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CHAPITRE II

Un sermon terrible. — Pénitencier. — Écoles. — Collér2 Girard. — Jenny Lind. — Baltimore.

À Philadelphie, il y a encore assez bon nombre de Suédois, Ce sont les plus anciens habitants de l'État, où ils existaient déjà avant que Penn lui eût donné son nom. Ils ont leurs ministres, qui doivent être luthériens, car le luthéranisme a toujours régné sans partage en Suède; mais ils ne prêchent plus en suédois. Toutes les langues étrangères

finissent par disparaître avec le temps devant la langue anglaise aux États-Unis, comme toutes les individualités nationales se fondent dans la nationalité anglo-saxonne.

C’est dans la ville née sous l'influence de la tolérance sans bornes de Penn et de la secte des amis que je devais entendre le sermon le plus intolérant auquel j'aie encore assisté en Amérique. Du reste, je dois dire que c’est aussi le plus éloquent.

La thèse de l'orateur était celle-ci : la sincérité de la croyance n’est point une excuse pour l'erreur. « La croyance sincère, a-t-il dit, peut être criminelle, car elle peut produire des actes criminels, et on juge l'arbre par son fruit. De plus, la croyance résulte du caractère moral et en reçoit l'empreinte, Dis-moi ce que tu crois, et je te dirai ce quetu es. Celui qui se trompe honnêtement est coupable, car, en faussant les preuves de la vérité, il mutile les témoins. Or c’est un crime de mutiler les témoins. Les inquisiteurs élaient-ils innocents quand ils torturaient et mutilaient les témoins? Quoi! le géologue est innocent quand il évoque ses monstres antédiluviens contre la vérité! Quoi! il est innocent celui qui mutile la Bible, et, en la mutilant et la torturant, la fait mentir! Quoi! les philosophes français du dix-huitième siècle étaient innocents! Na-

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PROMENADE EN AMERIQUE. 15 poléon avait-il raison quand il opprimait la liberté sous prétexte d’étouffer la révolution ? Et le pauvre Shelley, qui, dans une nuit orageuse, s'écriait : « Non, il n’y a pas de Dieu; » pensez-vous qu'il soit avec les élus? Newport croyait qu’il n’y a pas d’enfer; cela suffisait-il pour détruire l'enfer? Celui qui tombe dans la cataracte l'évite-t-il parce qu’il ferme les yeux en se laissant choir au fond de l’abime? Le pilote au milieu des écueils durant la nuit tout entière se penche sur'sa carte et veille au gouvernail pour éviter ces écueils : lui suffira-t-il, pour échapper au naufrage, de croire qu’il est dans la bonne direction ‘? Faites comme lui, cherchez votre roule, assurez-vous que ce qui vous semble la vérité est la vérité, et non une apparence d’ellemême. » Le prédicateur a terminé par un morceau d’un effet vraiment formidable : « On croit que la route de l'enfer est sombre, qu’en approchant on doit voir des reflets livides, entendre des voix sinistres; non, mes auditeurs; cette route est charmante, elle est éclairée de la plus douce lumière : on croit entendre les chœurs des anges. on va, on va toujours... on arrive... Ces chœurs des anges,

* Cela suffirait au moins pour le faire acquitter devant un tribunai humain,

c'était le cri des démons, cette clarté si douce, c'était la lueur de l'enfer ! »

Rhétorique brillante et sombre, pathétique et féroce, qui charmera les intolérants de toutes les communions, et chacun prononcera avec transport cet anathème sur toutes les autres. Seulement, la bonne foi ne suffisant pas pour éviter la damnation, il serait utile de savoir dans quelle variété du protestantisme se trouve l’Église hors de laquelle, suivant mon prédicateur, il n’y a point de salut; mal. heureusement je ne me rappelle pas à quelle secte appartient la vérité du ministre de Philadelphie.

La plus grande curiosité de Philadelphie est le célèbre pénitencier de Cherry-Hill, dans lequel à élé essayé plus en grand que partout ailleurs le système cellulaire appelé philadelphien, et qui est constitué par l'isolement continu avec le travail.

On s’est beaucoup passionné sur la question pénitencière en Europe, et encore plus en Amérique. Le système d’Auburn, ou du travail en commun et en silence avec séparation seulement durant la nuit, a eu ses avocats ardents qui se sont élevés violemment contre le système philadelphien, comme barbare, propre à causer la folie ou la mort. À ces attaques, les défenseurs du système de Philadelphie répondaient par unc glorification sans Lornes de

