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considérer des machines sans avoir d’études à faire sur l’une d'elles en particulier. Si j'en jugeais par le seul de ces modèles que j'ai pu comparer avec ce qu’il représente, — le modèle de la machine à moissonner, — je dirais qu'ils sont trop petits et ne donnent pas une idée assez complète de l'original.
La collection du Patent-Office renferme un grand nombre d’objets intéressants, mais disposés sans beaucoup d'ordre. On trouve à pêle-mêle des os fossiles, des minéraux, des animaux empaillés, des poissons dans des armoires, où ils sont presque aussi invisibles que lorsqu'ils habitaient les profondeurs de l'Océan. L’habit de Jackson figure parmi ces curiosités de toute sorte. J'avoue que j'ai peu de goùt pour la défroque des personnages célèbres. On a dit qu’il n’y avait point de grand homme pour son valet de chambre; or, en‘brésence d’un vieux vêtement pompeusement exposé aux regards, le spectateur se trouve un peu traité comme un valet de chambre et médiocrement disposé à l’enthousiasme. Passe pour l’uniforme que Nelson portait quand il fut frappé du coup mortel, et qu’on montre à Greenwich. Le sang généreux dont il est, je ne dirai pas taché, mais paré, éloigne toute idée vulgaire. Il faut du sang pour faire d’un habit une relique.
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 89 Ce que je ne puis concevoir, c'est qu'on laisse parmi les échantillons dont se compose ce musée des enluminures très-indignes d’y figurer, entre autres celle qui représente une femme couchée et dont la longue chevelure tombe jusqu'à terre, tandis qu’un petit monstre, figurant, je pense, le cauchemar, est assis sur sa poitrine. Chacun a pu voir à la porte des coiffeurs de Paris ce chef-d'œuvre, qui n’est autre chose qu’une réclame d'un marchand de pommade pour montrer combien la sienne fait croître abondamment les cheveux des dames. J'ai rencontré avec quelque surprise un tel objet d’art dans le musée ethnographique de Washington.
L'observatoire de Washington a, comme celui de Cambridge, été le théâtre de plusieurs observalions astronomiques d’une certaine importance. En 1846, après la découverte de la planète Neptune,
M. Walker, attaché à cet établissement, reconnut
que cette planète avait été vue en 1795 par Lalande, qui l'avait prise pour une étoile ; ce qui fournissait des observations datant de cinquante années et mit M. Walker en état de déterminer les éléments de son orbite. La même année, M. Maury, directeur de l'observatoire, découvrit le premier ce fait singulier, que la comète de Biela s'était partagée en deux morceaux. Le ciel a ses révolutions comme la
terre, et les astres se brisent comme les empires. Dans cet observatoire se voit l'horloge électrique du docteur Locke, application ingénieuse de l'électro-magnétisme aux observations astronomiques qui, combinée avec le télégraphe électrique, permet, selon l’expression de M. Maury, à un astronome observant à Washington de faire entendre à Saint-Louis les battements de son horloge magnétique et de diviser, grâce à cet instrument, les secondes en centièmes avec la dernière exactitude. Les beaux travaux hydrographiques de M. Maury sont connus de toute l’Europe. Le patriarche de la science, M. de Humboldt, leur a rendu une éclatante justice. « Je vous prie, écrivait-1l à un correspondan!, d'exprimer à M. Maury, l’auteur des belles Cartes des vents et des courants, ma reconnaissar-c de cœur ct mon estime. C’est une grande entree, aussi importante pour le navigateur pratique que pour le progrès de la météorologie en général. Elle a été considérée ainsi en Allemagne par loutcs les personnes qui s'intéressent à la géographie physique. » Les cartes marines exécutées sous la direction de M. Maury, qu’il appelle Cartes des vents et des courants, sont certainement un des plus beaux et des plus utiles résultats de la science nautique,
PROMENADE EN AMÉRIQUE: ol Convaincu que la routine faisait encore suivre aux navigateurs des routes qui n'étaient pas les meilleures, M. Maury demanda, en 1842, aux capitaines de bâtiments américains de consigner sur leurs livres de route toutes les circonstances qui pouvaient influer sur la navigation, et de lui adres-ser le résultat de leurs observations. D'abord on se pressa peu de répondre à son appel; mais, de premières comparaisons entre quelques vieux livres de route conservés au dépôt de la marine ayant permis à M. Maury, en tenant compte des courants à éviter et de ceux dont peut s’aider la marche, d’abréger de vingt-sept jours le voyage de Baltimore à Rio-Janciro, les renseignements affluèrent, et il y a maintenant mille bâtiments sur lesquels, jour et nuit, on fait volontairement les observations qu’il a demandées. M. Maury est parvenu aussi à réduire le temps moyen du voyage de Californie de cent quatre-vingt-sept jours à cent quatorze, c’est-à-dire à l’abréger de près d'un tiers. Le passage à l'équateur était de quarante et un jours, on l’a fait plusieurs fois en vingt-quatre, et une fois en dix-sept jours et quelques heures.
