CHAPITRE VI
De Washington à Charleston. — Nouveaux reproches à l'incurie américaine, — Le Coton. — Vente d'esclaves. — Un planteur humain.
J'ai pour principe de voyager seul ; je crois que c’est le moyen de bien voir : on est moins distrait de ce qui vous entoure, on est plus complétement dans le pays que l’on veut observer. Avec des com-
patriotes, on retrouve la patrie, ce qui est fort agréable ; mais par là même l'esprit, reporté vers ses habitudes, est peu propre à entrer dans des mœurs étrangères, à s’en pénétrer. Les heures de loisir forcé, d'ennui même, sont profitables au voyageur solitaire. Pendant ces heures quelquefois assez longues, j'en conviens, il se replie sur lu:'même, il s'absorbe dans les impressions qu'il a reçues; rien ne l’en détourne, elles se gravent en lui plus profondément, et puis, seul, l'on est obligé de vivre avec les gens du pays, de vivre de leur vie: Quand on n’est pas seul, on est toujours à demi
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 105 absent; mais voilà bientôt quatre mois que je suis isolé en Amérique et eomme perdu sur les chemins de fer, sur les lacs, sur les fleuves, dans des villes inconnues, et je ne résiste pas à la tentation de continuer ma course dans la très-agréable compagnie de MM. de Béarn et de Villeneuve, tous deux attachés à la légation de France à Washington, avec lesquels je pars pour le Sud. Il peut n'être pas
‘inutile de comparer ses propres observations avec
des observations différentes, et de les rectifier par la discussion; puis il y a un si grand charme à retrouver la France au bout du monde! Je l’ai bien senti à Washington.
Nous profitons, pour partir, du premier jour où le Potomac est navigable. La rivière est encore prise. Le bateau à vapeur tantôt suit un canal étroit entre deux rives de glace, tantôt brise la glace même, dont les fragments glissent à droite et à gauche sur la surface immobile du fleuve et la frôlent avec un petit bruit singulier. Tout à coup la cloche du bateau sonne lentement : c’est que nous venons de passer devant Mount-Vernon, où était la demeure et où est la tombe de Washington ; tous les bateaux en font autant. Ce salut spontané et quotidien au souvenir et à la sépulture d’un grand homme m'émeut comme m'a souvent ému le tintement de
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l’Angelus dans la campagne romaine : c'est l’Angelus de la dévotion à la gloire. Je regretterais de ne point m’arrêter ici pour visiter pieusement ce tomheau et cette demeure modeste où se retira le Fabricius américain, après avoir délivré et fondé son pays, pour mener la vie d’un simple planteur, refusant le pouvoir et donnant un immortel exemple d’abnégation généreuse et sincère; mais on me dit, ce que jai peine à croire, que la tombe est négligée’ et que la maison de Washington est à louer.
Nous prenons le chemin de fer à un endroit où il commence, au milieu de l’eau, sur des pilotis, et nous entrons en Virginie. Le pays que nous traversons ne ressemble point à la région pittoresque des monts Alleghanys, qui bornent cet État du côté de l’ouest; le paysage est monotone : partout à l'horizon des collines couvertes d’arbres toujours verts, et plus près de nous des champs de blé ou de mais. Le soir nous passons par Richmond. Nous apercevons, en sortant de la ville, à la clarté de la lune, les rapides du fleuve ct les petites îles qui s'élèvent noires au milieu de ses eaux blanchies par la lune. La colline sur laquelle Richmond est bâtie fut le théâtre d’un assaut terrible donné aux sauvages qui s’y étaient retranchés par Bacon, cet insurgé virginien du dix-septième siècle, dont le