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leur idole, et les attaques de la société de Boston étaient traitées par eux très-vertement. Ils déclaraient cette société éminemment respectable", mais ils affirmaient en mème temps que c'était une réunion de fanatiques dont les rapports sur le système pensylvanien n'étaient que d’illicites et préméditées perversions de la vérité. Les deux méthodes ont encore des partisans; cependant les plus éminents publicistes qui se soient occupés de ces matières, à leur tête je place M. de Tocqueville et M. de Beaumont, tout bien considéré, préfèrent le système rivoureux de Philadelphie. C'est aussi l'opinion de M. Licber, de M. Moreau-Christophe, du roi de Suède, Oscar I“, dans son traité des Peines et des Prisons. D'autre part, les adversaires ne manquent pas, et M. Dickens a fait de la misère morale des détenus de Cherry-Hill une peinture fort vive, mais qu’on dit très-chargée. Je suis curieux de savoir quelle sera mon impression sur un point si débattu. Je m'achemine donc vers le pénitencier, muni d’une lettre de recommandation pour le directeur. Elle m'est donnée par deux négociants qui sont au nombre des administrateurs de l’établissement. J'apprends que ces messieurs vont tous.

* Documents officiels sur le Pénitencier de l'Est à Philadelphie, traduits par M. Moreau-Christophe, 1844, p. 53.

T. Lil.

les dimanches adresser des exhortations religieuses aux condamnés.

Quand on arrive par un temps froid sur le triste plateau de Cherry-Hill, qu’on se trouve en face de cette vaste enceinte de murailles grises surmontée de tours crénelées comme un donjon du moyen âge, et quand on songe que plusieurs centaines d'êtres humains sont là enfermés, chacun dans 11 cellule, sans voir jamais la: figure d’aucun de ses compagnons de captivité, presque toujours seul en face de la pensée de son isolement, on ne peut se défendre d’un grand serrement de cœur. On entre, et l’on se trouve bientôt dans une chambre placée au centre d’un bâtiment en forme de croix, dont les quatre corridors, parfaitement semblables et bordés de deux étages de cellules, se prolongent immenses et vides; on entend le travail des métiers, le retentissement des marteaux; on a l’idée d’une caserne, d’une manufacture et d’un cloître.

Tandis que j'attends le directeur, un quaker, avec .

son large chapeau, circule dans les corridors, entrant tantôt dans une cellule, tantôt dans une autre, l’air froid et affairé comme un homme qui fait une ronde de surveillance; mais respeet à cel homme, il fait une rond: voa ure de charité.

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PROMENADE EN AMÉRIQUE, 19 plusieurs heures dans les diverses parties de la prison. Tout ce qui tient à la tenue de l'établissement, à la nourriture de prisonniers, respire l'ordre et la régularité, Mon guide me semble un homme d’un grand sens et d’une grande modération d'esprit. Il est partisan du système en vigueur dans le pénitencier, il n’en est point engoué. Je l'interroge d'abord sur le temps qu’on passe ordinairement dans la prison. Ce temps est au moins d’un an. de suis porté à croire, comme je l'ai vu dans les rapports officiels, qu’il faut, pour que le traitement moral auquel la solitude soumet les prisonniers porte des fruits, qu’il ait une certaine durée. D'autre part, une trop grande prolongation de la peine serait terrible. On n’est jamais au pénitencier moins d’une année; le maximum de la condamnation est douze ans; mais ce maximum ne s'applique guère. Selon mon interlocuteur, la peine ne devrait guère dépasser quatre ans. Pour sept prisonniers sur dix, la condamnation à douze ans serait pire que la mort. Le warden croit le système pensylvanien salutaire en lui-même, mais il n’en exagère point les avantages. Il admet qu’il peut régénérer le coupable, sans prétendre qu'il le régénère toujours. Ce châtiment a un inconvénient que plusieurs autres partagent avec lui, mais peut-

être à un moindre degré : c'est l'inégalité de la peine pour les différents individus auxquels elle est imposée. Il y en a quelques-uns, c’est le petit nombre, qui prennent complétement leur parti de la solitude. L'un d'eux, par exemple, a si bien distribué l'emploi de ses heures, qu’il trouve toujours la journée trop courte; mais il en est pour qui la solitude est intolérable. Cela dépend entièrement du caractère, et ce ne sont pas toujours les plus mauvais qui souffrent davantage. Dans un rapport sur celte prison, on cite l'exemple de deux détestables sujels qui trouvaient ce genre de vie assez de leur goût. Il faut pourtant reconnaître qu’en général il inspire aux mauvais drôles une terreur salutaire qui les porte à aller exercer leur profession dans les lieux où ils n’en sont point menacés. Les femmes, en général, se résignent plus facilement que les hommes. Ce genre de vie sédentaire est moins différent de leurs habitudes, et quoi qu’aient pu dire les mauvais plaisants, le silence paraît leur coûler moins qu'aux prisonniers du sexe masculin.

Les cellules sont propres, bien tenues, bien chauffées, assez grandes, puisqu'il y a place pour un métier. Chaque prisonnier a un petit jardin. Cela ressemble assez aux cellules des chartreux, qui

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