Outre cette application pratique, les études de M. Maury l'ont conduit à des considérations élevées et neuves sur les causes des vents et des pluies, sur
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la nature des courants, sur les régions habitées par les différentes espèces de baleines. Ainsi il a reconnu que les moussons du sud-est soufflent avec plus de force que celles de l'hémisphère septentrional, et il attribue cette différence à l'influence des grands déserts de l'Afrique, qui retardent ces vents en enlevant de grandes masses d’atmosphère pour remplir le vide produit par l’ardeur de leur soleil. Selon lui, ces plaines brülantes agissent comme une fournaise en aspirant les vents de la mer pour remplacer lair qui s’élève en colonne au-dessus d’un sol trop échauffé, « de sorte, ajoute M. Maury, développant les résultats généraux de cette influence de l'Afrique et de l'Amérique méridionale sur les vents, que si le pied de l'homme n’avait pas pénétré dans ces deux continents, on pourrait cependant affirmer que le climat de l'un est humide, que ses vallées sont en grande partie couvertes d’une végétation abondante qui protége sa surface contre les rayons du soleil, tandis que les plaines de l’autre sont arides et nues. +
« Ces recherches semblent déjà suffire pour justifier l'assertion que, sans le grand désert de Sahara et les autres plaines arides de l'Afrique, les côtes occidentales de notre continent dans la région des moussons seraient en tout ou en partie un district
PROMENADE EN AMERIQUE. 95 privé de pluie, stérile et inhabité. De telles considérations captivent vivement l'esprit; elles nous apprennent à regarder les grands déserts, les bassins méditerranéens, les plaines arides, comme des compensations dans le grand système de la circulation atmosphérique : — pareilles, continue M. Maury, en employant une comparaison où l'on retrouve l’astronome, à ces contre-poids du télescope qui nous semblent parfois une gène, elles sont nécessaires pour donner à la machine un mouvcment doux et régulier. »
D'autres travaux qui se rapportent aussi à l'hydrographie marine, et qui font grand honneur aux États-Unis par la manière dont ils sont exécutés,
sont ceux qui ont pour but de connaître à fond les côtes et les mers littorales des États-Unis. A la tète de ces travaux est placé, comme on l’a dit dans les comptes rendus de l’Académie des sciences, « le célèbre M. Bache, au grand avantage de la science en général, et de la géographie en particulier. »
J'ai passé une journée à parcourir l'établissement que dirige M. Bache, dont l'infatigable complaisance n’a rien laissé d’inexpliqué à ma curiosité, vivement excitée par tout ce que je voyais. Une grande maison qu’il habite contient tout ce qui se rapporte à la confection des cartes qu’il fait exé-
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euter, ct dont il surveille les moindres détails, après avoir pris une part personnelle à cette grande exploration des côtes (Coust Survey) dontil est l’âme, et à laquelle son nom restera attaché. En parcourant les diverses parties de ce bel établissement. où tout marche avec une régularité et une activité parfaites, on assiste aux degrés successifs par lesquels passe la confection des carteshydrographiques. on voit ces cartes en progrès, depuis la préparation du papier jusqu'à leur parfait achèvement. Elles sont gravées au moyen de l’électrotypie. Le cuivre déposé par le courant galvanïque forme des saillies qui servent à produire les creux. Si l’on veut changer quelque chose à la gravure, on rase cette saillie ; il en résulte sur la carte un blanc où l’on ajoute à la main ce que l’on veut ajouter.
