‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 27 sur 75 · PRE · texte numérisé non relu

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remplis de fleurs et de lianes, où s'élèvent quelques touffes de bananiers au puissant feuillage. Je vais visiter chaque jour le marché aux poissons. C'est, en général, un lieu peu attirant. Que de fois j'ai maudit celui qui, à Rome, déshonore le portique d'Octavie! Mais ici les poissons, étincelant des plus vives couleurs, rouges, roses, verts, dorés, donnent aux yeux un éblouissant spectacle. Je m'’assieds sous un arbre du côté de la rade; je vois les bâtiments franchir son étroite entrée, passer sous le fort et glisser, les voiles tendues, au pied des collines qui élèvent en face de la ville leurs pentes vertes couronnées de palmiers. Je fais ensuite quelques visites à des Havanais de conditions diverses, et je recueille partout l'expression d’un mécontentement universel contre l'Espagne, Je vais souvent terminer la matinée à la chancellerie, où je prends des notes dans les journaux d: l’île et les documents que M. d'Hauterive, notre consul général, veut bien m'indiquer, ou, ce qui vaut encore mieux, dans sa conversation instructive et animée. Je reviens dîner à l’hôtel; je trouve un dîner français, une table d'hôte française. Le dîner est assez bon et se prolonge raisonnablement; puis mes compagnons de voyage et moi nous sortons pour aller à l’Alameda, munis de cigares du cru, voir les dames passer en

PROMENADE EN AMÉRIQUE. 179 volantes et fuir à nos regards comme de beaux oiseaux des tropiques. Le soleil se couche trop vite, mais magnifique, en coup de foudre, et laissant après lui dans le ciel ces teintes ineffables que ne connaissent point nos pâles climats. Les premières étoiles apparaissent sur un fond couleur de fleur de pêcher ou d’améthyste. Après les nuances violacées se montrent le rose, le blanc, l’oranger, et tout à coup la nuit s’abat sur la ville. On revient alors par la promenade d’été, maintenant déserte, car il ne faut pas oublier que nous sommes en hiver et qu'on le dit cette année fort rigoureux. Il est vrai qu'au commencement de février nous n’avons ici que la température de notre mois de juillet.

Cette promenade, qui longela rade, est délicieuse. La lune se lève; les navires se détachent en noir au sein de la blancheur incomparable qu’elle répand sur les collines et sur les eaux. De ce calme, de ce silence, nous passons au bruit, au Joyeux tumulle d'un immense café où l’on se réunit pour prendre des glaces. L'absence de cafés attriste singulièrement pour un Français les villes anglaises et américaines. En sortant, il m'arrive de retourner seul sur la petite place si remplie tout à l’heure et où je ne trouve plus d’autre compagnie que les palmiers et les eaux qui jaillissent solitaires. Je m'abreuve

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de la fraicheur, de la suavité de la nuit. Je ne puis détacher mes regards de ce ciel qui semble envelopper la terre avec amour; je ne me lasse point de contempler la nuit brillante, comme a dit Louis Racine d'après Homère :

Nuit brillante, dis-nous qui t'a donné tes voiles !

Je m’écrie comme lord Byron : « Non, belle nuit, tu n’es pas faite pour le sommeil! » Et tout en disant cela, je rentre pour me coucher; mais ce n’est qu'après être monté encore sur la terrasse afin de me rapprocher un peu plus de ce beau ciel qui vous attireet vous fascine, ainsi que l’azur des eaux tranquilles attire et fascine le pêcheur dans la ballade de Gœthe. Ce ciel, au reste, n’est pas toujours pur. Quelquefois il se couvre en partie. La nature prend un air de tempête, mais de tempête des tropiques, ardente et sombre. Le ciel alors est à la fois éclalant et orageux comme une vie de poëte. Je’me décide enfin, bien à regret, à rentrer dans ma cellule sans vitres, où la lune me suit encore à travers les barreaux de fer, seule clôture de ma fenêtre, et, plein de ces images et de ces souvenirs d’une jrurnée de la Havane, je m’endors au chant des serenos".

