Ver disait : je suis le Roi l

" Ce foyer dégoûtant de honte et de misère,

" Ce pauvre enfmt qui crut aux larmes de sa mère,

*' Compagnons du tombeau, ce cadavre, c'est moi !

" L'océan de douleurs que l'on nomme la tombe,

" L'impénétrable miit, la nuit lourde qui tombe

" Sur nos os décharnés comme un manteau de plomb )

*' Les formidables voix qui montent de l'abîme,

" Le ver, ce Roi-Bourreau, qui vit de sa victime ;

" Tout ce je ne sais quoi, qui n'a pas même un nom.

" Me faisaient moins de mal que cette voix stridente " Du Ver qui déchirait de sa bouche écumante *' Ce souvenir sacré, dernier reste du cœur ! *' Douter si l'être pur à qui l'on doit la vie " Sur son fils verse encore une larme bénie ! *' Quel tourntent de l'enfer égale cette horreur ?

" Ah î qui donc dois-je croire, euroyable mystère ! *' La parole du Ver ou l'amour de ma mère ? . . . . " Venez, la. neuvième heure a déjà retenti ; " Allons frapper encore au seuil de ces demeures " Où coulèrent hélas ! nos plus charmantes heures, '• Et nous saurons hientt^t si le Ver a menti."

OCTATE Cnt^ilAZIE.

Québec, Octobre 186^,

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