Tout est exécuté avec la plus grande précision et le soin le plus minutieux. Ainsi, dans les cartes ordinaires, même les cartes marines françaises, que M. Bache proclame admirables, il arrive parfois que le mouvement de la presse pousse en avant et déforme un peu le dessin. Un ouvrier, M. Sexton, duquel Herschell a dit: « C’est le premier ouvrier mécanicien du monde, » a voulu remédier à cct inconvénient au moyen d’une presse hydraulique qui appuie sur le papier uniformément. J'en ai vu
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PROMENADE EN AMÉRIQUE. 9 un essai en pelit qui a réussi. Quant à l'électrotypie, dont on se sert pour les planches, un autre Américain, M. Mathiot, est parvenu, en chauffant la pile, à augmenter la quantité du cuivre déposé dans une proportion de un à trois, et il espère la sextupler. Le cuivre ainsi déposé a beaucoup de ténacité et ne cristallise pas, ce qui est un avantage, la cristallisation le rendant fragile. Ces perfectionnements sont le fruit d’efforts individuels provoqués par le désir ardent et la confiance de faire mieux, désir et confiance qui se manifestent énergiquement dans tous les travaux scientifiques des Américains.
Sur les cartes marines, la vitesse du courant est indiquée par la largeur des lignes, sa direction par des flèches qui se contournent dans le sens des courants, et la rapidité des pentes par le rapprochement des hachures; ainsi l’œil saisit sur-le-champ tout ce qu’il importe au marin de connaître. L’exéculion de ces cartes était une lâche immense. Il a fallu combiner un grand travail de triangulation terrestre avec un travail plus grand encore, qui dé. terminât tout ce qui concerne les bas-fonds et les courants. Le premier est exécuté par des ingénieurs civils et des officiers de terre, le second par la marine des États-Unis. |
On a déjà gravé quatre-vingt-dix cartes; il en faut encore deux cent cinquante. Dans quinze ans, le travail pour les côtes de l'Est sera terminé. On ne saurait calculer à quelle époque tout pourra être achevé, car on ne sait pas ce que seront dans quelques années les rivages des États-Unis. Le congrès, qui est impatient de voir la fin de ce vaste travail, demandait à M. Bache combien d'années étaient nécessaires pour l'achèvement de son œuvre? Il a répondu : « Pour combien d'États? » Et il avait raison, car pendant ce dialogue un vote du congrès ajoutait le Texas aux États-Unis, et depuis il a fallu s'occuper de l'Orégon ct de la Californie.
A ces travaux hydrographiques ct géodésiques s'ajoutent d’autres études. On signale tous les points sur lesquels il est nécessaire d'établir des phares ; on désigne les obstacles à faire disparaître, comme cc rocher, dans la rade de New-York, qu’un Français, M. Maillefert, est en ce moment occupé à faire sauter. Des observations magnétiques sont aussi liées aux opérations du Coast Survey, et des cartes particulières indiquent la température des mers dans les différentes saisons. En somme, c’est une vaste entreprise très-bien conduite, et dont l'utilité pour la navigation est considérable. « Îl n’est presque aucune portion de notre littoral qui n'ait livré
PROMENADE EN AMÉRIQUE. w7 à nos observations des découvertes importantes, » dit M. Bache dans un rapport de 1850, Je n’en citerai qu’un exemple que je tiens de lui. La barre qui obstruait l'entrée de la rade de Mobile à été déplacée par les courants. On l'ignorait, et l'on évitait toujours celte barre, qui n'existait plus. On sait maintenant que cet obstacle a cessé d'être à craindre, Si, au contraire, une barre nouvelle s’est formée, on en est averti par les sondages, dont les résultats sont conservés soigneusement, comme une collection doublement utile, au point de vue de l'hydrographie et au point de vue de la géologie.
L'institut de Smithson, le Patent-Office, les travaux de l'observatoire, ceux de M. Maury et de M. Bache, forment, comme on voit, à Washington, un ensemble d'activité scientifique qui n'est pas sans importance et même sans grandeur. On doit en tenir comple dans une appréciation impartiale de la civilisation des États-Unis.
