‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 28 sur 75 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Une villa sous les tropiques. — Colomb à Cuba. — Vallée de l'Youmouri.

— Une première représentation à Malanzas. — Antipathic des créoles

pour l'Espagne. — Sucrerie, — Condition des esclaves — La canne et la betterave.

Avant de partir, nous avons voulu voir la villa Fernandida. Une villa tropicale est encore autre chose que les villas italiennes. C’est un jardin qui ressemble à une serre. Tous ces arbres exotiques, au feuillage étrange et gracieux, que l’on a vus ailleurs comme des raretés mises sous verre, et qu’on n'imagine guère que formant des forêts impénétrables, sont là plantés en allées ou groupés en bosquets. Un tel jardin a tout le charme de l’invraisemblable, il semble qu’on se promène dans un rêve.

L’île de Cuba a environ cent cinquante lieues de longueur, on la compare à une langue d'oiseau. Dans son premier voyage, Colomb, n'étant pas arrivé jusqu’à l'extrémité de l’île, la prit pour un continent et crut qu’il avait vu la côte orientale de

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l'Asie. Il fit même signer à l'équipage et au pilote une déclaration constatant que cette terre était le continent asiatique; car Colomb a découvert l’Amérique et ne l’a point connue. Après quatre voyages dans le nouveau monde, il est mort convaincu qu’il avait quatre fois passé d'Europe en Asie et ne soupçonnant pas l'existence d’un continent nouveau. On a dit de très-belles choses sur le génie de Colomb, qui lui avait fait deviner l'existence d'un monde; mais rien n'est plus contraire à la vérité. Colomb voulait aller aux Indes par l’ouest, comme les Portugais y étaient allés par l'est; il pensait trouver la ville aux toits d’or de Cipango, dont avaient parlé les voyageurs du moyen âge, et qu’on supposait exister à l’extrémité de l'Asie. Arrivé à T'embouchure de l'Orénoque, il se demandait s’il n’était pas à l'embouchure d’un des quatre fleuves du paradis terrestre. Le nom d'Indes occidentales donné aux possessions espagnoles du nouveau monde, et que conservent encore aujourd'hui les Antilles anglaises, est un monument qui atteste l'erreur de ce grand homme. Ce n’est pas la première fois qu’on a dû une découverte aux illusions du génie. Peutêtre même Colomb n’eût-il pas tenté d'aller à travers une mer inconnue chercher la pointe orientale de l'Asie, si une autre erreur, celle des géographes

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e PROMENADE EN AMÉRIQUE. 159 alexandrins et des premiers géographes modernes", ne lui avait fait croire que le but de ses efforts était moins éloigné de l'Espagne qu’il ne l’était réellement, Ce n’est donc point par une vue géographique supérieure aux idées de son temps, vue que Colomb n’a point eue et ne pouvait guère avoir, qu’il mérite une gloire immortelle; c'est par la persévérance, le courage qu’il déploya dans son entreprise, c’est par l’humanité dont il fit preuve envers les Indiens, par son désintéressement, sa grandeur d'âme et ses malheurs. Colomb fut surtout un grand caractère, et le Tasse l’a bien chanté quand il l’a appelé te cœur magnanime. Du reste, il a attaché justement son nom à la découverte que lui doit le genre humain, et dont il ne lui a pas été donné à lui-même de connaître ici-bas la véritable nature. La gloire est la récompense de ceux qui osent et réussissent dans une entreprise hardie et utile, même quand ils se trompent. Colomb est

1 Ptolémée prolongeait beaucoup trop à l’est l'extrémité de l'Asie. Sur le globe de Bchaim, terminé l’année même du départ de Colomb, Cipango, que celui-ci allait chercher et qu'il croyait seulement à sept cent cinquante lieues des Canaries, était placé au 280° degré de longitude orientale, tout juste où Colomb devait trouver l'Amérique, Un reste de cette erreur s’est propagé jusqu'au dix-septième siècle. Sanson s'obstinait toujours à reculer les côtes orientales de la Chine au 180° degré, bien

qu'elles soient au 165*. (Walckenaër, Biographie universelle, t. 11, p. 2, art. Delisle.)

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