! On nomme ainsi les rcatchmen, qui, selon l’usage espagnol, annoncent

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Les jours de spectacle, nous nous rendons au théâtre. Le coup d'œil du grand théâtre de la Havane est éblouissant, La salle est vaste, les toilettes brillantes. Les loges ne sont séparées du couloir que par une sorte de grillage qui ‘met d'admirer les dames havanaises. Elles se::! ::: cnéral fort belles. C’est le type espagnol, un peu plus fort et un peu moins fin, mais très-séduisant encore. On a eu à la Havane d’assez bonnes troupes italiennes. Cette année elles font défaut, et l'on est obligé de se contenter d'un ballet français, de quelques farces espagnoles et d’une famille d’équilibristes et de danseurs de corde. Près du théâtre sont des bals publics, où le même couple exécute pendant plusieurs heures une danse nationale à la fois assez indécente et trèsmonotone.

J'ai trouvé des maisons fort agréables à la Havane et de bonnes conversations; mais ce qu’on a dit de la guerre, qu'elle gâte la conversation, on peut bien le dire de la fièvre jaune. J'étais hier chez une dame très-gracieuse et très-spirituelle. On n’a parlé

avec une sorte de psalmodie lente et grave l'heure de la nuit et l’état du ciel. Leur nom de serenos n’a pu leur être donné que sous un beau climat. Dans quelques cantons de la Suisse, on est réveillé par les veilleurs de nuit qui font entendre ces lugubres paroles: « Priez pour les pauvres trépassés. »

On ne s’aviserait point d'un pareil refrain dans un pays où les gens du guct s'appellent serenos.

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pendant deux heures que fièvre jaune, avec des intervalles consacrés au tétanos. Le tétanos, en effet, paraît très-fréquent ici. On raconte toute sorte d’histoires terribles de tétanos survenu pour s'être lavé le visage avec de l’eau froide ou s'être coupé en se rasant.

Pour la fièvre jaune, c’est la peste du nouveau monde. Peut-être provient-elle des Indiens; ceux qui habitaient la baie de Massachusetts avaient eu avant l’arrivée des colons une maladie qui les rendait jaunes. Du reste, la fièvre jaune ne jaunit pas toujours. Le vomissement noir, qui lui a donné ici et au Mexique son redoutable nom (vomito negro), n'est pas même un symptôme constant.

Henreusement cette maladie, si souvent funeste aux étrangers, semble, commeilarrive avec le temps à la plupart des maladies, devenir plus rare et plus bénigne. M. Grand-Boulogne, médecin français distingué établi à la Havane depuis plusieurs années, me dit avoir vu peu de cas de fièvre jaune. Elle semble aussi s’adoucir à la Nouvelle-Orléans ; le nombre des malades admis à l'hôpital qui ont succombé à ce fléau en 1850, a été moindre qu’en 1849, bien que le nombre des admissions ait été plus considérable. Probablement les améliorations sanitaires dans les deux villes ont contribué à ce

résultat". On a contesté la transmission contagieuse de la fièvre jaune comme celle de la peste. L'opinion la plus vraisemblable est l’opinion moyenne, qui admet pour les deux maladies l'influence des circonstances locales et de la prédisposition des individus sur l'explosion et le développement du mal, mais qui admet aussi que des personnes ou des objets venant d’un pays infecté peuvent, par leur présence, produire cette éclosion et favoriser ce développement. Toutefois je m'arrête et ne veux pas mériter, en m'étendanttropsur un si tristesujet, le reproche que j'adressais tout à l'heure âux conversations de la Havane. -

Il vaut mieux aller lire des ouvrages espagnols sur Cuba à la bibliothèque de l’Université. L’Université est un lieu très-agréable. Imaginez un cloître entourant une cour remplie, on pourrait dire encombrée d’une végétation admirable, d'arbres à formes pour moi nouvelles, au sommet desquels s’enroulent des lianes et pendent de belles fleurs rouges parmi la verdure. La bibliothèque est placée entre cette cour et une autre cour au milieu de laquelle jaillit en murmurant une fontaine. J'aurais eu grand plaisir à lire dans ce lieu de délices, entre

4 Depuis que ces lignes ont été écrites, la fièvre joune a sévi d'une manière terrible à la Havane ct à la Nouvelle-Orléans.

