‹ Promenade en Amérique [microforme] (volume 2)Chapitre 31 sur 75 · SE CRT SE 2 ZE DE LE SSI ETS SERGE SEMELLE · texte numérisé non relu

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abattre la canne. Ce spectacle était triste. L’empressement forcé des travailleurs se hâtant de frapper ces grandes cannes qui lombaient autour d'eux, la présence des surveillants armés de fouets, la pensée surtout que ces êtres humains agissaient par une volonté étrangère, comme une meule tourne parce qu’on la fait tourner, me serraient le cœur. Quelques moments après, l'administrateur me fit sourire en me disant : « On prétend que les esclaves sont malheureux; vous pouvez en juger. Je suis sûr que vous n'avez pas entendu un coup de fouct

retentir, » — Îl y avait un quart d'heure que nous

étions dans la plantation !

Je crois en effet que les cruautés sont rares, bien qu’on nous avoue que les suicides sont fréquents. J'entends dire : « Ils se pendent assez souvent ; on ne sait vraiment pas pourquoi; » mais ce travail dont je viens d’être témoin est rude. Puis il faut placer la canne sous les rouleaux, rernuer et transvaser la liqueur sucrée, etc. C’est encore une besogne très-pénible, et, pendant le temps de ia roulaison, les nègres qui y sont employés travaillent selze et mêine quelquefois dix-huit heures par jour. Ce labeur, tout violent et excessif qu’on peut le trouver, n’est pas ce qui a soulevé en moi le plus d'indignation contre l'esclavage tel qu’il existe dans

PROMENADE EN AMÉRIQUE. 199 ‘île de Cuba. J’ai demandé quelle espèce d’instruction morale et religieuse recevaient les nègres de la plantation, et j'ai appris que cette instruction était nulle : « On les baptise, m’a-t-on répondu : on les marie, s'ils le désirent. À leur mort, on va quelquefois chercher M. le curé, pour les confesser; mais il demeure assez loin, et nous n’aimons pas à le déranger. Le soir, on fait la prière, sauf à l’époque de la roulaison, parce qu’alors on n’a pas le temps. » Mais ni catéchisme, ni prédication pour les noirs; nul moyen que la notion du bien et du mal parvienne à leur intelligence : ils sont exclus de toute idée morale. On dit que les colons espagnols sont en général moins durs pour leurs esclaves que les habitants des États-Unis. Si je compare cette plantation, qui passe pour une des micux administrées, avec celles que j'ai vues à la Louisiane, je ne suis pas frappé de la grande douceur des maîtres. Dans l'île espagnole, le maximum des coups de fouct est plus considérable. Le majorul peut en donner vingt de son autorité; à la Louisiane, chez M. Roman, ce n’était que cinq. M. Roman ouvrait les portes de son habitation à des prêtres catholiques, même à des méthodistes qui pouvaient apporter quelque enseignement religieux. Ici il n°v a rien de pareil, et on ne fait pas plus pour cultiver

le sens moral du nègre que pour développer celui du pore qu'on lui permet d’élever et de vendre à son profil. |

J'admettrai que dans le détail les esclaves soient assez bien logés, suffisamment nourris, soignés dans leurs maladies ; je conviendrai que pendant le déjeuner madame …, femme du directeur de la sucrerie, nous à avoué en souriant que nous n’aurions pas beaucoup de lait pour notre café, parce qu'on le réservait pour les malades. Tout cela n’empêche point que cette activité forcée, sans espoir, sans désir personnel, ne soit semblable à celle d'un animal ou d’une machine, et cette absence complète de développement moral suffirait seule, — quand même, ce qui est impossible, il n'y aurait aucune cruauté employée dans le traitement des noirs, — pour faire condamner l'esclavage non pas sculement comme une barbarie contre le corps, mais surtout comme un meurtre de l’âme.

La traite, interdite par la loi, se fait notoirement à Cuba. La plupart des gouverneurs qui ont précédé le général Concha la toléraicnt, sauf à se faire donner une ou deux onces d'or par tête de nègres introduits, tandis qu'on en donnait autant à d'autres fonctionnaires. Le général Concha a repoussé ect odieux marché; il a prévenu les traitants qu'ils

eussent à bien prendre leurs mesures, car si l’importation d'esclaves noirs dans l’île venait à sa connaissance, il sévirait, Malgré cette restriction, il ne leur est pas très-difficile de continuer leur infâme commerce, quelquefois même ils ne prennent pas la précaution de se cacher. Récemment une cargaison de nègres a été débarquée effrontément, ct la ville de Matanzas a été un beau jour presque affaméc par les achats faits pour les nourrir. Cette impudence a contraint l'autorité à saisir la pacotille humaine. Tant que l'esclavage sera maintenu, la traite existera en fait partout où il n’y aura pas, comme aux États-Unis, une population suffisante d'esclaves, ce qui est une autre source d’immoralité: car l'absence de la traite encourage les haras humains qui existent en Virginie, et qui offrent une difficulté de plus pour l’émancipation par la multiplication toujours croissante des esclaves à affranchir. Quoi qu’on fasse, les conséquences d’un mauvais principe sont toujours mauvaises.

L'introduction des appareils perfectionnés pour la production du sucre est beaucoup plus difficile ici qu'à la Louisiane. J'ai dit qu’il fallait faire de grands frais préalables pour l'acquisition et l'inslallation de ces appareils qui sont dispendieux avant d’être économiques. Or très-souvent ceux qui

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