LE
Domingo; mais a-t-il une maitresse aussi bonne que madame de la Tour ou Marguerite? Un négrillon monte sur un cocotier et en rapporte un fruit que nous ouvrons. Je trouve assez agréable le liquide qu’il contient, c’est une eau sucrée légèrement acidulée et très-rafraîchissante. Nous sommes entourés de noirs et de négresses de tous les âges. On me dit leurs prix à mesure qu’ils passent près de nous : cela varie depuis 600 piastres, prix moyen d’un nègre, jusqu’à 80 piastres, que peut valoir un négrillon. J'apprends que la mère a le droit de racheter d’avance son enfant en donnant 20 piastres avant sa naissance et 50 un mois après. L’esclavage seul gâte un peu l'impression d’enchanlement qui m'arrive de partout. Je me dis avec un certain contentement : J'ai vu la nature tropicale dans son éclat; à cette heure, toutes les sortes de végétation ont passé devant mes yeux, depuis les sapins et les bouleaux nains qui expiraient dans les marais de la Laponie jusqu'à ces palmiers, ces cocoliers, ces bananiers, ces yuccas, ces cactus, celte flore équinoxiale qui est la même des deux côtés de l'équateur. J’ai donc maintenant contemplé les principaux aspects de la nature et
parcouru toute la gamme des harmonies divines ici-bas.
Emme
On donnait ce soir la première représentation d’une tragédie. Jai voulu, pour la singularité du fait, aller au spectacle à Matanzas. Le sujet de la tragédie était Pélage ; presque à tous les vers éclatait un sentiment de patriotisme espagnol que le public me semblait partager. Le mot Espagne fai-
sait toujours applaudir. Dans la disposition où sont
les esprits, je m’étonnais de cet enthousiasme; mais j'ai appris que c’étaient les Espagnols et non les créoles qui applaudissaient. Il y a entre ces deux parties de la population une irréconciliable inimitié. Les Cubans ne veulent pas être Espagnols et ne se regardent pas comme tels. On m’a parlé de deux enfants, l’un né d'une mère créole, l’autre d'une mère espagnole, et qui étaient déjà des frères ennemis.
A la fin de la pièce, on a appelé l’auteur, il a paru ; en même temps un nuage est descendu derrière lui. De ce nuage est sorti un petit génie, lequel tenait une couronne. Cette couronne à été placée sur la tête du poëte par deux actrices qui l'accompagnaient. Ne saluant point le public, mais souriant et couronné, le nuage et le petit génie à ses côtés, il faisait le plus drôle de triomphateur qu’on puisse imaginer.
Avant de quitter Matanzas, nous sommes allés à
ne ne a
quelque distance voir des sucreries. J'étais bien aise de comparer J’organisation de ces établissements, et surtout la condition des esclaves, avec ce que j'avais vu à la Louisiane. Nous avons pris un chemin de fer dont les départs ne sont point d’une extrême exactitude. Les précautions n’abondent pas à Cuba plus qu'aux États-Unis. L’indolence créole produit le même effet que l’activité fiévreuse de la race anglo-saxonne. Là on n’a pas le temps de penser au danger, ici on ne se donne pas la peine de le prévenir. Il est curieu: de regarder à travers les deux portières d’un waggon pendre au vent les grandes feuilles des bananiers. Ce que nous voyons, ce sont de véritables champs de bananes, comme nos terres labourées sont des champs de blé; le bananier est même, de tous les végétaux alimentaires, celui qui, sur une même étendue de terrain, peut nourrir le plus grand nombre d’hommes. Par moment, on traverse un magnifique fouillis de végétation primitive qui est presque impénétrable aux yeux, comme il doit l’être au pied du voyageur. Ailleurs, les cocotiers et les choux-pal mistes fuient derrière nous avec les rails du chemin de fer, sur lequel ils inclinent leur tronc léger et leur élégante couronne. Une jeune fille, qui a de très-beaux yeux, est assise en face de moi, dansune
attitude de nonchalance, mangeant des oranges ; puis elle se met à peigner ses cheveux noirs, et finit par prendre une épingle et s’en servir en guise de cure-dent.
Nous avons vu d’abord une petite sucrerie dont le propriétaire est le type du colon français de Saint-Domingue, gai, cordial, actif, hospitalier. Son établissement offre un exemple de la plus peile sucrerie qui puisse marcher avec avantage. M. .. à 200 nègres, dont 40 sont ce qu’on appelle bons nègres, et fait 500 caisses de sucre. Il y a dans l’île une sucrerie de 800 nègres, qui produit 10,000 caisses ; c’est trop vaste : la surveillance des esclaves et le soin de leur santé sont trop difficiles. Une mortalité parmi les noirs, un incendie dans un champ de cannes, peuvent causer un dommage immense; mais en général il y a profit à avoir une plantation un peu considérable, car les frais sont en partie les mêmes dans une petite plantation et dans une grande. Il faut également payer un majoral et un maître de sucre. Celui-ci reçoit jusqu'à 5,000 francs, tout juste comme un professeur du Collége de France. Le prix de la terre est la moindre dépense. En somme, une sucrerie qui produit de 3 à 5,000 caisses est la plus profitable. Je recueille ces renseignements avec un mélange
ge
PROMENA"E EN AMÉRIQUE. 197 de curiosité et de dèp. :sir : Je ne puis m’accoutumer à ces évaluations de capitaux et de bénéfices dans lesquelles le travail de l’homme est compris et complé comme une force brute dont on dispose sans la participation de celui qui la fournit. Un fait qu'on me raconte vient fort à propos pour me rafraichir l'âme; il s'agit d'un nègre qui avait sauvé M. … enfant lors du massacre de Saint-Domingue, et qui a vieilli dans sa maison, traité par lui comme un père et assis à sa lable, chacun se faisant un honneur de toucher la main du bon noir; je ne sais si l'on pourrait citer quelque chose de semblable aux États-Unis.
Il y a soixante ans que cette terre cest cultivée; épuisée par la culture, elle à besoin d’être fumée à grands frais. M. .. est attaché à sa propriété et y reste; mais son fils, qui a été élevé aux États-Unis et dont les manières américaines font avec les manières françaises du père le plus frappant contraste, voudrait, comme un véritable Yankee, abandonne: cette exploitalion usée pour aller cultiver une terre nouvelle.
Nous avons visité ensuite un établissement considérable, qui passe pour un des mieux tenus qui soient dans l'île. C'est là que pour la nremière fois j'ai vu les noirs, hommes et femmes, travailler à