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la verdure et l'eau. Malheurcusement le bibliothécaire élait à la campagne et avait prudemment emporté la clef, comme faisaient, dit-on, jadis les gardiens de notre cabinet de médailles quand ils allaient à Rome. Je me suis présenté plusieurs fois sans plus de succès. Enfin j'ai pu pénétrer dans la bibliothèque. J'y ai trouvé nos traités scientifiques récents et les œuvres de M. Cousin. Comme je commençais à lire, le bibliothécaire, après avoir causé très-poliment avec moi, m'a averti qu’il était professeur, que l'heure de sa classe était arrivée, et a mis de nouveau la clef dans sa poche. Voilà le laisser-aller et la bonhomie des habitudes méridionales. De même à Rome, quand vous vous présentez chez un banquier pendant le mois d'octobre, 1l se peut qu’on vous réponde : « Il est à la campagne ct fait son mois d'octobre, — fà l’ottobre. » Ge sansgène indolent, qui a bien ses inconvénients, ne me déplaît pas ici ; il me repose de l’ardente et incessante aclivité des États-Unis, activité que j'admirais fort, mais qui avait fini par m’étourdir comrie le ferait le spectacle d’une roue toujours en mouvement. J'ai trouvé du reste une autre bibliothèque dont les entours ne sont pas si charmants, mais qui a l'avantage d’être ouverte tous les jours.

Îl n’y a pas, comme on peut croire, un très-grand

mouvement scientifique et littéraire à la Havane. Cependant on constate un progrès marqué dans le nombre des élèves qui suivent les écoles. Il existe ici une école de mécanique (escuela de machinas). Le gouverneur actuel, le général Concha, a fait beaucoup pour cet établissement : il y a établi quinze bourses d'une once par mois (environ $0 francs) réservées aux orphelins des officiers et des familles émigrées de la terre ferme. L'école est maintenant ouverte à 240 élèves.

On doit reconnaître que plusieurs améliorations ont été introduites à la Havane depuis un certain nombre d'années. Le gouverneur Tacon, homme d’une volonté énergique, a rétabli la sécurité, qui était loin d’exister avant lui. Les vols et les assassinats étaient alors des événements ordinaires. Un gouverneur auquel on se plaignait qu’un garçon de caisse eût été volé däns les rues de la capitale, se contenlait de répondre: «Je ne sors pasle soir; faites comme moi. » Un de ses parents ayant tué le consul de Suisse pour le voler, 1l fallut que les consuls de France et d'Angleterre s’unissent pour obtenir, avec de grandes difficultés, que l’assassin fût exécuté. Depuis l’administration de Tacon, il ne se passe plus rien de pareil.

La prison, qui au dehors semble un palais, n’est

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pas, dit-on, aussi bien tenue au dedans que les prisons des États-Unis, dont l'aspect extérieur est si triste. Il y a bon nombre d'établissements charitables à la Havane, et entre autres une société de bienfaisance pour les Catalans. Ce que l’on paye pour obtenir un permis de voyage dans l’île est affecté à ces divers établissements : ainsi ce serai faire une bonne action que de la parcourir dans son entier; mais ce voyage, car c'en serait un, offrirait d'assez grandes difficultés. En certains endroits, la population est rare. On peut, dans le centre de l’île, faire trente lieues sans trouver une goutte d’eau. Je me bornerai donc à quelques excursions. L’un des points que l’on nous dit mériter le mieux d'être visité, c’est la petite ville de Matanzas et ses environs, à une trentaine de lieues de la Havane.

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