conseil décida les habitants de James-Town à brûler leur ville naissante. Aujourd'hui Richmond est une florissante cité; d’autres insurgés, plus heureux, l'ont depuis défendue contre le pouvoir qu’attaquait Bacon, et l’on ne se souvient plus qu’il y a eu ici des sauvages. Nous nous arrêtons pendant la nuit à Petersburg. Ce nom rencontré là étonne l’imagination, bien qu'elle soit accoutumée, en ce genre, aux plus singulières surprises. Memphis, Canton, Palmyre, Athènes, Rome, Londres, Paris, sont des étapes du voyageur qui parcourt les États-Unis. La carte de ce pays offre les noms des villes les plus diverses et les plus lointaines : cela fait voir que ce monde nouveau est fils de l’ancien monde, et semble indiquer chez les Américains un désir superbe de le renouveler, Jusqu'ici ce désir n'a pas été satisfait, car aucune de ces villes à noms ambitieux n’est devenue une grande ville. Un savant Américain, M. Schoolcraft, a proposé de donner plutôt aux cités nouvelles des noms indiens : ceux-ci sont souvent très-harmonieux, comme on en peut juger là où les dénominations indigènes sont restées, ce qui à eu lieu surtout pour les lacs, les fleuves, comme Ontario, Oneida, Niagara. Quelquefois les noms des villes nouvelles rappellent la patrie des émigrants; une association de conciloyens cm-
porte le souvenir de la cité natale sous un ciel étranger. Ainsi quelques familles de paysans suisses du pays de Vaud, dirigées par l’un d’eux qui paraît avoir eu loutes les qualités d’un fondateur de colonie, ont établi le Nouveau-Vevay; des Français ont fondé la ville de Gallipolis, dans laquelle ils commencèrent par bâtir une immense salle de bal ; des Hongrois réfugiés élèvent en ce moment là Nouvelle-Bude. — Ces réminiscences du berceau sont touchantes : on pense à Andromaque transportée dans l’Épire, et donnant à des fleuves barbares les noms aimés du Xanthe et du Simoïs.
Les noms des anciens États sont assez curieux par leur origine, qui les rattache à l’histoire européenne et à des personnages bien diversement célèbres de cette histoire. La Virginie fut ainsi nommée en l'honneur d’Élisabeth, qui aimait à se faire appe'er la reine vierge; la Caroline, en l'honneur de Charles IX ; New-York, de Jacques IT, duc d’York; le Maryland, de la reine Marie-Henrictte d’Angleterre. D'autres lieux rappellent des hommes nés dans une condition privée, et qui ont dù à leurs vertus de donner leur nom à des républiques et à des villes aujourd’hui florissantes; la Pensylvanie perpélue la mémoire de Penn, et lord Baltimore a bien mérité que la sienne demeurât attachée à la
PROMENADE EN AMÉRIQUE. 107 capitale du. Maryland. Les États entrés les derniers dans l’Union : le Texas, la Californie et le Nouveau- Mexique, marquent, par leur dénomination étrangère, la période actuelle, la période d’envahissement et de conquête. Fasse le ciel, dans l'intérêt des États-Unis, qu’il n’y ait pas bientôt trop de noms espagnols sur la carte de leur pays!
Je croyais être au fait maintenant de tous les inconvénients d’un voyage en chemin de fer à travers l’Union; mais j'avais encore dans cette science de nouvelles découvertes à faire. Hier, par exemple, nous sommes arrivés de nuit dans un endroit où l’on change de ligne ; il avait plu, la voie du chemin était un fleuve; il a fallu descendre dans l'eau et dans la boue, aller sans voir goutte à travers les rails ct les waggons, changer nos billets dans une maison siluée à quelque distance, et personne n’était là pour l'indiquer, personne ne nous avait prévenus de rien. Avant d'arriver à Richmond, nous sommes descendus du chemin de fer de même la nuit et par la pluie, sans être avertis de ce qu’il y avait à faire, et obligés de chercher à tâtons un omnibus dont on ne nous avait point parlé, et qui seul pouvait nous conduire à Richmond. Si nous ne l'avions pas découvert, s’il eût été rempli avant notre arrivée, il aurait fallu franchir à pied une
distance d’une demi-lieue en portant nos malles ct sans perdre de temps pour arriver avant le départ du chemin de fer de Richmond. Vraiment cela est intolérable, et je le répéterai jusqu'à ce que j'aie fait honte aux Américains de cette absence d’indications tout à fait indigne d’un peuple civilisé.
6 janvier.