J'ai eu l'honneur d’être invité à diner chez le président avec Kossuth, les speakers des deux assemblées législatives, M. Webster, d’autres ministres, et plusieurs des prétendants à la présidence prochaine. Là, j'ai été témoin d'une nouvelle scène de ce drame de la venue de Kossuth en Amérique,
dont j'avais vu à New-York, il y a quelques semai- T. I 7
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nes, l'exposition si brillante et en apparence si pleine de promesses. L'action, en avançant, s'est beaucoup refroidie ; elle languit et fait présager un dénoùment assez plat. On n’en est pas encore là. D'ailleurs, le président et les hommes politiques qu’il avait aujourd’hui réunis à Kossuth honorent en lui un proscrit illustre à la délivrance duquel ils ont concouru , qui a choisi l'hospitalité de leur pays, et ils se respectent trop pour manquer d’égards envers lui. Il a été placé à la droite de madame Fillmore, et madame Kossuth à la droite du président ; mais du reste, ni avant, ni pendant, ni après le dîner, 1l n’a été fait, à ma connaissance, aucune allusion à la cause de la Hongrie. Je n'ai vu que de la politesse pour l’homme, mais nulle expression à haute voix de sympathie pour sa cause, quoique certainement cette sympathie fût dans tous les cœurs, rien surtout qui pât l’encourager à espérer une intervention politique des États-Unis dans les affaires de l’Europe. Kossuth, qui a le tort d'aimer les costumes de fantaisie, portait une lévite de velours noir, et m’a semblé beaucoup moins imposant dans cette tenue que quand il haranguait, appuyé sur son grand sabre, dans la salle de Castde-Garden, à New-York. Peut-être étais-je moimême sous l'impression du refroidissement gé-
néral, Autre chose est un homme accueilli comme un héros par une foule enivrée, quand il n’a pas encore dit ce qu’il prétend obtenir et qu'il apparaît seulement comme un martyr de la liberté, et ce même homme quand il s’est montré chimérique dans ses prétentions, malhabile dans ses discours malgré son éloquence, et que le bon sens du peuple qui l’accueillait avec transport a détaché en partie de son front l’auréole dont l'enthousiasme de ce peuple l'avait environné. Kossuth vu de près dans ce salon où on ne le cherchait point, où on évitait de lui parler politique, et où il était forcé, pour dire quelque chose, de discuter sur l’étude de l’histoire et sur les langues; Kossuth mécontent, mal à l’aise, Kossuth tombé, me paraissait, je l’avoue, tout différent de Kossuth radieux et triomphant.
Si l’on peut être partagé à quelques égards sur le compte du tribun magyar, il est impossible de ne pas s’intéresser sans mélange à madame Kossuth, courageuse et fidèle compagne du proserit, et pour laquelle on voudrait que le succès de son époux en Amérique durût plus longtemps. Elle a adressé une réponse charmante à une dame qui fait en ce moment un cours à New-York sur l’émancipation de la femme, et qui voulait l’engager dans cette cause : « Ma vie a été si agitée, a dit madame Kossuth, que
je n’ai pas eu le temps d'étudier la question dont vous me parlez; mais, ayant le bonheur d'être la femme d’un homme qui inspire à tant d’autres l'admiration que je ressens pour lui, vous trouverez naturel que je n’aie jamais songé à lui disputer l'empire. » Du reste, le diner a été fort agréable. Les prétendants whigs et démocrates à la présidence, parmi lesquels il faut compter M. Fillmore lui-même, M. Webster, le général Cass, le yénéral Scolt, vivaient fort bien ensemble. L’abolitioniste Seward causait gaiement avec les partisans du compromis. Le diner ne valait pas tout à fait ceux de M. de Sartiges, mais il n’était pas non plus trop républicain, et tout dans les manières de M. Fillmore avait un cachet de simplicité digne et bienveillante qui me semble faire de lui le type de ce que doit être un président américain.
Maintenant que j'ai vu le Canada, le nord et l’ouest des États-Unis, Boston, New-York, Philadelphie, Washington, des écoles, des prisons, des hôpitaux, des élections, des fêtes populaires, le congrès et le président, je commence à avoir envie de voir autre chose. Le froid qui m'a surpris, et qu’il n’était nullement dans mes intentions de rencontrer, me presse d’aller chercher un climat plus doux, d’abord dans la partie méridionale de
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 101 l'Union, à Charleston et à la Nouvelle-Orléans, puis à la Havane, puis peut-être au Mexique. C’est un pays où il n’est pas aussi facile d'arriver et de voyager qu'aux États-Unis; mais on le dit curieux par ses antiquités, admirable par les beautés naturelles qu’il présente, unique par la diversité des climats qu’il réunit et rapproche. Je trouve une tentation de plus dans la rencontre que j’ai faite ici de M. Calderon, qui fut ministre d’Espagne à Mexico avant de l'être à Washington, et de la femme spirituelle qui porte son nom et qui a écrit un très. intéressant ouvrage intitulé la Vie à Mexico. L’obligeance de M. Calderon et les honorables souvenirs qu’il a laissés au Mexique m’y assureraient de précieuses recommandations; mais Mexico est un peu loin de Paris, où ïl faut être dans quatre mois pour rouvrir mon cours. Tout cela est bien tentant et bien difficile; nous verrons. En attendant, je pars demain pour le Sud. Le Sud, c’est un but de voyage qui me séduit et m’entraîne toujours.
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