Ce matin, nous cheminons très-lentement sur une portion de chemin de fer dont les remblais ne sont pas solides; puis les rails traversent une rivière sur un pont à jour. Ni planches au-dessous des waggons, ni parapet de côté; nous sommes comme suspendus au-dessus de l’eau que nous voyons courir sous nos pieds : ce spectacle est peu rassurant. On suit le chemin de fer jusqu'à Wilmington, où l’on trouve un petit bateau à vapeur, qui, en vingt-quatre heures environ, vous porte à Charleston, capitale de la Caroline du Sud. Ainsi on passe brusquement et sans transition d'un pays qui n’a encure rien de méridional dans une région où le midi commence décidément à se faire sentir.
En quittant Wilmington, on navigue assez longtemps dans des espèces de lagunes bordées par des côtes plates dont l'aspect rappelle un peu les rivages de la Hollande. La mer est tantôt noirâtre, tantôt
couleur de bistre, comme dans ceriaines marines hollandaises. Nous nous arrêtons devant quelques maisons qui s'élèvent auprès d’un groupe de pins. Cette station dans ce triste lieu me rappelle une station pareille dans la mer du Nord, en vue des côtes de la Frise. Le soir, beau coucher de soleil, bande orangée à l’ouest; puis la nuit vient, la lune se lève, el répand sa blanche et sereine clarté sur l’azur agité des vagues.
7 janvier.
Ce matin, le lever de soleil commence bicn; ensuile nous avons de la peine à sortir des brumes et du Nord. Enfin le soleil est radieux et le ciel parfaitement pur pour notre arrivée à Charleston.
Charleston s'élève entre deux rivières, comme New-York, mais la ville s’étend en largeur au lieu de se terminer angulairement. En avant sont des navires. Ce n’est pas le mouvement de New-York, nous ne sommes plus au Nord ; nous ne trouverons plus, je pense, cette activité commerciale à laquelle il nous avait accoutumés, si ce n’est lorsque nous serons à la Nouvelle-Orléans. Charleston est une cité tranquille. Il y a beaucoup d'arbres dans les rues, et, ce qui est assez nouveau pour nous, bon nombre de jardins. Les jardins sont rares à
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Boston, à New-York, à Philadelphie. Les terrains y ont trop de valeur, et la spéculation sur les terrains trop d'activité. Ici, devant les portes des maisons, croissent des magnolias, des grenadiers, des azedarachs, qu’on appelle l’orgueil de l'Inde (pride of India). Ces maisons ont presque toutes de grandes verandas, et, en général, deux étages de portiques. On sent l'influence du climat sur la disposition des demeures et sur le genre de vie des habitants. Nulle part je n’ai vu encore autant de maisons en pierre. En suivant une belle promenade le long d'une des deux rivières, on trouve tout de suite ce que je n'ai guère rencontré jusqu'ici dans une grande ville américaine, le calme et le silence. En face, de belles masses d'arbres offrent un aspect de forêt. À la porte de Boston, de New-York et de Philadelphie, la hache les aurait abattues depuis longtemps. lei on a l’air moins pressé de détruire et de créer, d’agir et de vivre. Je jouis de ce calme, de cet air plus reposé de la vilie et de la population. Tout cela n’est pourtant que relatif; Charleston n'en est pas moins le centre d’un commerce très-considérable : sur environ deux millions de balles de coton qu’expédient les États-Unis, quatre cent mille partent de cette ville, huit ou neuf cent mille de la Nouvelle- Orléans, le reste de Savanah et Mobile. Il y en a sur
PROMENADE EN AMÉRIQUE. ft le nombre total près de 1,500,000 pour l'Angleterre.
À ce sujet je me rappelle une anecdote que me contait M. Kent, à New-York. Il voyageait en Angleterre avec un des hommes politiques les plus importants de ce pays. « Mylord, lui demanda-t-il, qu'arriverait-il si vous ne receviez plus de coton de l'Amérique? » L’Anglais regardait par la portière.
M. Kent renouvela sa question, et son compagnon de route se mit de nouveau à considérer le paysage. M. Kent ne se lassa point et répéta une troisième fois : « Que feriez-vous? » L'homme d'État, qui aurait mieux aimé ne pas répondre, s’écria : « En vérité, je ne sais ce que nous deviendrions. » [maginez, en effet, ce qui adviendrait de Birmingham et de Manchester quand les rotton-mills s'arrêteraient, et que l'immense population qu'ils font vivre se trouverait sans pain. Les Anglais le sentent si bien, qu’ils s'occupent très sérieusement de la culture du coton dans l'Inde; mais ce coton ne
paraît pas valoir celui des États-Unis, et les che-
mins de fer qui pourraient l’amener rapidement,
à bon marché, de l’intérieur à la côte, sont encore
à faire. Voilà l’état du monde actuel, voilà ce qui
maintiendra la paix entre l'Angleterre ct l’Amé-
rique mieux que toutes les sociétés réunies dans
celte pensée : c'est un certain nombre de balles de coton.
Au théâtre de Charleston, on donnait une imitation d'un drame français. La couleur locale avait été peu conservée : un simple capitaine portait une plaque. Nos usages militaires ne sont guère plus connus ici de la foule que 12 costuine des mandarins cochinchinois. Du reste, on a applaudi également les traits de vertu et les actes de férocité, et mème des plaisanteries assez lestes. Nous commençons à être un peu loin de l'Amérique nuritaine. Au-dessus de la scène était représenté Shakspeare, assis sur un nuage, et à ses pieds l'aigle américaine tenant dans ses scrres, en guise de foudre, les bandes colorées (stripes) qui sur le drapeau des États- Unis accompagnent les vingt-trois étoiles.
Peu de choses m'ont donné l’idée de la puissance de l’homme, manifestée par les appareils mécaniques appliqués à l’industrie, aussi vivement que les machines à émonder le riz que je viens de visiter. La vapeur, qui met en mouvement des pilens énormes, les fait descendre sur les grains de riz tout juste «a le degr' de force nécessaire pour leur enicver, sans les écraser, la légère enveloppe qui les recouvre. Une telle précision donnée au mouvement de ces masses, de la force qui les soulève et
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les abaisse tour à tour, à quelque chose de prodigieux. L'intelligence de l'homme paraît moins encore dans l'impulsion puissante qu'elle imprime à la matière que dans la mesure et la délicatesse de l’action qu’elle lui impose.
J'ai assisté tout à l’heure à une scène hideuse. J'oublie tous les arguments contre la destruction immédiate de l'esclavage. de viens de voir en plein jour, sur la place publique de Charleston, vendre à l’encan une famille de noirs. Elle étant ur un tomberceau comme pour le supplice; à s'élevait un drapeau rouge, digne enseigne du ‘me et de l’esclavage. Les nègres et les négress… avaient l'air indifférent comme le public qui les ægardait, Le crieur, qu'on me dit bien reçu dans b soeïété, faisait d’un air badin valoir les qualité d’un nègre « très-intelligent, jardinier de première qualité. » Les acheteurs s’approchaient des hommes, des femmes et des enfants, ouvraient leur bouche éb considéraient leurs dents, puis l’on enchérissait, et... adjugé! À vingt pas, en même temps, absolument de la même manière, on vendait à l'enchère un âne. On a vendu aussi un cheval. Le prix de l’homme a été 69 dollars; le cheval a coûté deux dollars de plus.
Je me garderai bien d'ajouter la moindre ré- TU. 8
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flexion à ce récit, mais je rappellerai un fait. En 1808, un nègre a été brûlé ici à petit feu". Je fais remarquer que depuis la fin du dernier siècle les sauvages ont cessé de torturer leurs prisonniers, et je constate que dans une ville chrétienne et civilisée on a exercé, au commencement du dix-neuvième siècle, une barbarie à laquelle les sauvages avaient renoncé, Je n'ajouterai non plus à ce rapprochement aucune réflexion.
La journée commencée sous ces horribles impressions s’est terminée dans une plantation à esclaves. C'était la petite pièce après la tragédie. Le possesseur de la plantation est un Allemand, certainement le moins cruel et le moins tyrannique des hommes; il m’a paru à la lettre opprimé par ses noirs. M. ..., qui est humain, ne veut point battre ses esclaves. Les esclaves, peu reconnaissants, travaillent avec une grande mollesse et une grande négligence. Quand il entrait dans une case où des négresses étaient occupées à nettoyer le coton, il se bornait à leur démontrer combien leur besogne était mal faite, et nous expliquait le tort considérable que lui causait leur indolence. Le résultat de ces observations était une moue et un pc-
{ Graham, History of the United-States, t, HI, p. 52,
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